NOUVEAUX BRIGANDAGES. RETOUR DU ROÏ DE POLOGNE
Paris par le prévôt des maréchaux de Troyes, douze d’entre eux tombent en son pouvoir avec leur lieutenant, et, ramenés à Troyes, sont pendus sans merci sur la place du Marché-au-Blé. Les gens de Sognoles, ayant obtenu les cadavres de Cornu et d’un sien compagnon, les transportèrent en leur bourg sur une charrette, et par la main du bourreau de Troyes les firent attacher à des potences dressées à chacune des deux portes. La famille de Cornu parvint à le faire dépendre secrètement par quelqu'un qu’elle avait payé pour ce faire, et elle eût bien voulu l’enterrer. Mais elle n’en eut le loisir, et les habitants de Sognoles, ayant fait faire une chaîne de fer bien cramponnée, firent rattacher le cadavre à la potence, « où « il demeura pour enseigne ». Gette fois du moins le crime n'était pas resté impuni!.
Cependant, à la nouvelle qu'il avait reçue de la mort de son frère, le nouveau roi de Pologne s'était hâté de quitter ses États pour rentrer en France par l'Italie, tandis que la cour se réunissait à Troyes pour aller au-devant de lui jusqu’à Lyon. Le 7 août, le duc de Guise arrivait au chef-lieu de son gouvernement avec son frère et le duc d'Aumale, leur cousin ; le 10°, c'était Jacques de Savoie, due de Nemours ; le 12, les cardinaux de Lorraine, de Guise et de Retz, et le vendredi 43, la reine-mère,accompagnée du duc d’Alençon, du roi et de la reine de Navarre et d'un grand nombre d’autres seigneurs et dames de la cour. Réunis à Lyon, le roi, Catherine et leur suite y séjournèrent pendant les mois de septembre, octobre et novembre ; de là ils se rendirent à Avignon, et c'est dans cette ville qu'après une courte maladie, le cardinal de Lorraine mourut, le 26 décembre 1574, à l’âge de 49 ans, d’une fièvre dont il avait éprouvé les atteintes dans le cours de son voyage à Lyon. « C'estait, dit un historien protestant, un personnage doué de grands dons et « grâces, d’un esprit élevé, mais en même temps ambitieux et « aspirant à choses haultes 5 ». Hautes étaient, en effet, les vues et l'ambition du cardinal ; car il n’aspirait à rien de moins qu’à l’honneur de guérir l’église et le royaume des maux dont ils étaient
1 CL Hatton, p. 773. Hurpail, harpailleur, gueux, mendiant, filou.
2? Ce jour-là, la reine-mère arrivait à Provins, où elle reçut un pompeux accueil (V. Bourquelot, t. il, p. 455).
3 La Place, 1. IL, p.52.
affligés. Si ses efforts échouèrent sous l’action énervante d’un pouvoir qui croyait être habile en relevant ses ennemis chaque fois qu'il les avait abattus, c’est que son dévouement n'allait pas jusqu’à s'imposer, et qu'il n’hésita jamais à se retirer dès que ses conseils parurent superflus, toujours prêt à en apporter le secours dans la mauvaise fortune. Génie éminemment politique, il sut du reste allier au culte de l’autorité une rare indépendance d'esprit, et, tout en se faisant le défenseur infaillible des principes, rompre en visière avec les préjugés et les vieilles idées, soit qu'il protégeât contre l'intolérance de la Sorbonne l’intraitable adversaire d’Aristote!, soit qu'il se plüt à encourager par ses libéralités les sciences et les lettres, que d’autres considéraient comme la source des hérésies ?, et à venir oublier les pénibles préoccupations des affaires dans de doctes entretiens où se mélaient l’aventureux Ramus et le savant Turnèbe, le grave l'Hospital et le docte chef de la Pléiade, le grand théologien Claude d’Espence et Rabelais, le grand bouffon du XVEe siècle.
Non moins amoureux des arts que des lettres, Charles de Lorraine ne visitait jamais l’[talie sans en rapporter quelque objet précieux, quelque riche tableau, comme jamais il ne retournait à Reims sans y apporter des dons pour son épouse 3. Aussi, si les magnificences de sa maison de Meudon, si les splendeurs du château de Joinville, vrai séminaire des princes catholiques, permettaient d'apprécier son délicat amour du beau, c'était surtout à Reims qu'il fallait « aller chercher, parmi les riches manuscrits de la bibliothèque, « parmi les somptueuses tapisseries, parmi les tableaux de la « cathédrale #, les plus nombreux monuments de sa bienfaisance et
! Ramus (La Ramée): « Grâce à Charles de Lorraine, Henri m’a rendu « la liberté de la plume et de la langue, me... manibus et lingua solvit » (Rai opera. Oratio habita anno 1551). Charles fit plus, il le fit nommer professeur au Collège de France.
? C'était le sentiment du connétable de Montmorency (V. Regnier de la Planche, sous François IL, p. 170).
8 Coquault. Ainsi nommait-il son église.
# En revenant du concile de Trente, il donna à la cathédrale plusieurs tableaux qu’il avait commandés aux premiers artistes de l'Italie: la Notivité du Tintoret, le Noli me tangere du Guide, la Descente de Croix de
Thadée Zucharo, et le Lavement des pieds, le plus beau tableau que la