‹ Histoire général de la Champagne et de la BrieChapitre 136 sur 327 · VOLERIES GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

VOLERIES GÉNÉRALES

reprocher rien à M. de Rosne, lui firent encore « présent honeste à « son contentement ! ».

Mais de Rosne était insatiable. Il avait pour le duc d’Anjou réuni à Montereau 8,000 hommes environ de pied et de cheval ; quand, vers la fête de la Madeleine (22 juillet), il dut, sur l’ordre du duc, lever son camp pour gagner la frontière, arrivé à Château-Thierry, il s’y arrêta « plus de quinze jours avant de passer la Marne, faisant « dépenser plus de 20,000 livres à la ville et de grosses sommes aux « villages d’alentour ». Les habitants durent se plaindre au duc, qui se montra fort courroucé contre son lieutenant.

Cependant les escroqueries des seigneurs n'étaient que jeux auprès des brigandages qui reparurent en Champagne à la faveur de l'expédition de Flandre. « Sous le prétexte d'aller en Flandre, « tous bannis, vacabonds, volleurs, meurtriers, renieurs de Dieu et « de vieilles dettes, .… reste de gibet, massacreurs, gens mourant de « faim, s'étaient mis aux champs pour aller piller, battre et ruiner « les hommes des villes et villages qui leur tombaient sous la main ?». Ils allaient par compagnies sous la conduite de prétendus capitaines : l’un de ceux-ci se faisait appeler M. de Beaulieu, qui de son vrai nom s'appelait Nicolas Talluet, fils d'un pauvre laboureur de la Motte-Tilly; un autre, Mireloset, dit la Chasnez, commandait le régiment des vicomtes.

Le roi donne inutilement l’ordre « aux prévostz des mareschaux « de France et à leurs lieutenants » de les poursuivre et de les prendre morts ou vifs. Les prévôts de Paris, Meaux, Melun, Provins, Troyes et Sens se mettent en campagne, « mais il ne fut novelle « qu'ilz attrapassent ungseul prisonnier ; au contraire, fut décou- « vert qu'ils étaient compagnons des voleurs, ou pour le moins les « recelleurs à gage ». Celui de Troyes fut « arresté à Paris pour ce « fait et renvoyé à Troyes, où on lui fit son procès». On trouva qu'il avait relâché plusieurs voleurs après leur avoir enlevé leur bourse, et qu’il se faisait chaque moïs payer par eux une certaine somme ; mais, comme il avait de grandes richesses, il en fut quitte pour de l’argent. Aussi bien, à quoi bon remplir les prisons de voleurs ? Personne n’osait se rendre partie contre eux, et les juges, sans vouloir faire aucune enquête sur leurs faits et gestes, les

i CL. Hatton, p. 935. 2 Id, p. 937.

déclaraient « les meilleurs soldats du monde et les renvoyaient au « pillage pour remplir leur bourse! ».

« La volerie se continua done de plus en plus » pendant tout le mois d'août et la meilleure partie de septembre, sans épargner personne ni biens, pas même l’argent du roi, qu’une troupe osa détourner un jour que le receveur de Sézanne envoyait à Chälons les deniers des tailles des élections cachés en des tonneaux ?. Aussi les gentilshommes qui n’avaient châteaux ni maisons fortes étaientils contraints, comme le paysan, de se réfugier dans les villes avec leur bétail et leurs meubles. Les places en regorgeaient, et l'air retentissait des gémissements des troupeaux qui jeûnaient plus qu’ils ne mangeaient. Ce fut cause, avec la sécheresse, de l’enchérissement du laitage, du beurre et du fromage *.

En présence d'une si lamentable situation, les habitants de Langres crurent l’occasion favorable de renouveler au roi leur vœu d’être soustraits à la juridiction du bailliage Sénonais, et Sa Majesté leur avait, au mois de juillet, accordé wn bailliage et siège présidial distinct et séparé de celui de Sens. Maïs ils n’avaient, pour résister aux oppositions de cette ville, ni les appuis ni les séductions dont elle disposait auprès d’un pouvoir affamé. Le 14 octobre 1578, un arrêt du conseil privé déclarait l'édit royal de juillet révoqué et annulé #.

Cependant on était arrivé au 24 août, jour de dimanche. Tandis que, à la faveur de la solennité, « les régiments du comte de

1 Cf., id., p. 973.

2? Déjà, en 1577, l'ambassadeur vénitien Jérôme Lippomano, après avoir eu à redouter en Champagne les attaques de brigands qui le croyaient chargé de grands trésors pour le roi, avait été, de la part des cavaliers mêmes de son escorte, la victime d’un détournement de plusieurs centaines d’écus. Le récit qu'il a laissé de son voyage à travers la France nous montrela ville de Troyes « si belle et si propre que de l'opinion de beau- « coup elle est regardée comme la plus charmante ville de tout le royaume ». Son église « Saint-Pierre, ajoute-t-il, est à mon avis, parmi les belles « églises de France, et pourtant j’en ai vu quelques-unes ». (Revue de Champagne, t. XV, p. 432).

3 « Lalivre de beurre se vendait 5 et 6 s. t. par toute l’année, et les fromages au pris le pris » (CI. Hatton, p. 950).

4 Collect. de Champagne, vol. XL, p. 175.

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