‹ Histoire étrange d'une fille du mondeChapitre 8 sur 47 · DÉSOLATIONS ET CONSOLATIONS · texte numérisé non relu

DÉSOLATIONS ET CONSOLATIONS

f^^ n fut bien mal logé à la ferme ; le fermier et la ^^^ fermière étaient de braves gens qui avaient la terreur du nouveau propriétaire ; se rappelant combien les anciens avaient été doux, ils les accueillirent comme des gens de leur famille avec tout le respect dû au malheur. D'ailleurs Geneviève avait été marraine d'une de leurs petites filles. Ce fut une joie pour les marmots de se trouver en si belle compagnie. Ce fut un honneur pour le père et la mère de donner ainsi l'hospitalité à leurs châtelains.

M. Delorme, furieux de ne pas être le protecteur de cette famille déchue, jura que les fermiers lui payeraient cher les gants qu'ils se donnaient.

Le soir même, M. d'Ormoy partit pour Paris, espérant y trouver à faire fortune; sinon, il était toujours décidé à tenter l'aventure en Amérique. Pour les gens à illusions, plus la fortune est lointaine, plus elle est belle. Pour les gens pratiques, la fortune c'est de l'argent comptant.

Martha soignait sa mère avec toute la sollicitude d'un vrai cœur de fille; elle lui apportait tous les jours un bouquet de fleurs rustiques : ne pouvant plus cueillir des roses dans son jardinet, elle avait juré qu'elle ne cueillerait plus que les fleurs du bon Dieu, c'est-à-dire les fleurs qui pous^^ent toutes seules. Vous verrez qu'elle tint parole.

Que se passait-il dans l'àme de M'"" d'Ormoy ? Le vrai repentir était-il venu, sans aucun regret pour cet enfer de l'adultère où elle s'était jetée avec tant d'emportement? Oui; elle s'eff"orçait de prier Dieu et d'apaiser son imagination en feuilletant à toute heure l'Imitation de Jésus-Christ. Mais elle ne pouvait oublier l'image de ce jeune homme qui avait pris son cœur. Qu'était-il devenu? Nul ne lui en parlait. Avait-il pensé à la revoir? Songeait-il encore à elle? Etait-il possible que ce roman terrible et charmant fût tout à fait fini ? « Oh ! oui ! se disait-elle ! » Et elle se rejetait en Dieu; mais Dieu ne la voulait pas.

Si j'avais à peindre la passion de M""® d'Ormoy pour Achille Delorme, j'arriverais peut-être à toucher les âmes sensibles sur cette indigne créature par le tableau de son désespoir. Elle versait autant de larmes que sa blessure lui avait coûté de sang. Un jour qu'elle était seule avec la fermière, elle

la questionna d'un air discret pour la faire parler d'Achille.

■ — Voyez-vous, madame la baronne, lui dit la paysanne, tous ces enrichis-là ne valent pas le diable. On dit que le père Delorme n'a pas permis à son fils d'épouser M"^ Geneviève; la vérité c'est que le fils était trop lâche pour faire cette belle action-. Ces gens là marient un sac d'écus contre un sac d'écus. Le fils n'est pas plus grand seigneur que le père ; quand le père rencontre un pauvre, il le salue pour toute aumône ; le fils lui donne un sou. Ce n'est pas M. le baron qui donne un sou à un pauvre.

— Oui, mais monsieur le baron avec ses grandes manières , en est réduit à venir vous demander l'hospitalité ; tandis que l'autre va se pavaner dans le château de M. d'Ormoy. Le fils a bon cœur, mais il est comprimé par son père.

Et après un instant de silence.

— Est-ce qu'il ne vient jamais ici?

— Il y venait tous les jours. Mais maintenant il n'y viendra plus.

— Si vous le voyez, amenez-le moi. Tout n'est peut-être pas perdu.

La baronne, à peine sauvée, voulait se jeter dans l'abime.

LA l'ORTE DU CIMETIÈRE.

ENEviÈvE voyait peu sa mère ; elle était devenue sombre; elle passait son temps dans un verger avec un grand chien écossais qui , comme les chevaux d'Hippoljte, semblait se conformer à sa triste pensée.

Elle ruminait mille desseins extravagants. Attendrait-elle que tout le monde allât à Paris pour y aller elle-même ? S'aventurerait-elle jusqu'en Amérique si toute la famille s'expatriait? Elle regardait tristement le château comme un paradis perdu.

Dans l'après-midi, elle se promenait sur le chemin vert qui serpente du village d'Ormoy au village de la Ferté. Elle y cueillait des fleurettes comme sa sœur; mais au lieu de les rapporter à sa mère, elle les effeuillait en route, comme si elle eût effeuillé toutes ses espérances.

Un profond sentiment de mélancolie avait pris son âme, à ce point qu'elle trouvait un charme funèbre à s'attarder sur le soir au cimetière d'Or-

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moy, devant la cliapelle où dormait toute la famille de son père, car il était Tunique descendant des d"Ormoy.

Un soir qu'elle était appuyée à la porte du cimetière, elle vit passer un cavalier de haute mine qui la salua d'un sourire charmant.

Elle le reconnut pour celui qu'elle avait vu au saut-de-loup cinq minutes avant l'horrible drame.

Elle tressaillit.

Quoique Achille Delorme lui eût paru très-bien achevai, elle fut émerveillée par le grand air du cavalier qui passait. Il y avait je ne sais quoi de dominateur qui séduit toutes les femmes, même les plus fières, je pourrais dire surtout les plus fières.

Geneviève le suivit des yeux, ne doutant pas qu'il ne détournât la tête. En effet à quelques pas de là, il la regarda une seconde fois.

Leurs yeux se rencontrèrent et prirent feu.

C'était par une de ces belles soirées que le ciel donne à la terre les jours d'actions de grâces : ciel bleu, horizon de pourpre, brises légères parfumées par les forêts, les pommes tombées et les regains, paysannes qui chantent au loin, toutes les rumeurs rustiques étouffées dans l'hymne uni-

versel. C'est l'heure et le moment de la rêverie extra-humaine ; l'âme prend sa volée et fait son tour du monde, pour se perdre dans l'infini.

Il semblait que le cavalier eût choisi son temps. Jamais Geneviève n'avait senti son cœur plus près du ciel ou plus près de l'abime.

Le cavalier ne se retourna pas une seconde fois; il fit mieux, il donna un tour de bride et revint sur ses pas. Il avait entrevu une adorable figure. Il se sentait ravi, il ne voulait pas perdre si tôt cette vision.

Geneviève fut enchantée de le revoir ; mais dès qu'il s'approcha pour repasser devant elle, elle rentra dans le cimetière par un mouvement bien naturel; il lui sembla que si elle fût restée en spectacle, sa dignité en eût souffert.

Le cavalier la trouva d'autant plus charmante.

C'était le jeune comte Horace de la Ferté, alors en villégiature chez une vieille tante qu'il appelait sa mère du Nord, car sa vraie mère habitait le Midi.

Il conta sa rencontre à sa tante en rentrant au château de la Ferté.

— Pardieu, dit-il, je me rétracte; j'avais dit qu'il n'y avait pas une fmnme à voir dans tout le

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pays; depuis trois semaines que je suis ici je bats la campagne tous les jours sans rien rencontrer ; mais enfin j'ai entrevu tout à l'heure une adorable jeune fille. Elle est grande, elle est. souple, elle est noble, elle est chaste, elle est belle. C'est une merveille !

— Ah! elle est si belle que ça, dit sa tante. Et comment se nomme cette merveille?

— C'est mademoiselle Anonj^me, car je ne sais pas son nom. Elle était à la porte du cimetière d'Ormoy; je me serais volontiers fait enterrer pour avoir occasion de passer plus près d'elle.

— Je vois ce que c'est. Ce n'est pas le Pérou, C'est une des filles du baron d'Ormoy; mais cellelà ne fera pas ton bonheur, car le pauvre baron est à sa dernière chemise.

— Eh bien! matante, le mariage n'est pas dans mes habitudes, ni dans mes moyens, mais si vous vouliez faire une dot à cette belle créature, je l'épouserais le cœur sur la main.

— Et rien dans la main, enfant, il ne faut pas prodiguer!

On se mit à table en compagnie de quelques voisins de campagne ; on dina gaiement, on joua au whist et on se coucha de bonne heure.

60 HISTOIRE ÉTRAMGE

A peine entré dans sa chambre, Horace de la Ferté ouvrit la fenêtre. Ce n'était certes pas une imagination poétique, mais le souvenir de Geneviève lui donna je ne sais quelles aspirations sentimentales. Pour la première fois de sa vie, il regarda les étoiles avec admiration. «Ah! mes chères petites étoiles, leur dit-il, comme s'il les connût de longue date, vous seriez bien gentilles d'aller dire à cette belle fille que je l'adore. Elle est «maintenant couchée sans doute. Allez, mes petites amies, allez lui parler dans ses rêves de celui qui l'a saluée. Et n'oubliez pas de lui dire que son étoile et la mienne n'en font qu'une. »

Mais ce ne fut qu'une effusion passagère ; le lendemain, M. de la Ferté retournait à Paris ; le surlendemain il oubliait Geneviève.

Et pourtant, il lui resta dans l'âme le reflet de ses jeux adorables.

Geneviève rèva-t-elle de M. Horace de la Ferté?

La pauvre fille se voyait déjà à la fin de ses joies. Elle trouva le cavalier charmant, mais elle était trop pénétrée de sa déchéance dans l'opinion pour oser faire encore un rêve d'amour.

D UNE FILLE DU MONDE. Gl

UN HOMME QUI NE FAIT RIEN POUR NE PAS FAIRE DE SOTTiSES.

^^ UE si VOUS voulez voir de ^dIus près M, Ho- ^^^ race de la Ferté, vous le regarderez passer dans la vie avant de le voir passer dans l'amour.

Il était né à Montpellier, mais il avait du sang anglo-normand dans les veines ; il avait commencé par être blond, il était devenu presque brun. Ce qui frappait eu lui de prime abord, c'était sa distinction. Il avait de la taille et de la mine. Comme il avait servi en 1870, il avait gardé un peu de la brusquerie du soldat; mais on lui pardonnait cela pour sa médaille militaire.

Il avait une beauté mâle que soulignait encore sa moustache retroussée. Ce qui charmait en lui, c'était son franc sourire : belles dents et beaux yeux. Trois duels bruyants lui avaient peut-être donné trop d'importance dans la vie privée. Il voulait avoir raison même s'il avait tort. Mais après la première bourrasque il se calmait comme un cheval de sang qu'on ne brusque pas dans ses emportements. On pouvait dire d'Horace de la

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Ferté que c'était un gentleman accompli, d'autant plus gentleman qu'il était gentilhomme, mais il avait le bon esprit de préférer un homme bien élevé à un homme bien né.

Il regrettait de ne pas avoir suivi la carrière des armes, surtout après avoir reçu les compliments du vrai soldat moderne, Canrobert, dont il fut, àMars-la-Tour, un des officiers d'ordonnance. Mais il était tout prêt à reprendre l'épée si la guerre éclatait, comme officier de l'armée de réserve.

Que faire en attendant ? Il n'avait de goût pour rien: d'ailleurs, aujourd'hui qu'il faut tant d'argent pour faire fortune , il en coûte beaucoup moins cher pour vivre à ne rien faire. Horace dela Ferté avait par sa mère une demi-fortune; par sa tante de Normandie une autre demi-fortune. Attendre et vivre de loisirs, c'était peut-être le plus sage; d'autant plus que la vie de soldat lui avait appris à se contenter de peu. Peu, pour lui, c'était trois ou quatre mille francs par mois.

Mais il vivait dans un milieu terrible où les chevaux mènent les filles et où les filles mènent les hommes.

Beaucoup d'autres à sa place auraient désiré sans doute que la tante à l'héritage ne s'éternisât

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pas sur la terre ; mais Horace aimait sa tante presque autant que sa mère. Il allait la voir deux fois l'an sans songer à sa fortune; pourtant il trouvait tout simple qu'elle s'occupât de ses menus plaisirs. Elle lui brodait des bourses de jeu sans oublier de les bourrer pour qu'elles eussent meilleure figure.

La tante et le neveu avaient le plus vif plaisir de se revoir.

— Ah ! si tu voulais te laisser marier, disait souvent la tante au neveu, comme j'aimerais mes petits-neveux I

Horace avait un ami qui avait commencé la vie avec lui par le collège, par les femmes et par la guerre. C'était le vrai confident des anciennes tragédies, car pour lui il ne contait jamais ses actions.

Horace n'avait rien de caché pour- Frédéric Orvins. Il ne vivait qu'à demi s'il ne confiait sa vie à son camarade de colléga et de cigares. Par malheur, Frédéric Orvins était retourné dans sa famille à Montpellier, mais il n'avait pas perdu son titre de confident, car Horace lui écrivait tout.

Cette lettre marque bien l'impression que Geneviève fit sur lui :

« Mou cher Frédéric,

« Est-ce que tu as été amoureux? Tu sais que « je ne m'en laisse pas conter par les femmes. « Eh bienl tout à l'heure j'ai vu, à la porte d'un « cimetière — le lieu était bien choisi — une « jeune fille qui m'a été au cœur et qui m'a remué « plus profondément que toutes les héroïnes de «mes meilleures aventures. Nous avons beau « railler, il y a de l'ange dans la femme.

« Je reviens à Paris, où je t'attends; un peu « plus je restais jusqu'à la mort à la porte du « cimetière d'Ormoy.

« Oh! l'adorable figure! mais j'en ai tant vu » de charmantes que demain j'aurai oublié celle- « là, comme les autres. Ce n'est pas comme toi « qui as l'œil du peintre.

« J'avoue que ma mémoire est comme un mi- « roir. Mon œil ne garde pas les images.

« Embrasse ma mère,

« Horace. »

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