‹ Histoire étrange d'une fille du mondeChapitre 32 sur 47 · SECOND DUEL MYSTÉRIEUX · texte numérisé non relu

SECOND DUEL MYSTÉRIEUX

oilà qu"au beau milieu de ces amours rustiques entre gens du monde, un personnage inattendu vint fatalement faire ombre au tableau. C'était un ami d'Horace de la Ferté, ou plutôt un camarade, qui s'étonnait, comme tout le

monde, de le savoir presque solitaire dans un vieux château de la vieille Normandie, avec une vieille tante, dans un cercle de vieilles douairiè" res, avec de vieux serviteurs, de vieux chevaux et (le vieux chiens. Tout tombait en ruines autour de lui.

Si je vous dis le nom de cet ami, vous comprendrez tout de suite qu'il n'était pas attendu, du moins par Geneviève.

Il s'appelait le comte d'Angerville. Vous vous rappelez comment il trahit l'hospitalité quanil Geneviève alla voir chez lui le portrait de M"* de La Vallière? Le coup de poignard qu'elle lui avait donné n'avait pas tué en elle l'indignation. Elle gardait une haine vivace contre cet homme qui, le premier, l'avait précipitée dans la vie infernale.

Donc, un beau jour qu'Horace et Geneviève, selon la coutume, se promenaient sans bien savoir où ils étaient, tant il rouvraient par les mirages de l'amour, les portes du paradis, le comte d'Angerville, qui n'avait pas de raison pour ne pas surprendre son ami en flagrant d-lit de vie agreste, tomba sur lui comme un coup de tonnerre.

— Enfin! je le retrouve, dit-il, en lui ^^n'anl la main.

d'une fille du monde. 243

Et saluant Geneviève tout 'offusquée :

— Pardon, madame, je croyais qu'Horace était seul.

Geneviève, qui le reconnut, pâlit et ne répondit pas.

Comme Horace paraissait surpris et inquiet, elle s'inclina légèrement, comme devant un inconnu.

— Mademoiselle, lui dit-il, je vous présente monsieur le comte d'Angerville. Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est un de mes amis.

Si Horace eût bien regardé M. d'Angerville, il aurait surpris une singulière expression sur sa figure. Le jeune comte ne put même arrêter ce cri qui lui vint sur les lèvres :

— Lucrèce !

— Lucrèce! dit Horace. Vous vous trompez. Mademoiselle s'appelle Martha ou Geneviève.

— Je le sais bien, répondit M. d'Angerville.

— Comment, vous le savez bien ?

Cette fois, M. d'Angerville comprit que si Horace connaissait « Geneviève, » il ne connaissait pas du moins Geneviève d'Or. Aussi, ne sachant plus où il en était, il s'écria :

— Quel beau jour! je suis émerveillé d-^ ce paysage.

Et il ajouta avec un sourire d'imperceptible raillerie :

— Il ne manque à M""^ Geneviève que les blancs moutons et la houlette de la patronne de Paris.

— Oh! mon Dieu, dit Geneviève, nous avons remplacé les moutons par des chiens, et la houlette par le poignard.

Elle disait cela avec sa douceur indolente, en ayant l'air de n"v point toucher. Mais ses yeux étaient armés de haine. Elle comprenait que son rêve était brisé une fois encore.

M. d'Angerville ne voulait pas si tôt quitter la partie; au lieu d'entraîner Horace au château de la Ferté, il sembla le retenir pour continuer son duel avec Geneviève.

— Il me semble, dit il, si j'ai bonne mémoire, que déjà j'ai eu le plaisir de voir mademoiselle quelque part?

— Quelque part? dit Geneviève en jouant la surprise. Je n'ai jamais quitté ce pays-ci.

Cette fois, M. d'Angerville comprit. « C'est cela, se dit-il à lui-même, elle aura fui Paris, elle sera venue ici pour se refaire une robe d'innocence. » Et il se demanda s'il était possible que son ami se laissât prendre à co jou.

Il jeta encore quelques pierres dans le jardin de Geneviève :

— Eh bien ! mademoiselle, c'est vraiment bien dommage de séquestrer ainsi une pareille beauté; à Paris, vous feriez fureur.

Horace, trouvant que son ami s'attaquait trop sans façon à Geneviève, répondit :

— Tu ne connais pas M'i® d'Ormoy; elle ne veut pas faire fureur,

— Oui, oui, c'est une violette qui se cache au fond des bois et qui ne veut pas être découverte. Tu es bien heureux, toi, d'avoir passé par là !

Geneviève n^ tenait plus, elle aurait voulu foudroyer M. d'Angerville.

— Adieu ! dit-elle en serrant la main d'Horace. Et, comme elle avait la diplomatie des femmes,

elle voulut acheter par un mot gracieux le silence de M. d'Angerville.

— Je ne désespère pas de vous retrouver tous les deux.

Mais M. d'Angerville, qui avait aussi pris ses grades en diplomatie, comprit que si elle attendait l'un avec son amour, elle attendait l'autre avec sa haine.

— Je serais désespéré, dit-il en la saluant, de ne plus rencontrer une jeune fille comme vous.

Le comme vous était dit cruellement.

*246 HISTOIRE KTRANGE

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