TRADITION. LES SARRASINS DANS LES ALPES
Toute tradition de famille est respectable, quelque singulière qu'elle puisse paraître. Les traditions ont conservé, seules en effet, une foule de faits réels de la plus haute antiquité, et serait bien osé celui qui viendrait, à priori, soutenir que telle tradition est ridicule ou fausse. Il existe donc, dans les Tardieu de Maleissye, une tradition qui prétend que le nom de Tardieu ou Tardivus veut dire tard à Dieu. La devise des Tardieu de Maleissye porte, au surplus : Tard à Dieu, tout a Dieu, et l'explication donnée par eux est celle-ci : Ils disent qu'un Tardieu, qui était un chef des Sarrasins (autrement dits Maures ou Arabes) à l'époque où ces peuples se réfugièrent dans la Provence et les Alpes, et qui, de même que tous ses coreligionnaires, était musulman, se fit chrétien; de là le nom de 'Tardieu. Ils ajoutent que les armoiries des Tardieu de Maleissye portent des croissants en souvenir de cette origine. Ce qu'il y a de certain, c'est que les historiens prétendent que lorsque Charles Martel eut refoulé, en 732, les Sarrasins, c'est-à-dire les Maures d'Espagne, qui avaient envahi la France,
un grand nombre se réfugièrent dans les Alpes, pays éminemment propre à leur retraite et à leur vie nomade, et là vécurent du produit de leurs troupeaux sur les penchants des hautes montagnes. La tradition est constante, au surplus, dans les Alpes, et rapporte que le nom de Montmaur, donné à une montagne des environs de Gap, rappelle le séjour des Maures ou des Sarrasins. Ailleurs, on cite, dans les Alpes, le torrent du Sarrasin, la montagne de Puy de Maure, la tour de Moron, Villars-Mourin et plusieurs autres lieux de la vallée du Champsaur où ils étaient connus sous le nom de Barbariiis. Mais remarquons que c'est surtout aux alentours des montagnes du lieu d'Agnelles, berceau des premiers Tardieu connus, que les Maures ou Sarrasins sont précisément censés avoir résidé d'après la tradition. On sait, de plus, que les Sarrasins recommencèrent leurs incursions en Provence, au ix*^ siècle; ils ravagèrent même une partie des Alpes et notamment l'Embrunais, pillant les abbayes, dévastant les églises, massacrant les chrétiens, au x'= siècle. Ils ne furent chassés du diocèse de Grenoble et des Alpes qu'en 935. (Voir Reinaud, Histoire des invasions des Sarrasins en France, 1836, in-8°.) La fiunille Tardieu, au surplus, n'est pas la seule dans les Alpes et la Provence qui prétende se rattacher aux invasions des Sarrasins dans cette région. Le nom de Testanière est assez répandu en Haute Provence. Eh bien, une tradition, appuyée sur l'ètymologie, assure que ce nom (Testa niera, tête noire) fut donné, dans les Alpes, après l'expulsion des Sarrasins, au x'-' siècle, à une famille d'extraction sarrasine, qui demeura dans le pays, et que son teint africain rendait aisément reconnaissable. Cette famille, à la longue, parvint à reconquérir un certain niveau social et quatre de sa
branche arrivèrent, sous Louis X\\ à la noblesse ou à la possession de fiefs hommageables au roi.
ÉTYMOLOGIE DU NOM TARDIEU. Il est un fait certain, indiscutable, nous venons de le dire : le nom de Tardieu est d'origine provençale. Voici ce que nous écrivait un savant de Provence, M. L. de Berluc-Pérussis : « Votre nom est essentiellement provençal. Il appartient à l'une des formes les plus caractéristiques de la langue d'oc. La diphtongue ieu (que l'on prononce ieou, en une seule émission de voix, chose impossible aux Parisiens et très aisée aux Méridionaux) termine, chez nous, beaucoup d'adjectifs et représente fort exactement 1';/ français dérivé de iviis latin. Tardivus, vivus, primitivus, fugitivus sont devenus Tardieu, vicii, primitieii, fiigitien, dans le Midi, en même temps qu'ils devenaient Tardif, vif, primitif, fugitif dans le Nord. Les notaires ont tour à tour écrit votre nom Tardivus, Tardieu ou Tardif, selon qu'ils rédigeaient leurs actes en latin, en provençal ou en français. » Il est à remarquer, toutefois, que dans le style notarial latin, surtout aux xiv^ et xv^ siècles, les noms de famille étaient invariablement écrits au génitif. On ne disait que rarement Joannes Tardivus, mais foannes Tardivi (Jean, fils de Tardieu). Cet usage dura jusqu'au xvi^ siècle que l'on contracta en latin. » On sait que c'est sous le régne de François L'' que les actes publiés en France durent être, de par la volonté royale, rédigés en français '.
C'est donc au xvi« siècle seulement que les noms patrony-
I. L'édit royal de 1552 porte que les notaires n'écriront plus en latin mais en français.