‹ Histoire étrange d'une fille du mondeChapitre 37 sur 47 · MADEMOISELLE T H É 0 D U L E AUX BAINS DE MER · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE T H É 0 D U L E AUX BAINS DE MER

OMME Geneviève ne pouvait voir son fils, elle fut la première à reparler des bains de mer. On résolut d'aller à Villers, où Horace avait un de ses camarades de la campagne de 1870, un soldat en congé qui n'avait jamais vécu à Paris, si bien qu'il n'inquiétait pas Geneviève.

Horace loua une petite villa, un vrai nid d'amoureux dans les arbres ; car on sait que Villerssur-Mer pourrait s'appeler Villers-sous-Bois.

Geneviève eut un grand succès de beauté quoiqu'elle se montrât à peine ; elle ne sortait guère que pour aller prendre son bain. Le plus souvent elle mettait un double voile sous prétexte que Tair de la mer était mauvais à son teint.

Elle se croyait tout à fait inconnue dans ces

parages presque solitaires, d'autant plus qu'elle

n'allait se baigner qu'à l'heure où les Parisiennes n'y allaient guère. Mais un jour, comme elle s'en revenait à la petite villa que son mari avait louée, elle fut rencontrée à visage découvert par un homme et une femme qu'elle ne s'attendait pas à voir par là.

C'était le comte d'Angerville et M"« Théodule.

Oui, M"'^ Théodule elle-même, non plus dans son habillement de paysanne d'Ormoy, mais dans une robe taillée par une grande couturière, sous les inspirations de Worth lui-même.

Ce fut comme un choc inattendu; Geneviève détourna la tête, mais il était trop tard. M. d'Angerville, d'ailleurs, était trop bien élevé pour la saluer, puisqu'il donnait le bras à sa maîtresse.

Tout en détournant la tête, Geneviève surprit un sourire des amoureux qui exprimait la joie la plus franche. Quoiqu'elle fût très-eflfrayée de cette rencontre, elle ne put s'empêcher de sourire ellemême. Elle s'était bien doutée que puisque M"** Théodule n'avait pas reparu, non plus que le comte d'Angerville, c'est qu'ils avaient fait route ensemble, mais elle n'avait pu s'imaginer que le voyage durât encore.

Une fois de plus, elle pensait à tous ces étranges romans que fagote l'amour, quand elle en-

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tendit un pas rapide derrière elle. Elle ne voulut pas se retourner, mais elle fut bientôt rejointe par M''®Tliéodule. — Pardonnez-moi, madame, lui dit cette fille, je ne vous ai pas revue par la bonne raison que le comte m'a enlevée. — Enlevée! — Pourquoi pas? — Vous avez raison.

Geneviève ne voulait pas offenser cette fille, qui tenait ce jour-là son salut dans ses mains; mais dans sa fierté naturelle, elle avait bien envie de lui dire : « Parlez-moi donc à la troisième personne. » Mais elle lui fit le plus gracieux salut du monde pour regagner ses bonnes grâces.

— Et maintenant, dit-elle quand elle fut seule> que va-t-il m'arriver?

Elle se retourna à demi avec une vague inquiétude ; elle fut surprise de voir que M^'^ Théodule la poursuivait.

— Madame, madame, dit cette fille tout essoufflée, je reviens, car j'oubliais...

Elle défit son gant et montra à Geneviève la bague en brillant qu'elle lui avait mise au doigt pour le fameux rendez-vous dans le bois d'Ormoy.

— Eh bien ! dit Geneviève, je ne vous comprends pas, car je vous ai donné cette bague.

— Je ne savais pas, répondit M"e Théodule. J'attendais l'occasion de vous la remettre.

— Pas du tout, gardez-la.

— Vous êtes charmante; je vous remercie, madame.

Cette fois, on se quitta en bonne intelligence.

— C'est égal, murmura Geneviève, je ne réponds pas du comte d'Angerville.

Elle résolut de décider son mari à partir tout de suite de Villers-sur-Mer. Mais dès qu'elle parla de partir, Horace lui dit qu'il voulait d'autant plus rester qu'il venait de rencontrer un de ses amis qu'elle connaissait déjà, M. d'Angerville.

— Je voudrais bien rester, murmura Geneviève, mais nous ne pouvons voir ici M. d'Angerville, parce qu'il est avec une femme qu'on ne peut pas voir.

Horace demanda deux jours de grâce; pendant ces deux jours, Geneviève ne vécut pas. « Et pourtant, se disait-elle, à moins de me cloîtrer dans le château de La Ferté, je rencontrerai trop souvent des témoins de mes jours de misère. »

On retourna à La Ferté pour l'arrivée de la mère d'Horace. Quand Geneviève vit la mère embrasser son fils, elle ne put retenir ses larmes. « Moi, je ne puis pas embrasser mon fils! » pensat-elle amèrement.

Elle n'osa même pas aller chez la fermière

d'Ormoy, mais elle espérait qu'elle aurait bientôt la force de demander à Horace de la conduire chez son filleul.

Elle fit la conquête de M'"" de la Ferté, qui était une femme difficile à vivre; elle avait été fort jalouse dans son temps, ayant appris par les maitresses de son mari, à avoir une mauvaise opinion des femmes. Mais devant la chaste et douce beauté de Geneviève, elle se sentit vaincue. Déjà d'ailleurs, elle l'avait aimée sur sa photographie, bien plus que sur les éloges enthousiastes de son fils.

Aussi M""^ de la Ferté n'eut pas hâte de retourner à Montpellier ; il fut décidé qu'elle passerait au château tout l'automne et qu'elle emmènerait avec elle les jeunes épousés pour retrouver le soleil dans le Midi.

liC château de la Ferté fut très-bruyant et trèsgai pendant les premiers mois de la chasse.

Geneviève fut de la chasse à courre. M"'® Laferrière lui avait envoyé le plus merveilleux costume et elle montait le meilleur cheval du château. Henry de Montant l'a peinte « à travers bois » dans toute sa beauté intrépide.

Toutes les semaines, Horace avait des amis qui déjeunaient et dînaient joj-eusement; le soir, on improvisait des comédies, on alla même jusqu'à

danser et valser avec quelques voisines héraldiques, de vraies provinciales endimanchées qui se croyaient des femmes du meilleur monde, parce qu'elles habitaient un château, à peu près comme des madones se croiraient des saintes parce qu'elles sont dans des niches.

Un soir, Geneviève eut une alerte ; on contait des histoires parisiennes. Un conteur plus hardi que les autres, voulant railler Horace sur ses terres, comme pour faire preuve d'indépendance, se mit à narrer l'histoire de ce jeune héritier sentimental qui avait acheté à un prix fou les robes de sa maitresse. «' Lesquelles n'étaient pas des robes d'innocence. »

Le lendemain, comme Geneviève écoutait aux portes sans le vouloir, elle entendit cette petite conversation entre son mari et un de ses camarades de chasse : « Ah mon cher, comme tu es heureux! Ta femme a toutes les vertus, la beauté, la chasteté, la charité. — Tu veux dire qu'elle a toutes les rimes. — Je ne ris pas, je suis pénétré, moi profane, de ce doux parfum de la vie familiale qu'elle répand autour d'elle. — C'est la vraie femme du coin du feu. — Te plaindrais-tu que ta femme fût une Cendrillon? — îson, c'est ce qui me ravit en elle. — A la bonne heure! C'est ainsi

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qu'il faut faire une fin : quand je pense que j'ai failli l'an passé épouser ma maîtresse? — Oh! moi je suis de ceux qui n'épousent pas leur maîtresse même quand ils l'adorent. »

Geneviève ressentit un coup violent au cœur ; elle se mit à pleurer en s'éloignant ; « Oh! dit" elle, j'ai toujours senti qu'il ne me pardonnerait pas si jamais je trahissais mon secret; j'aurais beau me jeter à ses pieds en lui faisant ma confession, il ne me relèverait pas, il m'abandonnerait à moi-même. »

Tout justement, depuis quelques jours, Horace était si bon pour elle que Geneviève avait pensé à tout lui dire, tant elle souffrait de toujours jouer la comédie. Et puis, n'avait-elle pas l'espérance d'ouvrir sa maison à son fils ? Son idéal, c'était d'embrasser dans la même étreinte le père et l'enfant. Mais Dieu lui permettrait-il cette joie? Devrait-elle porter en ce monde la peine de son péché ?

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