SACRIFICE PERDU
Geneviève avait sauvé l'honneur de sa mère; mais elle ri-qua le sien. Dès le lendemain matin, le bruit courut dans tout le pays que, grâce à un mariage in extremis de M"" Geneviève avec le fils du sucrier, le château d'Ormoy ne serait pas vendu.
On conta que M. Achille Delorme, surpris en conversation galante avec Geneviève, avait presque causé la mort de la baronne, parce que M. d"Ormo3% furieux contre le jeune homme. qui refusait d'épouser sa fille, avait armé son fusil.
d'une fille du monde. 43
et que le coup était parti sur la mère qui s'était jetée entre eux.
C'e.-rt toujours ainsi qu'on écrit riiistoire. Jusque-là il n"y avait que demi-mal ; mais le sucrier déclara hautement que jamais son fils n'épouserait une fille sans dot, quelque belle et quelque noble qu'elle fût.
Il avait trop couru dans sa jeunesse après la fortune pour s'allier à une famille qui était un gouffre.
Le lendemain Achille Delorme pria le notaire d'être son ambassadeur.
Il déclara que pour lui il était tout prêt à obéir à M d"Ormoy, mais que son père s'y opposait de toutes ses forces. Toutefois il était décidé à passer par-des:^us la volonté de son père, sauf à se priver de sa fortune. Ce qui n'était pas l'affaire du notaire non plus que de M. dOrmoy.
Geneviève supplia son père de rendre la parole donnée; maintenant qu'elle savait l'horrible mystère, elle n'aurait voulu pour rien au monde épouser l'amant de sa mère. Et d'ailleurs le roman de son cœur n'était plus là.
M. d'Ormoy voulut imposer sa volonté, disant qu'il y allait de son honneur, ne s'avouant pas à lui-même qu'il 3^ allait de sa fortune.
44 HISTOIRF ÉTRANGE
Il accusa Achille Delorme de s'entendre avec son père tout en ayant l'air, par lâcheté, de maintenir sa parole. Sur cette accusation, le jeune homme offrit à M. d'Ormoy de se tenir à la disposition de ses témoins. M. d'Ormoy aurait eu la bonne envie de lui donner un coup d'épée, sans s'inquiéter d'être atteint lui-même ; mais il craignit d'augmenter encore le bruit de toute cette triste affaire.
Les paj'sans sont cruels : on prit le parti du sucrier qui était devenu riche contre le baron qui était devenu pauvre, comme les Espagnols prennent le parti du taureau contre le toréador.
La baronne allait mieux : tant pis pour elle! Heureusement que pas un nuage n'était resté dans l'esprit du baron ; c'était un homme d'esprit, mais sans pénétration, s'arrêtant toujours à la surface des choses.
Si sa femme n'avait rien perdu dans son cœur, il n'en fut pas de même de la pauvre Geneviève, qu'il accusa vingt fuis par jour avec amertume. Il alla jusqu'à lui dire : « Grâce à toi, nous avons tout perdu, même l'honneur. »
^jme d'Ormoy essaj'ait de consoler Geneviève par l'éloquence des regards, sans oser confesser une seule fois sa faute. Elle aurait bien voulu lui par-
1er à cœur ouvert, mais par respect pour sa fille, elle n'osa point.
Geneviève pleurait toutes ses larmes. Elle sentait bien qu'elle n'avait pas aimé Achille Delorme. Ce n'était qu'une illusion déjeune fille qui vit par l'imagination avant de vivre par le cœur. Son grand chagrin c'était de se sentir déchue dans le pays. Tout ce qui se disait sur elle lui revenait par les indiscrétions de la femme de chambre qui, sous prétexte de s'indigner, répétait tout haut les malveillances de l'opinion. Geneviève ne se consolait qu'en pleurant sur les beaux, cheveux de sa sœur.
Martha était un cœur d'or; mais c'était la seule qui, avec sa mère, jurait sur la vertu de Geneviève.