LE CHIEN DE LA MAISON
l ARTHA écrivit cette lettre le jour même où mourait sa mère. Ce fut une lettre fatale, car elle ne fut pas ouverte par Geneviève.
Quand le facteur de la poste la porta au château de La Ferté, la femme d'Horace venait d'éprouver une terrible crise à l'arrivée inattendue de son père.
M. d'Ormoy arrivait en toute hâte d'Amérique avec une demi-fortune presque inespérée. Sa
femme et ses deux filles lui avaient écrit là-bas des lettres qui lui paraissaient si étranges qu'il ne savait que penser de leur situation. Il croyait ses deux filles bien mariées; il n'avait envoyé de l'argent qu'à sa femme, quelque peu inquiété par ses lettres trop vagues, mais ne supposant pas qu'elle vécût au grand jour avec un amant.
Ce qu'on aime le plus, quand on court les aventures, c'est de faire des surprises ; aussi n'avait-il pas parlé, dans ses lettres, de ses entreprises, hardies. Son nom très-apprécié à New- York l'avait servi là-bas, mais ce qui l'avait servi surtout auprès d'une compagnie transatlantique, c'était sa parenté avec un ministre français. Sa sœur, mariée à Boston, lui avait d'ailleurs été fort utile par ses belles amitiés. Il paya d'audace, ne se vantant pas de sa ruine et faisant croire à une grande position abandonnée en P'rance pour les mirages américains. Non-seulement il avait gagné quelques centaines de mille francs dans un chemin de fer indiqué par lui, mais on l'avait associé dans une compagnie de gaz où il venait déjà de recueillir près de trois cent mille francs. Total : plus d'un demi-million. Il s'en revenait très-heureux, tout en se promettant de retourner. Son idée fixe, c'était, avant tout, de racheter le
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château patrimonial. Le père Delorme ferait peut-être des façons, mais il aimait trop l'argent pour ne pas accepter deux cent mille francs, par exemple, de ce qui lui en coûtait à peine cent vingt-cinq mille, y compris les fameuses tapisseries.
Du Havre il alla droit au château d'Ormoy, puis au château de La Ferté. Il était bien loin de se douter que Geneviève fût si malade.
Quand on annonça à Geneviève une visite inattendue, elle s'écria : Ah ! c'est lui ! » Hélas ! ce n'était pas lui !
Son père lui dit en entrant : « Je venais ici pour être heureux, et je vois bien que tous les chagrins m'y attendent. Je te trouve malade et M. Delorme refuse de me vendre mon château. Qu'est-ce donc que l'argent, s'il ne fait pas le bonheur, quand le malheur m'est venu parce que je n'en avais pas? »
Après avoir embrassé sa fille, il lui demanda où était son mari. Ce fut alors que vint cette crise déjà indiquée. La vieille M'"'' de La Ferté vint pour secourir Geneviève. M. d'Ormoy la salua et passa dans la pièce voisine, où il rencontra son ancienne fermière qui venait d'arriver avec Horatio. « Ah ! monsieur le baron, lui dit cette
femme, tout le monde a été malheureux depuis votre départ. Si vous saviez ce que votre pauvre Geneviève a versé de larmes, vous ne pourriez jamais vous en consoler! »
Sur ces mots, le facteur de la poste apporta la lettre de Martha. La fermière la prit pour la porter à Geneviève, mais elle revint presque aussitôt parce que la malade n'avait pas la force de lire la lettre de sa sœur.
— Voj-ez-vous, monsieur le baron, dit la fermière, c'est qu'elles sont brouillées.
— Brouillées ! dit le baron en prenaiit la lettre. Et comme il voulait avoir des nouvelles de sa
seconde fille, il ne fit pas de façons pour briser le cachet. Vous jugez avec quelle curiosité, quelle surprise et quelle indignation il lut cette lettre étrange. Martha l'avait écrite dans un bon sentiment : mais c'était envoyer la foudre sur son père. En efiet, M. d'Ormoy apprenait du même coup la trahison de sa femme et la honte de ses filles.
Il fit un pas vers la chambre de Geneviève pour la maudire, car il croyait encore aux vieilles traditions. Il ne se doutait pas que Geneviève, qui avait racheté d'avance ses fautes forcées en se sacrifiant à sa mère, avait encore racheté ses péchés par une vie toute de pleurs.
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Il ne comprenait d'ailleurs cette lettre quà moitié ; en effet, tout était énigme pour lui, sinon que sa femme et ses filles étaient coupables. « Malheur, malheur, malheur! » dit-il eu frappant du pied.
La fermière, épouvantée, n'osait l'interroger même du regard. A cet instant, Tenfant de Geneviève cria : maman !
— C est l'enfant de Geneviève? dit le baron à la fermière.
Cette femme s'imagina qu'il n'y avait pas de mystère possible pour le père.
— Oui, répondit-elle , mais il ne faut pas le
dire.
— Il ne faut pas le dire 1 Qu'est-ce donc que
tout cela?
La fermière ne savait plus où elle en était. « Qu'ai-je fait ! » pensa-t-elle tristement.
L'enfant, qui était dans la salle à manger, accourut tout joyeux, avec un chien. Il tendit les bras à la fermière. Pendant que cette femme prenait l'enfant, le chien sauta en jappant devint M. d'Ormoy, qui le reconnut. « Ah ! c'est toi, Low! »
C'était le compagnon de Geneviève, le grand épagneul écossais élevé au château d'Ormoy.
360 HISTOIRE ÉTKANGF.
M. d'Ormoy le souleva des mains et l'embrassa comme un ami. « C'est toi seul que je retrouve! » dit-il, en étoufiant ses sanglots.
Byron disait : « J'aime mieux Ulysse pleurant à la vue de son chien qui le reconnaît, que triom" phant de toute la légion des prétendants de Pénélope. » Byron disait cela après Pope, je le dis après Byron, reconnaissant comme lui que le chien vaut mieux que l'homme. Ces larmes d'Ulysse ont été gravées sur les médailles antiques, on les voit encore sur celles de Manilius Limetanus. ^ On ne gravera pas sur les médailles les larmes de M. d'Ormoy retrouvant son chien; mais c'étaient de vraies larmes.
La fermière était touchée des embrassements du maitre à son chien et du cliien à son maître.
— Et ce joli enfant, dit-elle toute tremblante ; vous ne l'embrassez pas?
Le baron regarda froidement l'enfant.
— C'est le fils de Geneviève, dit-il, je ne la croyais mariée que depuis un an.
— C'est la même chose ! puisque c'est toujours votre petit-fils.
M. d'Ormoy brisa son chapeau. «Ah! mon Dieu ! que vous ai-je donc fait? »
Il entendait pleurer sa fille, mais il ne se laissa
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pas toucher. Il ouvrit la porte de l'antichambre et appela son chien : « Viens, dit-il, viens. Toi seul tu es resté de la famille. »
Le chien suivit gaiement son ancien maitre.
Ce fut en vain que la fermière se plaça sur le perron avec l'enfant. M. d'Ornioy ne se retourna pas.
La fermière entendit en même temps éclater les sanglots de M. d'Ormoy et les sanglots de Geneviève.