TROISIÈME DUEL MYSTÉRIEUX LA POMME ET LE SERPENT
N malheur n'arrive jamais seul. Quand Ge- ^^1 neviève rentra à la ferme, elle trouva une ancienne figure qu'elle n'attendait pas plus que l'autre.
C'était M'i^ Théodule, une aventurière à la petite semaine que le hasard avait conduite pour la belle saison au service d'une filft galante que son amant avait mise au vert en Normandie, j'ai failli dire au pâturage.
On s'était promené, la maîtresse et la femme de chambre, dans les alentours ; M"" Théodule, passant à Ormoy, avait reconnu Geneviève rien qu'en la voyant appuyée à une fenêtre de la ferme. Elle n'avait pas voulu d'abord renouer connaissance, à cause de sa maîtresse; mais le lendemain, c'était ce jour-là, elle revenait à Ormoy pour dire à Geneviève combien elle était heureuse de l'avoir retrouvée.
Vous voyez d'ici le bonheur de Geneviève !
— Je ne me trompais pas, dit-elle avec la
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fièvre montante; j'ai entrevu cette fille hier!
Elle aurait bien voulu la mettre à la porte; mais comme'elle apprit qu'elle habitait Rivry, à trois lieues de là, et qu'elle n'y devait rester que quelques semaines, elle lui fit un accueil amical, tout en lui faisant comprendre qu'elle était à la campagne dans le plus strict incognito.
Elle lui dit même qu'elle ne désespérait pas, l'hiver prochain, de la reprendre à son service à son retour à Paris.
Dès que M"® Théodule fut partie, Geneviève raconta à la fermière avec quel chagrin elle avait retrouvé M. d'Angerville.
— C'est égal, dit la fermière, il y a un Dieu pour les amoureux, tout s'arrangera, je sens ça dans mon cœur.
Mais comment tout cela pouvait-il s'arranger? Vous pressentez bien que M. d'Angerville, retrouvant ainsi Geneviève, ne voulait pas la reperdre sans avoir assouvi sa curiosité, sinon son amour.
Son amour! ce mot vous semble étrange. Vous croyez que j ai voulu dire sa haine! — Non. — Il y avait certes de la haine dans son amour, mais le vaillant coup de poignard de Geneviève lui avait donné une place dans son cœur. On ne rencontre pas tous les jours une femme trempée
à l'antique, qui garde jusque dans sa chute l'énergie des vertus primitives. Il l'avait presque aimée, il l'admirait presque, s'étonnant plutôt que s'indignant du coup de poignard.
Il aurait bien voulu encore la souffleter" avec un billet de cinq cents francs, mais avant de la souffleter il lui eût baisé la joue.
Voilà pourquoi, le lendemain de bonne heure, entre onze heures et midi, il venait tout seul à la ferme d'Ormov demander M"" Geneviève d'Ormoy, comme il fut allé voir une de ses petites amies à Paris. Elle était dans le verger où elle feuilletait un roman. La fermière y conduisit M. d'Angerville.
La jeune fille voulut d'abord ne pas le recevoir; mais l'amour la fit lâche : elle craignait tant qu'il ne parlât qu'elle espéra lui fermer la bouche.
— Est-ce que vous êtes venu avec M. de la Ferté? demanda-t-elle à M. d'ÀTigervillc.
— Mais ne suis-je pas assez grand pour venir tout seul?
La fermière s'était éloignée.
— Je ne comprends pas, reprit Geneviève.
— Vous ne comprenez pas que je vienne vous donner des nouvelles de celui que vous avez assassiné.
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— Moil! dit Geneviève, comme si elle tut innocente d'un crime.
=- Oui, voiLs. Est-ce que vous vous imaginez que je prends au sérieux votre métamorphose en bergère des Alpes?
— Ce que vous me dites est de l'hébreu pour moi; je ne vous ai jamais vu et vous me parlez comme si vous me connaissiez.
Mais Geneviève n'était pas assez forte comédienne pour que son masque ne tombât pas tout de suite.
— Eh bien ! oui, c'est moi, dit-elle en se levant et en prenant un air de défi. Que voulez-vous faire? N'ètes-vous content de notre premier duel? Je vous avertis que je n'ai pas de poignard ; ce serait donc bien lâche à vous...
— Qu'à cela ne tienne! si vous voulez, pour continuer la causerie, j'irai d'abord vous chercher un poignard. M. de la Ferté doit en avoir. Est-ce que vous ne vous en servez pas un peu contre lui?
Geneviève mit la main sur son cœur comme s'il allait éclater.
— Vous êtes le plus fort, monsieur, car je n'ai que mon cœur, — un cœur blessé; — tandis que
VOUS avez votre esprit qui tue. "\'oilà le vrai poignard.
M. d'Angerville prit un air admiratif.
— Eli bien! francliement, — mademoiselle --je vous trouve superbe dans ce rôle-là. D'abord la beauté va bien à tous les rôles, ensuite vous avez le talent tragique au plus baut degré. Etant tout petit, j'ai vu jouer Racbel, elle n'avait pas des poses si magnifiques.
Geneviève ne pouvait se tenir; elle s'appuja contre un pon\inier.
— Eh bien! à merveille! reprit M. d'Angerville, vous n'avez plus qu'à lever la main pour cueillir une pomme. J'ai l'air de me moquer, mais la vérité, c'est que je vous trouve plus adorable que jamais. Autrefois j'ai eu un caprice pour vous, aujourd hui je sens que c'est une vraie passion.
Il tendit la main vers la main de Geneviève, mais elle la repoussa, comme si elle eut senti le serpent.
— Vous me prenez donc pour l'ennemi du genre humain? Vous continuez la métamorphose en action. Eh bien! je vous jure, Geneviève, que je lie fais pas de phrases et que je vous aime. Si je vous ai offensée, donnez-moi mon quart d'heure de grâce I
Geneviève garda le silence. Elle finit par lever les yeux sur M. d'Angerville.
— Oui, votre quart d'heure de grâce, lui ditelle; oui, j'oublierai que tout mon malheur me vient du jour où je suis allée chez vous. Mais je veux bien ne plus m'en souvenir, si vous me jurez que vous avez oublié vous-même.
— Oublié! oublié! vous en parlez bien à votre aise. Comment puis-je vous oublier? Et si j'oublie...
— Si vous n'oubliez pas pour vous, oubliez pour les autres.
— Eh bien! je veux bien, je ne parlerai de vous qu"à vous-même.
M. d'Angerville s'était levé et s'était approché de Geneviève jusqu'à presque lui baiser les cheveux. Elle comprenait bien alors que si elle ne voulait pas que tout fût perdu, il lui fallait s'adoucir beaucoup .
Sans laisser tomber sa haine à ses pieds, elle l'étoufFa pour un instant. Cette fois, elle laissa sa main à M. d'Angerville.
— Voyons, Geneviève, reprit-il amoureusement, je vous aime trop pour que vous me soj'ez si méchante. Je vous ai parlé d'un quart d'heure
de grâce; eh bien ! accordez-moi un quart d'heure de votre vie.
— Un quart d'heure! répliqua Geneviève.
— Oui, ne donnez-vous pas des heures à Horace?
— Je hii donne des heures, mais je ne hii donne que cela.
Ce n'était pas l'affaire de M. d'Angerville.
— Remarquez, reprit-il, que vous me devez bien une revanche. Les gens que vous tuez se portent assez bien, mais enfin on ne tue pas les gens comme ça. Suis-je donc un monstre?
— Oh! mon Dieu non, dit Geneviève; pour celle qui vous aimerait, vous seriez même un homme fort agréable.
— Eh bien! qu'eussiez-vous fait de plus,' ?i j'étais un monstre? «
— .Te ne vous aurais peut-être pas manqué.
— Ne jouons pas sur les mots, mais vous m'avez manqué — ei; vous me manquez encore aujourd'hui.
Geneviève semblait ne pas écouter; elle était toute à une idée qui venait de lui passer par la tète.
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