QUATRIÈME DUEL MYSTÉRIEUX
R, Yoici cette idée :
Puisqu'elle avait commencé à jouer la comédie avec Horace qu'elle aimait tant, pourquoi ne la jouerait-elle pas avec M. d'Angerville qu'elle haïssait?
Puisque M"*^ Théodule était venue la troubler aussi, elle ne voulut pas qu'elle fût venue pour rien. Si elle la donnait en pâture à M. d'Angerville, au lieu de se donner elle-même? Mais étaitil homme à s'y laisser prendre? Elle se rappela le comte d'Almaviva, qui ne reconnaît pas sa femme parce qu'il croit tenir Suzanne. Quoi de plus vrai que les choses invraisemblables? Quoi de plus invraisemblable que les choses vraies?
M"'^ Théodule avait à peu près sa taille; n'avait-elle pas mis ses robes? Une femme de chambre copie toujours sa maîtresse, surtout quand sa maîtresse n'est pas là. Certes, elle ne compromet- 'trait pas la vertu de M"^ Théodule, qui n'avait jamais eu de vertu; car elle était de ces femmes qui font le mal comme si c'était leur devoir.
— A quoi rêvez-vous, dit tout à coup M. d'Angerville, voyant que Geneviève ne lui répondait plus.
— Je rêve à un traité de paix.
— A la bonne heure! Il n'v a pas de femme qui n'ait son accès de clémence après son accès de cruauté.
M. d'Angerville voulut prendre Geneviève et l'enrouler dans ses bras, tout à fait comme le serpent de la Genèse. Elle vit bien qu'il était temps de se décider, car sa résistance ferait éclater le secret.
— Eh bien ! dit Geneviève, soyez généreux. Ne dites pas un mot du passé et jurez-moi que vous partirez demain matin, moyennant quoi vous me trouverez ce soir dans le petit bois qui sépare Ormoy de La Ferté.
M. d'Angerville ne voulut pas douter de son bonheur.
— A quelle heure?
— A dix heures.
— C'est cela. Horace jouera au reversis avec sa tante, et j'irai fumer un cigare en vous attendant.
— Par exemple, ne vous étonnez pas de me
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voir en paysanne : je prendrai une robe et une coiffe de la fermière.
Disant ces mots, Geneviève donna à baiser sa main à"M. d'Angerville.
— Tenez, lui dit-elle, vous me reconnaîtrez à cette bague, un diamant de ma marraine. "
M. d'Angerville n'en demanda pas davantage.
Dès qu'il fat parti, Geneviève envoya un exprès à M"^ Théodule, qui heureusement était libre ce jour-là.
— C'est une comédie, lui dit Geneviève. Il faut que ce soir vous alliez au bois voisin ; je vous y conduirai, vous serez déguisée en paysanne et vous ferez comme si c'était moi; d'ailleurs, vous êtes jolie, et la nuit vous avez les mains blanches. C'est un jeu, c'est un pari, c'est tout ce que vous voudrez. Vous rencontrerez un beau jeune homme qui vous récompensera plus tard. Je vous mets cette bague au doigt pour qu'il vous reconnaisse sans que vous lui parliez. Je ne me suis engagée à rien, — qu'à un rendez-A^ous.
— Je comprends, mademoiselle ; je ne suis pas en peine dans une affaire de rendez-vous.
La comédie fut-elle bien jouée? M"'^ Théodule se révéla-t-e!le à M. d'Angerville comme un
dragon de vertu? Se laissa-t-il prendre à cette copie de Geneviève sous l'habit d'une paysanne? Que vous importe? Ce qui est certain, c'est que le lendemain il quittait le château de La Ferté.
Mais ce qu'il y a de non moins certain, c'est que Geneviève ne revit plus M^'^ Théodule.
— Hélas ! dit-elle avec inquiétude, qui sait si cette comédie ne se retournera pas contre moi?
UN ADIKU.
ADEMOiSELLE d'Ormoj regrettait beaucoup d'avoir joué cette comédie digne de Geneviève d'Or, indigne de Geneviève d'Ormo}'. Elle n'avait, vous le savez, que la fermière pour confidente.
Une confidente discrète; mais impossible, car cette femme n'était jamais seule; elle avait à ses trousses toute une queue d'enfants, de neveux et de nièces; son mari survenait à toute heure du jour ; les gens de la ferme entraient à tous propos. C'est à peine si le soir la fermière sortait sur le
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chemin vert pour respirer un peu après une journée fort laborieuse. C'était le moment où Geneviève s'emparait d'elle.
— Voyez-vous, disait sans cesse Geneviève, ce beau réve-ïà va s'évanouir. Un de ces jours j'apprendrai que, grâce à une indiscrétion de M. d'Angerville, M. de La Ferté est reparti pour Paris; j'aurai beau pleurer, tout sera fini.
— Maisnon, mademoiselle, répondait Elisabeth, s'il vous aime, il ne partira pas, ou s'il part, il reviendra.
— Vous ne connaissez pas la vie de Paris, Elisabeth. Quand M. de La Ferté y sera repris, il ne lui faudra pas longtemps pour m'oublier.
— Eh bien! moi, je ne crois pas cela.
— - S'il part pour ne plus revenir, je ne m'en relèverai pas, je me connais bien ; aussi il m'est venu une idée singulière, c'est de prendre les devants.
— Pas si bête! c'est toujours celui qui est quitté qui est le plus amoureux.
— Eh bien! voyez-vous, comme je pressens que M. de La Ferté partira ces jours-ci, je crois que je m'en irai demain.
— Pas pour longtemps, rien que pour voir s'il
vous aime bien.
— Peut-être! Pourrais-je rester longtemps sans embrasser mon enfant?
— Et vous partirez comme ça sans tambour ni trompette ?
— Oh ! j'écrirai à M. de La Ferté.
— Il faut lui écrire une lettre bien tendre. Il faut qu'il sente bien tout ce qu'il aura perdu si vous n'êtes plus là.
Le dessein de Geneviève était bien arrêté ; ce soir là, quand elle fut dans sa petite chambre, elle écrivit cinq ou six lettres plus insensées les unes que les autres, où d'ailleurs elle s'appliquait bien plus à changer son écriture qu"à trouver des expressions touchantes.
Elle tremblait qu'Horace ne la reconnût à son écriture, puisqu'il avait déjà une lettre d'elle. Aussi, elle avait travaillé plusieurs jours à transformer son écriture anglaise en écriture française du temps de M™® de Sévigné, qui est l'écriture à la dernière mode.
Entre toutes les lettres ébauchées, voici celle qu'elle choisit pour être adressée à Horace :
« Monsieur mon cher voisin,
« Nous ne nous verrons plus, ce qui sera pour « moi nn vif chagrin, car je m'étais habituée à ces
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« rencontres de hasard où vous m'appreniez à « aimer la nature par l'esprit comme par les « jeux.
« Je n'ai jamais si bien compris le printemps ; « c'est peut-être qu'en toutes choses il faut être « deux.
« Mais ma destinée est d'être seule, si on est « seule avec Dieu !
« Adieu.