‹ Histoire financière de la Législative et de la ConventionChapitre 19 sur 77 · Mém. du chancelier Pasquier, I · texte numérisé non relu

Mém. du chancelier Pasquier, I

pour faciliter le fonclionnement de la constitution, et à grossir, au contraire, les difficultés qu'elle soulèverait dans la pratique, afin d'en rendre les défauts apparents et d'en dégoûter ses partisans eux-mêmes'; d'autre part, à négocier secrètement avec les puissances étrangères afin de les déterminer à réunir un congrès, k menacer la France dune invasion, si elle ne rétablissait pas l'autorité royale, et à fournir ainsi à Louis XVI l'occasion dexercer une véritable médiation entre l'Kurope et son peuple, médiation qui lui vaudrait, à la fois, la restitution do son ancien pouvoir et les bénédictions de ses sujets, préservés par lui des maux de la guerre. 11 n'enire pas dans notre tâche d'exposer combien était chimérique le concours que le roi et la reine espéraient rencontrer chez les grandes puissances. Le récit des longues et tortueuses négociations entamées avec les cours de Vienne, de Saint-Pétersbourg, de Berlin et de Madrid a, d'ailleurs, été fait de la façon la plus saisissante par un savant historien, à l'ouvrage duquel nous ne pouvons que nous référer-.

1. La correspondance de Marie-Antoinette avec son cenfident le comte de Fersen dévoile clairement 1(? plan ci-dessus exposé : « Il était essentiel, en l'acceptant (la constitution), doter tout doute que ce n'était pas de bonne foi. Je crois que la melUenre manière de dégoiiter de tout coci est d avoir l'air d'y être en entier; cela f"ra bientôt voir

qne rien ne peut alliT Plus non? avancerons et plus ces gueu.v-ci

sentiront leurs malheurs ; peut-être en viendront-ils à désirer eux-niémes le.-^ étrangers. » Lfttre du 2<> septembre 1791). — a 11 me parait que ce n'est qu'en cherchant à gagner chaque jour davantage la popularité et la coiiliauce qu'on parviendra, une fois le congrès établi, à pouvoir s'y joindre, au moins aller sur les frontières, pour être eu quelque sorte chargés nous-mêmes des intérêts de ce pays-ci. Si non? gagnons jamais ce point, c'est tout, et c'est à ce seul but que nous devons tendre, mais, pour cela, toutes nos actions journalières doivent se réunir pour inspirer la confiance. » (31 octobre). — « Même par l'excès des malheurs non.- pourrons nous tirer, plus tôtqu'on ne pense, de tout ceei. mais il faut une grande prudence. » (2.'3 novembre;. — « Quel l)onheur si je peux un jour redevenir assez pour prouver ;"i tous ces gueux que je n'étais pas leur dupel » (9 déceml)re .

■2. Albert Sorel. V Europe et la Hévolulion , Jl, — Voir également Le comte lie Fersen et la Cour de France, II, — Louis XVI, Marie-Anloinclie et .»/"><> ÉUsahelh, par Feuillet de Couches, IV.

D"un autre côté, au point de vue intérieur, n'était-ce pas jouer un jeu dangereux que de compter sur la division des partis, sur les embarras financiers, sur les troubles populaires, sur l'anarchie chaque jour grandissante, pour saper les fondements de la constitution? En supposant qu'elle s'écroulât, n'était-il pas à craindre que la monarchie ellemême ne succombât sous ses ruines, et que la désafï'ection dont elle était l'objet n'amenât un changement dans la forme du gouvernement? Le nombre de ses ennemis allait, en effet, grossissant. La grande masse du pays lui reprochait de ne pas savoir maintenir l'ordre et de ne pas accepter franchement les nouvelles institutions, inhérentes à un régime de liberté publique. Enfin les royalistes exaltés affichaient tout haut leur mépris pour la faiblesse de Marie- Antoinette et de Louis XVI ; ils é migraient en masse malgré lenrs conseils et leurs prières, ils les laissaient seuls en France aux prises avec les révolutionnaires, et par leurs agissements au delà des frontières, par leurs armements et par leurs menaces de vengeance, le jour où ils rentreraient en France avec l'étranger, ils favorisaient la perfide manœuvre des clubs et des journaux jacobins accusant, chaque jour, le roi et la reine d'être d'accord avec eux.

Si Louis XVI avait eu assez de sang-froid et de perspicacité pour bien apprécier la situation, il eût fait alliance avec les députés dont les opinions étaient relativement les plus modérées, et qui, par cela même, allaient dans la Législative former le côté droit. Il y en avait environ loO qui aspiraient à seconder la marche de la constitution, et ils prenaient volontiers conseil de quelques-uns des anciens chefs de la Constituante, tels que Barnave, Thouret, Adrien Duport, Alexandre de Lameth. Ils eussent rallié à eux une notable partie des députés du centre, hommes indécis et timides, s'ils s'étaient sentis soutenus par un ministère en communauté d'idées avec les libéraux '. Au lieu de cela, le

1. Tel était notamment l'avis d'un ramillcr des Tuileries, le comte

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roi maintint en fonctions ses ministres, tous sans la moindre influence, et remplaça celui de la Marine, qui était démissionnaire, par Bertrand de Moleville, plein de dévouement k sa personne, mais non moins fermement convaincu des vices de la constitution. Quant à la reine, elle se mit à consulter quelques anciens constituants, mais non pas pour suivre leurs avis, simplement pour capter leur confiance et agir par eux sur les députés constitutionnels', de manière à exciter ceux-ci contre les Jacobins et les Girondins et à affaiblir l'Assemblée, en y entretenant l'hostilité des groupes les uns contre les autres. Pure manœuvre dont les Constituants s'aperçurent vite, et qui ne les encouragea pas

de la Marck : <c Le roi doit savoir qu'aj-ant rompu, forcf'-ment ou non, avec les ennemis de la Rpvolution.il ne peut avoir désormais pour lui que les révolutionnaires. S'il s'aliénait ceu.x-ci, il resterait seul, exposé à tous les hasards; il lui faut donc avant tout regagner la confiance publique pour former un tiers parti de tous les hommes modérés qui réclament le rétablissement de la tranquillité. » (Lettre du 16 septembre). — Quelque.* jours plus tard, il écrivait que le roi devrait profiter de la joie causée par l'acceptation de la constitution pour constituer o un ministère uni, ferme et habile. » 'Lettre du 28 septembre.! — St's conseils eu ce sens n'ayant pas été suivis, il faisait, le 20 octobre, les réflexions suivantes : n La cnur n'a eu et n'a aucun plan sur la formation d'un ministère, ou plutôt elle se préparc à prendre ou à renvoyer deux ou trois des ministres, selon les caprices et les entreprises de r.\sseniblée et des factieux .. Il faut donc toujours en venir k répéter cette triste vérité : Louis XVI est incapable de régner, par l'apalhie de son caractère, par cette rare résignation qu'il preud pour du courage et qui le rend insensible au danger de sa position, enfin, par cette répugnance invincible pour le travail de la pensée qui lui fait détourner toute conversation, toute rétlexion, sur la situation danfr'ereuso dans laquelle sa bonté a plongé lui et son royaume... Le roi et la reine n'ont plus d'espérance que dans les hasards de l'avenir et dans l'intervention étrangère, que laisse entrevoir le congrès annoncé, et ils pensent qu'en attendant, il suffit de quelques démarches privées de leur p.irt pour assurer leur sûreté personnelle. » [Corresp., 111. 2.i0, 231, 248^

1. Voici en quels termes Marie Antoinette parle de ses rapportsavec eux : « Kassurcz-vùus, je ne me laisse pas aller aux enragés, et si j'en vois ou ai des relations avec quel((ues-uus d'entre eux, ce n'est que pour m'en servir et ils me font tous tr.ip horreur pour jamais me laisser aller à eux. » — «.Jamais je ne me laisserai aller aux euragès; il faut s'en servir pour empêcher de plus grîinds maux; mais, pour le bien, je sais bien qu'ils ne sont pas capables de le faire. » (Lettres des n octobre et 2 novembre. — Corresp. de Fersen, 1, 199, 213).

à se compromettre pour une cause qui ne tarda pas à leur paraître perdue. Le même désaccord qui avait existé entre la politique de la cour et celle de l'Assemblée Constituante' allait donc persister et même s'aggraver sous la seconde législature.

A quel point étaient vives les passions qui animaient les députés, il fut facile de s'en rendre compte dés les premières séances. Après la vérification des pouvoirs, ils venaient à peine de se constituer en Assemblée nationale législative, que, par un mouvement spontané, tons les membres prêtèrent, debout et les mains levées, le serment do vivre libres ou mourir. Cette scène avait eu lieu le 2 octobre. Deux jours après, nouveau serment relatif au maintien de la constitution, envoi d'une députation au roi et adoption, sur la proposition de Cerutti, d'un décret votant des remerciements aux membres de la Constituante pour avoir donné à la France «une constitution libre, le plus grand bien qu'un peuple puisse recevoir de ses représentants. » Cerutti était un modéré et son succès mécontenta les Jacobins. Le lendemain, 5 octobre, Couthon, appuyé par Chabot, proposa en conséquence un décret sur le cérémonial avec lequel serait reçu le roi, quand il viendrait dans l'Assemblée procéder à l'ouverture de la session. Ce décret, blessant pour la dignité royale, fut voté; mais, « à peine fut-il connu qu'il se manifesta une indignation générale jusque dans les plus basses classes du peuple. En sortant de la Chambre, les députés furent insultés, menacés ; dans tout Paris on blâma l'Assemblée, et les députés connaissant mal l'esprit des Paririsiens, surpris de leur mécontentement, effrayés surtout de l'attitude de la garde nationale, n'eurent rien de mieux à faire que de rapporter leur décret le lendemain '. » C'est à

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