NOUVELLE LEVÉE DE TROUPES
les chevaux des laboureurs de l'élection de Troyes !. En un instant la Champagne se couvre de gens de guerre qui se rendent, les uns par Sens, les autres par Château-Thierry, au camp que le gouverneur de la province réunit au village de Selongey, entre Langres et Dijon. Mais ils n’ont hâte d'arriver, « séjournant plusieurs jours « dans leurs logis, s’attendant les uns les autres et rançonnant « rudement leurs hôtes ®». Les compagnies de M. d’Aumale et de M. de Lenoncourt mettent douze jours à faire trois lieues, et quand, le {4 septembre, le duc d’Aumale arrive à Provins, pour montrer toute sa diligence à servir le roi, il s’y arrête un jour entier à jouer à la paulme avec les joueurs de la ville : pendant ce temps-là, « sa compagnie et son train mangeaient les pauvres villages à « outrance ÿ ».
Pendant ce temps-là aussi le duc d'Alençon échappait, dans la nuit du 44 au 15 septembre, à la vigilance du roi‘ son frère, et gagnant Dreux, ville de son apanage 5, courait se joindre aux rebelles du midi, après avoir, le 17, lancé un manifeste, à la fois plein, comme ces sortes de pièces, de protestations de fidélité au roi, de plaintes contre les dilapidations de ses favoris, et de promesses aux grands et aux peuples. Les cartes étaient mélées d’étrange façon, et nul ne savait plus à qui obéir, trouvant dangereux, comme disait le duc de Montpensier, « de se mettre entre la chair et l’ongle ». La cour donnait au duc de Guise toute sa confiance, et le duc, jaloux de la justifier, n’épargnait rien pour retenir au service du roi les officiers et soldats de son armée. Si la désertion y faisait des vides, on avait hâte de les remplir. Des premiers capitaines qui arrivèrent
1 CL Hatton, t. Il, p: 779.
? Id., ibid.
8 Id., ibid.
4 Dès le 15, celui-ci écrivait, enfre autres, aux Châlonnais, pour leur défendre de laisser entrer aucuns gens de guerre en ville sans passeport.
5 En apprenant la fuite de son frère, Henri {IL dépêcha des émissaires pour s’informer du chemin qu’il avait pris, et le lendemain envoya dans toutes les villes de France ordre de se saisir des portes, de se bien garder, et surtout de ne laisser entrer aucune personne armée, à moins qu’elle ne fût munie d'un passe-port signé de sa main. Un ordre de ce genre parvint à Provins le 47 septembre, et y fut publié à son de trompe. (Id., p. 780):
alors au camp, en voici un, nommé Fervaque, qui vient de la Normandie « avee ung régiment de gens de pied et de cheval bien en « ordre ». Ceux-ci ne cheminent point lentement, car « pour le « moins faisaient six lieues par jour » ; mais c’étaient bien « gens « les plus larrons et voleurs qui eussent oneques été par les villages « il y avait dix ans ». Tous les chevaux des pauvres laboureurs qu'ils trouvaient en leur chemin, ils les prenaient aussi bien que ceux de leurs hôtes, et si les victimes de leurs vols allaient apres, ils les payaient en coups de baston. Le régiment arriva ainsi tout monté... « aux dépens des laboureurs ! ».
Cependant l'avant-garde des reîtres était entrée en France sous la conduite de Thoré, frère du due de Montmorency, et s’attachant à leur poursuite, le duc de Guise avait poussé de Baccarat, où il les attendait *, jusqu'à Sedan, où ils se divisèrent. Puis, après s'être avancé sur Reims pour arrêter au passage de l'Aisne le gros de l'expédition qui s’efforçait de gagner le sud, il dut, faute de renfort, se replier sur la Marne : les régiments levés pour la campagne à Provins, à Nangis, Montereau, Bray, Nogent, Pont, Méry, Courgivault, Villenauxe et la Ferté-Gaucher, trouvaient bien plus commode de fouler les laboureurs, tout comme « s'ils eussent esté estrangers « ou Sarasins », que de se rendre au camp. Le duc venait de s'établir (9 octobre), « sur le bord de la Marne, entre Château-Thierry et « Epernay, au lieudit le Bac ou Port-à-Binson », quand, le 10, se présentent les ennemis au nombre de 6,000 environ. Ils cherchent à franchir la rivière sans avoir à livrer bataille ; mais les troupes royales les attaquent résolument, les mettent en déroute et en enveloppent si bien une partie que ceux-ci se rendent à merci, en implorant la grâce d'entrer au service du roi. Le chef du corps ennemi était avec son lieutenant au nombre des prisonniers ; «un « monde de tuez » couvrait le champ de bataille.
Mais le duc avait été blessé d’un coup de pistolet au visage par un traître de son armée, qu'il voulait empêcher de passer à
1 Cl. Haiton, t. Il, p. 780.
? Il écrivait de là aux Châlonnais, le 98 sept., pour les inviter à recommander à tous les paysans d’avoir « à retirer aux villes leurs bladz, vins, chairs et autres vivres, n’en laissant en leurs maisons que pour 15 jours
au plus, afin que les ennemis ne s’en puissent accommoder. » (Hérelle, La Réforme et la Ligue, Lettres, p. 89.) — Le duc, pendant cette cam-