CONDÉ TENTE D'ENLEVER LE ROI
la personne du roi, qui était alors à Montceaux avec toute la cour. L'attaque était fixée au lendemain de la Saint-Michel (30 septembre), et « les huguenots des presches de Troyes en Champagne, de « Sézanne, de Provins, de Sens et de Montargis », étaient invités à se mettre aux champs ce jour-là *.
Avertie du complot?, la reine n’en voulut rien croire; mais, en apprenant que les conjurés se concentraient à Lagny, et que tous les huguenots de Picardie et deChampagne étaient montés à cheval, elle pritle parti de se retirer à Meaux (25 septembre), et d'envoyer à Coligny, sous quelque prétexte, un de ses gentilshommes chargé de tout examiner. Celui-ci trouva l’amiral « habilléen ménagier, fai- « santses vendanges ». C'était le 26septembre. Deux jours après, la France était en feu. Il y eut, dit Tavannes, cinquante places prises ?, et il se trouva tout-à-coup dans Rosoi-en-Brie, petite ville à quatre lieues de Meaux, un gros corps de cavalerie commandé par le prince de Condé. On mande aussitôt les Suisses, qui étaient logés à Château-Thierry, et qui arrivent en toute hâte marchant toute « la « nuit » (28 septembre). Les Suisses venus, on délibère si l’on restera à Meaux ou si l’on se retirera sur Paris, et, sur les instances du cardinal et de M. le duc de Nemours, allié des Guise #, on s'arrête à ce dernier parti.
À minuit, le tambour se fait entendre: aussitôt ministres, ambassadeurs, le roi, la reine, ses enfants, ses femmes, se mettent en mouvement ; les Suisses se forment en bataillon carré, reçoivent au centre Charles IX et sa suite, et partent, précédés du due de Nemours, qui commandait les chevau-légers de la garde (29).
Ils avaient à peine fait quatre lieues qu’au passage d’une rivière l’escadron du prince de Condé se présente, la lance en arrêt, prêt à charger. A l'instant ces Suisses qui, « à leur arrivée à Meaux, dit
1 CL Hatton, p. 428, 432.
2 V. Castelnau, 1. VI, ch. IV.
3 Troyes était une de celles où les huguenots devaient s'établir; mais il n’en fut rien, M. de Barbezieux veillait sur la ville. Provins était sous la garde de M. de Lours, Sens de M. de Villegagnon, Sézanne de M. de Villers-aux-Corneilles, Bray-sur-Seine, de M, de Gombault (CI. Hatton, p. 448).
4 Il avait épousé Anne d’Est, la veuve du duc François, et se trouvait par conséquent beau-frère du cardinal.
« l'ambassadeur vénitien, Jean Correro, présent à lascène, m'avaient « l’air, je l'avoue, de la plus vilaine canaille que j'eusse jamais vue, « sont transformés. Trois fois ils se retournèrent contre l'ennemi « et, baïissant leurs piques, coururent à lui en bon ordre avec une « telle impétuosité qu'il n'osa soutenir leur attaque !». Ils marchèrent ainsi tout le jour, constamment harcelés, mais sansse laisser entamer. Vers le soir, à la faveur d’un détachement de Parisiens accourant à l’aide, le roi sortit du bataillon, et, se jetant dans une route de traverse, put gagner sa capitale : « les Suisses avaient « sauvé sa couronne et sa vie ?».
Mais, à défaut du roi, les protestants avaient failli prendre le cardinal de Lorraine. Sachant qu'ils lui en voulaient particulièrement, tandis que la cour se dirigeait vers Paris, il avait pris le chemin de Reims avec ses neveux, quand il alla tomber, près de Château- Thierry, dans une bande de huguenots champenois : son cortège fut dissipé, sa vaisselle pillée, etil n'évita lui-même la mort qu'en quittant son carrosse pour monter à cheval et piquer des deux jusqu’à la ville; de là il put, en changeant de route, s'échapper et gagner Reims sur un rapide genêt d'Espagne ÿ.
1 Relat. des amb. vénit., t. 11, p. 187.
2 Id., ibid.
3 C’est à la suite de ces attentats que le cardinal, jaloux d’assurer à la cause de la religion l'appui de l'Espagne, aurait fait entendre à un intermédiaire du duc d’Albe que « le roi de France et ses frères venant à mourir, on pourraitrevendiquer la couronne pour Votre Majesté à raison du droit de la reine notre maîtresse » (Rapport du duc à Philippe IL, daté d'Anvers, 1° novembre, dans la correspondance de Philippe Il publiée par Gachard, Bruxelles 1848, t. I, p. 593, n° 675). On n’a pas manqué de faire grand bruit de cette ouverture, sans songer qu'il s'agissait d'acquérir pour la royauté un secours présent au prix d’une perspective qui pouvait être aussi lointaine qu’elle était décevante. N'est-ce pas la conduite que devait tenir Mayenne, dont personne, pas même Henri IV, n’a suspecté le patriotisme ? N'est-ce pas celle qu'avait tenue Louis XII en 1504, sachant bien qu’en telles affaires le dernier mot appartient à la nation? (*). Il n’en est pas de tels arrangements comme du marché conclu par un sujet rebelle avec une puissance étrangère à laquelle il livre la liberté et sacrifie la
(®) N'est-ce pas celle que tenait de nos jours un chef d'Etat fameux pour s'assurer la neutralité de l'Empire Français ?