LE LIT TOUT BLANC
Et Jacques s'en revient très-content Je la guerre, Et sa femme oublieuse à lui ne pense guère.
Il entre chez sa mère et la voit à genoux.
— Ma mère! — C'est mon fils! — Et pour qui priez vous ?
— Pour toi, mon fils — Et Jeanne? — Elle est là haut couchée ?
— Pourquoi? — Ne monte pas, car Jeanne est accouchée!
— — Ah! maudite la femme et maudit soit Tenfant! Et moi qui revenais eu soldat triomphant...
— Grâce, grâce, mon fils! — Ma mère, à la bataille J'en ai tué plus d'un au-dessus ma taille.
— Mon fils, Notre-Seigneur n'a-t-il pas pardonné A la femme adultère? — Est-ce le nouveau-né
Qui crie ainsi, ma mère? Il prend sa bonne épée, Dans le sang ennemi souventes fois trempée.
— Grâce, grâce, mon fils! — Lui, pâle et chancelant :
— Ma mère, faites moi couvrir un lit tout blanc.
L'enfant criait toujours. Jacque entr'ouvre une porte :
— 0 ma femme, pourquoi n'es-tu pas plustôt morte ?
Il entre, et déchirant les grands rideaux à fleurs :
— Ah! comme je l'aimais! dit-il avec des pleurs.
— Frappe, frappe, dit-elle. — Oui, créature infâme ! Il lève son épée : — 0 Jeannette! ô ma femme!
Mais il aimait trop Jeanne, et son cœur de héros Se fond en pleurs de sang et se brise en sanglots.
— 0 Jeannette, est-ce toi, toi que j'ai tant aimée ? Toi qui me faisais brave en cette brave armée !
Et c'est lui seul qu'il frappe, en criant : Mille morts! J'ai fait mon lit tout blanc et j'y vais sans remords,
— N'est-ce pas que c'est très-beau de pardonner? dit Geneviève en fermant le livre.
— Oui, répondit Horace, mais c'est peut-être plus beau de ne pas pardonner!
Geneviève soupira.
Horace prit le volume.
Le mot amour et le mot mariage n'avaient jamais passé sur les lèvres de Geneviève ni d'Horace; mais grâce au livre de vers, dont on lut par ci par là une strophe nouvelle, Horace demanda à Geneviève si elle comprenait quelque chose à l'amour.
— Non, répondit-elle, parce qu'on m'a toujours dit que l'amour c'était le mariage, j'ai jugé que l'amour était une illusion.
Cette réponse étonna quelque peu Horace, car cette réponse était d'une ingénue, mais peut-être d'une ingénue de comédie.
— n parait, dit-il, qu'on rencontre pourtant l'amour dans le mariage, puisqu'on a fait des livres là-dessus.
— Ah! s'écria Geneviève, si le mariage était un sacrement au lieu d'être une affaire.
— Le mariage est toujours un sacrement quand l'amour lui donne sa bénédiction.
Le cœur de Geneviève battait bien fort. Mais
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Horace, qui s'était trop avancé, rebroussa chemin en 'disant :
— Mais par malheur le mariage est le tombeau de l'amour.
Il comprit dans les regards de Geneviève qu'elle aurait bien voulu être enterrée dans ce tombeau-là .
ou KEPARAIT GENEVIÈVE d'OR.
r^ LS traversaient alors une haie.
^^ — Oh ! mon Dieu ! dit Geneviève.
Une épine lui avait piqué le pied.
Horace lui demanda pourquoi elle avait crié.
Elle lui montra son pied sans le vouloir, tout en cherchant si l'épine était restée dans la chair.
Elle avait la coquetterie du pied. Elle était chaussée de souliers découverts à la paresseuse.
— Oh! mais c'est sérieux, dit Horace, je. vois dn sang à votre bas. Avez-vous lu Daphnis et Chloé?
— Non!
— Eh bien! nous sommes dans un chapitre de Daphnis et Chloé.
Cette fois, un aiguillon de volupté avait saisi Horace : il avait vu le pied, il voulait voir la jambe.
Il fit asseoir Geneviève sur le revers du fossé. Il lui prit délicatement le pied dans ses deux mains. Il vit que le bas écossais était tout sanglant.
— Mais, en vérité, il faut vous déchausser. Il retira le soulier.
— Oh! non, dit Geneviève en dégageant son pied.
— Mais l'épine est peut-être restée dans la chair; il faut défaire votre bas.
— Oh! non, dit encore Geneviève.
— Je n'assisterai pas à cette grave affaire; je vais regarder de l'autre côté !
— Vous me jurez de ne pas vous retourner? Geneviève défit son bas, regardant tout à la fois
son pied et Horace.
Horace s'était retourné bien vite.
— On n'est pas damné, dit-il, pour avoir regardé un joli pied.
Certes, si Geneviève s'était déchaussée, c'est qu'elle pouvait montrer son pied.
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S'il était sculptural par le dessin, il était de marbre rosé par le ton. Seulement il saignait toujours. L'épine était entrée sous la cheville.
— Voyons de plus près, dit Horace en se penchant.
Mais Geneviève avait déjà caché son pied sous son mouchoir.
— Vous ne m'avez pas empêché de voir que vous aviez là un grain de beauté.
— Vous êtes plus avancé que moi, car je ne l'ai jamais vu; où est-il donc?
Et quoique Geneviève connût bien la lentille qui marquait son talon, elle dévoila une seconde fois son pied de l'air le plus innocent du monde.
— Voyez-vous? reprit Horace.
— Oui, répondit Geneviève. Mais ce que je vois surtout, c'est que mon bas et mon soulier sont bons à jeter aux orties. Or je ne peux pourtant pas m'en aller à pieds nus!
— Allons, allons, dit Horace en reprenant le pied, ne jetons pas le manche après la cognée. Voyez bien comme cette source qui passe là est limpide; trempez-y votre talon si vous êtes sûre que l'épine n'y est pas restée.
Geneviève ne fit pas de cérémonies, tant elle avait l'habitude de faire naturellement toutes
choses, ce qui lui donnait une grâce unique.
Horace, tout en se régalant les yeux du spectacle était préoccupé d'un souvenir qui lui était revenu tout à coup.
Ce grain de beauté qu'il venait de voir au talon de Geneviève d'Orraoy lui rappelait que Geneviève d'Or, se déchaussant après le bal de M"^ Vingtans, lui avait montré pareillement un grain de beauté au talon. Etait-ce à la jambe gauche, était-ce à la jambe droite? il ne le savait plus. Mais d'ailleurs à quoi bon ^'attarder à ce souvenir? Il n'y avait pas selon lui à comparer la courtisane à la châtelaine.
— C'est la seconde fois, dit-il à Geneviève, que je vois là un grain de beauté.
— Comment! vous en avez déjà vu un placé là?
Geneviève avait peur de rappeler un tel souvenir à Horace; mais la femme est si curieuse et si imprudente dans sa curiosité que la belle amoureuse saisit l'occasion de lui faire parler d'ellemême à elle-même. Elle voulait savoir si elle avait été oubliée aussi vite qu'elle le cro3'ait.
— Oui, ma belle voisine, quand je menais la vie parisienne à toute bride, j'ai rencontré dans le monde une fille à la mode qui s'appelait Geneviève d'Or. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois et je
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ne l'ai jamais oubliée. Je vous avouerai même que je l'ai aimée — comme on aime à Paris. — Elle eût été jolie comme vous si elle n'eût fait de sa figure un pastel — ou plutôt une palette — comme font toutes ces demoiselles.
Horace s'interrompit.
— Mais je ne m'aperçois pas que je m'embarque dans toute une histoire.
— Continuez toujours ; si vous saviez combien je suis gourmande de toutes ces histoires parisiennes?
— Que vous dirai-je? Elle avait un air de distinction qui la mettait au-dessus de toutes ses pareilles. Étrange et mystérieuse créature! Nous nous sommes enlevés l'un l'autre une nuit, après toutes les folies de la valse et du souper; arrivée chez elle, elle s'est déchaussée, non pas comme vous, par accident, mais par coquetterie; elle avait un pied divin.
— Plus petit que le mien? demanda Geneviève.
— Presque aussi petit, presqu'aussi joli. Je la vois encore marcher sur le tapis avec une grâce inouïe; c'est alors que j'ai remarqué le grain de beauté. Comme tout est bizarre! Je reconnaîtrais à peine sa figure et je n'ai pas oublié cette petite lentille imperceptible.
— Et le lendemain? murmura Geneviève sans montrer sa figure.
— Oh! le lendemain, ni vu, ni connu. Il y a des gens qui font le tour du monde en quatrevings jours; nous avons fait le tour de l'amour en trois ou quatre fois quatre-vingts minutes.
— Et vous ne vous êtes jamais revus ?
— Pas une seule fois, répondit Horace. Et, à ce propos, il m'est arrivé ceci de bizarre que, l'a} ant cherchée et ne l'a^yant pas trouvée après quelques jours d'oubli, je me suis mis à chanter des sérénades sous son balcon, quoique l'oiseau fût envolé du nid. Où est-elle allée? En Angleterre ou en Russie ? Je n'en ai ni vent ni nouvelles. Véritable oiseau de passage.
— Et vous l'avez aimée?
— Comme un fou ! du moins je me suis figuré que je l'aimais.
— Est-ce la même chose?
— Cette folle, — elle était encore plus folle que moi, car elle a quitté Paris, laissant tout à la diable, — je ne sais pas si elle avait une forte garde-robe, mais ce qui est certain, c'est qu'on a vendu à l'hôtel Drouot, je ne sais combien de paires de bottines, de chapeaux, de chemises et de robes. C'était une orgie.
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Horace ne voulait pas aller plus loin dans son récit. Il regrettait même d'avoir commencé, tant il trouvait inutile de rouvrir le passé pour montrer des tableaux quasi scandaleux à une jeune fille, vraie fleur des champs, qui montrait tant de candeur sur la figure.
— Eh bien! l'histoire est finie? dit Geneviève d'un regard interrogateur.
— A peu près ! Je dois ajouter qu'à cette vente j'ai été pris d'un accès romanesque; j'ai tout racheté et j'ai tout brûlé, moins deux robes...
— Et vous les avez mises?
Geneviève s'eff'orçait de rire pour masquer son émotion.
— Oui, je les ai mises sur mon cœur; je les ai serrées dans mes bras comme de chères reliques. Il y a des moralistes qui me diront que les robes ne sont guère que des chiffons; mais je dis qu'à certaines heures, les robes sont toute la femme. Ci git mon premier amour. Mais il parait que le véritable amour, c'est le second.
— Quand ce n'est pas le premier, dit Geneviève.
Elle avait tour à tour rougi et pâli.
Horace ne pouvait rien lui dire qui lui entrât
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plus doucement et plus profondément au cœur, car elle n'était pas jalouse d'elle-même.
— Et qu'avez-vous fait de ces bienheureuses robes ?
— Ma foi, je crois qu'elles sont encore chez moi! J'oubliais de vous dire que dans l'une des poches j'ai trouvé une lettre qui m'a fait une des grandes impressions de ma jeunesse.
— Une lettre !
Geneviève était anxieuse.
— Oui, c'était une lettre pour moi.
Geneviève respira.
— C'est singulier, dit-elle.
— Vous savez que la vie est pleine de romans-
— Je ne sais pas.
— Il n'y a que les imbéciles qui vivent terre à terre. Je ne sais pas ce que j'ai fait de cette lettre, mais c'est un chef-d'œuvre de sentiment.
— Où le sentiment va-t-il se nicher?
— C'est justement ce que je me suis dit moimême.
Il y eut un silence. Horace reprit :
— Je regrette d'avoir égaré cette lettre. Geneviève pensa que c'était bien à propos ; car
elle pouvait lui écrire.
— Tout était perdu, murmura-t-elle.
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Pour rien au monde, elle ne- voulait que Geneviève d'Or et Geneviève d'Ormoy ne fussent qu'une seule femme.
Elle voyait' bien qu'elle était maintenant aimée comme une jeune fille; elle ne voulait pas que toute cette nouvelle auréole de pureté s'évanouît sous les nuages d'une passion improvisée dans l'orgie. Elle ne croyait pas d'ailleurs qu'Horace, la reconnaissant, put lui garder l'amour tout virginal qui était la joie de son âme. Elle se sentait réhabilitée. Elle avait perdu le ciel, elle le retrouvait. Comment retomber encore une fois du haut de sa vertu?
Plutôt mourir, pensa-t-elle.