‹ Histoire étrange d'une fille du mondeChapitre 45 sur 47 · MIEUX VAUT JAMAIS QUE TARD · texte numérisé non relu

MIEUX VAUT JAMAIS QUE TARD

N matin Frédéric Orvins arriva de Mont- ^^pellier.

— Mon cher ami, dit-il à Horace, je viens tout exprès pour t'emmener à La Ferté ou dans une maison de fous.

— Mon cher ami, tu vois ma blessure, mais tu ne la sens pas ; je suis dans l'enfer : je subis toutes les angoisses et tous les déchirements.

— Eh bien ! je suppose que tu te sois mal marié;

admettons que tu aies épousé ta maîtresse? tu n'as donc pas assez de grandeur d ame pour lui pardonner? Ta mère et ta tante sont pour ta femme.

— Oui, mais je sens bien que l'opinion est contre elle.

A cet instant, on apporta une lettre à Horace. C'était une lettre de Geneviève, la première qu'elle lui eût écrite depuis leur séparation. Horace la lut. Elle ne renfermait que ce simple mot :

« Je meurs. Vous ne viendrez pas ! Adieu! »

Geneviève.

Toute la dignité d'Horace tomba devant cet adieu. H n'écouta plus que son cœur, il partit. Frédéric Orvins lui promit de le rejoindre le surlendemain.

Quand Horace arriva au village de La Ferté, il vit le prêtre en surplis précédé par un enfant de chœur qui portait la croix, suivi de deux autres enfants de chœur portant des cierges allumés au feu de l'église.

C'était l'extrême-onction pour Geneviève.

Les hommes les moins religieux, les athées

d'une fille du monde. 36S

eux-mêmes, ceux-là qui nient la religion parce qu'ils nient Dieu, ne peuvent nier le trouble de leur àme, de cette âme à laquelle ils ne croient pas, quand ils voient passer ainsi l'adieu de l'Eglise au mourant. On a beau ne croire qu'an néant, on sent s'agiter en soi je ne sais quel Miserere mystérieux qui vous jette soudainement dans l'infini. L'esprit le plus borné a alors des aspirations vers l'éternité. La conscience la plus rebelle fait le meâ culpâ des mauvaises actions.

Horace laissa passer la croix ; on n'eut pas besoin de lui dire que c'était l'extrême-onction pour Geneviève. Il avait même eu peur que ce fîit l'enterrement. Il comprit qu'il ne devait arriver à elle qu'après Dieu. Il prit un détour pour entrer au château par le parc, décidé à attendre une demi-heure.

Un personnage qu'il n'aimait pas vint familièrement jusqu'à lui. C'était M. Delorme.

— Ah ! Monsieur le comte, dit-il en levant les bras au ciel, c'est dans ces moments-là que les amis se montrent tels qu'ils sont. La pauvre femme ! Je viens m'inscrire au château comme tous les voisins. On sait vivre!

Horace voulait passer outre, mais M. Delorme tint bon :

— Figurez-vous que, tant qu'elle a eu des forces, la pauvre dame s'est trainée du côté de mon château. Je lui ai fait dire qu'elle pouvait se promener dans le parc. Vous savez bien, monsieur le comte, que si le château a été vendu, je n'y suis pour rien ; tout ce que je pouvais faire, c'était de Tacheter pour rendre service à M. d'Ormoy.

M. Delorme parlait tète baissée, comme un paysan qui regarde en dessous ; aussi, quand il voulut saluer, Horace était déjà bien loin.

En passant par le saut -de-loup, M. de la Ferté rencontra un des gardes-chasse. Cet homme lui dit qu'il arrivait bien tard, parce que M'"'' la comtesse était à toute extrémité. Rien n'avait pu la consoler de l'absence de M. le comte. Elle avait tant pleuré, que ses yeux n'avaient plus de larmes.

Il s'enfonça sous une des avenues du parc. « Pauvre Geneviève ! dit-il. Je ne lui pardonnerai donc que quand Dieu lui aura pardonné ! »

Horace sentait qu'il avait été trop rude pour elle, même si elle était aussi coupable qu'il se l'imaginait. H se rappela la douceur du Christ devant la femme adultère et devant Madeleine pécheresse. La femme est faible parce qu'elle vit

d'une fille du monde. 365

par le cœur et que le cœur est une mauvaise armure. Horace avait cru venger son honneur à force de dignité ; il comprenait trop tard que la dignité eût été de pardonner. Geneviève n'était pas une de ces créatures vulgaires pour qui le pardon n'est pas une grâce.

Deux larmes avaient mouillé les yeux d'Horace.

Quand il entra dans le vestibule, il se heurta à M^ Lechat; il voulait le laisser de côté, comme il avait fait pour M. Delorme ; mais le notaire s'imposa un instant.

— C'est le devoir de mon ministère qui m'a conduit ici, dit sentencieusemont le petit homme tout rond.

— Pourquoi ? demanda froidement Horace.

— Madame la comtesse est mourante, mais elle a conservé toute sa raison : j'ai pensé que dans votre intérêt elle pouvait faire un testament.

Le notaire donna un coup sur ses lunettes pour cacher ses yeux.

— D'autant plus, ajouta-t-il d'un air béat, qu'il n'y a pas d'enfant issu de votre mariage.

Horace fit un pas en avant :

— Si madame la comtesse vous a demandé, faites-lui signer son testament, mais je n'accepterai rien d'elle, sinon un simple souvenir.

3(JG HISTOIRE ÉTRANGE

— Songez, monsieur Je comte, que vous lui avez reconnu une dot de trois cent mille francs.

— Eh bien! qu'elle donne ces trois cent mille francs-là à qui elle voudra.

— Oh! je sais bien à qui elle les donnera, dit le notaire.

M® Lechat donna un second coup sur ses lunettes.

— A qui? demanda Horace aA'ec impatience.

— A son filleul, ce qui est tout naturel. Horace passa brusquement devant le notaire et

monta l'escalier en maudissant ce croque-mort avant la lettre.

On lui dit alors que sa tante, malade depuis l'avant-veille, n'avait pu sortir de son lit pour accompagner le prêtre au lit de Geneviève. Horace trouva donc Geneviève seule en face de l 'extrême-onction. Citait une figure de cire, tant la mort lui avait déjà donné sa pâleur.

Elle était tout à Dieu quand Horace franchit le seuil.

Elle tressaillit et baissa les yeux sur le crucifix d'argent qu'cdle avait à la main.

Horace s'inclina. Peu à peu l'émotion le dominant, il tomba agenouillé.

Quoiqu'il fit grand jour, comme les rideaux

d'une fille du monde. 367

étaient à moitié fermés, c'était plutôt la lumière des cierges qui éclairait cette scène funèbre.

Sur le lit de Geneviève, Horace remarqua toute une moisson de fleurs des champs. Pourquoi ces fleurs rustiques? Horace comprit.

Geneviève reçut l'hostie avec tout le recueillement d'une âme prête pour le ciel. La présence d'Horace n'avait pu la détacher de la solennité du sacrement.

Mais quand ce fut fini, quoique déjà sanctifiée, elle se tourna vers Horace et retomba sur la terre.

— Vous êtes venu? lui dit-elle, je vous remercie !

Et elle lui tendit sa main d'ivoire.

Horace s'approcha, mais à peine eut-il saisi cette main qu'il la laissa retomber.

n venait d'apercevoir de l'autre côté du lit, car c'était un lit à deux faces, une paysanne et un petit enfant.

C'était la fermière d'Orraoy, c'était l'enfant de Geneviève.

La jalousie avait soudainement repris le cœur d'Horace.

— Horace, Horace, embrassez cet enfant... Sur cette prière de Geneviève, Elisabeth appro-

cha Tenfant, comme si Horace dût l'embrasser. Mais il ne se contenait plus; il rejeta violemment la petite créature, qui tomba sur le lit et qui se mit à pleurer.

— Je trouverai donc toujours cet enfant entre nous deux, madame! Pourquoi m'avoir joué cette abominable comédie?

Geneviève voulait ne pas répondre; mais, l'œil d'Horace s'adoucissant, elle murmura :

— Horace, je voulais vous faire ma confession, mais je ne parlerai pas.

— N'ai-je pas tout deviné, dit Horace : Mais enfin, puisque Dieu vous a pardonné, je vous pardonne. Pourtant faites-moi la grâce de ne plus me montrer cet enfant.

— Eh bien, mon ami, laissez-moi un instant avec cet enfant. Songez qu'il a été ma consolation quand vous m'avez abandonnée.

— Eh bien ! madame, qu'il soit votre consolation jusqu'à la fin.

Horace, emporté, sortit sans détourner la tête. Geneviève éclata en sanglots. La fermière sanglota elle-même; l'enfant, qui pleurait déjà, pleura plus bruyamment.

— Oh! mon enfant! dit Geneviève.

H y avait longtemps que Geneviève n'avait dit

d'une fille du monde. 360

ce mot si doux à dire pour les mères : « Mon enfant ! » car elle était toujours entourée des gens du château ; il lui fîiUait sans cesse masquer son cœur.

— Oli ! mon enfant! reprit-elle.

Et elle le couvrit de baisers. Après -quoi, elle retomba presque inanimés sur l'oreiller, mais sans abandonner la main du petit garçon, qui ne criait plus et qui la regardait avec des jeus. adoucis par les larmes.

LE DERNIER POINT d'iNTERROGATION.

^^£ EPENDANT, dès qu'Horace fut sorti de la ^^ chambre, il regretta d'avoir été si cruel : puisqu'il était venu à la Ferté, il ne devait avoir sur les lèvres que des paroles de pardon. C'était bien mal à lui de venir troubler cette âme tournée vers Dieu. Pourquoi ce souverain égoïsme qui lui faisait croire que son honneur était plus haut placé qu'un sacrement de l'Eglise? Aussi revint-il sur ses pas.

Il rentra dans la chambre au moment où Geneviève donnait à son enfant tout ce qui restait d'amour dans son cœur.

Tel était l'empire de la dignité de race, de Toffense personnelle, de la révolte du sang, qu'il reprit encore son accent de colère quand il revint au lit de la mourante.

— En vérité, madame, est-ce pour m 'outrager que vous vous obstinez à garder cet enfant dans vos bras ?

Geneviève n'eut pas la force de répondre. La fermière reprit l'enfant et parla pour elle.

— Oh! monsieur Horace, ce n'est pas bien ce que vous faites là ! Voyez donc comme cet enfant est joli. Ce n'est pas étonnant, on dit maintenant dans le pays qu'il vous ressemble.

— Cet enfant me ressemble !

Horace, tout emporté déjà, prit l'enfant et le jeta au pied du lit.

Geneviève poussa un cri.

Horace, furieux contre lui-même, saisit la main de Geneviève et la baisa.

— Mais tu ne comprends donc pas, lui dit-il, combien je t'aime et combien je suis blessé!

— Vous m'aimez, dit Geneviève en rouvrant

d'ume fille du monde. 371

ses beaux yeux tout à l'heure éteints, mais ranimés d'une flamme céleste.

— Pauvre femme, dit la fermière, on dirait déjà qu'elle revient du ciel. Allez, monsieur, il ne faut pas faire de mal à cet enfant, quand madame la comtesse vous aura tout dit, vous vous repentirez de votre injustice.

— Parlons dé pardon, ne parlons pas de justice!

Et se tournant vers sa femme : « Geneviève, pardonne-moi. »

Ce mot alla au cœur de Geneviève bien plus que s'il eût dit : « Je vous pardonne ! »

— Vous pardonner! murmura Geneviève.

Et reprenant un souffle de vie :

— Et maintenant, puisque je vais mourir, je puis vous dire que cet enfant est votre fils. Embrassez-le.

— Mon fils! s'écria Horace.

Il s'était penché sur Geneviève, il se releva de toute sa hauteur.

— Oui, reprit-elle; mais ne me tuez pas d'un mot cruel, avant que je vous aie tout dit... Prenez cet enfant dans vos bras et écoutez-moi...

Horace regarda l'enfant et Geneviève tour à tour avec un sentiment indéfinissable d'amour, de

jalousie, de douleur, de surprise et de doute. Il se demandait si Geneviève n'était pas tombée déjà dans le délire.

Mais cette belle figure exprimait trop l'amour pour ne pas garder encore tout la force du cœur.

La fermière avait repris Horatio dans ses bras, elle le présenta doucement à Horace.

— Quoi! monsieur, vous n'avez pas compris qu'Horatio voulait dire Horace? Moi je croyais que vous saviez tout et que vous ne disiez rien.

Cette fois, Horace était résigné, quoi qu'on put lui dire.

H se promit de ne répondre que par la douceur. Il prit donc l'enfant dans ses mains.

Le petit Horatio qui avait toujours eu peur de son père, eut encore un mouvement d'effarement, mais comme cette fois il ne fut pas brusqué, il sourit et caressa la joue d'Horace.

— Geneviève, dit M. de la Ferté à sa femme, que vous viviez ou que vous mouriez, je vous jure d'aimer cet enfant puisqu'il est votre fils.

— Il faut l'aimer, murmura Geneviève, parce qu'il est mon fils, mais surtout parce qu'il e;t votre fils.

— Comme il vous plaira, dit Horace avec résignation.

d'cxe fille du monde. 373

Geneviève remercia son mari par un regard divin.

— Voyez-vous, murmura Elisabeth, elle voudrait bien parler, mais toutes ces émotions l'ont tuée; il faut lui laisser un instant de repos.

Geneviève leva la main et fit signe à la fermière de dire elle-même ce qu'elle n'avait pas la force de dire.

Sous son écorce de paj'sanne, Elisabeth était une femme qui avait gardé ou retrouvé toutes les délicatesses de la femme. Aussi fit-elle en peu de mots la confession de Geneviève bien mieux que M™° de la Ferté ne l'eût faite elle-même.

Voici à peu près comment parla Elisabeth : « Ah! monsieurr, il j longtemps que je voulais tout vous dire, puisque madame ne prenait pas ce courage-là. » Et entrainant Horace : « Mais, approchons-nous de la fenêtre, la pauvre malade est brisée par les émotions, il faut qu'elle se repose un instant. » On s'éloigna de quelques pas. « Avec un homme comme vous, monsieur, on n'a pas besoin de mettre les points sur les i, car vous comprenez à demi-mot. Croyez-vous que c'a été pour son plaisir qu'une fille bien élevée comme M"^ d'Ormoy a suivi un jour sa sœur dans le mauvais monde. Mais qu'est-ce que ça

prouve? on peut être avec des lépreux sans avoir la lèpre; parce qu'un grand seigneur voulut l'épouser et lui donna des bijoux et des robes, qui vous dit que les noces aient été faites? C'est en ce temps-là que vous l'avez rencontrée, un soir qu'on donnait une fête chez une demoiselle Vingtans. Vous aviez trouvé une psrle dans un fumif-r; mais vous avez eu peur du fumier.

— Oui, c'était elle! pensa Horace. Et voilà donc pourquoi je l'aimais tant!

— C'est égal, M"' Geneviève était sauvée, car en vous voyant elle vous a aimé, et elle a eu l'horreur du monde où elle était. Aussi elle a tout abandonné, les robes et les bijoux, n'ayant qu'une idée, celle de vous retrouver ou de mourir en priant Dieu. Par malheur, ou plutôt par bonheur! Dieu lui a donné un enfant; elle savait bien d'où lui venait cet enfant, aussi l'a-t-elle appelé Horatio. (C'est que, tout en voulant lui donner votre nom, elle était en Italie quand elle Tarais au monde.)

— Je comprends.

— Elle est revenue ici, elle savait bien qu'elle pouvait compter sur moi. Nous avons élevé l'enfant. Vous êtes revenu aussi. Je lui con.seillais de tout confesser; mais elle disait sans cesse :

d'une fille du monde. 375

« Vous ne comprenez pas, Elisabeth, que si je lui dis qu'il est le père de cet enfant, ce sera lui avouer que j'ai été cette courtisane qu'il a connue chez M"^ Vingtans. » Voyez-vous , monsieur, elle avait l'âme si pure qu'elle ne voulait pas vous rappeler cette fatale et pourtant heureuse rencontre. Elle disait que vous ne lui pardonneriez pas, et elle avait raison puisqu'elle mourra peut-être de votre séparation.

Quand la fermière se tut, Horace lui demanda tout bas ce que disait le médecin.

Elle lui répondit par un triste signe de tête. Mais, voulant que la malade reprit espoir, elle dit tout haut : « Le médecin n'était pas trop mécontent ce matin. »

Elisabeth pleurait, Horace embrassait l'enfant.

— Je crois qu'elle dort, reprit la fermière.

— Gomment est-elle devenue si malade?

— Vous le demandez, 'monsieur! Mais si vous n'étiez pas venu, elle allait mourir de son secret. Ah! vous n'avez pas été généreux

— Pourquoi n'a-t-elle pas parlé?

— Vous n'auriez peut-être pas compris qu'on peut aller dans la mauvaise compagnie sans se perdre. Et puis qui est-ce qui sait s'il y a eu d'autres amants avant vous?

Horace ne put réprimer une expression d'amère raillerie.

— Et quand même il y en aurait eu ! reprit la fermière.

— Après tout, se dit-il à lui-même, cela n'est pourtant pas impossible. Sa figure n'a-t-elle pas conservé la pureté la plus idéale? Et puis, mon cœur ne se serait pas pris ainsi à une fille perdue !

Tel est l'orgueil humain, cherchant toujours des illusions, même quand il s'humilie.

Horace se rapprocha du lit et demai^da à Geneviève, tout en lui présentant Horatio :

— Geneviève, pardonnez-moi encore, mais faites-moi une joie suprême : dites-moi que vous n'avez jamais été qu'à moi.

Geneviève ne répondit pas.

— Geneviève, répondez-moi pour l'amour de Dieu et de notre enfant !

Geneviève ne répondit pas.

Elisabeth saisit la main de Geneviève :

— Voyons, madame, un mot!

Geneviève ne répondit pas.

— Oh ! mon Dieu ! s'écria Horace , elle est morte!

d'une fille du monde, 377

Page 1