OU MADEMOISELLE VINGTANS REVIENT SUR LA SCÈNE
EPENDANT, M. et M'"*' (le la Ferté partirent pour Montpellier.
Les deux mois qu'on passa à Montpellier ne furent pas bien accidentés : c'était la vie provinciale dans sa dignité glaciale. On ne recevait que le dessus du panier aristocratique. On fut de trois bals, le premier chez le préfet, le second chez le général, le troisième chez une duchesse à trente-deux quartiers. Geneviève enleva tous les cœurs et toutes les admirations. « Mais pourquoi est-elle si triste? » se demandait-on.
En effet, quoi qu'elle fit pour paraître heureuse, elle avait ses quarts d'heure de dévorante mélancolie qui la trahissaient même quand elle voulait que sa figure cachât son âme.
Non-seulement elle souffrait de ne pas voir son enfant, mais elle sentait qu'un jour ou l'autre elle serait trahie dans son secret.
Au retour de Montpellier, on s'arrêta à Paris pour quelques jours.
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Quoique Horace aimât toujours Geneviève avec passion, il avait bien quelque peu l'effroi du printemps en Normandie. Comment brûler sans regret les fêtes d'avril à Paris? Il fut si suppliant auprès de Geneviève qu'elle consentit à ne retourner à La Ferté qu'au mois de mai.
Ils étaient descendus au Grand-Hôtel. Etre au Grand-Hôtel, n'est-ce pas être à Paris en pays étranger? Ainsi pensait Geneviève.
Je connais des voyageurs intrépides qui m'ont avoué que jamais ils n'avaient si bien étudié les quatre parties du monde que sur le perron, dans les salons, à la table d'hôte et aux ascenseur^ du Grand-Hôtel.
Or que fit Geneviève quand il fut décidé qu'on resterait là trois à quatre semaines ? Elle écrivit à la fermière d'Ormoy de venir tout de suite avec l'enfant et de descendre à l'hôtel de l'Athénée. On ne se cache pas à la campagne, mais on se cache à Paris. Horace sortait seul tous les matins. Elle n'aurait qu'un pas à faire pour aller embrasser son cher Horatio.
Ce vœu fut bientôt réalisé.
Les mères comprendront toute la joie de Geneviève. Et pourtant ce n'était pas sans trembler qu'elle allait furtivement d'un hôtel à l'autre. Elle
disait à la femme de chambre qu'elle allait à la messe à la Madeleine. Aimer son enfant c'est prier.
Comme Horace lui dit un jour : « Je ne t'ai pas trouvée à la Madeleine ! » Elle lui répondit : « C'est que j'étais à la Trinité. » Horace se mit à chanter d'un air de doute : La Trinité se passe... Mais elle le regarda de son grand œil couleur du ciel : « Tu sais bien, reprit Horace, grande folle, que tu pourrais aller à la messe de minuit sans me donner de jalousie. »
Le soir, ils allèrent aux Bouffes-Parisiens pour voir Théo, non sans quelque appréhension de Geneviève.
Horace avait pris une avant-scène de rez-dechaussée.
Geneviève se mit dans l'ombre en prétextant une migraine. Elle avait jeté çà et là un regard sur la salle, sans voir une seule figure qui l'inquiétât.
Mais voilà qu'au second acte deux femmes tapageuses entrèrent bruyamment dans Tavantscène de face, traînant à leurs trousses deux jeunes premiers surchargés d'éventails, de lorgnettes, de sacs de bonbons et de bouquets. Ce fut tout un spectacle dans le spectacle.
On se dit bientôt de bouche en bouche : C'est
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Mlle Vingtans, comme on dit encore : c'est M"« Cora Pearle, comme on disait : c'est M"*^ Soubise.
Naturellement Geneviève ne dit pas : « C'est Mlle Vingtans ! »
Mais Horace répéta ce nom comme tout le monde.
Geneviève laissa tomber l'exclamation de son mari sans la vouloir relever. Elle avait bien vu la courtisane, mais elle fit semblant de ne regarder que le spectacle.
— C'est incroyable, dit Horace, tout passe à Paris, les empires, les chefs du pouvoir, les ministres, tout cela se démode en huit jours, tandis que ces demoiselles sont toujours à la mode. Vous n'avez jamais entendu parler de M^'^ Vingtans, Geneviève?
— Laissez-moi donc écouter l'Opéra.
— Tout à l'heure, quand Théo chantera.
Et sans prendre garde au désir de Geneviève, il s'obstina à expliquer à sa femme la célébrité de M"« Vingtans.
— Voyez donc! dit-il tout à coup, elle est ruisselante de diamants.
En effet, M'i® Vingtans, qui était parée comme une châsse, avait dans les cheveux, aux oreilles et sur le cou, des miracles de pierreries.
Quoi que fit Geneviève pour ne pas regarder, elle regarda pourtant-
A partir de ce moment, M"*' Vingtans la lorgna avec une impertinence inouïe : elle avait reconnu Horace, elle voulait voir la figure de sa femme. C'était un œil de lynx que celui de cette fille. Nul ne connaissait mieux et ne reconnaissait mieux son monde. Elle était grande physionomiste, parce qu'il lui fallait au premier coup d'œil juger dans les amoureux ce qui était vrai et ce qui était toc, selon son expression académique.
— Elle est un peu forte, celle-là ! dit-elle à sa camarade de loge. Tu sais qu'Horace est marié : il est là-bas avec sa femme. Regarde bien, je veux que le loup me croque s'il n'a pas épousé sa maitresse.
— Sa maîtresse ? Je ne lui connaissais pas de maîtresse !
— Tu sais bien cette grande Geneviève d'Or, dont nous avons vu vendre les bardes à l'hôtel Drouot.
— Ali ! oui! il l'a donc retrouvée? Je croyais qu'il s'était enseveli avec ses robes, désespérant de remettre la main sur elle.
— H parait qu'il a remis la main sur elle puisqu'elle lui a donné sa main.
— En voilà une qui a fièrement décroché la timbale!
— Après tout, tant mieux, ça encourage les autres. Te figures-tu que je ne trouverais pas à me marier tous les jours? J'ai refusé un prince italien. J"ai refusé un colonel américain. J'ai refusé un lord de l'amirauté, sans compter les hommes qui ne sont rien, mais qui ont de l'argent.
— Mais moi-même, je n'en suis pas à mon coup d'essai.
— Vois-tu, ma petite, c'est tout simple ; ce n'est pas la première venue qui peut mener la vie que nous menons. Il faut être rudement trempée, va ; il faut avoir de l'éducation et de l'estomac. Et si on n'a pas de beauté, et si on n'a pas d'esprit, ce n'est pas difficile d'être une grande dame, ni même une princesse : on n'a que la peine de venir au monde. Tandis que pour devenir une femme à la mode, il faut beaucoup de talent et beaucoup de chance.
Et M"^ Vingtans ajouta d'un air glorieux : « C'est la destinée ! »
— C'est vrai ! dit l'autre, notre vie est un conte de Perrault ; toutes les fées sont venues à notre berceau
— Oui, reprit M"'' Vingtans qui aimait à rire,
c'est quelquefois un conte de la Mère l'Oie, il y en a qui sont si bêtes !
— Oh! ce n'est pas ça qui les gêne.
La pauvre Geneviève sentit qu'elle avait été reconnue en voyant chuchoter les deux femmes.
Théo était en scène à ce moment, et Horace ne perdait pas une note.
Geneviève avait son crayon dans son carnet : elle se détourna, elle se fit un grain de beauté au coin de l'œil et elle accusa ses sourcils et ses cils :
— Vous êtes folle, ma chère Geneviève, dit Horace qui s'était retourné.
— C'est que, devant toutes ces femmes peintes, il me semble que j'ai l'air d'une morte.
— C'est vrai que vous êtes singulièrement pâle. La jeune femme s'imaginait qu'elle avait métamorphosé sa figure.
En effet, M"^ Vingtans, qui la regardait toujours, disait de temps en temps :
— Ce n'est peut-être pas elle? Mais je saurai bientôt la vérité.
Naturellement, Geneviève n'attendit pas la fin du spectacle pour s'en aller. Elle ne voulait pas se rencontrer sous le péristyle avec M"^ Vingtans, son ancienne camarade d'occasion.
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le secret de la comédie.
^ E lendemain, M"® Vingtans voulut avoir des nouvelles d'Horace ; elle recevait tous les jours, entre deux et quatre heures, avant d'aller au bois. Elle interrogea tous ses amis. Un d'eux lui conta que le sauvage et sentimental Horace était descendu au Grand-Hôtel avec sa jeune femme, un miracle de beauté que personne n'était admis à contempler. Il avait fait deux visites déjà, mais M'^'' de la Ferté n'avait point paru.
Ce jour là même Horace qui passait par là monta chez M"^ Vingtans par curiosité et par désœuvrement, comme on ouvre un mauvais livre un soir de pluie, quand le livre se trouve sous la main.
M"^ Vingtans accueillit M. de la Ferté par des transports de joie; c'était bien naturel, elle allait faire une méchanceté.
— Ah ! mon cher Horace, vous êtes rayonnant ! on voit bien que vous êtes heureux! Eh bien, franchement, vous me deviez une lettre de fairepart.
— Pourquoi dit Horace avec quelque froideur.
— Pourquoi? il le demande! Je suis bien pour quelque chose dans votre bonheur.
— Voyons, ma belle amie, faites-moi le plaisir de ne pas toucher à ça.
— Tu poses, maintenant ! T'imagines-tu que je veuille te faire du chagrin? Je suis une bonne fille, c'est connu. Il ne faut pas me faire un crime de me réjouir d'une aventure...
Horace ne voulait pas que cette fille continuât, mais ce mot aventure éveilla sa curiosité.
— De quoi voulez-vous parler?
— Ah! nous ne sommes donc plus que des amis au second degré : nous ne nous tut03-ons plus. Eh bien! monsieur, je n'en suis pas moins votre toute dévouée. J'ai appris, hélas! à ne jamais m'offenser. C'est là ma fierté.
— Je ne veux pas vous offenser, dit Horace. Pourquoi parler de ma femme, que vous ne connaissez pas?
— Que je ne connais pas!
Horace sentit que le sang lui montait au cœur.
— Est-ce parce que vous l'avez vue aux Bouffes que vous la connaissez?
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— Voyons, parlez-vous sérieusement? Ecoutez bien, mon petit Horace, je vous aime trop pour vous faire du chagrin. Je suis discrète comme une autre. Si vous avez refait une virginité à votre femme pour l'épouser...
M. de la Ferté devint terrible ; il foudroya du regard M"^ Vingtans, il lui prit la main avec fureur et la jeta à trois pas de là sur le tapis.
Elle se releva et courut à la sonnette. Mais elle aima mieux éclater de rire, quoiqu'elle n'eût pas envie de rire.
Horace perdait la tête.
H ne reconnaissait pas encore Geneviève d'Or dans Geneviève d'Ormoy;mais il sentait vaguement qu'il ne voyait pas toute la vérité dans le cœur de sa femme. Cet enfant, dont il était jaloux sans se l'avouer, lui revint à l'esprit comme un accusateur de sa mère.
H se rapprocha de M"^ Vingtans.
— Voyons, s'il y a une calomnie qui court, dites-le moi, car je ne permettrai pas qu'un seul mot soit prononcé contre ma femme.
— Mon cher ami, vous êtes fou ! Qui est-ce qui
dit du mal de votre femme ? J'ai bien vu au théâtre,
l'autre soir, qu'elle vous adorait; on n'est pas si
pâle sans être amoureuse. Est-ce que vous regrettez de l'avoir épousée? C'était pourtant bie n naturel.
— Qu'est-ce que vous savez de tout cela? dit Horace, toujours indigné.
— En vérité, descendez-vous du septième ciel? Ce que je sais de tout cela! Vous oubliez donc que c'est chez moi que vous avez connu votre femme ?
— Chez vous ! c'est la démence !
Horace passa sa main sur le front, comme un homme qui entrerait dans une maison de fous.
iSr''" Vingtans le regardait avec une surprise de plus en plus grande.
— H faut donc mettre les points sur les i? Quoi ! quand vous m'avez quittée vous étiez éperdùment amoureux de Geneviève d'Or : je vous retrouve marié à Geneviève d'Or et vous avez l'air de revenir de Pontoise !
— Vous êtes folle ! Vous vous êtes laissé prendre à une vague ressemblance. H y a un monde entre ces deux femmes. J'espère que vous ne vous aviserez plus de les confondre. On ne joue pas ainsi avec les choses les plus sacrées.
— Comme il vous plaira ! mon cher ami, c'est votre affaire et non la mienne.
Horace était déjà parti.
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M"'' Vingtans n'en revenait pas; il était impossible pour elle qu'Horace fût la dupe de luimême.
— Voilà, dit-elle, qui est d'un beau jésuitisme; il épouse sa maîtresse, mais dès qu'elle est sa femme il sépare l'une de l'autre et il fait deux femmes, celle du passé et celle du présent ! Ah ! il ne veut pas se souvenir qu'elle a été sa maîtresse. Il est vrai qu'elle l'a été si peu ! Mais ce n'est pas de lui qu'il est jaloux, c'est des autres.
Horace se contint, son cœur éclatait, mais il mit la main sur son cœur; d'ailleurs, dès qu'il revit Geneviève, il se dit qu'il était impossible que cette figure, vrai miroir de l'âme, trompât son regard pénétrant. « — M'aimes-tu bien? dit-il à sa femme. — Si je t'aime !... — Mourrais-tu, sur un mot malsonnant qui me frapperait en tombant sur toi. — Oui ! Pourquoi me parles-tu ainsi? — C'est que je t'aime à en mourir. »
Hs s'embrassèrent. Geneviève fut si naturellement abandonnée à son amour que Horace se dit qu'il n'y avait pas un seul nuage sur sa vertu.
Mais voilà que, le même jour, il rencontra M. de la Rochelle, qu'il voyait de loin en loin.
M. de la Rochelle, on s'en souvient, était un des amoureux éconduits de Geneviève.
Il sortait de chez M"*^ A'ingtans, qui n'avait pas manqué de lui parler Je sa rencontre au théâtre avec Geneviève d"Or, devenue la comtesse de la Ferté. Naturellement le comte de la Rochelle, qui n'était qu'un demi-galant homme, était enclianté de savoir cette nouvelle. Il gardait une dent à Geneviève et il aimait médiocrement Horace, qui le dominait par l'esprit et par l'épéo. Aus>i lui dit-il en l'ahordant :
— Toujours dans la lune de miel !
— Oh! mon Dieu! murmura Horace, je ne suis pas si lunatique que ça. Est-ce que tu es dans la lune rousse, toi?
— Oh! moi, pas si hète!
— Pas si bête? répéta Horace avec un certain air.
— Non, je ne me marie pas, moi! Comme on dit, le bonheur des autres me suffit.
— Qu'est-ce que tu veux dire par ce logogriphe?
— Rien, sinon qu'il y a des gens qui prennent leur bonheur là où d'autres ne trouveraient que des nids de couleuvres.
— Pourquoi prends-tu avec moi cette langue de vipère?
— C'est la langue de la vérité ; j<^ dis ce que je pense, voilà tout.
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— Les imbéciles aussi disent tout ce qu'ils pensent.
Il y eut un silence qui annonçait le coup de pistolet à vingt pas.
M. de la Rochelle ne voulut pas de ce mot :
— Il y a peut-être des imbéciles qui ne disent pas tout ce qu'ils pensent.
Un froid sourire passa, confme un trait d'acier, sur les lèvres de M. de la Ferté.
— Eh bien, nous verrons demain, monsieur, si vous pensez tout ce que vous dites.
Horace avait frappé de son gant M. de la Rochelle.
Le soir, quand Horace dîna avec sa femme, elle lui dit :
— Mon cher Horace, puisque nous partons ces jours-ci , je voudrais bien aller à Saint- Germain.
— C'est mon chemin, dit Horace.
Ce mot lui échappa.
— Ton chemin !
— Oui, je ne voulais pas te le dire ; je suis demain témoin dans une affaire au Vésinet contre M. de la Rochelle.
Geneviève se versa un verre d'eau pour cacher son émotion.
— Si tu veux, ajouta Horace, nous prendrons à sept heures le train de Saint-Germain ; tu iras tout droit, moi je m'arrêterai en route.
— Une vraie partie de plaisir! murmura-t-elle en essayant de sourire.