PARENTHÈSE
Ws^ CHiLLE Delorme était un jeune homme qui (^^ vivait depuis un an sous la domination de son père et de la baronne d'Ormoy, — son père qu'il n'aimait pas et la baronne qu'il adorait. — Après une éducation quelque peu laborieuse, après avoir été reçu bachelier ès-lettres sans savoir ni le grec ni le latin, — ni le français, — à peu près comme tous les bacheliers, il se destinait à ne rien faire sous prétexte que son père avait travaillé.
M. Delorme aurait bien voulu que son fils fût avoué, notaire ou avocat, mais il ne pouvait se décider à lui signer son passeport pour Paris ; il avait eu trop de peine à gagner sa première pièce de cent sous pour permettre à son fils de jouer le jeu de l'enfant prodigue. Il remettait toujours au lendemain sa décision sur l'avenir d'Achille.
— Après tout, se disait-il, ce qu'il aurait de mieux à faire serait encore de faire comme moi : pourquoi un autre viendrait-il cultiver cette terre que j'ai arrosée de mes sueurs ? Je suis un pay-
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san parce que je ne sais pas l'orthographe, Achille, qui est un malin, deviendra un seigneur sur nos terres.
Mais quand le bonhomme se mettait à réfléchir que la terre est ingrate sans l'œil et la main du maître, il avouait qu'il valait peut-être mieux que son fils, qui avait l'œil distrait et la main délicate, fit tout autre chose que ce rude métier qui vous réveille à quatre heures du matin et qui ne vous permet de dormir que quand tout le monde est couché.
M. Delorme n'essayait pas son fils à l'apprentissage de cette existence. Il lui laissait, comme on dit, du bon temps ; il s'admirait dans son fils comme une belle femme s'admire dans son miroir et comme un artiste s'admire dans son œuvre. Achille était bien taillé, il avait de la figure et de la mine, il marchait avec une certaine grâce paresseuse qui faisait dire au bonhomme :
— Est-il Dieu possible que j'aie mis au monde un pareil indolent, moi qui suis tout feu?
D'autres fois il s'indignait, mais il s'adoucissait en pensant que son fils perdrait tout son charme en un mois de travail rustique.
Ce qui ne l'empêchait pas de lui faire payer cher ses heures de /"ar niente: ainsi Achille était
d'une fille du monde. 25
obligé de subir sermon sur sermon. On lui permettait de se promener à cheval, sous prétexte que le cheval, vu aux quatre coins de la propriété, annonçait la présence du maitre ; mais le cheval et le fusil de chasse c'était tout le luxe d'Achille Delorme. Pour de l'argent, il n'en avait guère. Un huissier du paj^s lui avait prêté quelques billets de mille francs ; sa mère lui donnait tous les dimanches un louis d'or, pris sur les revenus de la basse-cour, le seul revenu où le père ne vit pas bien clair.
C'était à l'avant-dernière saison des chasses qu'Achille avait été présenté au château par le notaire. Le baron avait d'abord refusé de le recevoir. Mais la baronne avait plaidé pour lui. On s'était déjà vu à l'église et dans les chemins. Pendant que M. d'Ormoy s'amusait à Paris, M"^ d'Ormoj s'ennuyait au château. Voilà pourquoi elle avait cherché des distractions avec un jeune homme qui cherchait une aventure. On fila d'abord le parfait amour. Fatalement, on le défila. M""® d'Ormoy fut bien étonnée d'avoir été si loin, mais elle se consola parce qu'elle aimait. « D'ailleurs, disait-elle, je n'ai fait que prendre ma revanche. Il y a vingt ans que mon mari me trompe.»
Pendant une absence du baron, Achille De-
lorme était venu souvent au château. On avait joué au volant et aux cartes, on avait fagoté des charades. Geneviève croyait ingénument qu'Achille Delorrae venait pour elle parce qu'il lui apportait des romances et des bouquets ; il apportait aussi des bouquets à sa sœur, mais elle les voyait moins jolis que les siens. Elle s"imagina qu'elle aimait ce jeune homme. On sait déjà que c'était une de ces illusions de la vingtième année, qui prennent l'esprit, sans prendre le cœur.