LES ROSES DE MARTHA ET LES LARMES DE GENEVIÈVE
ADAME d'Ormoy n'était pas encore debout quand on vendit le château. Il était écrit làhaut que l'enrichi devait prendre la place de l'ap-
pauvri. Ce fut donc le père Delorme qui aclieta la petite terre dOrmoj. Il ne se ruina pas à celte fantaisie, car il lui suffit de trois à quatre mille francs d'enchères pour devenir le niaitro de céans. Dès le soir, le notaire, qui était l'ambassadeur du père comme du fils, vint proposer au baron de lui acheter le mobilier. On avait levé la saisie mobilière ; la plupart des créanciers attendaient respectueusement la fin.
— Quoi! s'écria M. d'Ormoy, il ose me proposer d'acheter mes meubles !
— Quvi voulez-vous, dit le notaire, comme on fait son lit on se couche.
— Vous dites une bêtise, puisque c'est lui qui veut se coucher dans mon lit.
— N'avez-vous pa:5 dit que vous vouliez faire un tour en Amérique? Alors à quoi bon gai'der vos meubles?
— Après tout, vous avez raison. Et puis ces meubles so.it si bien habitués au château qu'ils mourraient d'ennui ailleurs; mais il ne faut pas les lui donner pour rien à ce châtelain improvisé.
— Soyez tranquille, il les payera bien.
— Pour ce qui est des tapisseries, je les emporterai, fût-ce en Amérique. Un marchand de
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bric-à-brac m'en a offert vingt mille francs. Ce sont des Gobelins du meilleur temps.
— Vingt mille francs ! Ce n'est pas un petit denier.
— Et il y a deux bordures qui sont mangées aux rats.
— Vingt mille francs ! répéta le notaire. Vous auriez dû. commencer par vendre ces tapisseries.
— Oui, pour vous payer! maître LecUat. Mais c'eût été m'arraclier ma chemise.
Quoique le notaire ne fût pas un créancier privilégié, il ne désespérait pas d'être payé ; toutefois, il n'était pas sans inquiétude, si bien qu'il se mit à reluquer les tapisseries, comme s'il trouvait par aventure un surcroit de garantie. Aussi conseilla-t-il à M. dOrmoy de les vendre sur place dans la peur que le baron ne les vendit pour faire son voyage en Anaérique.
— Pourquoi ne les vendriez-vous pas tout simplement à M. Delorme? son argent ne vaut pas moins que celui du marchand de curiosités.
— Vous me faites rire en vous imaginant que le sucrier donnerait vingt-cinq mille francs de ces admirables vieilleries.
— Pourquoi pas? Quand on joue au grand seigneur, il faut jouer le jeu jusqu'au bout. AI. De-
lorme n'est pas le premier venu. Il s'est fait construire un salon l'an passé.
— Comment donc! Il l'a meublé tout en palissandre, sans oublier le bonheur du jour ni le piano qui joue tout seul.
— J'ai ouï dire, poursuivit le notaire, qui aimait à rire, que si par mégarde un imbécile mettait le chapeau d'un homme d'esprit , il était un peu moins bête. Soyez sûr que quand M. Delorme aura habité votre château, il lui viendra des idées aristocratiques.
— Eh bien! qu'il prenne les tapisseries comme tout le reste. Et grand bien lui fasse!
Le notaire arriva tout essoufflé un quart d'heure après chez M. Delorme.
— Tout est consommé, dit-il en entrant; vous avez le château, le mobilier et les tapisseries.
— Les tapisseries! dit M. Delorme, qui ne savait pas bien de quoi il était question.
— Oui, vous avez vu dans l'escalier et dans la salle d'armes ces tentures qui représentent des chasses et des fêtes.
— Ah ! oui! Que diable voulez-vous que je fasse de ça?
— Il n'y a pas de château sans tapisseries;
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d'ailleurs, quand vous voudrez vous en défaire, vous les vendrez au poids de l'or. C'est de la haute curiosité.
— Et qu'est-ce qu'il demande de tout cela?
— Oh ! ne revenez pas là-dessus, car j'ai donné votre parole. C'est une affaire de trente-huit mille francs .
Le notaire n'avait osé dire quarante.
— Trente-huit mille francs, vous m'assassinez.
— Comment, M. Delorme, vous qui donnez cette année à vos commanditaires de la sucrerie trentequatre pour cent, n'étes-vous pas votre principal commanditaire? n'avez-vous pas gagné plus de deux cent mille francs du l®' janvier au 31 décembre, sans parler de votre gérance, sans parler de vos betteraves, que vous avez vendues au-dessus du cours à votre fabrique, sans parler des pulpes qui sont la richesse de votre basse-cour ?
— Et vous croyez qu'on ne dépense rien chez moi!
— Non, on ne dépense rien, à peine douze mille francs, y compris les six mille francs que vous donnez à votre fils — quand il les a mangés — car vous ne lui en promettez que trois mille.
— Mon fils me ruine avec ses chevaux, comme ma femme avec ses rubans.
— La pauvre femme, elle s'habille deux fois par an, à Pâques et à la fête du village !
— On voit bien que vous n"étes pas chargé de payer ses prodigalités! Elle a été à Paris il y a deux ans : elle a fait folie sur folie ; je lui avais donné un billet de mille francs, comptant bien qu'elle me rapporterait un billet de cinq cents ; va-t-en voir s'ils viennent ! Elle a rapporté à peine trois cents francs. Aussi il a fallu acheter une nouvelle armoire... Trente-huit mille francs ! — Trente-huit mille francs !
— C'est pour rien! si je vendais tout cela en détail on irait bien au delà.
— Enfin ! je ne veux pas vous dédire. Et quand entrerons-nous en jouissance
— Vous savez que la jouissance est immédiate.
— Oui, mais je crois qu'il faut leur lais>er leurs huit jours, comme ils fontpour leurs domestiques.
Ce fut le dernier mot de cette mémorable conversation.
Quand on rapporta ce mot à M. d'Ormoy, il bondit comme un cerf blessé ; il lui fallut boire cette dernière humiliation; mais il se révolta et jura qu'il partirait à l'instant même.
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Où aller? Pouvait-il partir sans argent?
Le notaire lui avait promis de lui faire toucher cinq mille francs sur la vente des meubles. M. Delorme ne devait payer les trente-liuit mille francs qu'à la fin de la semaine.
Le baron pensa à se réfugier chez son fermier, lia il n'était pas chez M. Delorme puisque le fermier avait un bail et qu'il payait son loyer.
En moins d'une heure, M""^ d'Ormoy fut transportée à la ferme ; les deux sœurs ramassèrent toutes les bardes. Le déménagement se fit en toute hâte.
Quand Geneviève sortit pour la dernière fois du château, elle le regarda doucement et lui dit adieu comme à un vieil ami.
— Ce qu'il y a de plus triste, lui dit son père qui la voyait pleurer, c'est qu'en emportant toutes tes robes tu n'emportes pas ta robe d'innocence. Ce château n'est pas seulement le tombeau de notre fortune , c'est le tombeau de ton honneur.
Ainsi va le monde ; celui qui avait pardonné à la mère coupable ne pouvait pardonner à la fille innocente qui s'était, par un entraînement sublime, sacrifiée à sa mère.
Geneviève était héroïque : elle ne disait pas un mot pour se défendre.
M. d'Ormoy dévorait ses larmes; il chassait. pour ainsi dire, devant lui Martha qui ne pouvait s'arracher du parc.
— Papa, lui disait-elle, est-ce que je n'aurai plus le droit de revenir cueillir des fleurs dans mon petit jardin ?
Martha, qui aimait les roses, en cultivait tout une variété sous la fenêtre de sa chamhre.
— Non, mon enfant.
— Eh bien! je veux en emporter.
Et quoique Martha fût surchargée de robes, d'écharpes, de dentelles, de tout ce qui avait été oublié, puisqu'elle sortait la dernière, elle retourna au champ do roses et en moissonna toute une gerbe.
M. d'Ormoy revint jusqu'à elle.
— Voyons, Martha , il y a des roses partout.
— Oui, dit la jeune fille qui pleurait à son tour, mais ce ne sont pas des roses du château dOrmov.
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