HISTOIRE D UNE PAUVRE FEMME
GRACE avait repris dans la vie parisienne son ^^ train dévie d'autrefois. Il accepta à diner et à souper chez ces demoiselles. Geneviève s'éloigna au second plan. Il lui semblait, dans les emportements de sa nouvelle existence, que son mariage n'était qu'une parenthèse au livre de sa vie. Il était, d'ailleurs, encouragé dans ses désœuvrements par plus d'un jeune mari, ne se croj'^ant marié que par la dot de sa femme. Et puis, dans son esprit, ces folies-là ne devaient durer que quelques jours. Mais, après quelques jours, c'étaient encore quelques jours, si bien qu'on était à la fin de mai avant qu'il fut retourné à La Ferté. Il se jura, quoi qu'il en dût coûter à sa dignité, de rejoindre Geneviève après le Grand prix; il se donnait donc ainsi quinze jours de vie parisienne. Ce qui d'ailleurs lui permettrait de revoir Gène-
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viève d'Or, si la dépêche était vraie. Il n'y croyait guère.
Il s'indignait toujours d'avoir été dupe de son cœur; il jurait de ne plus tomber dans cette sublime duperie de l'amour qui tue dans l'homme tout ce qu'il y a de viril et de fier.
Il avait beau ne plus voir Frédéric Orvins que de loin en loin, il l'aimait toujours comme une image sympathique de sa conscience. Voici ce qu'il lui écrivait.
« On dit que le sage devrait tourner sept fois « sa langue dans sa bouche avant de parler ; ce « sage-là, avant de se marier, devrait approcher « sept fois le poignard de son cœur. Qui pouvait « croire que cette figure si candide n'était peut- « être qu'un masque?
« C'en est fait de ma vie intime. D'ailleurs, je « crois que l'heure est venue où tout homme de « bonne volonté doit ses forces à son pays. Si on « fait la guerre, je me montrerai ; mais, en at- « tendant, c'est le combat des idées. Il n'y a pas « de jour qui ne porte son enseignement ; par « exemple, écoute bien cette histoire, dont Yic- « tor Hugo ferait un chef-d'œuvre de passion et « de sentiment.
Horace finissait sa lettre en contant l'iiistoire d'une pauvre femme qui se tuait, parce que la misère avait tué sa vertu.
On voit que ses angoisses, devant l'idée de Geneviève coupable, amenaient Horace à se préoccuper de la femme dans la société moderne. Il voulait supprimer la misère pour donner à la vertu ses coudées franches.
Son ami lui répondit :
« Je suis touché au cœur, mon cher Horace, par « l'histoire de cette pauvre femme, mais je suis « révolté de te voir aveugle avec de bons yeux. « Comment ! tu voudrais par des sentences ré- « former le monde et tu ne vois pas que le feu est « à ta maison ! Tu pleures sur une femme aban- « dennée et tu abandonnes ta femme ! Voilà bien « les moralistes en action. Je t'en supplie encore « une fois : Pardonne s'il faut pardonner, mais ^ si tu t'es trompé, comme je n'en doute pas, « demande à être pardonné.
« M™^ la comtesse de la Ferté, qui ne sait tou- « jours rien, espère que tu reviendras bientôt la « revoir avec ta femme. Prends garde, les mères « ne se trompent pas, or ta mère adore ta femme.
« Ton ami, Frédéric ORviNS. »
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Quand Horace hit cette lettre, il s'écria : « Ce que c'est que la province ! »
LE CINQUIÈME ACTE DE l'ADULTÈRE.
lEN n'avait pu ramener M"^® d'Ormoy au repentir. Cette femme, comprimée pendant vingt ans dans la solitude d'un château où le ciel fait mauvais visage huit mois de Tannée, cette femme, peu à peu délaissée par son mari, à l'âge même où la violence du sang donne les éblouissements de la volupté, avait éclaté dans sa passion parce qu'elle n'avait pas eu le courage de se retenir à ses enfants ni à Dieu.
Elle n'avait pourtant pas marché en aveugle, mais elle avait suivi la force invincible du mal. En vain sa fille avait voulu la sauver par un sacrifice aveugle, elle ne tenait compte de rien. Aussi devait-elle aboutir aux dernières limites des emportements.
On sait comment elle se conduisit avec ses filles. Elle les força pour ainsi dire à prendre des
amants par son exemple et son abandon. Elle ne souffrait pas qu'un pli de robe l'arrêtât dans sa passion. A peine si elle lisait les lettres de son mari, qui lui parlait avec son cœur et qui était redevenu d'autant plus tendre qu'il s'en voulait de l'avoir soupçonnée. Si ces lettres arrivaient d'Amérique sans argent, elle les jetait au feu avant d'achever de les lire ; si elles arrivaient avec une traite sur une maison de Paris, elle les lisait jusqu'au bout pour bien voir le nom du banquier.
Elle n'avait pas revu ses filles, qu'elle accusait naturellement, quoiqu'elle reconnût bien ses torts. Elle se promettait toujours de tout arranger quand son mari annoncerait son retour , mais, en attendant, elle vivait au jour le jour, ne voulant pas perdre une heure parce qu'elle voyait fuir le rivage de la jeunesse.
Quand elle étudiait dans le miroir sa patte d'oie, elle s'effrayait à l'idée qu'un beau matin Achille Delorme « la planterait là », style mondain; mais elle avait encore des illusions sur sa beauté, grassement épanouie.
Or, ce beau matin vint plus tôt qu'elle ne le craignait. Achille Delorme avait dépensé beaucoup d'argent avec elle. Il avait fini par lui donner un petit hôtel rue La Pérouse. C'étaient tous les
jours des cavalcades et des spectacles. On avait fait le voyage d'Italie, on avait joué à Monaco, en un mot, on n'avait pas perdu son temps ; mais il n'y a pas de belle comédie qui ne finisse. Un jour, Achille Delorme se trouva enfin ridicule, avec ses vingt-cinq ans, de promener les quarante et un ans de cette femme inassouvie ; quoiqu'il n'eût aucune énergie, comme il n'avait plus d'argent, après tous ses emprunts, il se décida à partir.
Ce furent des cris et des larmes à attendrir le bonhomme Delorme lui-même. Comme tous les hommes sans caractère, Achille prit sa colère pour du caractère. Au lieu de s'attendrir, il devint cruel, il reprocha à M™® d'Ormoy de lui avoir pris ses plus belles années et de l'avoir ruiné. Il alla plus loin, il l'accusa bien haut d'avoir perdu ses deux filles par sa fureur de mener ses passions visage découvert.
Ce fut le coup terrible ; jusque-là la baronne croyait triompher par ses charmes comme par ses pleurs. Elle vit bien que c'en était fait. « Achèvemoi, lui dit-elle, achève-moi, si tu as du cœur, ne me condamne pas à me tuer moi-même. » Et elle lui montra son sein. Son sein ! la veille, peutêtre que son amant se fût jeté à genoux tout fas-
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ciné encore; mais il était dans la violence des récriminations longtemps contenues ; il la repoussa et sortit comme un homme à moitié fou.
Elle courut après lui. « Achille, Achille, aurastu le courage de me survivre? Tu sais que j'ai du poison , nous ne pouvons pas finir l'un sans l'autre. »
Cette fois, Achille la repoussa pour se précipiter dans l'escalier. « C'est donc fini ! » dit-elle. Et elle courut à sa fenêtre pour le voir encore. S'il eût retourné la tête, elle se fût précipitée. Mais il ne retourna pas la tète. « Oui, c'est fini ! » dit-elle encore en rentrant dans sa chamhre.
Elle fut deux jours à pleurer, voulant à chaque instant s'empoisonner, mais n'osant pas, tant l'amour l'emportait sur le désespoir.
Au bout de deux jours, elle se fit justice. Un matin, sa femme de chambre s'étonna de la trouver toute blanche dans son lit. « Madame ! madame! » dit cette fille en laissant tomber une tasse de chocolat qu'elle apportait à sa maîtresse.
Madame ne pouvait plus alors répondre qu'à Dieu. On trouva sur sa table trois lettres, une à M. d'Ormoy, une à Geneviève et une à Martha. Elle demandait dans chacune des lettres la grâce d'être enterrée au cimetière d'Ormoy. Etait-ce
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pour être plus près d'Achille Delorme, ou bien voulait-elle se réconcilier dans la mort avec son mari et ses filles? Mais les lettres arrivèrent trop tard. La baronne d'Ormoy n'eut point cette dernière consolation.
Achille Delorme qui avait appris cette mort, rôda autour du petit hôtel, mais n'osa se hasarder à monter pour donner le baiser de paix. Il eut pourtant un dernier souvenir, il voulut lui élever un tombeau au Père-Laohaise, mais il se contenta d'un « temporaire » à Montmartre. C'était moins loin.
La société fut vengée. Au convoi de M'"^ d'Ormoy il ne se trouva, pour l'accompagner, que son cocher et sa femme de chambre. Et encore le cocher était sur son siège et la femme de chambre portait gaiement une de ses ombrelles.
Horace vit passer le convoi de la baronne d'Ormoy. Lisez cette lettre à son ami Frédéric Orvins :
« Tu vois bien les choses, mais tu les vois de « trop loin. Au lieu de les voir avec ton esprit, « tu les vois avec ton cœur. L'esprit n'a pas de « plus grand ennemi que le cœur.
« Je t'ai conté l'histoire d'une femme; je n'ose
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« pas te conter l'histoire d'une autre femme qui « serait un enseignement pour toi comme pour « moi.
« Hier, je passais aux Champs-Elysées quand « je fus arrêté par un enterrement de troisième « ou quatrième classe, qui n'était suivi que par « un cocher sur son siège et une femme de cham.- « bre qui semblait vouloir racoler des pleureurs.
« Dans ma curiosité j'ai fini par savoir qui « était dans le cercueil : je ne le dirai pas tout « haut, mais je te le dis à toi. C'était la mère de « Geneviève!
« La malheureuse créature s'est empoisonnée, « parce que son amant ne l'aimait plus. C'est un « horrible spectacle que tous ces suicides. Le « couvent vaut encore mieux que le tombeau « pour refaire une âme. Mais enfin cette M™« d'Or- « moy a mieux fait de se consoler dans la mort « que de se consoler dans l'amour.
« Je ne ferai pas à Geneviève l'injure de dire : « telle mère, telle fille; mais cette existence de « M"" d'Ormoy ne fait que me prouver mieux « encore que Geneviève a dû se perdre par l'exem- « pie. Du reste, je ne veux pas vivre plus long- « temps dans cette abominable incertitude; je « vais partir pour le château de la Forte et je
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« prierai Geneviève de me dire la vérité. Je te « jure que ses paroles seront pour moi paroles « d'Évangile.
« Je dois voir sa sœur ce soir ou demain, « mais pour celle-là, je ne croirais pas ce qu'elle « me dira. Adieu! Viens bientôt!
« Horace. »