ET QUAND LE MERLE EUT SIFFLÉ
UE se dirent-ils quand le merle eut sifflé? Geneviève ne manqua pas de remarquer que l'oiseau noir était un railleur qui se moquait de toutes les belles paroles d'Horace.
Horace raillait peut-être encore parce qu'il avait de l'esprit, mais il ne raillait plus du cœur.
Il se sentait pris à cet amour nouveau pour Geneviève d'Ormoy, bien plus profondément encore qu'au temps où il avait aimé Geneviève d'Or. Il s'étonnait de se trouver ainsi la vertu d'aimer, lui qui avait traité toutes ces choses du sentiment de simples bagatelles à l'usage des héros de romans.
— Je ne m'attendais guère, disait-il, à reconnaître que Des Grieux et Werther n'étaient pas plus amoureux que moi.
Il décida même dans sa sagesse que la vie hors l'amour est une mauvaise plaisanterie. Tout le reste n'est que superfluité. A quoi bon s'enchevêtrer dans les vanités puériles ? Un homme qui, selon le mot de Shakespeare, tient saintement une femme dans ses bras et sous sa lèvre, ne tient-il pas la vraie fortune et la vraie gloire? N'étreint-il pas la joie inespérée, ne réalise-t-il pas son rêve, ne saisit-il pas sa chimère, n'estil pas dieu lui-même?
Mais au fond Horace ne s'amusait pas à faire de la philosophie. Il se sentait heureux de vivre dans cet amour, dans cette volupté de l'esprit, dans ce renouveau du cœur. La fraîche imacre de
d'une fille du monde. 225
Geneviève flottait toujours sous ses yeux, comme un mirage à l'horizon. Il était avec elle, même quand il venait de la quitter, tant elle dominait son âme.
Et jamais domination ne s'était imposée avec plus de douceur et de charme. Ce qui manquait à son honheur, c'était son confident ordinaire. Un confident de tragédie est plus vrai qu'il ne semble. Non pas qu'Horace fût un de ces sempiternels bavards qui content tout à leurs camarades. Il avait le respect des sentiments cachés, il n'ouvrait pas son cœur à deux battants au premier curieux venu, il ne répandait pas l'arôme des mystères amoureux. Mais, comme il »e pouvait parler à sa tante de Geneviève, il aurait bien voulu dire à un autre lui-même combien Geneviève était belle et combien elle charmait ses yeux.
Un matin, avant d'aller au rendez vous, il n'y tint plus et il écrivit à son ami Frédéric Orvins :
« Si ma mère te parle de moi, mon cher Fré-
« déric, ne lui dis pas pourquoi je reste si long-
« temps au château de la Ferté ; il est vrai que
« tu n'en sais rien. Mais écoute cette histoire :
« Voilà trois semaines que je suis ici, je de-
« vais y rester trois jours. Nul n'est maître de « sa destinée. J'aime beaucoup ma tante, mais « ce n'est pourtant pas elle qui me retient. Tu « vas penser peut-être que c'est le paysage? En- « core moins, quoique la nature ici ait revêtu « pour cette saison, la plus belle robe du monde. « Mais tu sais mon opinion sur la nature : beau- « coup trop verte! Un poëte a eu raison de dire « qu'en Normandi3 tout est vert : les prés, les « bois, les eaux, le ciel lui-même, sans parler « des 3''eux des femmes.
« Je divague, tant j'ai de peine à arriver à ma « confidence.
« Figure-toi que j'ai trouvé ici une jeune fille « plus ou moins châtelaine, qui est douée de tou- « tes les beautés : grande, svelte, blanche, douce, « un camée héraldique, avec un air de fierté, « quoique la tête soit légèrement penchée par la « mélancolie. A première vue elle m"a été au « cœur. Oîi nous nous sommes rencontrés? Dans. « un chemin, à la porte d'un cimetière; aussi, « je n'ai pu m'empêcher de la comparer à l'Ange « de la Mort, on la voyant du premier regard « pâle et triste. Comme j'avais Tàme pavée de « bonnes intentions, je me suis risquée à lui par- « 1er. Je croyais retrouver une sœur. Comme
« elle n'est pas bégueule pour deux sous, elle « m "a répondu avec un naturel adorable.
« Nous nous sommes revus ; nous nous re- « voyons tous les jours. C'est ma vie à Tlieure « qu'il est. Je ne respire avec joie que si je vais <■ de son côté. Tu comprends tout de suite qu'en- « tre un homme et une femme comme elle, l'a- « mitié c'est l'amour, mais l'amour dans toute « sa pureté. Je suis devenu un saint.
« D'ailleurs elle est si simple et si ingénue « qu il n'y a pas prise. Je n'ai jamais si bien « senti la force de l'àme que depuis que je suis « tout âme. Quand çà et là l'amour brûle mes lè- « vres et que je veux lui toucher les cheveux, elle « me regarde avec des yeux si doux et si con- « fiants que je ferme la bouche, comme si je « craignais une profanation. Ah! tu me ne recon- « naîtrais plus ! Je ressemble bien plus à Némo- « rin qu'à un tentateur. C'est que je sens que « ce serait une mauvaise action.
« Mon Dieu! je ne suis pas à cela près d'une « (le ces mauvaises actions-là ; mais je te jure « que je n'ai ni la force, ni le cœur de faire le « trouble dans cette belle came.
« Tu es un sceptique ; tu crois que Don Juan a « toujours raison; je vais te dire pourquoi.
« C'est que Don Juan juge du premier regard « si la femme qui passe est une femme pour lui « — une femme à lui. — Il ne s'attaque pas à « celles que doit sauvegarder le mariage, la ma- « ternité ou la religion; il s'attaque aux autres. « Les imbéciles vont comme des étourneaux s'a- « battre sur toutes les femmes; on les met à la « porte; c'est la moralité.
« Jusqu'ici, sans beaucoup de fatuité, je puis « te dire qu'une femme ne m'a jamais résisté. « C'est, tout bêtement, parce que je frappais aux « portes qui s'ouvrent. Aujourd'hui, c'est tout « autre chose, je frappe à une porte qui ne s'ou- '< vrira pas. Mais je t'avoue que suis fier d'ai- « mer comme un écolier. Cela me change ; je me « sens meilleur; un peu plus si ce n'était par « respect humain j'irais prier à l'église.
« Tu vois que je suis amoureux, puisque je dis « des bêtises.
« Et maintenant, où est la sagesse humaine? « Si j'épousais cette jeune fille qui est pauvre, tout « le monde me jetterait la pierre. On dirait que « je suis fou. Et pourtant je serais bien heureux! « Non-seulement heureux de mon bonheur, mais « heureux de son bonheur, car j'oubliais de te « dire qu'elle m'aime comme je l'aime.
d'une fille du monde. 229
« Eh bien! naturellement, je ne l'épouserai « pas. Je souffrirai beaucoup d'arracher cette « âme de ma vie ; peut-être soufïrira-t-elle plus « que moi, — parce que la femme vaut mieux « que l'homme, — mais on dira que je suis un « sage.
« Cela me donne envie de pleurer.
« Encore une fois, pas un mot de cela à ma « mère, n'est-ce pas? Dis-lui que je m'amuse et « que je l'embrasse.
« Horace.
« P. S. — Tu sais que je joue un peu à la « Bourse; je viens d'ouvrir le journal, je perds « sur toute la ligne. Rassure-toi, à peine quel- « ques billets de mille francs. — Vois si je suis « amoureux, je suis enchanté d'avoir perdu , « parce je suis superstitieux. Malheureux au « jeu... Tu sais le reste.
« J'ai dit cela à ma tante qui payera mes pri- « mes perdues, parce qu'elle est convaincue que « si je reste si longtemps au château de la Ferté, « c'est pour elle seule. Oh ! les illusions ! »
LA I.K(iEN~ D i:.
1^ UAND Horace eut écrit cette lettre, il se mit n route vers Ormoy.
— Où vas-tu? lui demanda sa tante qui était penchée à la fenêtre.
— Je ne sais pas!
La tante poursuivit avec malice :
— Prends garde de te perdre sur le chemin d'Ormo}^ !
Il trouva Geneviève dans la prairie où il l'avait rencontrée la veille.
Elle revenait déjà de Marville, où ello avait embrassé son enfant. Mais elle dit à Horace qu'elle venait de la ferme d'Ormoy.
La causerie fut charmante, comme toujours. Geneviève avait à la main un petit volume de légendes; elle dit à Horace qu'elle voulait lui en lire une.
— Vous êtes né soldat, lui dit-elle, cela vous fera plaisir.
Et elle lut avec beaucoup de sentiment :
d'une fille du monde. 231