LA CUPIDITÉ, MALADIE GÉNÉRALE
aveugler toutefois sur le retour du péril, car nous voyons la ville d'Ay, comme l’avait fait Rilly deux ans auparavant, solliciter et obtenir, le 23 octobre, &e Henri IH l'autorisation de se fortifier ou plutôt de restaurer ses fortifications !. Il est vrai qu’au lieu d’anéantir les bandes de brigands, on les avait admises à composition, et les principaux seigneurs s'étaient partagé le butin, payant en un « merci, retirez-vous », le dévouement des « simples et honnêtes « gentilshommes et des vaillants soldats paysans » qui avaient exposé leur vie « pour la faire perdre à de prétendus gens de « guerre ? ».
Cette cupidité était la plaie de la société. La justice elle-même en était infectée, n’ayant de sévérité que pour les malheureux qui avaient « tant soit peu de quoy », et réservant toute son indulgence pour les cocquins qui n’avaient rien3. À plus forte raison ne devaiton attendre de l’homme de guerre aucun désintéressement, et il ne faut pas être surpris que le maréchal de Matignon, chargé, vers la mi-octobre 1579, d’une mission secrète pour la Lorraine et l’Alsace, ait passé « pour avoir gagné dans ce voyage plus de cent mille livres « tournois ». [Il n’était pas de ville qui, pour échapper à la désastreuse nécessité de loger ses troupes, ne lui fit les plus riches dons en argent. Il avait pris son chemin par Meaux, la Ferté-sous-Jouarre, Château-Thierry et les villes des bords de la Marne jusqu'à Châlons,
et de là il avait poussé jusqu'aux frontières de la Suisse. De retour à Châlons peu après la Saint-Martin, il regagnait Paris par Sézanne, Méry et Bray, et il était arrivé, au commencement de décembre”, en cette dernière ville, quand vinrent l'y trouver les gouverneur, procureur et échevins de Provins, portant « des conserves et roses de « Provins assez largement, avec dix bouteilles de bon vin, qui « tenaient ensemble vingt pintes ». Le présent lui parut maigre et il ne voulait d’abord l’accepter; il finit cependant par se rendre, et en prenant les dix bouteilles, pour lui plus précieuses que les conserves : « Je sais bien, dit-il, que vous me voulez demander que
! Cette autorisation, renouvelée de 1544, devait être confirmée le 25 mai 1583 (V. Paris, Hist. de l’abbaye d’Avenay, t. Ier, p. 299).
2 CI. Hatton, p. 952 à 964 et 1031.
SMId°; p.973:
4 Il est évident qu’il faut lire ici (p. 998) décembre au lieu de septembre, ainsi qu’à la page 999. Le contexte le prouve surabondamment.
« jen’aille pas avec mes gens loger en votre ville de Provins ; « retournez-Vous-en, je suis pour vous faire plaisir ». Et sur ces paroles il les congédia. 11 en avait coûté davantage à Sézanne, dont, « suivant le bruit commun, il reçut grand nombre d'argent pour « n’y loger » ; mais cette fois il fut bon prince !.
Autre fut M. de Dinteville. Appelé à remplacer dans la Zeutenance générale de Champagne M. de Barbezieux, que son grand âge et la maladie avaient contraint d’y renoncer ?, il avait été chargé, le 20 décembre 1579, du gouvernement de la province « en l'absence « du duc »: quand il fit à Troyes, le 29 mars suivant, son entrée solennelle, il refusa les présents que lui offrit la ville, et alla loger chez un des membres du chapitre. C'était un homme d’une grande intégrité et qui mit constamment au service de la royauté toutes les ressources de son esprit et de son dévouement. Aussi le roi lui accordait-il toute confiance. Il lui avait à peine écrit, le 8 janvier 1580, pour lui annoncer « qu’il avait avis d’une entreprise qui se « brassait sur la ville de Châlons, et lui ordonner d'y demeurer « quelque temps pour y aviser», qu'il l’invitait à se rendre à Chaumont, pour informer promptement sur une confédération qui venait d'y être arrêtée #, et en punir les auteurs d’une façon exemplaire. Arrivé à Chaumont le 31 janvier, Dinteville y convoque pour le 2 février tous les gentilshommes du pays avec les maires et échevins des villes et les gens les plus influents du Tiers : il ne leur parle point de la fédération ; mais il leur peint de couleurs si vives les dangers de la situation et les convoitises de l'ennemi étranger
1 CI. Hatton, p. 997 et sq.
2? La démission de Barbezieux est du 25 novembre. L'ordre du roi aux Châlonnais de reconnaitre Dinteville comme son lieutenant général est du 10 janvier 1580.
8 Hist. de Châlons, p. 210. Déjà, trois mois auparavant (6° jour d’octobre 1579), il avait écrit aux habitants de Châlons pour les mettre en garde contre les mauvaises intentions que lui prêtent des esprits perfides, les assurer du vif désir qu’il a de « remectre son royaulme en sa pristine dignité et splendeur », et les entretenir, dit-il, « en l'observation de nostre dernier édict de pacification, lequel nous voullons estre soigneusement
maintenu et gardé pour le bien commun de noz subjectz » (Hérelle, La Réforme et la Ligue, Lettres, p. 119).
# Le 5 octobre 1579.