LE DRAME DANS LE LABYRINTHE
?^^s^0NSiEUR d'Ormo}', dans son aveuglement, (X^ avait tiré sur sa femme et sur l'amant de sajfemme comme sur une compagnie de perdreaux, ne sachant pas bien s'il voulait les frapper tous les deux. La baronne seule avait été atteinte. A peine deux ou trois grains de plomb traversèrent l'épaule d'Achille Delorme.
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Le coup était à peine parti, que M. d'Ormoy fut épouvanté de son action, surtout par les cris de sa femme.
Il lui paraissait pourtant impossible que madame d'Ormoy fût atteinte mortellement.
Geneviève, qui avait franchi les broussailles, était déjà agenouillée devant sa mère.
— Maman! jnaman ! dis-moi que tu n'es pas morte !
M . d'Ormoy arriva.
Toute sa colère contre sa femme était tombée ; il se pencha sur elle avec -une grande douleur. Elle se débattait dans les afires de la mort.
Elle voulait parler, mais le sang l'étoufFait. Elle leva la main et saisit sa fille.
Elle ne murmura que ce seul mot :
— Geneviève !
— Quel malheur! quel malheur! s'écriait Geneviève.
— Oui, un grand malheur, dit le baron. Mais ta mère était aussi folle que toi !
— Chut ! dit Geneviève en se levant et portant sa main sur la bouche de son père; tu n'as donc pas compris?
M. d'Ormoy, dans son exaltation, reprenait sa colère.
— J'ai compris que nous sommes ruinés et déshonorés.
— Ce n'est pas maman qu'il fallait tuer, c'est moi !
Le baron saisit sa fille par le bras et la jeta à ses pieds.
— Toi que j'aimais tant!
— Oui, reprit Geneviève dans l'attitude d'une suppliante, c'est moi qu'il faut maudire ou pardonner. Je te le dis encore, ma mère n'est venue ici que pour moi.
— Mais ces mots étranges que j'ai entendus! Je ne puis croire que tu sois la maîtresse de cet homme?
Geneviève ne répondit pas.
Le baron à moitié fou prit la main de sa femme.
— Marceline! Marceline! ma pauvre Marceline, toi que j'ai tant aimée! Marceline, dis-moi que tu n'es pas morte !
Le baron d'Ormoy, qui avait beaucoup aimé sa femme, avait aussi beaucoup aimé ses maîtresses. Mais cette grande émotion de la mort le ramenait à son meilleur amour.
Il embrassa sa femme en lui soulevant la tète.
Geneviève se traînait sur les genoux comme pour demander crrâce.
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— Ma mère, dit-elle d'une voix pleine de larmes, pardonne à mon père et pardonne-moi.
Geneviève vit briller dans la nuit le regard de sa mère. Il semblait que la baronne eût compris le sacrifice de sa fille.
A ce moment les gens du château, appelés par la détonation, arrivaient de tous côtés.
M. d'Ormoy, à peine ramené à la raison, prit sa femme dans ses bras pour, la porter jusqu'à sa chambre.
C'était un épouvantable tableau , car le sang ruisselait sur lui.
Geneviève n'eut pas la force de suivre son père, elle tomba évanouie sur l'herbe.
Martha accourait. La scène fut déchirante. Elle était en robe lilas, dès qu'elle eut embrassé sa mère la robe fut toute rouge.
Tout le monde voulut en même temps secourir la mourante, mais il semblait qu'il n'y eût rien à faire tant la pâleur l'avait déjà dévisagée. Son lit ne sembla plus qu'un lit mortuaire.
M. d'Ormoy se croyait dans un rêve ; mais il reconnut enfin qu'il était dans un drame mystérieux et horrible.
Martha dit tout d'un coup :
— Papa, qui est-ce donc qui a tué maman?
— C'est moi, répondit-il d'une voix haute et ferme.
— Toi!
Martha regarda son père, comme s'il fut devenu fou. Un mouvement dliorreur et [d'effroi s£iisit tous ceux qui étaient là. La jardinière fit un pas en arrière comme si elle eût peur pour elle-même que M. d'Ormoy ne reprit son fusil.
Le valet de chambre, avait eu plus d'une fois maille à partir avec son maître qui ne le paj^ait pas depuis un an : il fut sur le point de lui sauter à la gorge.
La cuisinière, qui lisait toujours dans le Petit Journal les histoires d'assassins, pensa qu'il était de son devoir da courir au village pour dénoncer le baron.
Heureusement que M""® d'Ormoy, qu'on croyait bien morte, tendit le bras et soupira par un sanglot. Ce fut une autre terreur dans toute la chambre, comme à l'apparition d'un revenant. Martha courut à sa m-re, l'embrassa et lui souleva la tête. M. d'Ormoy regardait tout pétrifié, ne pouvant agir ni parler.
Les grains de plomb avaient passé au-dessus du cœur; l'assassinée n'était pas morte. Devaitelle mourir? Ses yeux, qui ne voyaient plus, re-
trouvèrent la lumière ; elle regarda tout ce monde effaré, comme une femme qui ne comprend pas bien pourquoi elle est en spectacle.
Mais la mémoire lui revint :
— Oh! mon Dieu, dit-elle.
Et elle se cacha la tète dans les bras de sa fille. Cette fois son mari vint à elle et lui parla doucement.
— Ma chère Marceline, lui dit-il, suis-je assez malheureux! j'ai voulu tuer un braconnier et c'est toi que j'ai atteinte.
Le valet de chambre et la cuisinière se regardèrent d'un air déçu qui semblait dire : Ce n'est que cela! Alors la femme de chambre et la jardinière, qui avaient le maître en sympathie, se dirent tout bas : « Je savais bien que Monsieur n'était pas capable de commettre un crime. Tant pis pour les braconniers. »
Le baron ordonna au valet de chambre de courir chercher le médecin.
Martha regardait sa mère avec inquiétude, mais en remerciant Dieu.
— Et Geneviève! dit-elle, nous avons oublié ma sœur !
La mère se rappela alors confusément toute l'horreur du drame; elle se souvint que Gène-
viève avait voulu se sacrifier à l'honneur de sa mère.
— Pauvre Geneviève ! dit-elle.
Une légère rougeur remonta à cette figure si pâle.
— Tiens papa, reprit Martlia, soutiens maman; je vais courir vers ma sœur.
Martha partit entraînant la femme de chambre en toute hâte. Elles ne trouvèrent pas Geneviève dans le labyrinthe.
Que s'était-il passé?
La jeune fille était revenue peu à peu de son évanouissement; elle se traînait du côté du château lorsque Achille Delorme, qui avait trouvé la grille fermée et qui errait dans une grande anxiété, la suivit et l'appela doucement. Mais elle s'éloigna plus vite.
En ce moment on sonna à la grille; on vit bientôt la jardinière descendre le perron pour aller ouvrir. C'était le notaire qui venait au château parce qu'il avait trouvé une idée pouvant retarder de quelques mois la ruine du baron : une vente à réméré.
Quand la grille fut ouverte, il marcha vite vers le château suivi de la jardinière qui n'osait lui dire cette tragique aventure.
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A l'angle d'une allée Achille Delorme, qui avait entendu ouvrir la grille et qui n'osait pas poursuivre Geneviève, se décida à sortir.
Il heurta le notaire, qui tout à son idée, lui dit brusquement :
— J'ai trouvé! Sur vente à réméré du château, M. Delorme vous prêtera cinquante mille francs par lettres de change; mais madame la baronne signera.
Achille Delorme voyait bien la méprise, mais il ne dit rien, ne sachant s'il devait avancer ou reculer,
— Quoi ! c'est vous ! dit tout à coup le notaire qui le reconnut. Que diable faites-vous là à cette heure! Ah! je comprends!
Le notaire venait d'entrevoir Geneviève à quelques pas de là. Il marcha vite pour la rejoindre.
— N'est-ce pas, mademoiselle? lui dit le notaire. Il n'y a pas de secret pour le notaire ; le notaire est le confesseur des familles ; c'est convenu ! Rassurez-vous, mes enfants, il y a plus d'un an que je pense à ce mariage. Voyez-vous, c'est votre destinée qui m'a amené ce soir ; nous allons causer de cela avec le baron.
Et il appela Achille Delorme.
Le fils du père Delorrae, caractère indécis s'il en fut, n'osait fuir et n'osait rester. Il ne voulait pas être accusé de lâcheté, mais il comprenait que sa place n'était pas là ; à l'appel du notaire, il revint vers le château pour la seconde fois. Mais Geneviève s'éloigna encore, disant à M'' Lechat :
— Vous ne savez donc pas, monsieur, ce qui vient de se passer ! Je nose rentrer à la maison, tant j'ai peur de trouver ma mère morte !
— Que me dites-vous-là?
— Oui, M. Achille Dalorme était avec ma mère dans le labyrinthe pour lui demander ma main ; je passais par là ; voilà que tout à coup mon père, croyant tirer sans doute sur un voleur, a atteint ma mère d'un coup de fusil.
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! s'écria le notaire je vais me trouver mal ! Votre père me donne d s émotions qui me feront mourir!
M^ Lecliat n'était ému que de sa propre émotion. C'est qu'il était de la nature de ces sublimes égoïstes qui brûleraient la maison de leur voisin pour se faire cuire un œuf.
Il s'achemina vrs le p rron en pensant qu'il lui faudrait p3ut-ètre faire un inventaire avant de faire la vente du château.
Quand il arriva dans la chambre à coucher de
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la baronne, il fut d'abord effrayé de ce lit ensanglanté , mais un regard de M™'' d'Ormoy le rassura.
— Cette femme là n'est pas encore morte, murmura-t-il.
Et il rengaina son inventaire.
— Où avez- vous donc la tète, dit-il tout bas au baron. Est-ce que vous êtes devenu fou? C'est bien la peine d'être un homme d'esprit !
Et s'approchant de M'"'^ d'Ormoy:
— Voyons, madame, prenez courage, ce ne sera rien. Je viens de voir les jeunes gens, tout s'arrang; ra ; je suis sûr qu'avant un mois nous aurons signé le contrat de maria"ge.
— Que voulez-vous dire, monsieur? ditlebaron qui ne comprenait pas. Da quels jeunes gens parlez-vous?
— De M"^ Geneviève et de M. Achille, parbleu 1
— Où sont-ils ?
— Là, devant le perron.
— Ahl il est là! s'écria le baron. Je vais lui parler d^; près.
Ce ne fut pj.s long. M™= d'Ormoy aurait bien voulu retenir son mari par un mot, mais il était dcjà (!ans l'escalier.
Quand il arriva sur le perron, Martba, qui
36 HISTO'RE ÉTRANGE
avait retrouvé sa sœur, lui parlait à quelque distance d'Achille Delorme, qui ne savait pas encore son chemin.
Le baron alla droit à lui.
— Monsieur, lui dit-il impérieusement, j'ai le droit de vous interroger. Pourquoi êtes-vous venu ici ce soir?
Achille Delorme voulut parler en homme du monde.
— Monsieur puisque je suis chez vous j'ai le droit de ne pas vous répondre!
M. d'Ormoy avait repris sa colère :
— Monsieur, je veux une réponse !
Geneviève, qui était accourue, se jeta entre les
deux.
— Mon père, tu sais bien que M. Achille Delorme est venu pour demander ma main à ma mère ; mais rassure-toi, je ne veux pas l'épouser.
— Comment, tu ne veux pas l'épouser ! pourquoi es-tu là avec lui?
— Oh 1 je ne suis pas avec lui et et je ne l'ai pas cherché! il ne m'a pas cherchée non plus ; nous nous sommes rencontrés avec le notaire quand je suis revenue à moi.
— Eh bien ! vous vous êtes trop rencontrés
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comme cela. M. Achille Delorme doit comprendre ce que je veux dire.
— Oui, monsieur.
— Vous épouserez Geneviève ou nous nous battrons demain. On ne franchit pas mon seuil pour me trahir.
Achille Delorme, qui croyait que Geneviève refuserait d'être M°*^ Delorme, se hâta de répondre :
— Je suis aux ordres de M'^^ Geneviève, je vous en donne ma parole.. Mais je suis aussi à vos ordres...
Il salua profondément et se dirigea vers la grille.
— Si ce n'est pas une parole d'honneur, c'est une parole d'argent, dit le notaire qui était redescendu dans le jardin.
ou LE PÈRE DELORME PARLA d'oR.
^^ GHiLLE Delorme avait beau se moquer de ^^^ son père, de sa désinvolture paysannesque, ed son avarice proverbiale, de ses ridicules bour-
geois ; il le craignait et n'osait l'attaquer de front. Toutefois, dans l'angoisse de ce qui venait de se passer, il résolut de causer vaillamment avec lui.
— Mon père, lui dit-il en l'abordant dans la cour de la ferme, où le bonhomme fumait une pipe avant de se coucher, que penserais-tu si je te parlais d'épouser M"" d'Ormoy?
— Je te dirais que tu bats la campagne.
— C'est une jeune fille charmante, bien élevée et bien sage.
— Après!
— C'est déjà beaucoup !
— Ce n'est rien du tout.
— Je te vois venir. Tu voudrais qu'elle fût riche! Alors, pourquoi as-tu épousé ma mère qui n'avait rien?
— Primo, parce que je n'avais rien; secondo, parce qu'elle avait des bras pour travailler.
— Les femmes ne sont pas faites pour travailler!
— Oui, mais il n'y a pas de milieu: ou elles travaillent, ou elles dépensent. En épousant M"" d'Ormoy tu épouserais la ruine. Il te faudrait vivre à grandes guides comme un châtelain. Or, vois un peu où cela mène : M. d'Ormoy en est
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arrivé à cette humiliation de voir des affiches à la porte de son château.
— Nous pourrions sauver cette malheureuse famille.
— Est-ce que tu t'imagines qu'il aurait songé à nous secourir si les huissiers étaient venus chez nous? Chacun pour soi, chacun chez soi.
Achille vit bien qu'il perdait son temps; il le savait avant de parler, mais il avait parlé par acquit de conscience. Quoiqu'il trouvât Geneviève charmante, il ne pensait pas sérieusement à l'épouser. Il avait trop aimé M™'' d'Ormoy, il l'aimait trop encore. Il voyait l'abîme entre la mère et la fille. Mais enfin, il avait donné sa parole di faire ce que voudrait M. d'Ormoy. Cette démarche auprès de son père était un preuve de sa bonne volonté.
Son père refusait, il ne pouvait rien contre la volonté de son père.
— Va, mon garçon, reprit M. Delorme, ne te laisses pas aller à ton cœur, c'est un mauvais conseiller. Ces gens-là se sont toujours moqués de nous. On t'accueille au château parce qu'il faut une planche de salut, mais Dieu sait si on nous montrerait du doigt après une pareille sottise!
Le père Delorme secoua sa pipe sur son pouce.
Si son fils l'eût regardé en face, il aurait découvert sur ses lèvres un sourire machiavélique.
Le bonhomme continua :
— Vois-tu, mon cher garçon, je veux bien te dire ma façon de penser. Si nous sauvions ces gens-là par un mariage inespéré, ils rentreraient dans leur château. Ce n'est pas mon affaire, car c'est moi qui veux habiter le château d'Ormoy ; je puis bien me payer ça sur mes vieux jours, je me suis donné assez de mal jusqu'ici. On dira que je ne suis qu'un paysan endimanché, mais ceux qui ont de l'argent font bonne figure partout.
C'était la première fois que le bonhomme se démasquait; jusque-là, il avait caché sa vanité sous l'air le plus humble du monde. Mais Sixte- Quint-Delorme allait jeter ses béquilles.
Celui qui avait vécu dans la cuisine d'une ferme, mangeant une fois par semaine à la table de ses ouvriers, allait bientôt s'illustrer tous les dimanches du notaire et du curé, dans la salle à manger du château, Le roi ne serait pas son cousin. On ferait chez lui l'ouverture de la chasse à grand tralala, avec le sous-préfet, le président du tribunal, le receveur particulier, tous les gens officiels de la ville prochaine.
Quoique Achille fut très ému par le drame de
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la soirée, il accepta avec un certain plaisir cette métamorphose, car il avait eu la sottise de rougir souvent de sa famille.
— Chacun son tour, reprit son père : les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers. Tu n'es pas fier de moi, je le vois bien. Que veux- tu ! Il y en a qui se font fumier pour leurs enfants. Mais j'avais mon idée tout en travaillant; au bout du fossé la culbute; mais au bout du sillon onjtrouve l'or; j'ai mon lingot; la Californie est partout. Je savais bien qu'un jour je pourrais me croiser les bras en regardant derrière moi. Maintenant que j'ai tantôt deux millions, je peux dire: — Point et virgule. — Voyons, embrasse ton père.
Achille embrassa M. Delorme, mais non pas comme le bonhomme aurait voulu être embrassé par son fils.
— Que diable! lui dit -il, embrasse-moi au moins pour un million !
— Que voulez-vous, mon père, je n'ai pas encore des bras de millionnaire. Et puis, l'argent ne fait pas le bonheur.
— Voilà bien les enfants à qui l'on fait une fortune. Ah! nom d'un tonnerre ! si je n'avais pas le sou, tu serais le premier à dire que l'argent c'est
le bonheur. Crois-moi, ne me prouve pas que tu as passé huit ans au collège pour dire des bêtises; ou bien il faudrait brûler tous les livres et fouetter tous les professeurs.
— Ainsi tu ne veux pas que j'épouse M"® Geneviève d'OrmoY?
— Non, monsieur mon fils ! J'ai eu trop de mal à amasser quatre sous pour te marier à la Misère.
Le fils trouva que le père parlait d'or.