‹ Histoire général de la Champagne et de la BrieChapitre 183 sur 327 · MARIAGE DE TURENNE AVEC CHARLOTTE DE LA MARCK · texte numérisé non relu

MARIAGE DE TURENNE AVEC CHARLOTTE DE LA MARCK

Nau, trésorier général, adresse-t-il aux sieurs Foucher et Pigalle sommation d’aller en recouvrement (21 août 1591) : « Voici », lui répondent-ils en bonne et due forme, « pour leur servir ce que « de raison », « voici trois ans que nous sommes employés aux « contraintes des deniers deubz par les receveurs particuliers de « plusieurs villes », et depuis trois ans nous sommes, à notre grand regret, condamnés à l’inaction par les troubles qui désolent le pays. Comment, eneffet, songer à « se transporter sans escortes » dans des contrées que les rebelles parcourent en tous sens, ef dont ils détiennent les villes etles châteaux ? Ne possèdent-ils pas les lieux mêmes que mentionne la sommation, Laon, Reims, Fismes-le-Pont, avec Soissons, Vitry, Saint-Dizier, Vassy, Bar-sur-Aube et Chaumonten-Bassigny ? Que si le sieur Nau les voulait contraindre à agir, et qu’il leur arrivât d’être « prins, tuez ou mis à rançon », ils « pro- « testaient… de recouvrer sur luy tous dépens, dommages et inté- « rêts et restitution de deniers desdites rançons, perte de leurs « chevaulx, harnois, hardes et offices ! ». Une telle situation ne rappelle-t-elle pas celle de la Champagne méridionale au siècle précédent 2. Ce sont des deux côtés mêmes désordres et même misère, avec cette différence que les maux de la province étaient, au XVe siècle, le fruit d’une guerre nationale, tandis qu’au XVI ils étaient engendrés par la guerre civile.

Ce fut également pendant son séjour à Sedan que le roi, voulant récompenser d’une façon signalée les services de Turenne, lui fit épouser l’héritière du duché de Bouillon *. Il n’ignorait pas que les ducs de Lorraine et de Nevers convoitaient chacun pour son fils Charlotte de la Marck; mais le premier était pour lui un ennemi déclaré ; le second, dit l'historien de Thou, « lui était suspect à « cause de ses scrupules continuels au sujet de la religion °». En procurant à la princesse l'alliance de Turenne, il éloignait le vicomte de ses grandes terres du midi, et assurait sa frontière de Champagne contre les attaques du dehors, en même temps qu'il paralysait au dedans les entreprises de la ligue. Si sa conduite était peu propre à dissiper les défiances du parti catholique, ses vues

1 Extrait des archives du notariat châlonnais. 2 Le contrat de mariage fut passé Le 15 octobre 1591. 3 De Thou, t. XI, p. 449.

étaient d’un politique habile, et il n'avait pas quitté la province que Turenne les justifiait par la prise de Stenay ; car, tandis qu’on croyait le vicomte occupé à s’esjoutr, le soir même de ses espousailles, avec la duchesse de Bouillon (49 novembre 1591), ses troupes, après avoir fait jouer les pétards, donnaient l'escalade à la ville, et s’en emparaient malgré la merveilleuse défense des Lorrains. Le duc de Lorraine, accouru pour la reprendre, l’assiégea vainement du 25 novembre à la mi-décembre. Dans une furieuse sortie que fit la garnison, il dut fuir précipitamment, laissant un grand nombre de morts sur le carreau, —1,200, dit Carorguy, —et abandonnant son manteau d’hermine, lequel tomba aux mains d’un soldat qui le vendit à Stenay pour 22 livres !. Cet échec, joint au bruit de l’arrivée du due de Bouillon, détermina la levée du siège (17 décembre), le retour de Saint-Pol à Reims et le départ des Lorrains pour le Bassigny.

La retraite des Lorrains, comme celle des Allemands, fut un grand soulagement pour les pays qui s'étendent entre Verdun et Attigny ; car il y eut rarement misère pareille à celle que leur présence y causa. Ainsi voyait-on les populations « quitter et haban- « donner leurs maisons pour s'enfuir aux bois et bocages comme « bestes, et si quelqu'un passait ensuite par là, les villageois leur « coupaient la gorge, les volaient, et n’oyait-on autre propos ni « récréation que de tuer, voler les passans et violer les femmes. Il « n’y avait de sûreté que là où était la personne du chef, lequel « faisait pendre les soldats, sitôt qu'ils avaient pris un cheval ou « pillé quelqu'un. Mais hors ce lieu, toute licence et liberté était « endurée ?». En de telles conditions, comment la terre eût-elle pu être cultivée? «Il est certain à tous, dit Carorguy *, que depuis « Meaux jusques à Paris, tout est en eschardons, et qui sont sigrands « que l’on dirait estre des taillys de bois. Et ne s’y peult trouver

1 Mémoires de Carorguy, greffier de Bar-sur-Seine. — En ce siège le duc de Bouillon fut assisté d’un canon et de munitions par le sieur de Thomassin et les Châlonnais, ce dont Henri les remercia de son camp devant Rouen, le 20 décembre 1591. — Le roi fit à cette occasion le duc de Bouillon maréchal.

? Mémoires de Carorguy, p. 86.

8 Id., p. 94.

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