‹ Histoire étrange d'une fille du mondeChapitre 35 sur 47 · MARTHA · texte numérisé non relu

MARTHA

Geneviève avait choisi la lettre la plus vague et la plus courte. C'était d'ailleurs celle qui devait le plus émouvoir Horace. Et puis, s'il apprenait tout, il n'aurait rien à lui dire.

Le lendemain, à midi, quant il lut ces quelques lignes, il pâlit et porta la main à son cœur. Il lui sembla qu'il recevait un coup de poignard.

Il aimait trop Geneviève pour être indiscret. Mais ce jour-là il monta à cheval et courut chez la fermière, espérant encore que Geneviève n'était pas partie. Mais le premier mot que lui dit cette femme fut celle-ci :

— Eh bien ! monsieur, c'est fini, nous ne la verrons plus!

Et la fermière, en bonne confidente de comédie, s'était mise à pleurer.

— Mais pourquoi est-elle partie?

— Ah! pourquoi! vous le savez mieux que moi...

Et baissant sa voix, Elisabeth ajouta :

— Voyez-vous, c'est qu'elle avait peur de vous aimer.

— Et où est-elle allée ?

— Où on va toujours : à Paris.

— Elle ne va pas revenir?

— Oh! pour cela non. Si elle devait revenir, elle n"eùt pas pleuré comme elle a fait ; ça faisait pitié; deux ruisseaux de larmes!

— Elle vous écrira; vous savez où elle est à Paris ?

— Ma foi non. Peut-être m*écrira-t-elle, mais je crois que si elle ne va pas en Italie, elle reviendra l'automne prochain passer quelques jours avec moi.

Horace était désespéré. Il remonta à cheval en se demandant s'il ne partirait pas le jour même pour Paris.

Il salua la fermière et éperonna son cheval. Mais quand il fut à la porte du cimetière, il le retint et promena ses yeux sur toute la vallée.

d'une fille du monde. 261

— Ah ! comme j'ai été heureux ici ! murmurat-il, ému jusqu'aux pleurs.

Horace descendit de cheval et cueillit les marguerites à la porte du cimetière.

Tous les souvenirs de son amour s'animèrent et firent cortège à l'image de Geneviève.

— Est-il possible que tout ceci ne soit qu'un rêve? Ah! elle avait peur de m'aimer! Eh bien, moi, je n'avais pas peur ; je jetai* mon cœur dans cette adorable passion.

Il continua son chemin, après avoir jeté un regard d'adieu à ces magnifiques prairies qui semblaient le railler par leur beauté plus radieuse encore.

Il tenta un instant de se soumettre à la raison.

— Après tout, ce qu'elle a fait là me sauve peutêtre d'une insigne folie ; au train dont j'y allais, j'étais capable de l'épouser ; je n'ai pas de fortune ; me faudrait-il ruiner ma mère et ma tante pour avoir de quoi vivre avec Martha ?

Mais la raison ne tient pas dans ces heures de passion désespérée.

— Oui, mais vivre sans Martha, c'est mourir tous les jours.

Il se mit à réfléchir qu'il semblait né pour que l'amour lui échappât sans cesse. Il n'avait pu

retrouver Geneviève d'Or; maintenant qu'une seconde passion avait presque effacé la première, il désespérait aussi de retrouver celle qu'il appelait Martha d'Ormoy.

En arrivant au château, il lui fallut ouvrir son cœur, non pas à sa tante, mais à son lointain ami,

Horace prit la plume :

« Tu vas recpnnaitre, mon cher Frédéric, que « j'ai un rude guignon. Si je ne te voyais pas « rire d'ici, je dirais que je suis malheureux « comme les pierres; je m'étais repris à aimer la « vie parce que je m'étais repris dans l'amour « d'une autre femme. Mais voilà que je la perds « comme la première. Et toi, bête, comme les « sept sages de la Grèce, tu vas te réjouir pour « moi.

« Mais les sept sages de la Grèce n'ont qu'une « sagesse stérile, puisqu'ils proscrivent la pa^- « sion. Or, l'homme sans passion, c'est le navire « sans voiles; il a un gouvernail, mais il ne peut « pas marcher.

« Eh bien! tu vas dire ce que tu voudras; mais «'sans l'amour je ne suis bon à rien. Et ce qui est « plus triste, c'est que je suis amoureux sans « amotu^use.

« Je t'ai parlé de cette jeune fille, je t'ai dit que « c'était un ange de beauté et de vertu. Elle a eu » peur de moi, elle s'est envolée !

« Si jamais je la retrouve, car je vais retour- « ner à Paris pour cela, ne t'étonne pas de me « voir accourir à Montpellier pour supplier ma « mère de donner son consentement à un mariage « qui ne sera raisonnable que pour moi.

« Je sais bien que si ma mère me donne son « consentement, il y aura encore le tien à obte- « nir; mais je te ferai des sommations respec- « tueuses.

« Ce que c'est pourtant que d'avoir été à l'é-

« cole de « la blague ! » J'ai l'air de rire quand

« j'ai la mort dans l'âme. Je t'embrasse bien tris-

« tement.

« Horace. »

A cette lettre, Frédéric se hâta de répondre par celle-ci :

« Tu vas me dire, mon cher Horace, que je suis « le huitième sage de la Grèce; mais enfin l'amibe tié sérieuse a ses devoirs.

« Comment tu oses m'écrire des choses aussi « insensées ! Tu rencontres un matin une belle « coureuse de champs, tu t'enflammes comme

« don Quichotte, parce que Sanclio Pança n'est « pas avec toi; tu bouleverses toute la sagesse « ancienne et moderne, tu vas jusqu'à vouloir « l'épouser quand tu aurais pu sans doute l'épou- « ser de la main gauche...

« Qu'est-ce que tout ce roman? Une fille qui n"a « ni père ni mère, sans pour cela être orpheline ! « Une châtelaine qui vit dans une ferme! Une fille « noble qui s'appelle M"<^ Sans-le-Sou!

« L'école de la « blague », dont tu me parles « avait un avantage, c'est qu'elle nous empêchait « de tomber dans le panneau. Mais dès que tu re- « tournes à la campagne, tu deviens d'un primi- « tif à faire peur.

« Voyons, mon cher Horace, secoue ta tuni- « que de Némorin et laisse Estelle à ses vaches; « ne t'avise pas de faire du chagrin à ta mère, « ni à ton meilleur ami,

« Frédéric. »

P. S. — Ceci est pour répondre à ta future som- « rnation respectueuse. »

d'une fille du monde. 265

PI, us ON SE FUIT PLUS ON SE RETROUVE.

^ EPENDANT Horace était retourné à Paris. Ce fut vainement qu'il chercha Geneviève partout, même par les yeux du préfet de police. Paris est le pays où l'on se cache le mieux, parce qu'il y a à Paris cent mondes divers qui ne se connaissent pas.

En dehors des milliers de célébrités du beau monde et du demi-monde, en dehors du tout-Paris, on peut dire qu'on vit chacun chez soi, pour sa famille et pour ses amis.

Après avoir erré dans les lieux publics, aux Champs-Elysées, au Bois, au Théâtre, Horace comprit que c'était chercher une aiguille dans une botte de foin. Pourtant il découvrit l'hôtel où demeurait M""^ d'Ormoy ; mais les cinq louis qu'il donna au concierge ne lui servirent [qu'à apprendre ceci :

Il y avait près de deux ans que la baronne n'avait vu ses deux filles; elle continuait à vivre dans toutes les hontes d'un amour adultère. On

disait qu'Achille Delorme la rendait malheureuse, mais il parait qu'elle s'accommodait de ce malheurlà. Elle s'acharnait à cette fatale passion qui lui était venue sur le tard, et qui ne lui laissait pas d'espoir, si elle la finissait, d'en recommencer une autre.

En entrevoj'ant le tableau de cette existence, Horace avoua que Frédéric avait peut-être raison.

Comment songer à épouser la fille d'une telle femme! Mais, dès 'que ce souvenir lui remettait devant les yeux la blanche et divine figure de Geneviève, il se disait :

« C'est odieux de rendre la fille responsable de la mère. N'est-elle pas d'autant plus pure que sa mère est plus dépravée ? »

Geneviève vivait-elle comme une jeune fille impeccable? « La coureuse de champ, » selon l'expression de M. Frédéric Orvins, ne courait-elle pas en ce moment les hasards de Paris? Qui sait si elle se préserverait toujours ?

Mais Horace ne voulait pas douter de sa chasteté, de sa fierté, de sa dignité. Et puis, chaque fois qu'il la frappait d'un soupçon, il se hâtait de la mettre plus haut sur le piédestal de son admiration.

Un profond ennui avait pris Horace. Dans son découragement, il trouva Paris si étranger à son cœur et à son esprit,.. c{u'il aima mieux aller pleurer Geneviève là où il l'avait aimée. D'ailleurs, il ne désespérait pas tout à fait de la rencontrer à Ormoy, ou au moins d'y avoir de ses nouvelles. Il était impossible qu'elle n'écrivit point à la fermière. Il avait bien pensé à écrire à cette femme, mais il ne voulait pas, pour Geneviève elle-même, qu'on fît du bruit avec sa lettre.

Il ne fut pas trop surpris, à sa première promenade mélancolique sur le chemin d'Ormoy, d'apercevoir la jeune fille — « son filleul » à la main. — L'enfant commençait à marcher depuis quelques jours.

La joie d'Horace s'évanouit bien vite en voyant la pâleur de Geneviève. Elle semblait métamorphosée depuis un mois. L'enfant trébuchait à chaque pas; mais Geneviève semblait ne pas se tenir elle-même. Et quel abattement et quelle tristesse !

— Je vous retrouve, dit Horace, arrivant à pas pressés.

— Non, dit-elle d'un air de désenchantement, vous ne me retrouvez pas, car je ne suis plus moi !

— Qae vous est-il arrivé ?

— Piien .. J'ai pleuré...

Elle détourna la tète et regarda l'enfant.

— Sans lui, je serais déjà morte. Mais cet enfanta besoin de moi parce que sa mère...

— Pourquoi m'avez vous fui ?

— Parce que j'avais peur de moi-même.

— Vous m'aimez donc?

— Si je vous aime!...

Geneviève embrassa l'enfant.

Horace ne voulut pas réflécbir dans cette retrouvaille inespérée d'un amour perdu. Aussi dit-il à Geneviève , en laissant parler son cœur :

— Martha, si vous m'aimez, soyez ma femme! Le cœur avait si bien parlé que Geneviève

tomba dans les bras qui étaient ouverts.

Et comme dans les choses les plus sérieuses la comédie humaine ne perdjamais ses droits, l'enfant tomba sur l'herbe; mais l'enfant ne s'en trouva pas mal, tandis que Geneviève était évanouie : elle n'avait plus la force de supporter sa joie.

Cène fut que le nuage d'un instant;-elle rouvrit les yeux pour remercier Horace.

— C'est bien, Horace, ce que vous venez de me

d'une fille du monde. 269

dire, mais je vous aime trop pour ne pas vous répondre que c'est impossible.

— Impossible! Pourquoi?

— Un homme comme vous n'épouse pas une femme comme moi !

— C'est-à-dire que vous valez bien mieux que moi. Vous avez toutes les vertus et moi j'ai trîiversé tous les désœuvrements. Si je vaux quelque chose, c'est par l'amour que vous m'avez donné. Grâce à vous je suis redevenu un homme. Je vous en supplie, .dites-moi que vous êtes ma femme! Si vous me le dites, je vous jure devant Dieu...

— Chut ! ne jurez pas ! je vous donne huit jours pour réfléchir.

Horace dit que dans huit jours il jurerait huit fois; il baisa avec transport les mains de Geneviève; il là reprit dans ses bras et l'appuya tendrement sur son cœur.

— Ne suis-je pas maître de ma destinée? Voulez-vous donc que je tue mon bonheur?

— Songez que je suis pauvre, que je n'ai pour ainsi dire plus de famille, que je suis une fille calomniée. Et puis, que dirait votre mère en pensant à la mienne?

— Quand ma mère vous verra, elle dira que j'ai bien fait.

— Et puis, songez que nous n'avons pas les mêmes idées : je voudrais vivre éternellement ici dans ce coin de paysage.

— Eh bien ! nous vivrons éternellement ici. Me croyez-vous donc encore affamé de la vie parisienne?

— On m'a parlé de votre tante, elle ne vous permettra pas de m'épouser.

— Ma tante m'aime trop pour vous haïr. Vous êtes une charmeuse ; dès qu'elle vous verra, elle vous appellera sa fille et nous vivrons au château de La Ferté, Qui sait? Nous reviendrons peut-être au château d'Ormoy, car ce bonhomme Delorrae ne s'y fera jamais. D'ailleurs les folies de son fils à Paris l'obligeront à le revendre.

Geneviève s'était assise sur l'herbe, à côté de

l'enfant.

— Voilà mon rêve, poursuivit Horace, une

femme et trois ou quatre enfants. J'espère bien que dans un an vous en aurez déjà un à bercer ; celuici est très-joli, mais je vous avoue que je suis jaloux de votre tendresse pour lui.

Geneviève eut un tressaillement.

— Que voulez-vous? je n'osais pas vous aimer, il me fallait bien aimer quelque chose.

d'une fille du monde. 2ri

— Oh! je ne vous en fais pas un crime; un peu plus j'aimerais moi-même cet enfant.

Horace ne quitta Geneviève que pour la revoir le soir même.

Quand il se fut éloigné, elle serra l'enfant dans ses bras. « Oh mon cher petit Horatio, quand je pense que je n'ai pas le droit d'être ta mère! » Elle pleurait. « Et pourtant je suis bien heureuse. » Il y avait en elle deux femmes : la mère et la fiancée . Dieu lui permettrait-il d'être à la fois une heureuse épouse et une heureuse mère ?

Je ne peindrai pas ici tout le génie que mit Horace pour convaincre sa tante, sa mère et ses amis, qu'il mourrait de chagrin s'il n'épousait pas M"" d'Ormoy. Sa véritable éloquence fut d'envoyer le portrait de Geneviève. Elle avait, surtout alors, une de ces figures touchantes et expressives, — l'àme de la beauté — une de ces figures presque divines qui conquièrent tout le monde, jnème les plus rebelles.

Après bien des remontrances; après un voyage rapide à Montpellier, où il persuada sa mère et d'où il ramena son ami ; après la promesse formelle qu'il fit à sa tante de vivre presque toujours au château de la Ferté, Horace triompha sur toute la ligne.

Ce fut une vraie joie dans le pays ; on aimait Geneviève pour sa douceur et sa résignation ; on l'aimait aussi par haine des Delorme, qui jouaient brutalement aux aristocrates, comme sïl suffisait d'acheter un château pour avoir de beaux sentiments et pour acquérir l'autorité de la naissance.

Aussi, on ne leur envoya pas de lettres de fairepart, ce qui fit bien plaisir aux pauvres du pays qui ne les connaissaient que par ouï-dire, tandis que les autres enrichis étaient fort charitables.

Le mariage fut d'ailleurs retardé par l'absence du baron d'Ormoy. Horace télégraphia à New- York : le père fut représenté à Orraoy par le consul américain à Paris, qu'il avait connu là-bas.

M'iie d'Ormoy donna son consentement en ayant le bon goût de ne pas paraître.

— Ce fut d'ailleurs une grande surprise dans l'aristocratie normande et picarde quand on lut cette lettre de faire-part :

Madame la Comtesse de la Ferte\ veuve de M. le comte de la Ferté, ancien général de brigade, a l'honneur de vous faire part du mariage de son fils M. le Comte Horace de la Ferlé avec mademoiselle Martlia-Genevièce d'Ormoij,

Et vous prie d'assister à la bénédiction nuptiale

d'une fille du mondk. 273

qui leur aéra donnée en Ccglise d'Ormotj, le mardi 2k juin, à onze heures.

Pourquoi ce préuom de Martlia dans la première comme dans la seconde lettre, quoique ce prénom-là n'appartint pas à Geneviève ? C'est que Horace n'avait pas regardé l'acte de naissance de Geneviève pour rédiger les lettres de faire-part; c'est que Geneviève d'Ormoy, craignant toujours Geneviève d'Or, n'avait pas avoué à Horace qu'elle l'avait trompé en prenant le nom de sa sœur.

Au moment du mariage, Horace lui fît remarque? qu'elle ne s'appelait pas Martha.

— Je le croyais, dit-elle, parce que la marraine de ma sœur nous appelait Martha toutes les deux.

Horace ne vit pas là un mensonge. Geneviève demanda pardon à Dieu de jouer cette comédie de l'innocence, elle demanda aussi pardon à Dieu de mettre une robe blanche pour aller à l'autel : n'était-ce pas profaner la robe des vierges ?

— Quoi, vous vous mariez et vous êtes triste ! dit la fermière en l'habillant.

— Oh ! oui, je suis triste. C'est que je ne suis pas digne de mon bonheur, c'est que je ne crois pas à mon bonheur... Songez donc, ma chère Elisabeth, que si Horace apprenait que je lui ai

menti, il me tuerait. Et puis ce pauvre enfant qui n'en sera que plus orphelin encore par ce mariage!

— Mais puisque cet enfant est le fils de M. Horace, vous ne le trompez pas.

— Mais vous ne comprenez donc pas encore une fois, que si Horace me reconnaît pour être Geneviève d'Or, il se dira qu'il a épousé une courtisane et il me tuera, on, ce qui est bien pis, il m'abandonnera.

— Comment voulez-vous qu'il découvre jamais cette histoire-là ?

— Qui sait ?

Le mariage se fît en grande pompe villageoise. Ce fut un massacre de fleurs sur les pas de la mariée; il semblait qu'on voulût la vejiger de toutes les injures dont le père Delorme se faisait encore l'écho.

Les grandes familles des châteaux voisins vinrent à la messe; les jeunes filles d'Ormoy chantèrent le Gloria et le Salutaris avec les enfants de chœur.

Le soir même, Geneviève était au château de la Ferté, charmant tout le monde, mais surtout la tante et l'ami d'Horace.

Quand ce fut l'heure de passer dans la chambre nuptiale, Horace s'aperçut dans la demi-lumière,

que sa fiancée était enveloppée d'une longue chemise de batiste qui lui descendait plus bas que les talons. C'est que Geneviève n'avait pas voulu lui rappeler, en lui laissant voir le grain de beauté de son pied, la première nuit qu'ils avaient passée ensemble, rue de Pontliieu, après la fête de M"° Vingtans.

A l'heure même où Horace éteignait la dernière bougie, — où Geneviève dévorait ses larmes de joie et ses larmes de repentir, — Frédéric, conduisant la vieille châtelaine à la porte de sa chambre, lui dit en lui serrant la main :

— Après tout, je crois qu'ils seront heureux !

d'une MANIÈRE NOUVELLE POUIÎ UN CHATELAIN DE JOUIR DE SON CHATEAU. •

ENDANT que Frédéric Orvins disait à "Jl M'"'' rsoémie de la Ferté : « Après tout, je crois qu'ils seront heureux ! » le père Delorme qui s'étonnait de n'avoir pas été invité à la noce comme voisin de campagne, ou comme quelques

châtelains d'alentour, se disait à lui seul, car il ne se pavait pas de confident : « J'aurais peutêtre mieux fait de donner à mon fils cette femmelà, parce qu"à tout prendre, s'il avait épousé la fille, il n'aurait pas gardé la mère, ce qui est mon désespoir. Cet enfant-là finira mal. »

Le vieux sucrier était en proie à d'autres réflexions : « Oui, oui, oui, je me crois bien malin et j'ai fait un pas de clerc; je me suis figuré que j'entrais dans la noblesse en entrant dans un château, mais je n'y ai trouvé que des hiboux. J'aurais bien mieux fait d'entrer dans une famille noble. »

Le père Delorme n'en était donc pas plus heureux pour avoir acheté le château d'Ormoj', bien au contraire. « Delorme ! d"Ormoj ? disait-il, n'est-ce pas la même chose; ne sommes-nous pas venus sous le même orme? ne faut-il pas faire des façons pour une apostrophe ! »

Mais ce qui désespérait le père Delorme, c'e^t qu'il fallait dépenser un peu d'argent au château pour faire figure. Il était eRvayé des grandes cheminées. Comment chauffer tout cela. Et cette immense salle à manger! Comment déjeuner et diner là avec un œuf à la coque et une fricassée de lapin ! Sur ces gigantesques dressoirs, il faudrait

d'une fille du monde. 277

des corbeilles de fruits, non-seulement pendant la saison, mais même hors de saison. Il s'eiFrayait des nappes à blanchir, car il fallait des nappes de grand format ; il avait mis sa petite table de la ferme, mais il craignait le ridicule. M™^ Delorme elle-même était effrayée des immensités de la cuisine : comment allumer de pareils fourneaux pour faire cuire deux pigeons ? Il est vrai que trois fois par an, à la foire d'Ormoy, à la fête d'Ormoy et au mardi gras d'Ormoy, on avait vingt amis à régaler, sans parler de l'ouverture de la chasse, car depuis deux ans, le sucrier avait commencé à dire aux hobereaux des environs : « Venez donc chasser chez nous ? » Cela voulait dire : « Si vous tuez des lièvres et des perdreaux sur mon terrain, vous me les donnerez pour vous régaler. » Plaute, Molière et Balzac ont donné de vives physionomies de l'Avare, mais combien de traits oubliés que M. Delorme nous fournit ! Jamais il ne donne qu'un coup de chapeau à son concierge. Un jour, le concierge, impatienté (c'était après le jour de l'an), lui dit : — Ce n'est pas un coup de chapeau qu'il faut me donner, monsieur Delorme, c'est votre chapeau ; il est indigne de vous ; voyez plutôt ? » Le sucrier prend alors son chapeau, le regarde et le donne au portier. Rentré chez lui, il

278 HISTOIRE KTR.\Nr.K

se lamente sur sa générosité, mais il se console en retrouvant un vieux chapeau. Huit jours après, un dimanche, le portier, heau comme un marié de campagne, remet une lettre au bourgeois, qui s'émerveille de le voir si luxueux. — Que voulez-vous, monsieur, les bottines me viennent encore du baron, le pantalon me vient devotre fils, l'habit du contre-maître, et le chapeau vous le reconnaissez bien. — Quoi, c'est mon chapeau ! — Oui, monsieur, mais fièrement retapé; aussi on le porte sur le coin de l'oreille. M. Delorme avait déjà ressaisi le chapeau, s'en était recoiffé et saluait le concierge en lui donnant son vieux chapeau.

Un autre jour, l'industriel veut se montrer grand seigneur ; c'est le jour de sa fête ; il appelle son domestique. « Tiens, lui dit-il, je te donne ma culotte. »

Tout en la donnant, il la regarde et il la trouve encore bonne, qtioique mangée aux vers. « Oui, murmure-t-il en la reprenant, je te la donne, mais je la garde encore un an. »

Il a des filleuls : au jour de l'an il leur montre un louis. Les gamins ouvrent la main, ils touchent le louis, mais c'est tout, car le père Delorme leur dit : « Je vous le donnerai un jour.

contentez-vous de le voir, car vous n'auriez qu'à le perdre! »

Ses amis les sucriers, gens de travail et d'intelligence, lui disent en vain que l'argent qu'on gagne ne porte bonheur que si on paye la dime aux pauvres. Il répond que les pauvres sont des paresseux.

Cependant M. Delorme aime les oiseaux ; c'est son désespoir, car il faut tous les jours du millet, du colifichet et de la salade. Total trois sous. Pourquoi sur ses livres de comptes porte-il ses oiseaux pour soixante francs? Trois fois trois cent soixante-cinq sous ne font que 53 fr. 75. C'est qu'il a compté les intérêts des intérêts à partir des trois premiers sous.

Il est le banquier de sa femme; s'il lui donne en trop cent francs dans un mois, le mois suivant, il lui retient les cent francs et les intérêts des cent francs. Il capitalise les intérêts chaque semaine.

Ce n'est pas pour lui que les timbres-jioste ont été inventés, il n'aifranchit jamais ses lettres.

L'hiver est chez lui fort rigoureux, et cependant quand on entre on voit un brasier très-attrayant dans son salon du rez-de-chaussée; mais ce n'est qu'une bûche de théâtre, plus on s'ap-

proche, moins elle chaufl'e. « Oui, mais avec tout cela, disait le bonhomme, mon fils mange ma fortune à la croque-au-sel. Je me suis fait fumier pour lui et je mourrai sur la paille, »

Ue soir, après avoir tenu conseil avec M"'*^ Delorme, le bonhomme prit une grande résolution. Il n'était pas à la taille du château, ni lui ni sa femme. Il décida souverainement qu'il allait faire bâtir dans le parc une toute petite maison blanche à contrevents verts, telle que lui et son auguste épouse l'avaient rêvée au commencement de leur fortune. On pourrait y vivre sans façon et sans dépanse; on n'en serait pas moins châtelains et seigneurs d'Ormoy, de par M. le notaire.

Ce qui fut dit fut fait. En moins de trois mois la maisonnette fut commencée et parachevée. Après un bon coup de soleil on l'habita sans peur des plâtres.

— A la bonne heure, dit M""^ Delorme, je commencerais à être heureuse ici si mon fils nous revenait.

— Ne parlons pas de ce renégat, dit M. Delorme. Je me sens tout à fait heureux dans cette petite maison, où je jouis dtî la vue de mon château toute la journée.

Page 1