SOUVENIRS DE DAPHNIS ET CIILOÉ
E lendemain, Horace ne trouva pas Geneviève. Et pourtant il lui avait bien dit, la veille, qu'ils se rencontreraient sur le chemin vis-à-vis le parc d'Ormoy.
Horace alla jusqu'à la ferme où on lui dit que depuis deux heures déjà Geneviève était sortie. H revint sur ses pas et prit à travers la prairie pour couper au court vers le chemin de Marville .
Quoique Horace ne fût ni un paysagiste ni un poëte, il n'était pas étranger aux beautés ni aux saveurs de la nature. Aussi dans la prairie, quelle que fût son impatience de trouver Geneviève , il cueillit des primevères et les respira
comme un doux souvenir de ses plus jeunes années.
Je ne jurerais pas qu'il ne fit alors quelques réflexions bien senties sur la vie pastorale. Pourquoi s'enfermer dans Paris comme dans une prison de pierre, quand les vallées, les bois, les montagnes, nous appellent par des attractions inouïes? Il regrettait de ne pas être encore venu dans ce coin du pays tout verdoyant et tout mystérieux par les saules, les bouquets de chênes, les aubépines et les pommiers, puisqu'il y a toujours des pommiers dans ce pays normand. Chaque petit patrimoine qu'il traversait était encadré d'arbres et de haies qui masquaient les prairies voisines. Si bien qu'en franchissant une des haies les plus touffues, caché par des arbres non ébranchés, il vit tout à coup un des plus adorables spectacles qui eussent frappé ses jeux.
Dans ce coin perdu — vrai tableau d"Hobbema — pâturaient deux vaches, une rousse et une brune, des bêtes solennelles qui donnent envie de manger de l'herbe.
Une paysanne trayait une vache brune pour donner à boire à un tout petit enfant, qui comprenait déjà que la vache était une nourrice.
d'une fille du monde 219
Aussi tendait-il ses petites mains avec la gourmandise des marmots. Le petit seau de fer-blanc résonnait sous la pluie du lait. Deux femmes regardaient ; l'une d'elles tenait l'enfant, l'autre riait d'un beau rire campagnard.
Celle qui tenait l'enfant était une dame; Horace avait, avant de la voir, reconnu Geneviève.
Il ne voulait pas faire un pas, dans la peur de déranger ce groupe , où toutes les figures étaient bien à leur place.
Quand la vaclie eut donné sa bouteille de lait, Geneviève puisa dans le seau avec un petit gobelet d'argent qu'elle porta doucement aux lèvres de son cher enfanchon. Il ne fallut pas le prier pour boire. Jamais ivrogne ne trempa ses lèvres dans la coupe avec plus de plaisir.
Chaque fois qu'il reprenait haleine, il regardait sa mère comme s'il voulût jouer, ou comme s'il comprit tout ce qu'elle lui disait sans vouloir lui rien dire.
Trois fois il se remit à boire, ce qui ravit Geneviève, car elle avait peur que le sein de la nourrice ne fût plus assez abondant. Il y avait d'ailleurs trop longtemps qu'il tétait.
— Décidément, pensa Horace, M"*^ d'Ormoy est née pour être mère de famille.
Il s'avança sur la pointe des pieds. Avant de l'avoir vu, Geneviève sentit qu'il venait vers elle. Elle tressaillit et passa l'enfant à la nourrice.
Elle eût été surprise dans une mauvaise action qu'elle n'eût pas été plus embarrassée.
Mais Horace la rassura bien vite.
— Je suis enchanté, lui cria-t-il, d'avoir vu ce spectacle. Je ne savais rien de la vie de campagne. Grâce à vous, je vais plus en apprendre que si je relisais Théocrite, Virgile et tous les bavards qui ont chanté des églogues.
Geneviève, toute rougissante, était venue audevant d'Horace.
— Vojez-vous, lui dit-elle, nous avons sauvé cet enfant, mais il lui faut maintenant une autre nourrice.
Et montrant la vache brune.
— Je crois que voilà sa troisième mère.
— La troisième! dit Horace, où est donc la première. Elle ne vient pas souvent voir son bébé.
Geneviève rougit une seconde fois et détourna la tête.
— Ah ! voilà ce que c'est! répondit la nourrice, la mère n*» 1 a bien d'autres cbats à fouetter. Aussi voyez-vous, monsieur, bien souvent les
d'une fille du monde. 221
vraies mères, ce sont les nourrices. Celle de cet onfant-là vient à Marville par ci par là, bonjour, bonsoir; quand, elle a payé son mois de nourrice et qu'elle m'a donné une pièce de cent sous pardessus le marché, elle croit qu'elle a tout fait pour son enfant.
Geneviève avait eu le temps de se remettre.
— Voulez-vous boire du lait? dit-elle à Horace, pour parler d'autre chose.
— Pourquoi pas ? répondit Horace ; mais à une condition, dit-il en parlant plus bas, c'est que nous boirons dans le même verre.
— Je veux bien, répondit Geneviève, d'ailleurs à la campagne, il n'y a jamais qu'un verre pour tout le monde.
Horace prit le petit seau de fer-blanc et le présenta à Geneviève.
— Oh! pas dans ce verre-là, dit-elle. Je n'ai pas encore la bouche assez grande.
Et elle indiqua le gobelet.
— Ne faites pas la petite bouche, dit Horace, en souriant.
H prit le petit seau et l'approcha des lèvres de Geneviève.
— Eh bien, je ne veux pas faire de façons avec vous.
Elle trempa ses lèvres et but quelques gorgées. Après quoi elle passa la coupe à Horace.
— Oh! le bon lait! dit Horace en s'interrompant.
Et il recommença.
— Un peu plus je n'en laissais pas pour votre filleul.
H se tourna vers l'enfant, qui le regardait de ses grands yeux bleus.
— Décidément, ce gamin sera très-joli! On ne dirait jamais qu'il a été trouvé sous un pommier de Normandie, tant il a de grâce et de distinction .
Geneviève s'empressa de dire que la mère n'avait pas l'air d'une paysanne, qu'elle habitait Rouen et qu'elle avait quasi les manières d'une dame.
Là-dessus, Geneviève embrassa l'enfant et dit adieu à la nourrice.
— Est-ce que mademoiselle viendra demain à Marville? demanda cette femme à Geneviève.
— Je ne crois pas, répondit-elle d'un air dégagé, pour bien prouver que tout son cœur n'était pas là.
Elle marcha en avant, en sens contraire, comme pour entraîner Horace.
d'une fille du monde. 223
— Je me crois dans une oasis, lui dit-il. Cette prairie est tout une idjlle en action. Voyez donc quelle admirable palette ? il y a là la fraîcheur pénétrante de Corot et le rayon de Diaz. Je ne crois pas aux chaumières, mais enfin, s'il y en avait une ici, je dirais : « Ma chaumière et votre cœur. »
— Pour moi,, dit Geneviève avec mélancolie, je vivrais bien dans une chaumière ; mais vous, vous ne pourriez vivre que dans un château.
— Moi! voulez-vous signer un contrat de trois, six ou neuf années, avec faculté de renouveler le bail?
— Ah! si je vous prenais au mot!
A cet instant le merle, qui sautillait de branche en branche, siffla ce joli air que vous connaissez.