‹ Histoire financière de la Législative et de la ConventionChapitre 42 sur 77 · S^-aiiccs des 19 et 29 novembre · texte numérisé non relu

S^-aiiccs des 19 et 29 novembre

elle faisait acheter par ses agents de la farine, à un prix qui dépassait celui auquel elle la cédait elle-même aux boulangers, tlle revendait à ceux-ci pour 54 livres le sac qui lui coûtait 6-1 livres, et de ce chef elle perdait par jour environ 12,000 livres. Roland invita la Commune à renoncer à cette uianièro d'opérer, qui non seulement occasionnait à la ville de Paris une énorme dépense, mais qui décourageait le commerce libre, Tempéchait d'apporter à la halle autant de farine qu'il l'eût fait si les conditions du marché étaient restées normales, et favorisait un trafic déloyal, consistant à acheter dans Paris de la farine que l'on revendait avec bénéfice dans les environs. Il ajouta que possédant une immense population et desservie par la Seine, l'Oise, la Marne, l'Yonne, la ville de Paris était sûre d'être toujours amplement alimentée, pourvu que les marchands et négociants trouvassent « auprès des corps administratifs appui et protection, tant pour la vente de leurs denrées que pour leurs propres personnes », et que d'ailleurs si l'on continuait de taxer le pain au-dessous de la valeur réelle du blé, on serait conduit à augmenter bientôt les impositions, afin de couvrir la perte occasionnée i)ar la taxation aux finances municipales. Roland envoya en même temps copie de sa lettre à la Convention et il y joignit un rapport très pressant en faveur de la liberté du commerce, rapport où il indiquait les abus inhérents à toute réglementation, oii il suppliait l'Assemblée de déployer une grande sévérité contre quiconque attenterait au libre mouvement des échanges commerciaux.

A la date du il novembre il revint à la charge, accusant nettement la Commune de ne maintenir le pain à bas prix qu'alin de capter la po])ularité, d'agiter les sections avec des craintes vaines de famine, d'assaillir le ministre de plaintes et d'arrêtés incohérents au sujet des subsistances, enfin, de laisser dans « un désordre allreux » toute cette partie de l'adminislration. Il saisi! en outre la ConveuliiMi iriiu lelevt'^

des approvisionnements de Paris, duquel il résultait que sa cansommation était assurée pour trente-deux jours.

Le lendemain, 28 novembre, Roland insista de nouveau sur l'urgence de mettre un terme à la perte continuelle de •12,000 livres que la vente du pain au-dessous du cours de la farine causait à la ville de Paris, et il demanda à la Convention de décréter que le commerce et la circulation des grains seraient dorénavant entièrement libres, que ceux qui les entraveraient seraient sévèrement punis, et que la Commune de Paris devrait vendre les denrées au prix d'achat. La Commune ainsi attaquée par Roland chargea une délégation de ses membres de réclamer à la Chambre le renvoi du ministre de l'Intérieur. Elle le dénonça, en effet, le 2 décembre, comme « indigne de la confiance des citoyens «, comme propagateur, sinon comme auteur « d'écrits incendiaires qui circulaient avec profusion dans les départements contre Paris », comme hostile aux hommes qui, au Dix août, avaient sauvé la France. Mais sans s'émouvoir, Roland avertit, quatre jours plus tard, la Convention que la Commune persistait à vendre la farine moins cher qu'elle ne lui coûtait, que la consommation qui s'en faisait à la halle de Paris montait à 16 et 1700 sacs par jour, au lieu de 1300, chiffre antérieur, que les calculs de radministration relatifs à la durée des approvisionnements étaient par suite dérangés et qu'il fallait forcer la Commune à relever ses prix de vente.

Pendant ce temps la Convention poursuivait le cours de la délibération du projet de loi sur les subsistances. Nous ne l'analyserons pas, mais nous ne pouvons passer sous silence le discours prononcé le 2 décembre par Robespierre, non pas qu'il contienne des vues politiques, mais parce qu il reproduit les erreurs et les excitations malsaines que les Jacobins répandaient chaque jour dans le peuple. Après avoir répudié la théorie des économistes et affirmé que la liberté du commerce des céréales favorise exclusivement

les riches, les propriétaires fonciers et les spéculateurs, l'orateur de la Montaj^ne pose les principes suivants : .( Nul homme n"a le droit d'entasser des monceaux de blé à côté de son semblable qui meurt de laim;... la première loi sociale est celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d'exister... Les aliments nécessaires à l'homme sont aussi sacrés que la vie elle-même; tout ce qui est nécessaire pour la conserver est une propriété commune à la société entière, et il n'y a que l'excédent qui soit une propriété individuelle... Toute spéculation mercantile que je lais aux dépens de la vie de mon semblable n'est point un tralic, c'est un brigandage et un fratricide. » Il suit de laque le législateur a le droit et le devoir de prendre des mesures pour réglementer le commerce des grains, pour soustraire la subsistance du peuple à l'avidité des spéculateurs, « qui calculent froidement combien de familles doivent périr avant que la denrée ait atteint le taux fixé par leur atroce avarice. » Il indique ensuite les prescriptions propres, d'après lui, à procurer le constant approvisionnement des marchés, et il conclut en disant qu'il n'enlève par là aux commerçants et aux propriétaires aucun profit honnête, qu'il « les condamne seulement à la peine de laisser vivre leurs semblables. »

Los idées de Robespierre n'étaient pas colles de Barbaroux, qui défendit avec habileté la thèse de la liberté du commerce et l'appuya de très justes considérations financières. « Qui ne sait, dit-il, que le système des achats par le gouvernement établit entre les agents du ministère et le commerce, un concours qui gêne les opérations de celui-ci, bien plus habile approvisionneur, de manière que si l'État accroît d'un côté ses subsistances par des achats, elles se trouvent diminuées de l'autre par la stagnation du commerce? Qui ne voit dans la vente des grains achetés par le ministère une perle énorme qui ne peut se combler que par l'impôt, de telle sorte que le peuple en gagnant d'un

côté une diminution dans le prix du pain, perd, de l'autre, par raccroisseinent de ses contributions, une somme bien plus considérable? Elle est donc dangereuse sous tous les rapports, cette mesure d'acheter des grains à l'étranger, indépendamment de ce qu'elle est toujours insuffisante^. » En outre, il n'y a pas à tenir compte seulement des sommes absorbées par les achats. Les grains qui ont été acquis par le gouvernement ne peuvent circuler dans l'intérieur de la France qu'an moyen de transports très coûteux ; la revente s'en fait avec une perte d'au moins un tiers; la rentrée des deux autres tiers est diflicile et ne peut s'effectuer qu'au, bout de deux ans, si bien que, sur ^i millions consacrés à racquisilion de grains étrangers, il faut s'attendre à une perte d'au moins 10 millions. Confiant dans les efforts du commerce, Barbaroux émit l'avis qu'il suffisait de les encourager, pour que bientôt l'abondance régnât dans tous les départements, et que pour cela il convenait d'allouer une prime à l'importation des blés'-.

Saint-Just prit aussi la parole ', et si son discours est déparé par l'emphase qui caractérise l'éloquence de ce tribun, il exprime du moins des idées justes qui surprennent dans une telle bouche. En effet, le but de son discours est d'établir que la cherté des vivres a pour cause non la liberté du commerce, mais le bouleversement amené dans les prix de toutes choses par les émissions exagérées d'assignats. Après avoir dépeint la misère des villes, l'arrêt des manufactures, la ruine et les plaintes d'innombrables familles, la

1. Il résulte, d'un rapport adressé le 20 décembre d la Conventioa, que, pendant les neuf premiers mois de 1192, les importations faites tant pour le compte du gouvernement que pour celui du commerce s'étaient élevées, défalcation faite des réexportations, à 2,090,000 quintaux de froment, à 277,000 de seigle et méteil, à 245,000 de farine, à 10,000 d'avoine, à 78,000 d'orge et de sarrazin, à 33,000 de fèves et à 112,000 de riz. Comme le ([uintal pesait alors à peu près moitié de ce qu'ilpèse aujourd'liui, on voit que cette importatiou d'environ 1,300,000. quintaux métriques était en somme peu considérable.

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