SACRIFICE PERDU
ORACE avait rencontré plus d'une fois Martha. Comme un soir elle lui reprochait de vivre trop loin de sa femme, il lui demanda une dernière entrevue. Cette fois, il lui ouvrit tout sou cœur.
Martha vit l'abîme qui séparait sa sœur de son mari, elle résolut de s'y jeter pour la sauver.
Cette lettre, que Martha écrit à Geneviève, vous peindra mieux la scène que je ne saurais le faire :
« Tu ne m'as rien dit, ma chère Geneviève, « mais j'ai tout compris.
« Parce que j'ai eu tort envers toi, ce n'était « pas une raison pour me punir par ton silence. « Qui se serait douté autrefois que nous devien- « drions les sœurs ennemies? Mais oublions toutes « ces misères, puisqu'il y va de ton bonheur.
«J'ai voulu te sauver du péril où tu es, mais « voilà que je me suis aventurée dans un roman « inextricable.
« M. de la Ferté, dévoré par le doute, amou- « reux encore, mais plus jaloux qu'amoureux, « mais plus indigné que jaloux, ne veut pas « retourner à toi sans savoir la vérité. Il t'accuse « d'avoir été cette Geneviève d'Or dont on a tant « parlé il y a deux ans. La demoiselle Vingtans, « que tu as connue, n'en veut pas démordre. Il a « même eu d'autres témoignages plus sérieux : « c'est alors que j'ai juré de faire pour toi ce que « tu as si noblemeni fait pour notre mère dans le « labyrinthe du château; seulement, toi, tu ris- « quais tout, et moi je ne risque rien.
« M. de la Ferté venait souvent me voir, « comme s'il pût faire des fouilles chez moi; mais « je n'étais pas inquiète devant ses points d'in- « terrogation. Seulement, quand j'ai vu qu'il ne « paraissait plus douter du passé, je me suis « offerte en victime parée de fleurs. « Eh bien !
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« monsieur, lui ai-je dit, jurez-vous de me croire « comme vous avez cru cette demoiselle Vingt- « ans? » — Il me l'a juré. « Jurez-moi de ne « pas trahir le secret que je vous ai confié. » — « Il me l'a juré. « Jurez-moi que vous ne le direz « même pas à ma sœur. » — Il me l'a juré. Alors « je lui ai dit : « Eh bien! cette Geneviève d'Or, « c'était moi! » — Et comme je suis bonne comé- « dienne, j'ai baissé le front en rougissant.
« Mais je n'ai pas été peu surprise de le voir « se jeter à mes pieds en me déclarant, avec une « vive émotion, qu'il avait adoré Geneviève d"Or « et qu'il voulait l'aimer encore. « Et ma sœur, » « lui ai-je dit, voulant le ramener tout de suite à « toi. Il se releva, me prit la main et murmura : -« Ah! votre soeur, c'est un autre amour. Mais ce « n'était pas la passion, comme celle que j'ai eue « pour vous, car je vous ai aimée à en mourir! « — Songez que ma sœur vaut bien mieux que « moi. Elle est plus belle et elle a plus de cœur- « Moi, je ne suis qu'une haute capricieuse, jouant « avec l'amour sans y croire. »
« Il me dit qu'il me reconnaissait, parce que « j'avais bien ce charmant air qui l'avait séduit. « Je lui parlai encore de toi; mais il fut d'une « importunité tout à fait inopportune. Il m'a
« fallu inventer une histoire absurde pour lui « expliquer ma fuite de la rue de Ponthieu ; heu- « reusement que je n'avais pas oublié le récit que « tu m'avais fait de cette rencontre romanesque « chez cette fille d'un homme qui te retrouvait « fille galante, sans reconnaître en toi la jeune « châtelaine qu'il avait saluée à Ormoy. Il écou- « tait des yeux comme des oreilles ; il semblait « heureux comme s'il eût retrouvé le chemin « de sa jeunesse. Mais il me baisait les mains « trop amoureusement. Je lui dis tout à coup, « impatientée de ses caresses : « Vous oubliez, « mon cher comte, que depuis ce temps-là vous « avez épousé ma sœur. — Vous me rappellerez « cela demain, me répondit-il. — Songez donc, « repris-je, que depuis cette aventure, que je n'ai « dite à personne, je suis redevenue une femme « impeccable. Si je n'ai pas arraché de mon cœur « cette page de roman, c'est qu'elle m'a été trop « douce à relire ; mais ce qui est passé est passé. « — Après tout, ma chère marquise, le grand « mal s'il y avait une seconde page à ce roman . « — Vous m'épouvantez avec vos principes. « N'oubliez pas qu'à cette heure, ma sœur pleure « toutes ses larmes. »
« Il soupira, se leva et se promena avec agita-
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« tion. Ah ! ma chère amie, que les jaloux sont « difficiles à convaincre; ton mari se tourna sur « moi et me dit en me fixant : « Est-ce bien vrai « tout ce que vous m'avez conté là? — Eh bien ; « je vous remercie, m ecriai-je, je vous croyais « plus sérieux; vous êtes indigne d'une confi- « dence, car je viens de m'humilier devant vous; « c'est une insulte que vous me faites. — Que « voulez-vous? dit-il en me reprenant la main, « j'ai la tête perdue. Je veux bien croire à ce que « vous me dites; mais qui convaincra M''® Vingt- « ans et les autres? Ah! c'est un grand malheur « pour moi comme pour Geneviève, Puisque je « prononce ce nom, dites-moi donc pourquoi « vous l'aviez pris, ce nom, rue dePonthieu! » « Je ne savais que répondre, mais il fallait ré- « pondre. « Je l'avais pris, parce qu'on me l'a « donné. Comme on nous confondait, nous deux « ma sœur, par l'air de famille, on m'appelait « quelquefois Geneviève, comme on l'appelait « quelquefois Martha. Quant à ce qui est du mot « d'Or, ce n'était pas une abréviation de mon « nom de famille, c'est parce que j'avais sur la « tête une vraie toison d'or; vous ne vous en « souvenez pas? »
« Je te dis tout cela, ma chère Geneviève,
« pour que tu sois informée mot à mot. Lis trois « fois cette lettre, mais brù!e-la, car si M. de la « Ferté la trouvait un jour, il serait dans son « droit de nous mal juger. Il a fini, grâce à Dieu, « par lever la séance, mais quelle séance! Ah! « quel entêtement à ressaisir Timage de cette « Geneviève d'Or qui n'est autre que toi-même. « Car je suppose que tu n'es pas jalouse de moi, « puisque Geneviève d'Or, c'est toi. Aussi, quand « il me baisait- les mains, ce n'était pas pour ma « figure à moi, c'était pour l'image du passé.
« Et maintenant, veux-tu savoir mon opinion? « c'est mon cœur qui parle : Tu aurais cent mille « fois mieux fait de tout lui dire, un beau jour « d'expansion. Tu te serais jetée sur son cœur, « tu aurais pleuré tes paroles, et il t'eût par- « donnée. Et à cette heure cet enfant que tu « adores serait son enfant, au lieu d'être un per- « pétuel accusateur contre toi.
« J'ai voulu te sauver en prenant la figure de « Geneviève d'Or, mais il y a toujours l'enfant. « Un peu plus je m'en avouais la mère, mais je « n'ai pas osé, pour des raisons que je te dirai, car « j'espère bien te Toir bientôt. Je ne doute pas que « ton mari ne prenne demain le train express « avec son amour retrouvé. Ecris-moi d'aller te
« voir et je partirai à l'instant, mais je neveux « pas arriver avant ton mari. Il est convenu que « nous sommes toujours brouillées, c'est à toi à « briser la glace. Puisque c'est toi qui es mal- « heureuse, il y a longtemps que tu aurais dû « m'appeler; mais l'orgueil féminin est le plus « terrible et le plus bête.
« Adieu, je t'embrasse mille fois.
« Martha. »