‹ Histoire étrange d'une fille du mondeChapitre 28 sur 47 · LE FILLEUL DE GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

LE FILLEUL DE GENEVIÈVE

ORACE était amoureux de Geneviève avec le renouveau des vingt ans/

Tout en se disant que sa tante avait raison, il retourna le lendemain vers le cimetière d'Ormoy.

Ce fut pour lui un vif chagrin de ne pas trouver Geneviève sur le chemin vert. « Pourquoi étaitelle en retard? — Ne viendrait-elle plus? — Etaitelle déjà partie? »

Horace se promena toute une demi -heure, jetant les yeux sur toute la vallée, interrogeant les pommiers de la prairie comme les arbres du parc.

Pourquoi ne se hasarderait-il pas jusqu'à la ferme, dont le verger touchait presque au cimetière ?

H marcha de ce coté. La ferme et le vergei" n'étaient défendus que par des haies de sureaux et

d'aubépines, si bien qu'on pouvait voir toute la comédie domestique : Horace aperçut un paysan qui chargeait du fumier ; une paysanne qui chassait des vaches devant elle pour les conduire aux pâturages ; un enfant qui poursuivait- des cochons dans leur bourbier ; mais ce fut tout.

Il finit par se trouver à la porte de la maison sans avoir songé à y entrer.

II ouvrit son porte-cigare comme pour demander du feu ; puis il franchit le seuil sans cérémonie.

La fermière était à la cheminée, qui écumait la soupe.

— Madame, lui dit-il, permettez-moi d'allumer mon cigare et de vous demander des nouvelles de M"-^ Martha.

La fermière qui avait déjà oublié les recommandations de Geneviève, faillit répondre « M"® Martha est à Paris. »

Mais la mémoire lui revint à temps.

— Monsieur, M"" Martha est allée voir son filleul à Marville; je ne sais pas pourquoi elle n'est pas revenue ; c'est que, voyez-vous , l'enfant fait ses dents, et M"«Marthaest si bonne qu'elle est bien capable de bercer l'enfant sur ses genoux pendant des heures entières.

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— Est-ce que vous espérez conserver ici longtemps M"** d'Ormoy?

— Qui sait, monsieur ! Elle se déplait partout ailleurs. C'est un meurtre, voyez-vous, de ne lui avoir pas conservé son château, car c'était la vraie châtelaine celle-là !

— Oui, je l'ai rencontrée, j'ai été ravi de la voir parce qu'elle est belle, et de causer avec elle parce qu'elle est charmante.

— N'est-ce pas, monsieur? Et pas fière du tout... Je me trompe; elle n'est pas fière avec nous, mais il faut lavoir devant les Delorme^!

— On m'a dit qu'elle avait dû épouser le fils Delorme.

— Elle! Voilà une bêtise. Ceux qui disent ça ne la connaissent pas. Elle aimerait mieux aller au couvent que d'être M"^" Delorme. Voyez-vous, monsieur, quand on a sa figure et son nom, on trouve toujours un mari.

— Ce n'est peut-être pas dans ce pays-ci! répondit Horace.

— Et pourquoi pas ici comme ailleurs! Par exemple, vous, monsieur, vous passez bien de notre côté, ce n'est pourtant pas votre pays...

La fermière regarda Horace.

— A la bonne heure! voilà un mari comme il

lui en ftiudrait un, car je connais bien mon monde. Sans compter que vous pourriez faire plus mal, car M"'' Geneviève...

— Geneviève !

— Oui, car elle s'appelle Geneviève et Martha, comme sa sœur.

La fermière s'était mordu les lèvres.

— Vojez-vous, monsieur, ces demoiselles ne sont pas si pauvres qu'elles en ont l'air; on dit déjà que le père refait fortune en Amérique. Et puis il ne faut pas tous les biens du monde pour vivre. Moi qui vous parle, quand j'ai épousé mon homme, nous n'avions rien : eh bien, il y a dix ans que nous sommes mariés, nous nous aimons encore ; savez-vous que c'est quelque chose, çà !

— Oui, c'est quelque chose, vous avez raison; le véritable argent comptant dans le mariage, c'est l'amour.

— Pas bête du tout, ce que vous dites là, monsieur, je le dirai à mon mari, ça le fera rire, et il m'embrassera.

Horace salua la fermière, il avait hâte d'aller sur le chemin do Marville, pour rencontrer Geneviève.

Il avança, il avança encore, il avança toujours sans voir Genneviève. Il vit se dessiner le clo-

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cher de Marville, il aborda les premières maisons, il marcha jusqu'au milieu dn village, trèssurpris de n'avoir pas encore vu la jeune fille.

Où était l'enfant? il n'osait le demander. Voyant passer le garde champêtre, un brûlegueule à la bouche, il fit comme chez la fermière, il lui demanda du feu,

— Mon brave homme, ne pourriez-vous pas me dire si vous avez vu passer M"»^ d'Ormoy, qui est venue voir son filleul, un petit garçon qui est en nourrice.

— Oh ! la belle histoire ! dit le garde champêtre, la nourrice, c'est ma femme. J'y vais de ce pas. Vous ne pouvez pas mieux tomber.

Horace ne se fit pas prier pour suivre le garde champêtre.

Quelle ne fut pas la surprise de Geneviève, qui, en effet, berçait l'enfant, quand elle vit apparaître Horace. Elle eut d'abord peur d'être démasquée; mais l'enfant était si malade qu'elle ne voulait pas le remettre à la nourrice,

— C'est bien, mademoiselle, dit Horace, vous serez une bonne mère.

— N'est-ce pas, monsieur? dit Geneviève en essayant de sourire.

— Pardonnez-moi d'être venu jusqu'ici; mais

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la fermière m'avait tant intéressé à cet enfant que j'ai voulu le voir.

Geneviève avait deux pâleurs sur les joues, l'angoisse de la mère et l'inquiétude de l'amante. Mais la mère dominait l'amante.

Elle se disait : « Cet enfant lui ressemble. S'il allait le reconnaître ! »

Horace s'était penché.

— Comme il est joli, cet enfant !

— N'est-ce pas? C'est parce que je suis sa marraine. Mais il est bien malade depuis ce matin.

La nourrice s'était approchée.

— Oh! ce ne sera rien, il va percer une dent.

— Oui, voyez comme il souffre! reprit Geneviève.

Horace regardait, non sans une vraie surprise, le bras du petit garçon.

— Voilà qui étrange, dit-il.

Geneviève regarda Horace avec inquiétude.

— Étrange? répéta-t-elle.

— Oui, reprit Horace en souriant. Cet enfant a une framboise marquée sur le bras.

— Oui, dit Geneviève, mais il y a des marques plus étranges encore.

— Je sais bien; mais ce qui me frappe, c'est

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que j"ai moi-même une framboise marquée sur le bras.

Geneviève fut très-heureuse de cette révélation, mais elle masqua sa joie en disant d'un air distrait :

— Il J a beaucoup de ces rencontres-là.

YI.

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