‹ Histoire étrange d'une fille du mondeChapitre 39 sur 47 · UN HOMME QUI SUIT SA FEMME · texte numérisé non relu

UN HOMME QUI SUIT SA FEMME

^^^W <5R^CE lui dit qu'il ne passerait pas la soirée ^^ avec elle, parce qu'il devait retrouver les autres témoins.

Maintenant qu'il était sur le chemin des découvertes, il devait en faire à chaque pas.

Comme il passait à neuf heures et demie dans la rut de l'Arcade où il ne passait presque jamais, une f'Ame qui marchait devant lui Tinquiéta quelque peu.

Où allait cette femme, tète baissée, tout en noir, sous deux voiles de dentelles plus ou moins malinées.

Il crut reconnaître Geneviève et marcha plus

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vite; mais iljugea bientôt que c'était une bêtise de la surprendre sans surprendre ce secret nocturne. Il se tint donc à quelque distance.

D'ailleurs il y a là toute une étude de savoirvivre entre mari et femme; ni l'un ni l'autre n'ont le droit de violer une lettre. Le mariage donne-t-il le privilège à un mari de dire à sa femme, s'il la rencontre : « Où allez-vous? » Je ne parle pas de la loi, qui est toujours à l'usage du plus fort. Qui sait si la femme ne va pas faire une bonne action cachée ou si elle ne porte pas elle-même un secret qui n'est pas à elle? Qui sait si elle n'est pas sortie pour empêcher un malheur.

Cette dernière pensée vint à Horace. « Mais voilà ce que je ne veux pas, » dit-il en se hâtant. Mais aussitôt il ralentit son pas. « Tout compte fait, reprit-il, il est bon de savoir où elle va. »

Tout à coup elle disparut sous une porte cochère. Comme elle était toute à une idée fixe, elle ne s'était même pas retournée en entendant marcher derrière elle, car entre elle et son mari il y avait un homme et une femme. « En vérité voilà qui est trop fort ! » se dit Horace en reconnaissant que c'était le numéro 17, c'est-àdire la maison où M. de la Rochelle avait un appartement. H voulut se précipiter à la suite de

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sa femme. Mais comme tout est compliqué dans la vie, il se rappela que la couturière de Geneviève demeurait là. Ce fut d'ailleurs une blessure de plus pour sa jalousie. « Qui sait, dit-il, si la Rochelle n'a pas connu Geneviève d'Or en cette maison ? » Mais il réfléchit bientôt qu'il était impossible que sa femme, si en vérité elle avait eu deux existences, n'eût pas changé de couturière.

Comment faire? S'il allait trop vite, sa femme se retournait et inventait un conte; s'il allait trop lentement, il ne pourrait plus savoir si sa femme était entrée. Il n'alla ni vite, ni lentement, comme on va dans le doute.

La couturière demeurait au premier au-dessus de Tentre-sol. Comme Horace n'était jamais allé chez M. de la Rochelle, il ne savait pas à quel étage il demeurait. Naturellement, à la veille d'un duel, il ne voulut pas parler au portier. En passant devant la porte de l'entre-sol, il en vit sortir une femme âgée; donc, ce n'était pas là. Geneviève avait-elle eu déjà le temps d'arriver rai second, car il jugeait qu'elle avait dCi monter deux étages de plus que lui. Mais peut-être s'était-elle arrêtée au premier? A tout hasard, il sonna.

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Une jeune fille vint ouvrir. Il crut la reconnaître pour avoir apporté, la veille, une robe à l'hôtel.

— Est-ce que M""' de la Ferté est là? Elle m'a dit de la venir chercher.

— Non, monsieur, M"^*^ de la Ferté n'est pas venue ce soir.

— Savez-vous qui demeure au-dessus? Je crois que M"*" de la Ferté a une de ses amies dans la maison.

— Ah! oui, M""*^ la comtesse de Cormeil demeure dans la maison ; elles se sont rencontrées ici, mais elle demeure au troisième, tandis qu'au second c'est M. de la Rochelle.

Cette fois, Horace était bien renseigné. Mais après tout sa femme était peut-être montée chez M™^ de Cormeil. Son pressentiment lui dit qu'elle n'était pas allée si haut. Il salua et monta.

Mais comment frapper à la porte d'un homme qu'on doit tuer plus ou moins le lendemain? Mais pourtant, si sa femme est chez cet homme?

Quoique Horace marchât toujours droit son chemin, emporté par le premier mouvement, il ne sonna pourtant point chez M. de la Rochelle. Il monta chez M™® de Cormeil, ne voulant pas encore donner tort à Geneviève.

Il connaissait quelque peu cette dame; c'était une femme de bonne maison et de bonne tenue. Il ne l'avait pas encore vue chez elle, mais il était trop bien reçu partout pour s'arrêter en chemin.

Il sonna.

— Est-ce que M"^ de Cormeil reçoit?

— Je suppose. Monsieur veut-il me dire son nom.

Horace passa sa carte.

On le fit bientôt entrer dans le salon en lui disant que M"*^ de Cormeil Tiendrait tout de suite. Mats cinq minutes après, elle n'était pas euQore venue; il n'avait pas le droit de s'impatienter; il écouta aux portes, non pas pour surprendre les secrets de la maison, mais pour savoir si Geneviève était là.

Si elle n'était pas là? Il avait pris son parti; il ae la reverrait jamais et il se battrait avec M. de la Rochelle jusqu'à ce que mort s'ensuive. Après cinq minutes d'attente, il lui fallut encore attendre cinq minutes; puis cinq minutes; il marchait sur des charbons ardents. Le valet de chambre entra dans le salon.

— Madame va venir tout de suite, dit-iî une seconde fois.

Horace pensa que c'était un mot de la maison.

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— M"*^ de Cormeil n'est donc pas seule? demanda-t-il, tout étonné lui-même de son indiscrétion.

— Non, madame a déjà du monde dans sa chambre à coucher.

— Ah! oui, il me semble que j'ai entendu traverser l'antichambre depuis que je suis ici.

Comme Horace disait ces mots, il entendit encore traverser l'antichambre, mais en sens inverse. Le valet de chambre s'était empressé d'aller à la porte d'entrée, mais il referma si lestement la porte du salon que Horace ne vit pas qui était venu et qui s'en allait.

Presque aussitôt M""^ de Cormeil parut.

— Vous êtes donc jaloux? lui dit-elle avec un charmant sourire.

— Moi! pourquoi serais-je jaloux? répondit Horace d'un air dégagé.

— Comment! vous n'êtes pas jaloux! Vous suivez votre femme quand elle va le soir chez ses amies.

— Je ne comprends pas.

— Allons donc, vous voudriez bien me faire croire que vous venez ici pour mes beaux yeux.

— Pourquoi pas?

— Eh bien! mes beaux yeux ne brillent pas

pour VOUS, parce que vous avez la plus adorable des femmes.

— Je le sais bien.

— Expliquez-moi pourquoi vous voulez couper la gorge aux gens pour des bêtises. Si tout le monde était comme vous, mon mari vous couperait la gorge. Heureusement que votre femme le désarmerait.

Horace eut l'air de comprendre et de ne pas comprendre.

— Voyons, est-ce que Geneviève est venue pour vous jeter entre M. de la Rochelle et moi?

— Pourquoi ne serait-elle pas venue? Franchement je ne vous veux de mal ni à l'un ni à l'autre, mais sans votre femme, je n'eusse pas tenté, comme je viens de le faire, d'arranger le duel.

Horace eut un mouvement d'impatience.

— Oh ! rassurez-vous, je ne l'ai pas arrangé ! M. de la Rochelle, qui vient de monter, a été fort galant homme, car il m'a dit que vous étiez trop fort à l'épée pour que le duel n'ait pas lieu, car on l'accuserait de n'avoir pas été assez intransigeant sur le point d'honneur.

— C'est bien, dit Horace, je lui en sais gré; un peu plus je me désarmerais moi-même.

— A la bonne heure.

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Sur ce mot, Geneviève, qui avait tout entendu, vint se jeter dans les bras de son mari.

— Vous êtes charmante, ma chère Geneviève, mais vous êtes folle. Qui a pu vous dire que je me battais avec M. de la Rochelle?

— C'est vous, car vous avez laissé sa carte sur votre table en vous en allant. Je n'ai pas douté que ce duel où vous me disiez n'être qu'un témoin ne fût un vrai duel pour vous.

— C'est égal, c'est une singulière idée de vouloir attendrir mon adversaire.

— Quand j'ai vu qu'il demeurait dans la même maison que M™^ de Cormeil, je suis venue tout effrayée lui conter ma peine. C'est de la folie, c'est vrai, mais c'est aussi de l'amour.

Horace se tordait la moustache et se plissait le front.

— Elle a bien raison, s'écria M"^^ de Cormeil pour le calmer, je serais capable d'en faire autant; dites-moi que ce duel n'aura pas lieu. Voulez-vous que je rappelle ici M. de la Rochelle?

— Non, il y a des témoins qui seraient désolés de ne pas faire demain cette partie de campagne. Mais je vous réponds que je ne tuerai pas M. de la Rochelle.

Et se tournant vers Geneviève :

— Et je te réponds quil ne me tuera pas.

On se battit — à armes courtoises ; — mais à force de ménager son adTersaire, Horace fut atteint à l'avant-bras, ce qui ne rempêcha pas, par un dernier coup, de désarmer M. de la Rochelle. C'était assez pour tous les deux.

On comprend que Geneviève avait eu l'art, sans faire une seule prière, de convaincre M. de la Rochelle qu'un homme de cour ne se souvient jamais des déchéances d'une femme qui s'est relevée.

Il est bien entendu d'ailleurs que les témoins n'avaient pas prononcé le nom de Geneviève, car Horace ne voulait pas qu'on put dire qu'il se battait pour un mot contre sa femme.

A peine ce duel fut-il oublié qu'une autre rencontre faillit avoir lieu, Horace ayant cru reconnaître une raillerie dans un sourire de M. d'Angerville, un matin qu'il causait mariage.

— On ne connaît pas les femmes, dit M. d'Angerville, on ne sait jamais qui on met dans sa maison, à moins d'y mettre sa maîtresse. Ceux-là seuls ne sont pas attrapés.

Et là-dessus M. d'Angerville qui voyait bien qu'Horace était furieusement rgacé, inventa une histoire pour reperdre du terrain. Quel'e que fût

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l'ironie de M. d'Angerville, elle était trop masquée pour qu'on put s'en fâcher. Mais Horace le quitta avec la colère dans le cœur. Il se demandait si décidément il était jaloux sans le vouloir et sans le savoir, comme un maniaque frappé d'une idée fixe. Vainement il avait voulu rejeter bien loin les révélations de jNP® Vingtans; elles étaient toujours devant lui comme un acte d'accusation contre Geneviève.

Il rentra cette fois décidé à lui ouvrir son cœur et à lui demander si elle était Geneviève d'Or et Geneviève d"Ormoy.

Il retourna au Grand-Hùtel.

Il n'y trouva pas Geneviève. En quelques minutes, il fut à la Madeleine, quoique l'heure de la messe fût passée. Il vit bientôt qu'elle n'y était pas. Il courut à la Trinité : il n'y avait pas dix personnes dans l'église. Il revint au Grand-Hôtel. Tout en marchant, la lumière se faisait en lui. Il comprenait enfin comment ces deux femmes qu'il avait aimées pouvaient n'être qu'une seule femme. Il s'expliquait pourquoi M"*^ d'Ormoy avait dû s'efforcer de cacher sa vie à Paris, sur tout quand il avait été question de mariage entre eux. Comment ne l'avait-il pas reconnue ?

C'est qu'il l'avait vue jeune fille, sur le chemin

vert d'Ormoy, comme il l'avait revue deux ans après au même endroit, plus pâle, mais toujours pareille à elle-même , avec sa chaste et divine figure.

Le moyen de penser que dans l'intervalle cotte jeune fille bien née, avait pu se perdre dans le monde des courtisanes! Est-ce qu'elle aurait repris ainsi cette adorable physionomie ?

Cette femme tant aimée était donc une abominable créature qui l'avait odieusement trompé pour lui escroquer son nom et sa fortune ! Et cet enfant! il n'était plus douteux pour lui qu'il ne fût l'enfant de Geneviève.

— Je la tuerai! répéta-t-il plusieurs fois, tout épouvanté d'avoir déshonoré son nom.

Plus il avait aimé Geneviève, plus la haine lui montait au cœur.

En descendant les marches de la Trinité il résolut d'aller attendre Geneviève dans sa chambre.

A son retour, comme il passait devant l'hôtel de l'Athénée, jetant les yeux partout, il vit sous la porte cochère, par les glaces de la porte du vestibule, Geneviève qui prenait un enfant dans les ])ras d'une paysanne.

— Son enfant! dit-il. Elle l'a fait apporter à P.iris.

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Il fut sur le point d'entrer et de jeter à ses pieds la femme et l'enfant.

Il se contint et rentra au Grand-Hùtel.

A peine était-il dans la chambre de sa femme qu'il voulut redescendrej ne pouvant maîtriser sa colère.

Geneviève survint; elle n'avait jamais été plus belle, plus sereine, plus radieuse et plus calme, tant elle était heureuse d'avoir embrassé son 'enfant. Aussi s avança-t-elle vers son mari pour lui donner son front à baiser.

— Quel beau temps ! n'est-ce pas ?

Horace ne baisa pas le front de Geneviève; il recula d'un pas pour ne pas la foudroyer au premier abord .

— Geneviève! lui dit-il...

Il ne pouvait parler tant il était ému. Geneviève le regarda avec inquiétude, ne comprenant pas pourquoi il ne l'appelait pas Martha.

— Geneviève, reprit Horace, vous allez me Jurer de dire la vérité. Il y va de votre vie et de la mienne. Que dis-je? il y va de mon honneur et de la vie de ma mère !

Geneviève avait compris que l'heure solennelle avait sonné.

— Geneviève, dit encore Horace, n'ètes-vous

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donc pas cette Geneviève d'Or que j'ai trouvée un soir chez M^'^ Vingtans ?

— Je ne vous comprends pas, Horace!

— C'est moi qui ne vous comprends pas. Geneviève regardait dans les yeux d'Horace

pour voir s'il la reconnaissait.

— Pourquoi voulez-vous me voir dans cette malheureuse créature ! Est-ce parce que vous l'avez aimée? Que vous ai-je fait, Horace, pour que vous me regardiez ainsi.

Horace était eflfraj'ant dans sa colère.

— Et cet enfant? dit-il en frappant du pie;l- Cet enfant, c'est le vôtre, sans doute?

— Mon ami, ayez pitié de moi! Pourquoi serait-ce mon enfant !

— Yons osez encore vous en défendre!

Geneviève voyait bien que si elle avouait son

passé, c'en était fait à tout jamais. Et alors comment pouvait-elle avouer son enfant?

— Quoi! vous osez encore mentir.

— Mentir! répéta Geneviève avec dignité.

— Oui, mentir !

Et Horace jeta Geneviève à ses pieds.

— Vous ne savez donc pas que je sais tout.

La jeune femme étudiait les variations de la physionomie de son mari.

d'une fille du monde. 323

— Madame, reprit-il, pourquoi cet enfant serait-il à Paris, s'il n'était pas votre fils?

Geneviève n'osait répondre.

— Il l'a vu! pensa-t-elle.

Elle reprit son courage pour dire tout haut :

— Puis-je empêcher la mère de cet enfant de l'amener avec elle à Paris?

— Et vous allez le voir mystérieusement comme on va voir un amant !

— Horace ! vous me faites un crime d'avoir aimé une pauvre petite créature quand je n'avais personne à aimer. •

— On n'aime pas ainsi l'enfant des autres. Ainsi, vous ne voulez pas me dire la vérité?

Geneviève ne voulait toujours pas révéler le passé, par dignité pour elle et par dignité pour Horace. Elle aimait mieux que son fils ne fût pas reconnu que de dire, contre l'honneur d'Horace : « Votre femme a été une courtisane. »

Horace se promenait à grands pas,

— Eh bien ! madame, vous allez retourner aujourd'hui même au château de La Ferté. Quand la lumière sera faite sur vos actions, j'y retournerai, moi aussi, pour vous condamner ou pour vous absoudre.

— Horace, je vais partir, mais quand vous vien-

(Irez là-bas vous ne me trouverez peut-être plus. Vous m'avez frappée mortellement par vos injures.

La femme de race se montra dans toute sa fierté : Geneviève releva la tète avec une dignité tragique, mais point du tout théâtrale.

Horace eut peur d'être allé trop loin. Mais sa colère était encore trop forte pour qu'il se dominât; il laissa même tomber cette parole cruelle.

— Eh bien! si vous mourez, que Dieu vous pardonne... Moi je n'en ai pas le courage...

Geneviève ne dit plus un mot. Elle envisagea la mort avec la sombre volupté des natures poétiques.

Elle entr'ouvrit la porte et ordonna à sa femme dé chambre de tout préparer pour partir par le train du soir.

Horace passa dans le salon, ne voulant pas faire un pas vers sa femme, convaincu que dans son ineflâble douceur elle viendrait lui dire adieu.

D'ailleurs, il avait le temps encore, avant l'heure du départ, d'aller plus loin dans la vérité.

d'une fille du monde. 325

l'adieu !

|^ï®L retourna chez M'''^ Vingtans.

^^ — J'étais bien sûre que je vous re verrais, lui dit-elle en renvoyant son coiffeur.

— Oui, je suis revenu sans savoir où j'allais. Écoutez-moi et soyez sérieuse un instant. Ditesmoi pourquoi vous m'avez conté cette histoire impossible : est-ce une vengeance, est-ce une méchanceté ou n'est-ce qu'une abominable plaisanterie ?

— Est-ce que j'ai le temps de me venger? estce que je suis méchante? est-ce que j'aurais plaisanté aussi cruellement rCar je comprends maintenant que si vous avez épousé Geneviève d'Or, c'est que vous ne l'avez pas reconnue.

— D'abord vous savez bien que je ne l'avais presque pas vue; c'était d'ailleurs un vrai carnaval que cette soirée.

— Comment ne vous a-t-elle pas dit :- C'est moi?

— Mais qui prouve que c'était elle?

— Que voulez-vous ! dés que j'ai vu votre

femme dans cette avant-scène, j'ai cru voir Geneviève d'Or. Mais tout le monde peut se tromper. Il y a des ressemblances bien plus frappantes ; d'ailleurs, on m'a toujours dit que Geneviève d'Or était en Russie.

]y^Me Vingtans sembla réfléchir :

— J'y pense! elle a une sœur qui est à Paris; voyez sa sœur ; vous être trop expérimenté pour ne pas reconnaître la vérité dans ce qu'elle vous dira.

— Comment s'appelle sa sœur?

. — Martha, je crois. Mais elle est ici sous le nom de la marquise Sforza, car il y a huit jours qu'elle est revenue d'Italie pour la seconde fois. Je l'ai rencontrée au bois ; ce n'est pas la même figure, mais il y a pourtant un air de famille.

— Si sa sœur est à Paris depuis huit jours, il est étrange qu'elle ne t'ait pas vue !

— Est-ce que vous avez jamais vu deux sœurs s'entendre ensemble?

Horace pensa qu'en effet il ne serait vraiment renseigné que par la sœur de Geneviève; mais comment l'interroger?

— Vous êtes sûre qu'elle s'appelle Martha !

— Oui, on a exposé son portrait cette année; elle s'appuie sur un fauteuil où j'ai vu le nom de Martha.

d'une fille du. monde. 3*27

— Elles s'appellent donc toutes les deux Martha?

M"® Vingtans était silencieuse.

— Ma foi ! dit-elle tout à coup, je me suis peutêtre trop avancée; il ne serait pas impossible que ce fCit cette Martha, aujourd'hui métamorphosée en marquise, qui eût joué à Paris, il y a deux ou trois ans, le rôle de Geneviève d'Or. Je crois plutôt que c'est votre femme, mais enfin...

Horace se retrouva dans le royaume des incertitudes.

— Dans votre opinion, c'est l'une ou l'autre. Mais cette fille qui est en Russie !

— On a dit ça, mais on ne part pas pour la Russie sans en revenir bien vite ; on ne perd pas la trace d'une fille comme Geneviève d"Or quand elle continue sa vie d'aventures.

Horace salua M"® Vingtans en la suppliant presque de ne pas dire un mot de ses deux visites.

H sortit en pensant à se faire présenter le jour même à la marquise Sforza.

Comment se faire présenter? Etait-ce une grande dame? Une femme du monde dans le monde étranger ou une courtisane du monde dans le monde parisien?

i"28 HISTOIRE ÉTRANGE

Il avait oublié de questionner M"® Vingtans. Mais il fut bientôt renseigné par un de ses amis qu'il rencontra sur le boulevard des Capucines. C'était le célèbre Max d'Auvray, qui fait courir les chevaux et qui a la prétention de faire courir les femmes,

— Mon cher Horace, dit Max d'Auvray d'un air dégagé, je ne sais pas si c'est une femme du monde, mais c'est une femme de notre monde; elle a laissé son mari en Italie ; sa vie est un mystère; elle donne ça et là à diner aux gens à la mode. Mais, je crois que je dis des bêtises : n'est-ce pas ta belle-sœur?

— Oui, c'est ma belle-sœur. Seulement ma femme ne la voit pas. Non pas qu'elle la trouve mal mariée; mais elle trouve qu'elle vit un peu trop loin de son mari. Toutefois, elle ne m'a pas parlé d'elle.

— Eh bien ! alors, puisque tu en sais plus que moi, pourquoi me questionnes-tu?

— C'est que si ma femme ne la voit pas... je voudrais bien la voir, moi...

— Tu veux donc lui faire la cour? As-tu une dispense du pape? Veux-tu que je te présente?

— Oui, certes, aujourd'hui même, si ce n'est qu'impossible, car je partirai peut-être demain.

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— Tu n'y vas pas par quatre chemins. La marquise demeure boulevard Malesherbes, veux-tu venir jusque-là? Si elle n'est pas allée au Bois, nous la trouverons sans doute.

Horace avait la fièvre. Il voulait tout brusquer. Il entraîna son ami boulevard Malesherbes.

Ils rencontrèrent à propos la marquise dans son landau. Elle fit à M. d'Auvray un signe de son éventail. Comme il alla droit à elle, elle ordonna au cocher d'arrêter. Horace suivait de près son ami.

— Ma chère marquise, dit Max, permettezmoi de vous présenter votre beau-frère.

M. d'Auvray riait, mais Horace ne riait pas.

— Oui, madame, dit-il, j'ai épousé Martha d'Ormoy.

— Mais c'est mon mari que vous me présentez, dit la marquise en riant. Non, monsieur, ajoutât-elle en se tournant vers Horace, vous n'avez pas épousé Martha d'Ormoy, mais Geneviève d'Ormoy. Je vous en fais mon compliment, car ma sœur vaut bien mieux que moi.

Horace accepta le compliment. Sa haine n'avait pas tué son amour; il était heureux que la marquise parlât bien de sa sœur.

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