LE DUC DE NEVERS ET DINTEVILLE PACIFIENT LA PROVINCE
de Sainte-Menehould et autres, l'avaient repris, et, le 7 mai, le roi les félicitait de ce succès. Les Lorrains avaient pensé secourir la Motte à temps; mais ils durent se retirer après avoir perdu à Florent, dans la nuit du jeudi au vendredi 49-20, une partie de leur cavalerie albanaise. Saint-Pol s'était ensuite dirigé sur Rosnay, « villaige nouvellement barricadé », qui, n'ayant que quelques défenseurs, se rendit sans coup férir.
Mais c'était sur un autre point que l'attention et la sollicitude royales étaient attirées. Henri, le 42 avril même, avait écrit au duc de Nevers pour le presser d’aller délivrer Langres, s’il se pouvait, de Monsaugeon et autres forts du voisinage. Le 9 juin, il lui représentait à nouveau la situation critique de cette ville entourée de garnisons ennemies. L’évêque de Langres, de son côté, lui déclare qu'il est prêt à supporter la moitié des frais pour l’attaque de Monsaugeon ; s’il le faut, il hypothéquera son bien, il vendra sa vaisselle d'argent, il exposera sa personne (16 juillet). En même temps (10), sollicitée d'intervenir auprès de son fils le vicomte, qui tient la place, la veuve du maréchal de Saulx-Tavannes écrit au conseil de Langres qu’elle ira le trouver, mais sans pouvoir garantir le succès de sa démarche : « Plust à Dieu, ajoute-t-elle, que j’eusse bien de la « puissance sur lui, et qu’il eust voulu me croire depuis le commen- « cement de ces troubles ! »
Enfin Nevers, revenant en Champagne, s’achemine vers le sud, et soumet Marcilly-sur-Seine (19 mai), Rosnay (27). Mais il apprend que Saint-Pol à envahi la Thiérache et assiège Rosot ; il accourt et détermine à la retraite son adversaire ! ; puis il prend le château de Quatre-Champs, à trois lieues de la Cassine (8 juin). Tranquille de ce côté, il retourne « entre la rivière de Marne et celle de Seine, qui « fut à la fin du mois de juin », et y poursuit le cours de ses exploits. Il'est, le 7 juillet, à Mussy-l'Evèque, d’où il écrit aux Châlonnais, à qui l'ennemi vient d'enlever le bétail de leurs faubourgs, que, n'ayant à sa disposition qu’une poignée d'hommes, il a le regret de ne pouvoir les aider, pas plus que « Messieurs de Langres et autres « villes de son gouvernement, qui le recherchent tous les jours
1 Saint-Pol se rendit, peu après (fin juillet), à Paris, pour y prêter le serment de maréchal de France.
« d'assistance »!. Bientôt il leur fera savoir (Montereau, 14 août) que le roi l’a chargé d’un voyage à Rome auprès du Saint-Père.
Dinteville concourait alors avec le duc à la pacification de la Champagne du sud ; il l'avait aidé à prendre Rosnay, et pendant que Nevers était dans le nord, il avait, le même jour (30 mai), contraint à la soumission Mosay près Areis et Colaverday. Le 4 juin, il arrivait devant Châtillon près Saint-Gond, dont le baron de Ténissey s'était emparé le 20 mai, et l’obligeait à capituler (6 juin). Il avait reçu l’ordre de le démolir, mais il ne se dissimulait pas que, même rasée, la place, à cause de sa position, pourrait encore servir de retraite à l'ennemi”.
D'autres soins allaient maintenant occuper l’activité de Dinteville. La Champagne gémit de plusen plus des continuelles alarmes et des perpétuelles souffrances auxquelles elle est exposée. On sent que l’ardeur des premiers jours est tombée, que la résistance commence à faiblir, que le roi prend un ascendant toujours croissant. Dès le mois d'octobre 1591, l’évêque de Langres lui avait fait sa soumission. Le 2 décembre 1593, frère Claude de Digoy, commandeur de la Neuville-au-Temple, lui prétait serment de fidélité et renonçait à toutes ligues, associations et confédérations contre Sa Majesté. Le clergé est évidemment ébranlé dans sa foi politique : comment les laïques ne céderaient-ils pas à son exemple, s'ils n’aimaient mieux écouter la voix de l'intérêt? Aux luttes guerrières vont succéder les compositions.
1 Documents, lettres, p. 355.
2 Jd., t. Il, p. 511-515.
US re
$ IV. DE La rRève pu 31 sucer 1593 A LA PAIX DE VERVINS, 2 MAI 1598.
Le roi tente de se rapprocher du pape, échoue. — Se tourne vers les gouverneurs et les bourgeoisies des villes ; obtient un premier succès à Meaux. — Son sacre à Chartres et son entrée à Paris. — Soumission de Troyes, Bar-sur-Aube, Chaumont, Château-Thierr y. — Prise de Laon. — Reims seule tient bon. — Saint-Pol parvient à s’y rendre maitre. — Il est tué par le duc de Guise, qui, après s’y être fortement établi, remet au roi cette place avec plusieurs autres, au moment où les Rémois venaient négocier leur soumission, — Réduction et ruine du château de Mareuil. — Destruction de celui de Porte-Mars. — Tous ces succés amènent le pape à se rendre aux instances de Henri et à l’absoudre. — Cette absolution, jointe à la misère publique, détermine Mayenne à faire sa soumission (Traité de Folembray). — Bientôt l'Espagne, épuisée par ses revers, conclut le traité de Vervins. — Joie qu’en ressent la Champagne.
Ces armistices renouvelés dont le commerce se hâtait de tirer avantage et dont certains « joueurs de comédie » tentèrent, mais inutilement, de profiter à Troyes, en demandant au conseil de ville la permission d’y exercer leur industrie (2 novembre 1593)!; ces suspensions prolongées d’hostilités ne pouvaient que servir la cause de Henri ; car, ainsi que le dit judicieusement Sully, « les peuples « n’entendent pas raillerie en matière d’aise et de repos, et ont « toujours en haine ceux qui les en privent, et aiment tous ceux qui « les leur procurent? ». Après avoir goûté les douceurs de la paix, il devait leur répugner de se rejeter dans les horreurs de la guerre. Toutefois les mois s’écoulaient sans apporter à la situation du roi un grand changement. Pressé de recueillir de son abjuration tous les fruits qu’il croyait être en droit d’en attendre, dès le 18 août il avait expédié de Saint-Denis son maître-d'hôtel, chargé d’une lettre pour
le pape, et il l'avait fait suivre peu après d’une ambassade solennelle, à la tête de laquelle il avait pris soin de mettre le due de Nevers, le seigneur de la cour dont les qualités semblaient les plus propres à assurer le succès de la mission. Mais si le roi, en écrivant quelques lignes à Sa Sainteté, se plaisait à lui donner un premier témoignage de sa « dévotion filiale », « la suppliant três affectueu- « sement l’avoir pour agréable » ; s’il était heureux de lui apprendre
1 Boutiot, t. IV, p. 229. La saison « n’est opportune pour se réjouir », répondit le conseil.
2 Œcon. roy., c. 148.
lui-même sa réunion à l'Eglise, et «sa ferme intention d'y persé- « vérer toute sa vie », il ne sollicitait ni une absolution nouvelle, ni même la confirmation de celle qu’il avait obtenue contrairement aux canons. Clément VIIL crut voir dans cette conduite du roi une ignorance ou une méconnaissance profonde des droits du Saint-Siège et des principes sur lesquels avait jusque-là reposé l’ordre social ; ilne s’en montra que plus raide et refusa d'écouter le due de Nevers.
Cet échec était d'autant plus fâcheux, qu'en autorisant les ligueurs à continuer la lutte, il devenait une menace sérieuse pour les aspirations pacifiques de la nation. Pour conjurer le danger et gagner du terrain, Henri pouvait conclure avec le chef de la ligue un traité général, mais le succès était douteux, et fût-il certain, il avait le grave inconvénient de grandir l'importance du duc de Mayenne, qui, tout en se soumettant, resterait encore, aux yeux du grand nombre, le représentant et le défenseur de la cause catholique. Henri prit le parti de négocier avec les gouverneurs et les bourgeoisies des villes qu’il savait prêts à se donner ou à se vendre, promettant entier oubli du passé ainsi qu'affectueux accueil au x princes, prélats, seigneurs et autres sujets du clergé, de la noblesse, du tiers état, des villes, bourgs et communautés, qui, sous un mois, renonceraient à toutes ligues et associations, et prêteraient serment de fidélité au souverain légitime et catholique ?. Déjà venait d’éclater la défection de Villeroy, l’un des ministres de Mayenne les plus capables et les plus dévoués. Villeroy n’avait pas négligé d’adjurer le chef de l’union d’ouvrir une « négociation de bonne foi, publique « et authentique », et de mettre un terme à une guerre dont « cha- « cun était las et où à l'avenir il ne serait plus question de religion » : comme il n’était pas écouté et que les hostilités allaient recommencer, il s'était décidé à se séparer de Mayenne (23 décembre). Le
1 J[ dut quitter Rome le 4 janvier 1594, et rentrer daus son gouvernement. De Mantoue il en informeles Châlonnais (6 mars 1594), en leur annonçantqu’il leur amènera son fils, le petit gouverneur (Arch. mun., AA 8). Six semaines plus tard (25 avril), il leur exprimait le désir qu'il fit, le lendemain, son entrée solennelle à Châlons (Zbid.).
? Déclaration donnée à Mantes le 27 décembre et imprimée à Saint-Denis en France, chez P. L’Huillier, libraire ordinaire du Roy, 1594.