M ART H A
ORACE reçut le surlendemain cette lettre de sa tante :
« Que s'est-il donc passé, mon cher Horace? « Quand Geneviève m'est revenue, elle était à « moitié morte; elle s'est jetée dans mes bras en « me disant qu'elle était la plus malheureuse des « femmes. C'est à peu près tout ce qu'elle m'a « dit. Elle ne t'accuse pas; elle a commencé par « s'accuser elle-même. Mais elle a tout de suite « ajouté qu'un jour, quand je saurais tout, je la « comprendrais. J'ai eu beau l'interroger, elle « m'a suppliée de ne pas insister, sous prétexte « que le jour n'était pas venu de me faire sa con- « fession.
« Pourquoi ne reviens-tu pas? Si quelqu'un à « des torts, ce n'est pas Geneviève; son âme est « blanche comme elle. Elle est au-dessus de « toutes les calomnies. Au nom de ce que tu as « aimé, reviens, Geneviève meurt tous les jours.
« NOÉMIE DE LA FeRTÉ. »
Cette lettre alla au cœur d'Horace. « Pauvre Geneviève ! » dit-il en voyant dans son esprit la figure éplorée et pâlie de sa femme.
Il voulut partir. « Et pourtant, dit-il, ce n'est pas un soupçon qui l'a frappée, c'est le souvenir de son passé. Si elle était sans reproche, elle ne pleurerait pas ! Si elle était sans reproche, elle se fût contentée de me répondre par un éclat de rire ou par une figure indignée. »
Il se décida à rester à Paris, bien convaincu que s'il allait à la Ferté, il pardonnerait. Et il ne voulait pas pardonner.
Dans une de ses conversations avec M"® Yingtans, comme il la questionnait sur toutes les connaissances de Geneviève d'Or, elle lui avait parlé des demoiselles de Vertpré. Une des deux était partie pour les Indes avec un gouverneur anglais qui lui avait promis d'en faire une reine deGolconde. Il retrouva l'autre dans le demi-luxe d'une femme qui a eu des déboires. Il y a plus d'un pli de rose sous les pieds de ces demoiselles. Comme il était entré sous un nom de guerre, il parla à celle-ci de Geneviève et de Martha.
— Ah ! dit-elle, il y en a une qui a fait son chemin, car elle est marquise de la main droite.
d'une FILT.E DU MONDE. 335
L'autre n'est pas restée en arrière, puisqu'elle a épousé le comte de je ne sais plus quoi.
— Vous les connaissiez bien ! Est-ce que vous savez leur vie à Paris ?
— Je ne les ai vues que peu de temps. Elles sont venues chez ma sœur quand elle avait son hôtel de l'avenue Montaigne. L'une des deux a mis tout de suite la main sur son marquis italien; l'autre était triste et posait pour la vertu. Nous nous sommes brouillées parce que ma sœur ne permettait jamais à ses amies d'être belles.
— Et vous ne les avez pas revues ?
— Jamais ! Il me semble pourtant avoir entrevu la marquise au Bois depuis son retour d'Italie, mais nous ne nous sommes pas saluées. D'ailleurs, elle se croit redevenue une femme du monde, comme sa sœur.
— Oui; oui, dit Horace en se donnant l'air distrait, je sais que l'une des deux s'est mariée dans son pays ; mais je voulais savoir si c'était celle dont on avait le plus parlé à Paris.
— Ma foi ! je ne vous en dirai rien ; tous ces cancans de Paris sont des feux de paille, les femmes sont portées aux nues, calomniées, méconnues, oubliées en vingt-qaatre heures. Voyezvous, nous sommes les bijoux d'occasion qui vont
(le main en main et qu'on ne contrôle jamais à la Monnaie. Sont-ce des diamants ou des cailloux? Qu'est-ce que cela fait dans cet immense tourbillon où la ceinture dorée vaut mieux que la bonne renommée?
Horace salua M"^ de Vertpré, convaincu qu'il ne saurait rien de plus.
Il se hasarda chez la marquise Sforza non pas qu'il voulût Tinterroger sur sa sœur, mais il espérait que dans la conversation la vérité jaillirait de quelque parole indiscrète.
La marquise avait à se plaindre de Geneviève, qui avait eu d'abord à se plaindre d'elle, mais elle avait conservé un culte pour ce cœur d'or; aussi ne parla-t-elle de sa sœur qu'avec une religion familiale.
— Voyez-vous, dit-elle à Horace après avoir conté quelques pages de leur enfance, Geneviève n'est pas une femme de notre temps, aussi je ne lui en veux pas trop de son oubli. Elle a gardé trop de préjugés de l'ancien monde. Voilà pourquoi elle ne m'a pas envoj'é une lettre de faire part. Elle croit qu'une femme qui a quitté son jiiari est hors la loi. Sans doute Geneviève avait peur de vos reprochas ; mais après tout, je ne suis pas plus déchirée qu'une autre, au contraire. Je.
pourrais citer beaucoup de belles dames qui sont reçues partout et qui ne sont pas dignes de dénouer les rosettes de mes souliers. Je n'aurais pas plus mal fait qu'une autre à votre messe de mariage, et Dieu aime les prières, d'où quelles viennent. Mais, n'en parlons plus ; seulement, mon cher comte...
— Dites : mon cher beau-frère.
La marquise tendit sa main au comte.
— A la bonne heure! je suis sûre que c'est pour être agréable à Geneviève que vous me dites cette parole. Donc, mon cher beau-frère, je vous supplie de m'ouvrir votre porte si jamais Geneviève devient malade. Est-ce qu'elle ne s'ennuie pas làbas sans vous ?
— Non, elle a des distractions, elle a son amie la fermière, elle a son filleul...
— Olil oh ! ça brûle, pensa la marquise.
Et prenant un paquet de cigarettes russes :
— Fumez-vous une cigarette?
Horace prit une cigarette, croyant que la causerie allait devenir plus intime.
— Vous me demandiez si ma sœur ne m'écrivait pas, réprit Martha. J'ai d'elle des lettres charmantes, mais où il est toujours question du château d'Orraoy, son regret éternel.
La marquise sentait que lo comte de la Ferté n'était venu à elle que pour l'interroger. Aussi, comme elle avait beaucoup d'esprit, elle le promena partout, hormis oîi il voulait aller.
Il lui parla de sa mère, elle lui répondit qu'il ne fallait pas la forcer de jeter la première pierre à sa mère; elle ajouta que, grâce à Dieu, elles étaient bien plus les filles de leur père que les filles de leur mère.
Il s'en alla bientôt sans savoir si elle cachait ou si elle disait la vérité.
Les jours suivants il continua à plaider le pour et le contre avec toute la sagacité d'un juge d'instruction et avec l'éloquence d'un défenseur. Etait-il possible que Geneviève fût cette courtisane qu'il avait si mal connue? Pourquoi oui, puisque sa figure gardait toutes les vertus d'une femme sans tâche? Pourquoi non, puisque toutes les apparences l'accusaient, puisqu'elle avait vécu à Paris avec une mère adultère, presque sans ressources, livrée à tous les hasards de la grande ville, avec une sœur qui avait jeté son chapeau de roses par-dessus les moulins?
Et pourtant quand le doute l'avait assailli, Horace reprenait une heure de sérénité, il reposait }^on âme sur cette adorable figure de Geneviève
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qui lui semblait ne pas pouvoir lui cacher ses actions.
Cent fois il s'était demandé s'il allait partir pour la rejoindre ; mais malgré lui, quoique son cœur l'entraînât, il voulait continuer l'enquête. Comment faire? Geneviève partie, il ne pouvait pas évoquer devant elle les souvenirs de ceux qui avaient vu Geneviève d'Or chez M"*^ Vingtans. Et d'ailleurs, il s'indignait contre lui-même de se faire ainsi le juge d'instruction de sa femme.
Il était dit qu'il subirait toutes les anxiétés du doute, car il reçut ce mot de M^''^ Vingtans :
« Réparation d'honneur ! Je me donne un dé- « menti à moi-même. Votre femme n'a rien de « commun avec Geneviève d'Or, puisque celle-ci « est à Pétersbourg. Je reçois d'elle une dépêche « ainsi conçue :
Serai à Paris pour le grand prix, trois jours seulement. Retenir appartement à hôtel splendide et quatre
chevaux.
Geneviève d'Or.
« Si je vous ai offensé, mon cher comte, c'est
« de la faute de votre femme, qui est aussi belle
« que mon amie.
« Regrets et amitiés,
« Vingtans. »
— C'est bien, dit Horace, mais qui me prouve que cette dépêche ?oit vraie?
YIII.