CHAPITRE II
1. Restauration religieuse. Réforme du clergé séculier et apparition de nombreux ordres
réguliers. — Ces ordres se proposent la défense et la propagation de la vérité, les uns par l’enseignement de la jeunesse : à leur tête sont les Jésuites, qui dirigent les principaux collèges. — Régences, pédagogies ou prestimonies. — Ecoles destinées aux enfants
pauvres. — Avénement de la congrégation de Notre-Dame, voué à l'instruction des jeunes filles. — Les autres par la prédication : Récollets, Minimes, Carmes, Capucins, Jéronimites. — Le culte des saints reprend vie.
IL. Constructions d'hôtels de ville. — Restriction des libertés municipales.— Les compagnies d’arbalétriers et d’arquebusiers. — Rivalités entre elles. — Concours de tir.
HIT. Avec le luxe de ces compagnies contraste la stagnation des affaires. — Travaux de canalisation entrepris dans l'intérêt du commerce. — Celui-ci est paralysé par la misère publique. — Emotions qu’elle cause à Troyes. — Famine, peste et dépopulation.
L. Aux luttes armées contre le protestantisme n'avait pas cessé de correspondre, dès le temps du grand cardinal de Lorraine, la lutte spirituelle contre l'ignorance qui menaçait de ruiner la foi des peuples. Si le mouvement passionné, politique et guerrier de la restauration catholique s'était amorti avec l'extinction de la Ligue, le mouvement moral avait même pris une vigueur nouvelle. La controverse religieuse occupait tous les esprits, et tandis que les capitaines et les hommes d'Etat se disputaient, comme des docteurs de Sorbonne, les livres dogmatiques, la chaire retentissait de l'éloquente réfutation des égarements de l’orgueil humain et du savant exposé de la saine doctrine. Les avents, les carèmes étaient prêchés par des religieux ou des prêtres séculiers habilement choisis, et il est facile d'apprécier, par ce que nous apprend de ces prédications notre chroniqueur rémois, l'effet qu’elles produisaient sur les esprits !. En même temps, le catéchisme était enseigné dans les paroisses par les plus doctes ministres de l'Eglise : le fameux P. Edmond Auger en avait introduit l'usage à Reims avec
1 V. ce qu'il en est dit chaque année.
ESSAI DE RÉFORME DU CLERGÉ SÉCULIER. d13
« monsieur maitre Général de la Lobbe, curé de Saint-Jacques », et un savant Jésuite rémois, le père Maillefer, l’y continuait et entretenait de 1621 à 16231. Jamais, « depuis environ septante ans », on n’avait vu, « en un même temps, si merveilleux et admirable « nombre de bons et signalés prélats, pasteurs scientifiques, « docteurs savants, que Dieu en a, de sa grâce, suscité, enrichi et « doué la France? ». Jamais non plus on ne vit apparaître tant d'ordres religieux tous fondés sur le travail, l'instruction, le soin des pauvres et des malades : les Récollets, les Capucins, les Oratoriens, les Carmélites, les Ursulines, les Visitandines, les filles de la Congrégation, ete. Au spectacle de leur ardeur native, les ordres anciens, dont la plupart des églises Jondatent ou manquaient d’ornements, quelquefois même de service divin , redoublèrent de zèle et de vigueur. De ce concert harmonieux d’efforts et de talents devait sortir plus majestueuse que jamais l’unité de la France monarchique, en même temps que la véritable éloquence chrétienne allait s'incarner en d’immortels génies.
Mais ce qui importait essentiellement à la dignité et à la fécondité du sacerdoce, c'était la réforme du clergé séculier, un moment tombé si bas, que le nom divin de prêtre était devenu presqu'une injure *. La création des séminaires devait beaucoup y aider, et le grand cardinal y concourut efficacement en fondant à Reims le premier que posséda la France. Mais, « au bout de vingt ans », dit un biographe, «il avait si fort dégénéré que les ecclésiastiques qu'on « y élevait ne servaient plus que de laquais à messieurs les chanoines « pour leur porter la queue, lorsqu'ils allaient au chœur, d’où ils « prirent le nom de caudataires ». C'est cependant de Reims que devait sortir la réforme. Un simple élève du collège, Bourdoise, natif de Brou, dans le diocèsé de Chartres, l’entreprit en 1612, avant même d’être engagé dans les ordres, en constituant une communauté
1 Cet enseignement dut contribuer à l'abolition, vers 1648, de certains usages religieux, comme celui de donner aux enfants plusieurs parrains et marraines : un parrain fut désormais donné aux garçons dans le diocèse de Troyes, et une seule marraine aux filles (Sémillard, £. Ir).
2? Pussot, année 1623.
3 Oudart-Coquault, t. IE, p. 375.
4 V. la Vie du P. de Condren, livre Il, ch. VILL Paris, 1657.
de six membres, la plupart bacheliers en théologie, à qui il imposa la vie commune et la pratique des vertus ecclésiastiques. Devenu prêtre, il vit bientôt sa maison fréquentée par un certain nombre d'élèves distingués du collège de Reims, et par des ecclésiastiques et des docteurs. À leur exemple, le clergé de la ville revêtit, avec la soutane, les mœurs de son état, et devint pour les fidèles un sujet d’édification. La petite communauté, après avoir pris, en 1618, une forme plus stable, allait pouvoir s'établir à Paris, et de là répandre son esprit dans beaucoup de diocèses, parmi lesquels nous comptons ceux de Meaux et de Troyes 1. Mais, Bourdoise parti, le séminaire de Reims ne tarda pas à déchoir de nouveau ; et comment en eüût-il été autrement? Le successeur de Louis de Lorraine, Guillaume Gifford, en qui brillaient les vertus d’un religieux, n’avait fait, pour ainsi dire, que passer sur le siège archiépiscopal (1622-1629), et le neveu de Louis, appelé par la faveur du roi à s’y asseoir, alors qu'âgé de quinze ans il étudiait en philosophie au collège des Pères Jésuites de Reims, dut être suppléé dans l'administration spirituelle et temporelle du diocèse, par Henri Clausse, évêque de Châlons? Henri de Lorraine put ainsi poursuivre le cours de ses études, et, les 25, 26, 27 août 1639, il soutenait publiquement ses thèses dans la grande salle du collège, sous un dais de velours. Il promettait alors plus qu'il ne tint ; car, ayant obtenu, avec dispense du Saint- Siège, pouvoir d'ordonner du spirituel et du temporel (4636), il s’empressa de remercier de ses peines l’évêque de Châlons en lui envoyant à Sarry un carrosse attelé de quatre chevaux blancs, et fit venir à Reims, en qualité de vicaire général, l’évêque de Tarse, nommé en l'évêché d’Avranche. Mais, à la mort du prince François, son frère aîné (7 novembre 1639), bientôt suivie de celle de son père (30 septembre 1640), comme il n’était lié par aucun ordre sacré, il changea complètement d’idées, renonça à tous ses bénéfices et à la dignité archiépiscopale, et se jeta dans une suite d’aventures héroïques et galantes qui en ont fait un homme des plus singuliers de son siècle.
1 Vie de saint Vincent de Paul, par l'abbé Maynard, t. I, p. 16. — Courtalon, Hist. topograp. de Troyes, t. 1, p. 436.
* La bulle du Pape Urbain VIN qui institue ce prélat administrateur au spirituel et au temporel du diocèse de Reims est du 12 août 1627 (Arch. départementales, G 25, p. 550).