‹ Histoire général de la Champagne et de la BrieChapitre 214 sur 327 · IL TUE SAINT-POL. — JOIE DES RÉMOIS · texte numérisé non relu

IL TUE SAINT-POL. — JOIE DES RÉMOIS

tandis que le peuple, tout entier à la joie d’être délivré d’un maître, se repaissait du spectacle de cet homme, tout à l'heure si fier de ses honneurs, maintenant gisant dans le sang etla boue, de ce « colosse « de présomption », de cet autre « cèdre du Liban », soudain renversé d’un souffle de Dieu !.

Ge ne fut que vers deux outrois heures après diner que la veuve du maréchal se hasarda à faire enlever le corps. Après l'avoir enfermé dans un cercueil de plomb, on le porta à l'église des Jacobins, où il demeura jusqu'au 10 juin, qu'il fut « convoyé » en grande solennité, selon l'avis de Mwe de Saint-Pierre, jusqu’à la porte Cérès, puis mené et inhumé dans Mézières.

Les amis de la duchesse, parmi lesquels il convient de distinguer un sieur Frémin, que le roi honorait particulièrement de sa confiance, devaient ménager, avec les intérêts de sa famille, la soumission de la place, et de fait, six mois après le meurtre de son mari, M de Saint-Pol faisait au roi des ouvertures, que celui-ci, par une lettre à Frémin du 22 octobre 1594, s'empressa d'accueillir, du moins en partie. Mais M de Saint-Pol n’était point libre : elle s'était retirée à Mézières avec les capitaines Marchebaut, La Rigueur et La Rivière, et ce dernier, après avoir jeté subtilement ses collègues hors de la ville (17 oct.), tenait « cette femme en sa tutelle » et entendait terminer l’affaire à son profit. C'était un soldat de fortune, pécheur de son métier, que Saint-Pol avait élevé en l'état qu'il était, et qui à une habileté peu commune joignait une grande audace. Il fit si bien qu'en rendant finalement la place en mai 1595 ?, il tira de sa soumission 60,000 écus 3%. Quant aux autres places fortes que tenait Saint-Pol, Vitry, Rethel, Château-Porcien, elles avaient traité de leur côté, ainsi que nous l’avons vu plus haut.

Cependant la joie du peuple rémois avait été courte autant qu’elle était peu sage. Car Saint-Pol n’était pas un ambitieux vulgaire : s’il devait beaucoup aux Guises et à la fortune, il avait amplement

1 Jean Pussot. — Lettre de du Plantis, gentilhomme de Champagne, datée du 28 avril.

? V. cette lettre dans Marlot, et le traité de reddition dans la Chronique de Champagne, t. IV, p. 93.

8 Le 15 mai, d'Ambly était nommé gouverneur de Mézières (Arch. dép. de la Marne, C. 2511, f° 42).

justifié leurs faveurs par ses services et ses mérites, également ardent à la défense de la cause et attentif à la préserver des excès de parti ; du reste, homme de son temps, ne s’oubliant pas dans la mêlée des passions et résolu à sauver son bien de la déroute de la ligue. N'’était-ce pas ce qu'avaient fait avant lui tant d’autres capitaines ? N’était-ce pas ce que méditait à l’heure même le duc de Guise ?

Ne lui supposant d’autres sentiments que ceux dont il se montrait animé, dès le 25 avril, le conseil de ville avait décidé qu’on irait demander au jeune prince, ainsi qu'à Monseigneur le due de Mayenne, de maintenir les habitants dans l’Union, de leur donner pour leur sûreté deux ou trois cents hommes de guerre, et de remettre le château de Porte-Mars en leur disposition !. Mais Mayenne part sans donner audience aux délégués du conseil, et le duc de Guise ne les reçoit, le 28, que pour protester de son dévouement à la cause, sans songer à rendre les libertés confisquées. Bientôt il répare les fortifications, porte la garnison à trois ou quatre mille hommes (mai, 10 et 12 juin), s'empare des postes occupés par les bourgeois, délivre les prisonniers, publie les ordonnances de guerre et de police : c’est la dictature militaire établie. Le conseil n’est plus appelé à délibérer que sur les avances ou prêts d'argent sollicités ; sur ce terrain il défend les intérêts de la ville avec constance, mais les exigences croissant avec les refus, il finit toujours par céder, et Reims, en six mois, prêtait au due 7,400 écus ?.

Celui-ci n’en protège pas mieux les ligueurs contre les vengeances des royalistes, niles campagnes contre les violences des gens de guerre. Tandis que la garnison, renfermée dans la ville, y commet impunément « mille cruautés, duels et tueries », le plat pays est sillonné en tous sens par les troupes du dehors. Ce n’était pas une guerre, mais Qune vraye vollerie », qu'on appelait communément par dérision la guerre auæ vasches, d'autant que « le principal « estait de piller, voller et courir le bestail.. Et aimait-on mieulx « les bestes que les hommes » : ceux-ci, on les ménageait pour « l’éxaction des tailles », en sorte « que le pauvre villageois estait

*1 Arch. légist. de la ville de Reims, Statuts, 1e vol., p. 932. ? Henri, p. 340.

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