LES SUCCÈÉS DU DUC ALARMENT LE ROL
avec un cynisme égal à sa perfidie, « si les reîtres avaient eu un « peu plus de valeur et d'habileté, ils auraient forcé la ligue à leur demander à genoux ce qu’ils voulaient obtenir: c'était préci-
sément ce que je désirais, ce que j'attendais. Je leur ai donné
« toutes les facilités qu'ils pouvaient souhaiter pour y réussir. Deux ou trois fois ils ont eu le moyen de détruire la ligue et de « tout terminer en un jour. S'ils s'étaient contentés de ravager la Lorraine, la Bourgogne, la Champagne, et s'ils avaient pillé les biens des adhérents de la Ligue, on les aurait suppliés d'accorder la paix. Au lieu de cela, ils se sont portés en avant »!. Maintenant il fallait pourvoir à son salut en entravant les progrès de la ligue.
Comme le duc de Bouillon était décédé à Genève le 11 janvier, laissant sa sœur son héritière universelle, il importait à la Couronne que l'héritage de Charlotte füt respecté. La reine-mère vint done à Reims pour négocier avec le due de Guise, et obtenir, entre autres choses, qu’il s’abstint de rien entreprendre contre les biens de cette princesse, alors attaqués par le duc de Lorraine?. Mais son intervention n’avait pas eu l'effet qu’elle en avait espéré. La correspondance de ses représentants à Vitry, Châlons (7, 29 mars) témoigne que leurs négociations ne furent pas plus heureuses ÿ.
Henri IIT avait eu du moins du côté de Troyes quelque sujet de satisfaction. Dans la crainte que la ligue ne tentât quelque entreprise sur cette ville, il avait pris soin (janvier) de prémunir le conseil contre les desseins ambitieux des Guise. Dans le même temps, en effet, le duc éprouvait les dispositions de l’échevinage en lui faisant présenter des lettres par quelques-uns de ses serviteurs dévoués ; mais il fut répondu que « les habitants étant nés sujets « du roi, avec l'obligation de lui faire service de corps et de biens, « et qu'ayant jusqu'alors persévéré dans leur loyauté et fidélité, ils
« n'avaient point d'autre engagement à prendre # ». Paris était alors bien loin d’être dans ces sentiments. Le conseil
1 State paper office, Ms. France, Stafford à la Reine, 95 février 1588 (ap. Froude, t. XII, p. 391).
2 V. plus loin, p. 312.
8 Documents, t. Il, p. 194, 195,
# Boutiot, t. IV, p. 151.
des Seize!, qui avait absorbé celui des Six et qui dominait la capitale, impatient de la confiance qu'Henri III accordait à d’avides et indignes favoris, tandis qu'une basse envie lui faisait reléguer dans une sorte d’exil le défenseur dé la foi, le vainqueur de l’hérésie, brülait de forcer la main à ce monarque indolent et dissolu. En répondant (9 mai) à l’appel du conseil et en venant à Paris malgré la défense du roi, le duc parut avoir brûlé ses vaisseaux ; toutefois, il sera trop honnête homme pour pousser l'audace jusqu’au crime, et il n’y a aucune raison de penser qu’il manquât de sincérité quand il dit à Henri HI : « Je puis assurer Votre Majesté que je n’entre- « prendrai jamais rien contre sa personne ou son Etat; mais je « déclare en même temps que je ferai tous mes efforts, si Votre « Majesté venait à prédécéder, pour que le roi de Navarre ne vienne « pas à la couronne. Tel est mon vouloir et le souhait universel des « catholiques ? ». Mais le roi était trop italien et imbu des principes politiques de sa mère pour comprendre la moralité de ce langage : l’insolence des Parisiens, après tout, tenait à quelques mille étrangers qui étaient dans la ville, et il saurait bien les en chasser. Il le tenta vainement en y introduisant des Suisses et des compagnies françaises, et fut tout heureux, après la journée des 6arricades (12 mai), de pouvoir s’esquiver et gagner Chartres (13).
Mais, au milieu de ses perplexités, il avait les yeux fixés sur la Champagne. Le 12 même, il informe Troyes que, redoutant une émotion, il avait fait entrer à Paris des Suisses, puis qu'il les a fait retirer, espérant que les choses demeureraient en paix. Il invite les habitants à veiller sur eux et à demeurer sous son obéissance. Le 16, il leur écrit de Chartres dans le même but. Le 19, il envoie M. de Dinteville en Champagne pour y paralyser l’action du duc et de ses partisans ; le 20, il lui prescrit d'interdire au gouverneur l’entrée des villes de Langres, de Chaumont, de Sens et de Troyes. Le duc, de son côté, très éveillé sur le soin de ses intérêts, avait, dès le 14, envoyé aux Troyens une lettre par laquelle, après les avoir instruits de la lutte qu’il avait dû, « par l'autorité du magistrat », soutenir contre les Suisses, sans qu’il en fût d’ailleurs résulté pour personne
1 C'étaient les commissaires des seize quartiers de la ville. 2 Amplification des particularités qui arrivérent à Paris en mai1588 (brochure du temps). Ap. Lavallée, Hist. des Français, t. IL, p. 532.