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La guerre que suscite la question d'Orient est une de ce8 rares occasions dans lesquelles riniérèt national^ se manifestant avec évidence à tous les yeux, doit imposer silence aux passions de parti et même aux convictions les plus étroitement liées à la personnalité humaine. 11 y va, pour r Europe, de riudépendance de plusieurs peuples, de l'équilibre général des forces^ de Tuveuir de la civili» sation. C'est là une cause juste et grande. L'opinion publique le proclame, avec une autorité irrésistible, en isoliint le gouvernement russe et en le laissant sous le poids du blâme universel ; mais ce qui domine tout, les armées sont en présence. Au moment où les Hottes oombinées occupent la mer Noire et la Baltique, où les troupes de la France et de l'Angleterre, après avoir couvert la capitale de Tempire ottoman^ ayant les scddats d*Omer-Pacha pour avant^arde et pour arrière-garde les bataillons autrichiens, vont rel'ouler les légions luosooviteSy quel Français digne de ce nom, quelque opinion qu'il garde sur le caractère et sui* la conduite du gou-
LES FiMANCES
vernement, ne ferait des vœux pour le succès de nos armes?
Au point de Tue politi(|iie, un résultat immense nous
est dès à présent acquis. La coalition qui menaçait à toute heure nos intérêts ou nos frontièresi dont les traités de i 815 étaient la plus haineuse expression, et que la révolution de 1848 avait resserrée en donnant à Tempereur Nicolas le rôle éminent de protecteur de Tordre européen, n'existe plus que dans Thistoire. Malgré la difiérence et peut-être Tantipathie naturelle de leurs gouvernements, il s'opère entre la France et F Angleterre un rapprochement qui survivra aux circonstances et qui les intéressera, quoi qu'il arrive, à leur mutuelle grandeur. L'Autriche et la Prusse ont ouvert les yeux et donné le signal à la ^confédération germanique, qui, en dépit de quelques princes hésitants encore ou résistants, doit passer bientôt d'une neutralité impolitique et impossible à l'hostiUté directe contre les desseins que ne dissimule plus le cabinet de Pétersbourg. En défendant riulégrité de Tempire ottoman, nous allons provoquer, ce qui n'importe pas moins à notre repos, le réveil de rAllemagne. Le danger que Napoléon signalait sur le rocher de Sainte-Hélène à l'Europe prosternée, est désormais conjuré par l'union de la France et de l'Angleterre.Pendant que nous écartons les Russes de Constantinople sous la forme brutale de la conquête, la suzeraineté qu'ils affectaient sous la forme adoucie de patronage ou d'influence se voit répudiée à Vienne et à Berlin. L'Allemagne accepte la soUdarité de notre diplomatie, en attendant le moment, qui ne peut tarder, d'arborer le même étendard ét de joindre ses armes aux nôtres.
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Ainsi, neutres, expectants on belligérants, tous les
États de TEurope se prononcent contre les prétentions et Tont faire obstacle à TambitioD de la Russie. Lord John Russell, enyisageant les difficultés de cette grande entreprise, disait, il y a quelques jonrs, aux membres de la majorité rninistérieUe, que le résultat était incertain, et pour rassurer il leur demandait de l'argent. Le peuple anglais ne marchandera pas les sacrifices ; comme il veut la fin, il voudra aussi les moyens : après avoir reçu de nous l'impulsion, il nous donnera l'exemple.
A Dieu ne plaise que je rabaisse l'importance du commandement ! Le résultat dépendra sans doute avant tout de la direction qui sera dounée aux opérations militaires ; mais si la victoire appartient en définitive aux gros bataillons, aujourd'hui plus que jamais l'argent doit faire pencher la balance : de bonnes finances donnent de puissantes armées ; le gouvernement le plus riche, pourvu qu'il ait une administration prévoyante et économe, est aussi le gouvernement le plus fort.
Au point où la civilisation a conduit les peuples, toutes les armées ayant leurs traditions de bravoure, les notions de la tactique étant à peu près également répandues partout , et la science ayant fait faire aux moyens de destruction, à peu de chose près, les mêmes progrès qu'aux moyens de production, l'ascendant doit rester, en fin de compte, à la nation qui peut mettre en ligne les ressources les plus formidables et qui se trouve capable de soutenir la lutte le plus longtemps, llicii ne le prouve mieux que l'exemple de TAngleterre à une époque où, après avoir résisté au génie expansif de notre révolution, elle tenait en échec, au moyen de l'Europe
US FtNAMCKS
soudoyée^ le plus grand conquérant des temps modernes. Pour expliquer les éTénemenis de 1814 et de 181â, il sufflt de rappeler que la France, après des efforts gigantesques, se trouva plus toi épuisée d'hommes que sa ri* Taie ne fut épuisée d'argent.
Aujourd'hui comme alors, et peut-être plus qu'alors, la guerre .organisée sur une grande écheUe est principalement une question de budget. 11 ne suffit pas de rassembler à un jour donné, et en prodiguant d'un seul coup toutes les ressources dont on peut disposer» des armées nombreuses, bien commandées et formées à Técole d'une discipline sévère -, ces armées, il faut encore les nourrir, les fortifier d^un puissant matériel de cam- • pagne et de siège, et les pourvoir de moyens de transport ; il faut réparer les pertes et combler les vides qu'ont bientôt faits dans les rangs le feu, le fer ainsi que les maladies; tout cela suppose des trésors qui se renouvellent. La guerre concerne donc les administrateurs autant que les généraux. Avant de l'entreprendre, un grand État doit dresser le bilan de ses recettes et de ses dt'penses, examiner jusqu'où peuvent aller ses ressources tant ordinaires qu'extraordinaires, ce que produira l'impôt et ce que donnera le crédit, mesurer en un mot sans illusion ses forces au fardeau.
Les questions de finance ne s'âèvent guère^ ou tout au moins ne sont débattues avec Fatlenlion qu'elles méritent et ne deviennent des questions politiques que pendant les loisirs réparateurs de la paix. Dans ces mo*ments, un budget bien ou mal équilibré consolide ou renverse un ministère, et sir Robert Peel triomphe où lord Melbourne avait échoué. Alors amure un déficit fait
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éclater ou fait reculer une révolution : le déplorable état
desiinauces exposé h l'assemblée des notables délermiiiale nfiouvement de 1 789 ; Fenthousiasme Tactice de 1 848 ne tint pas contre nn impôt extraordinaire de 45 centimes. 11 semble que les nations ne puissent s'occuper de la gestion de leur fortune que lorsqu'elles n'ont plus à verser leur sang.
C'est surtout pendant la guerre, et en vue des nécessités qu'elle entraîne, que l'on devrait agiter et mettre à Tordre du jour ces graves diliicnltés. La guerre se rassasie d'or encore plus que de batailles ; il y a peu de caînpagnes qui n'exigent nn second budget. Le problème qui se pose en ce moment consiste à inventer des moyens d'action en quelque sorte illimités, sans imposer au pays de trop lourds sacrifices. 11 faut rassembler de tous les côtés des eaux qui grossissent le fleuve du revenu sans en tarir ni même en alTaiblir les sources. Cest alors que rinûuence d'un bon système se montre plus décisive, et que le danger d'une fausse mesure devient plus gnand. Ajoutons que la nécessité, quand elle ne suggère pas des expédients désastreux, aiguillonne le bon sens des peuples et le génie des individus en les lançant dans la voie des découvertes. C'est au bruit de la guerre d'Amérique qu'un professeur de morale, s'attachaiit à constater les lois suivant If^squelles les Etats dépérissent ou prospèrent, Adam Smitb, écrivit l'immortel ouvrage de la Michesie des Natitm. Le erédit public se développa dans la Grande-Bretagne quand il fallut, pour lutter avec la révolution française, ameuter l'Europe à force de subsides et couvrir de vaisseaux toutes les mers. U naquit en France le jour où, Timpôt ne sulr
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fisant plus, on dut recourir à Tempront pour payer la rançon de l'invasion .
La guerre d'Orieui vient à peine de commencer, et déjà tous les gouTemements empruntent. La Turquie, après avoir renoncé, par des scrupules inintelligents, à un emprunt conclu à un taux inespéré, et qui liquidait ses embarras les plus pressants, se met aujourd'hui en quéie de préteurs et frappe, comme elle peut, à toutes les portes. Le gouvernement russe, après avoir tâté les divers marchés, se voit exclu des principales places de crédit et réduit à Texpédient odieux, autant que stérile, de l'emprunt forcé. La Prusse demande plus de 100 mUlions de Irancs au crédit ; la France, au moyen d'une souscription publique, et en donnant à peu près 5 pour 1 00 du capital prêté, vient d'emprunter 250 millions. L'Autriche, après deux emprunts successits, en ouvre un troisième payable en cinq années, à raison de 250 millions par année, qui doit lui servir, indépendamment du déficit annuel à combler, à retirer de la circulation une certaine quantité de papier-monnaie, et à rappeler dans le pays Tor et l'argent, la monnaie métallique. L'Angleterre seule se défend encore de faire un appel direct au crédit; mais, à défaut de la dette fondée, elle augmente la dette ilottante, autre supplément à l'impôt.
Ainsi tous les gouvernements empiètent sur le patrimoine des générations à venir, soit podr soutenir, soit pour préparer la lutte. Ils assiègent, chacun dans l'espoir de l'attirer de son coté, le monde essentiellement pacifique des capitaux. Par cet empressement, qui s'inspire pour les uns de la nécessité et pour les autres du
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calcul» ils donnent la mesure de leurs forces. On peut préjuger et même annoncer presque à coup sûr, en comparant les ressources financières des belligérants, rissuede la crise dans laquelle r[]iirope vient d'entrer. 11 y a là une sorte d'anatoraie comparée, s' exerçant sur les éléments de l'impôt et du crédit, dobt il est permis d'attendre quelque lumière. De cette hauteur d'où on les domine aisément, nous allons étudier Tassiette des deux camps entre lesquels n'oscillera pas longtemps la fortune.
Je suppose que cette guerre, qui semblait n'être d'abord qu'un champ de bataille ouvert à la diplomatie, éveille aujourd'hui des deux parts les susceptibilités de l'honneur national. J'admets qu'à force d'exciter le fanalisme d'une population ignorante, le cabinet de Pétersbourg soit parvenu à déterminer, dans les rangs où se recrute l'armée, une ambition de conquête qui fasse contre-poids à la résolution calme et éclairée qui anime les populations de l'Occident. Ëh bien ! le peuple russe, quand il prendrait la querelle à son compte, quand il se lèverait comme un seul homme et marcherait au combat comme à une croisade, ne sauverait pas le tsar de rhumiliation qui l'attend.
La Russie, telle que l'ont faite la conquête et les traités, débordant de toutes parts hors de ses limites naturelles, présente une agrégation de soixante millions d'habitants. Les éléments de ce redoutable faisceau ne sont rien moins qu'homogènes. Des races ennemies occupent les contrées les plus riches de l'empire, qui sont les régions de l'occident, les IVoutières de l'esprit européen. S'appuiera-tron sur les provinces allemandes, qui
LES FLNANCES
gardent la tradition luthérienne, pour faire prévaloir la suprématie du rite grec ? Coofiera-t-oa la défense de Vautocratie moscovite à ces Polonais que Ton opprime sans les dompter, et qui ne cesseront, môme quand la France et T Angleterre les oublieraient, d'aspirer à l'indépendance ? Le reste du territoire est cultivé par des serfs que ni la propriété ni la liberté n^ont préparés à Tamour de la patrie. Ceux-ci vivent dispersés sur un immense territoire et comme campés dans le désert. Les Russes n'ont plus en eux la force rude de la barbarie, sans avoir acquis la puissance que donnent IMndustrie et les lumières. Comme Joseph de Maistre Ta si bien vu, c'est une nation du xv* siècle : elle n'a ni la mobilité ni les instincts belliqueux des hordes qui envahirent • l'empire romain au iv^ siècle, ni le génie d'expansion qui caractérise au xix*des populations plus agglomérées, plus riches et plus policées. Le peuple russe est le meilleur instrument que l'on puisse imaginer de l'obéissance passive. Par cela même, il n'apportera dans la lutte aucune force qui lui soit propre. Ce n'est pas à lui que nous aurons affaire, c'est à son gouvernement
La Russie se présente au combat avec tous les genres d'infériorité, même celle du nombre. Sans parler des cinquante millions d'Allemands qui s'engageront tôt ou tard dans la querelle, ni de cette race turque qui a eu l'honneur de porter les premiers coups et qui a victorieusement gardé sa ligne de défense, la France et r Angleterre comptent ensemble soixante-cinq millions d'habitants, tous hommes libres, et qui à travers les différences d'opinions niarclu iit unis par le sentiment national. Leur population, comparée aux Slaves du culte
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grec, avec le capital d'instruction et de richesse dont elle dispose, représente une machine de gnerre qui a la même supériorité que les canons à lu Paixhans sur de grossières et impuissantes balistes. La civilisation au** jourd*hui n*est pas, comme dans la décadence de Tempire romain, un signe de défaillance, car elle repose non sar Toisiveté et sur Tesclavage, mais sur la liberté et sur le travail. Le travail forge de nos jours des cœurs tout aussi dispos et des bras tout aussi robustes que la guerre. Nous n'avons pas besoin de transformer les contrées de l'Occident en camps d'exercice, car la discipline des ateliers et les fatigues régulières de la charrue préparent pour nous des soldats. En moins de six mots, la France met sur pied cinq cent mille hommes, et c'est un jeu pour r Angleterre que d'armer soixante vaisseaux de li* gne portant soixante mille hommes et six mille canons. Ajoutons que, lorsqu'il devient nécessaire de multiplier les forces par la rapidité des mouvements, l'industrie commerciale en France et eu Angleterre peut mettre au service du gouvernement seize mille kilomètres de chemins fer et des flottes tant à voiles qu'à vapeur qui transportent des armées en quelques jours sur tous les points d'attaque. Les Russes au contraire n'ont en dehors de leurs escadres de guerre ni vaisseaux ni matelots qui leur appartiennent ; ils manquent même de routes et n'ont que deux lignes de fer avec un matériel sans importance, celles (lui relient Varsovie à Cracovie et Saint-Pétersbourg à Moscou ; enfin les moyens de transport sont tellement iinj)arrails cl lellcnient rares au delà de la Vistule, qu'au printemps de cette année le goutemement ayant mis en réquisition tous les charrois
pour les mouvements de troupes, le commerce de la Russie avec la Prusse et des provinces russes eotre elles s'est trouvé pendant quelques mois complètement arrêté.
Dans Tempire moscovite, le concours que la population peut prêter à la politique du pouvoir est donc tout au plus une force morale. L'empereur Nicolas, en le provoquant» n'a pas dù se faire d'illusion sur les résultats. On a le droit de penser que de telles démonstrations n'ont été pour lui qu'un moyen diplomatique. Abandonné ou blâmé par ropinion publique dans toute FEurope, il aura voulu se réfugier derrière la pression du sentiment national. 11 a paru subir cbez lui la loi qu*il prétendait imposer aux autres ; mais en sonune cette complicité à peine apparente de la nation ne fera pas verser un écu de plus dans ses caisses, et n'ajoutera pas, volontairement du moins, un homme à ses régiments. Le gouvernement en Hussie ne s'est pas contenté de personnifier le peuple, il l'absorbe. En dehors de lui, et c'est là son châtiment, il n'y a pas plus de point d'appui que de résistance. Au lieu d'être le sommet, le couronnement de la pyramide sociale, le pouvoir dans cet empire ne figure aux yeux qu'un colosse sans piédestal.
Le gouvernement russe, au début, avait un grand avantage sur la France et sur l'Angleterre. Celles-ci ne voulaient pas la guerre et n'y étaient pas préparées; lui, il se vantait d'être prêt à toute heure, et de tenir sous les armes sept à huit cent mille soldats. Il semblait n'avoir besoin ni de lever, ni d'équiper, ni de mobiliser des troupes. Cet empire, organisé, disait-on , pour la conquête, n'avait qu'un signal à faire pour précipiter à volonté ses innombrables et irrésistibles légions sur
rOccident ousur rOrlent. Malheur à la nation qui attire* rait ces orages tout chargés sur sa tête I Findépendance de TEurope n'était due qu'à la modération du tsar. Quelques étapes, qui seraient aisément franchies, le séparaient à peine dé Constantinople, et la pente des chemins de fer allemands 1 entraînait sur le iihin. On n'oublie pas que le cahinet de Pétersbourg, en même temps qu'il envoyait à Conslantinoplc le prince .Menchikof, concentrait plusieurs corps d'armée sur ses frontières méridionales. Des levées d'hommes s'opéraient à petit bruit. En outre, l'emprunt récemment conclu à Londres, malgré les réclamations prophétiques de M. Cohden, fournissait pour tous ces préparatifs d'importantes réserves. Le gouvernement russe était le seul qui eut fait provision par RTance d'homme» et d'argent.
Ainsi Pempercur JVicolas, ayant pris de longue main toutes ses mesures, semblait n'avoir plus qu'à poursuivre devant FEurope étonnée, et hors d'état de se défendre, l'exécution triomphante des projets que Catherine avait légués a ses héritiers. Aussi, quand les deux corps d'armée réunis sous le commandement du prince Gortchakof passèrent le Pruth, Ton se demanda si les Anglo-Français arriveraient à temps pour protéger Constantinople.
Cependant les actes ne répondirent pas d'abord aux menaces. Le cabinet de Pétersbonrg ne parut pas se soucier ou se trouva hors d'état de justitier les craintes qu'il avait inspirées. A la lin de 1853, et après six mois d'occupation, l'armée russe dans les principautés n'atteignait pas le chiffre de (iuatre-\ingt mille hommes. Ces Turcs qu'elle all'eciait de mépriser l'ont battue dans toutes les rencontres, à Oltenilza, à Cilaté, sous les murs de Silis-
trie et autour de Giurgevo. Le maréchal Paskcviich luimême, Thomme qui avait fait poser les armes à la Hongrie révoltée, le Tainquenr de la Perse, de la Turquie et de la Pologne, la plus grande illustration militaire de l'empire, un général que la fortune n'avait jamais trahi, envoyé avec de puissants renforts et secondé par des lieutenants habiles, n'a passé le Danube et n'a mis le siège devant Silistrie que pour reconnaître, après une succession d'échecs meurtriers, la nécessité de la retraite. C'est lui qui donne le signal de la prudence, ou plutôt du découragement ; pendant qu'il s'achelfnine -vers 6ucharest, les meilleurs généraux de Tarmée se font tuer dans d'inutiles assauts. Les Russes ont déjà perdu vingtcinq à trente mille hommes tant sur les champs de bataille que dans les hôpitaux. Leurs flottes s'abritent derrière les batteries de Sébastopol et de Cronstadt; leurs troupes se retranchent derrière le Sereth et derrière le Pruth. A la seule apparition des drapeaux de la France et de l'Angleterre, et bien avant (jue les colonnes autrichiennes aient pénétré dans la Valachie, l'armée d'invasion passe de l'offensive à la défensive. En même temps la diplomatie moscovite prend un ton plus humble : l'Europe est déjà vengée.
Mais ce que l'on ne croirait pas, si l'on n'en jugeait par les résultats, le gouvernement russe a fait pour cette campagne, si témérairement commencée, un effort qui l'épuisé. Trois recrutements ont été ordonnés coup sur coup. Supposez que l'on enlève trois cent mille serfs à la propriété au delà du recrutement ordinaire ; c'est un impôt de 300 millions frappé sur le capital foncier, sans parler de l'équipement, mis à la charge des seigneurs,
et qui représente encore une charge d'environ 50 millions dq,||i^j|^. Les honunes votil manquer à la culture ides champs, et cette pénurie de bras ne peut qu^ajouter à la cherté déjà excessive des denrées. Le commerce jijjy^i^Pf jivc des avauces importantes que lui faisait cbfir glie année T Angleterre, et qui ne montaient pas à moins de 5 milliQUS sterling, a perdu eu outre ses meilleurs débouchés au dehors, depuis que les (lottes combinées bloquent herméli(|uement les ports de la Baltique et ceux de Ja mer ISoire. Le change a baissé de plus de 20 pour 100 (1), Texportation de l'or est prohibée, les lail^ lites se succèdent et s'accumulent sur toutes les places. Queiifi .guerre se prolonge, et il ne restera bientôt plus un comptoir ouvert à Pétersbour-;. Ainsi, après avoir ruii^é le commerce et détruit le crcdii, Ton accable les propriétaires fonciers en les dépouillant de leurs instru-* ments de travail, en leur enlevant les paysans censitaires pu jseirfs qui font leur principale richesse; mais si Fou appauvrit les propriétaires, si pour remplir les camps pu^dk^pcui^le les campagnes, je demande qui paiera désormais l'impôt ?
Voilà conmient le gouvernement du tsar rép.ii t' les pigrtiss de la guerre ; il reste à voir par quels procédés il subvient aux dépenses qu^ exigent ses armements. L'adçoiaistration russe \hi rend ses comptes (pi'a l'empereur, qui se garde bien d'initier la publicité à de pareils mystères» Un budget serait une révolution dans ce pays ; mais §i nous ue savons pas exaclemeut ce que l'empire dépense ni comment il le dépense^ on peut diflicilement
(^j^ pâleur du rouble argent est tombée de 4 francs à 3 francs 8 ccutimes.
312 LBS FINANCES
couvrir d'une discrétioa aussi proionde les moyens à l'aide desquels on se procure de Fargent. U est manifeste, quelques précautions que l'on prenne pour le dissimuler, que le cabinet de Pétersbourg se trouve dès à présent acculé à tous les expédients qui caractérisent un gouvernement aux abois. Outre les ressources ordinaires, il a dévoré ou dévore en ce moment : 1 ^ les sommes qui étaient restées disponibles sur le produit du dernier emprunt; 2° les fonds qu'il avait temporairement placés en France, en Anfi^leterre et en Hollande ; 3* les 30 millions de roubles (120 millions de francs) dont il a diminué la réserve métallique àé\mée en garantie du remboursement des billets de crédit dans la forteresse de Saint-Pétersbourg; 4" les 24 millions de roubles (96 millions de francs) que représentent les nouveaux billets de série ou bons du trésor émis depuis le 1" janvier 1853 (*) ; 5" les emprunts laits aux caisses publiques, dont le chiffre n^est pas connu, mais qui ont dû être considérables, à en juger par ce fait révélé par le Moniteur du 4 juin, que le Lombard de Moscou aurait envoyé en une seule fois 19 millions de roubles (70 millions de francs), et par cet aveu dont tous les journaux ont retenti, que le trésor russe a mis la main sur la réserve formée par les bénéfices de la banque de crédit foncier à Varsovie, bénéfices qui s'élevaient à 28 millions de francs ; 6*" enfin les contributions volontaires tarifées au dixième du revenu,
(^) Nous n'avons aucun moyen de vérifier si, dans les 96 millions de francs dont nous empruntons le chiiTre au Mcmteur^ se trouve comprise la série de bons du trésor mise en circulation dans le royaume de Pologne par un ukase du 28 avril, et
qui s'élevait à 20 luiilioiis de (Vaucs.
1>B LA GUBRRB
sans parler des 80 oiillioos de francs que le clergé, si
Ton en croit les publications officielles, devait déposer sur Tautel de la pairie*
Eh bien! ce n^est pas encore assez. Soit que le gour vernement russe veuille se ménager des ressources pour les besoins qu'il préYoit, soit que les nécessités du moment le talonnent, il a cherché à négocier sur les mar« chés étrangers un emprunt de oO uiillions de roubles (200 millions de francs) ; mais, ne trouyant de préteurs . ni à Paris ni à Londres, quoiqu'il mît son crédit au rabais et offrit un intérêt d'environ H pour 100, repoussé même d'Amsterdam et de Berlin par la défiance encore plus que par le patriotisme, il a converti cet appel à la bonne volonté des capitalistes anglais, français, hollandais ou allemands en une charge obligatoire pour toutes les provinces de Tenipire. Chaque ville, considérée comme un centre de capitaux, est tenue d'en souscrire une part proportionnée à son importance : quicon(|ue ne s'empressera pas de fournir le tribut qu ou lui impose, sera considéré comme hostile à l'empereur, et cela dans un pays où le moindre signe cropposition met en péril la personne aussi bien que la fortune. L'emprunt forcé, cette confiscation partielle, cette mesure (juc les gouvernements avaient laissée jusqu'alors aux révolutions, n'est pas un acte isolé, mais semble faire partie d'un système. La razzia porte jusque sur les choses de la religion. C'est ainsi que Ton s'est, emparé des vases sacrés à Czenstochowa, pour une valeur de 1 million de roubles. Mais quoi 1 n'est-il pas de bonne guerre de dépouiller les églises catholiques pour défrayer la croisade entreprise au nom du rite grec?
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Ainsii eu portant à 75 millions de francs le reliquat de Femprunl négocié à Londres et des fonds placés à Té- (ranger, et à 100 millions le produit des dons volontaires et des confiscations, en supposant que les 200 millions de PempVnnt forcé soient rentrés dans les caisses publiques, et que les i'oods empruntés récemment aux lombards et aux banques n'excèdent pas 100 millions , le gouvernemeiit russe aura réalisé en moins de dix-huit mois une somme d'environ 700 millions de francs en dehors des ressources ordinaires. C'est littéralement un second budget qu il aura dépeusé (^).
On remarquera que ces expédients ne sont pas de ceux qui se reproduisent. Les dons patriotiques offerts par ordre et les emprunts forcés, auxquels la population se résigne péniblement aujourd'hui, échoueront plus tard contre la détresse publique. Les lombards cesseront de recevoir en dépôt les épargnes de Tindustrie et du commerce, quand il aura été constaté que le trésor ayant absorbé leurs fonds disponibles^ces établissements,ou ne pourront pas rembourser les sommes prêtées, à la demande des déposants, ou ne pourront opérer ce remboursement qu'en papier-monnaie. Les biUeU de série ou bons du trésor déjà émis s*élevant à plus de 300 mUlions, il devient très-difficile d'eu émettre de nouveaux dans un pays où la masse des capitaux flottants doit être nécessairement peu considérable. Dans les contrées où la fortune mobilière s^est développée sur la plus grande échelle^ la dette à terme du trésor représentée par des
(*) Sans compter le produit des réquisitions de toute nature dont les Russes ont accablé la Moldavie et la Valachte, produit
que M. Ubiciui évalue à 50 millions de riaucs.
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billets dans la circulation des valears atteint rarement
le chiffre de 300 millions. La Russie fera-t-elle sans péril ce qu'aucun ministre n'a tenté en FrancCi sous la république comme sous la monarchie? La réserve mo* nétaire de la forteresse, qui était encore au mois de mars, suivant le Mmiteur^ de 116 millions de roubles (46 i millions de francs), peut supporter, j'en convions, des réductions ultérieures ; mais cette ressource ne conduira pas bien loin : une nouvelle saignée de 30 millions de roubles (120 millions de francs), faite à ce grand dépôt métallique, mettrait en péril la solidité de la circulation, dès à présent fort compromise. 11 ne faut pas oublier que le rouble de papier, qui avait dans le principe la valeur du rouble argent, soit 4 francs de notre monnaie, a été successivement déprécié par des émissions surabondantes jusqu'à perdre 75 pour i 1)0. Le rouble de papier ne vaut plus aujourd'hui que 1 franc. Encore un pas de plus, et cette mounaie iiduciaire aura le sort des assignats.
Non-seulement les ressources extraordinaires que le gouvernement russe a fait jaillir, depuis dii-huit mois, des facultés contributives du pays en les excédant, vont lui manquer dans les années qui suivront ; mais il verra et voit déjà diminuer ses ressources ordinaires. Le revenu public de la Russie était évalué, par les statisticiens, il y a quelques années, à 600 ou 650 millions, en y comprenant le produit des lavages aurifbres de la Sibérie etderOural. Les recettes du trésor n'ont pas dû faire des progrès très-sensibles dans ces contrées, où 1^ système prohibitif contribue, autant peutrétre que le servage des cultivateurs, à rendre la richesse station-
Dâire. 11 n'eu est pas de la Russie comme de rAutriche, où la réforme administrative a porté le revenu en quelques années, de 164 millions de florins, point culminant de Taucien état de choses en 1846, et de 122 millions de florins, chiffre qui exprimait Tinfluence de Tétat révolutionnaire en 1848, a 226 millions de florins en 1852* Cependant U MoniUur^ sur des données dont le gouvernement français a sans donte vérifié Pexactitude, évalue à 800 millions de francs les recettes annuelles du trésor moscovite. La moitié de ces recettes étant fournie par la ferme des eaux-de-vie et par les droits de douane, le Moniteur suppose que la guerre actuelle et le blocus des deux mers amèneront un déficit de 50 millions de rou* bles ou de 200 millions de francs, en calculant le rouble au pair, dans le produit de ces deux branches d'imp6t« Je ne saurais estimer le déficit à un chiffre aussi considérable. 11 est vrai que la présence des flottes combinées dans la mer Noire et dans la Baltique paralyse le commerce extérieur de la Russie, qui, pour les seules exportations par cette doubla, voie» excédait 300 millions de francs ; mais on admettrrbien qu^une partie du mouvement commercial se reportera de la frontière de mer sur la frontière de terre, et que le trésor récupérera ainsi une partie des recettes qui semblaient entièrement perdues pour lui. Le gouvernement russe Ta tellement senti qu'il vient, pour attirer le commerce dans cette direction, de modérer les droits de douane. Ainsi la nécessité lui a suggéré une mesure tout à fait contraire à ses précédents, et qui est une bonne opération, si on l'envisage au point de vue de l'économie politique. Quant au produit deè droits établis sur les eaux-de-vici il n'y a
pas lieu de prévoir une diminution très-sensible. La
guerre ne fera pas évidemment en Russie ce que la disette n'a pas fait cette année en France. Les mougiks ne boiront pas moins d'eau-de-Tie qu'auparavant ; ils préféreraient se passer de pain ou de bouillie d'avoine. Peut-être même en consonmiera-t-on davantage, car, si les propriétaires lie peuvent pas exporter leurs grains, ils eu livreront une partie aux distilleries. C'est donc calculer très-largement que d'admettre que le revenu public va diminuer d'un huitième ou de 100 millions de francs sous l'empire des circonstances présentes.
Avec un revenu de 700 millions, la Russie peut-elle faire face aux éventualités d'une guerre qui range dès cette année toutes les forces de l'Europe parmi ses adversaires directs ou indirects? Ce revenu s'est trouvé insuffisant pendant la paix, puisque le gouvernement russe n'a couvert qu'à Faide des emprunts contractés à l'étranger le déficit annuel de ses finances. Comment supposer que la période des batailles rendra l'équilibre financier plus facile, et que Ton alimentera la guerre par l'impôt?
L'empereur Nicolas n'a pas résolu, comme on l'a prétendu, le problème d'entretenir à peu de frais un grand état militaire. Proportionnellement au nombre des hommes, l'armée en Russie coûte tout aussi cher qu'ailleurs. Le soldat y est mal nourri et mal vêtu, à l'exception de la garde : on l'a vu mendier son pain, l'automne dernier, dans les rues de Bucharest ; mais le trésor ne gagne rien à cette sobriété forcée, car ce que l'on soustrait à l'estomac et à l'équipement des malheureux soldats devient le butin des colonels, des généraux et des intendants.