MESSAGERIES. — TRAVAUX DE CÂNALISATION
tuaires tentaient vainement d'arrêter. On publiait au siège royal et présidial de Reims, le lundi 6 mai 1613, durant l'audience, un édit du mois de mars qui peut en donner une idée : « Les clinquantz, « passemens (l'or et d'argent... sont estroictement deffenduz à por- « ter » ; les gens d'église seront vêtus modestement ; interdiction aux ouvriers doreurs, à peine de mille livres d'amende, de dorer ou faire dorer aucun carrosse !... En 1635, nouvel édit de Sa Majesté, interdisant « à ses sujets de fabriquer ni vendre dentelles ni passe- « ments plus hauts que d’un pouce, de tenir brelans, ni de s’y trou- « ver, sous peine de 10,000 livres d'amende, et faisant plusieurs « autres défenses semblables pour réprimer les excès auxquels elle « voyait que ses sujets se portaient? ». On peut croire, toutefois, qu'à cet égard la Champagne montrait une certaine modération ; car on s’y plaignait de toutes parts de la stagnation des affaires.
Dans cette même année 1613, « fut donné , dit Pussot, « arrest de nos seigneurs du grand conseil privé en faveur « des fermiers, portant permission à chacun de fréquenter les « tavernes, voir festes et dimanches, sauf seulement durant le « service divin ». La mesure fut pour plusieurs, ajoute-t-il, un sujet de regret. Elle dut certainement contribuer à la multiplication des tavernes et cabarets : en 1622, on n’en comptait pas moins de quarante-deux à Chaumont dans l’intérieur de la ville et six dans les faubourgs. La même ville organisait alors la messagerie de Paris et arrêtait que les deux messagers, partant alternativement de Chaumont le dimanche, arriveraient à Paris le jeudi suivant, pour distribuer aussitôt les lettres et paquets qu'on leur avait confiés, remplir leurs commissions le vendredi et le samedi, et repartir le dimanche suivant (1622). Nous trouvons à Châlons, en 1606, un entrepreneur des coches, allant decette ville à Paris, à qui le conseil fait défense, le 11 septembre, de recevoir en son hôtellerie des voyageurs venant de la capitale, à cause de la maladie contagieuse qui y règne.
! Pussot, année 1613. — Isambert, t. XVI, p. 39, note. — Le dernier point ne regardait guère que les seigneurs de la cour, car le carrosse ne datait que des dernières années du XVI siècle, et Paris, en 1633, n’en comptait encore que 310 ou 320.
? Mémoires de Richelieu, t. 1, p. 597, de la coll, Michaud et Poujoulat.
A Reims, on n'avait pas cessé de travailler à la canalisation de la Vesle « depuis Sillery jusque proche la ville », ainsi qu'aux étangs dudit Sillery, commencés depuis 1608, «et y avait grand nombre « d'ouvriers ! ».
En 1613, on met en adjudication « ce qui est à faire touschant la « navigation, depuis le moulin de Huon, entrant et passant dans la « ville de Reims, et en sortant jusques au molin Bruslé...? ».
En 1633, on reprend le dessein formé par le duc de Rethel, Louis de Gonzague, de rendre la rivière d’Aisne navigable jusqu’à Rethel, « et suivant la commission du roi, il est dressé procès-verbal de « tout ce qui est nécessaire pour. la jonction de ladite rivière avec « celle de Bar, pour faire monter les bateaux depuis Paris jusqu’à « la Meuse ». Mais l'ouverture de la guerre, en 1635, devait interrompre l’entreprise ÿ.
Ainsi les troubles qui désolèrent la Champagne paralysèrent-ils l’essor de son commerce. Vairement le roi donne à Provins, en 1617, une confirmation solennelle de ses foires : elles n’en demeurent pas moins délaissées. Nous avons vu plus haut le tort éprouvé par celle de la Couture à Reims. Les foires de Troyes et de Châlons n'étaient pas plus brillantes *.
Le malaise était général. Il provenait, en partie, de la rareté ou des variations de valeur de la monnaie française. Tantôt, en effet, « l'or et l’argent montent tellement en prix que les écus d’or avaient « cours, le 4 octobre 1614, à 4 livres pièce, et le reste à l’équiva- « lent 5 »; tantôt ils deviennent si rares, « que le pauvre peuplene « peut avoir ni pain, ni vin, ni viande 6». La monnaie étrangère
1 Pussot, année 1611. 2 Id., année 1613.
3 Note des Suites au manuscrit de Camart, ap. Chéri Paulin : Rethel et Gerson, p. 130.
4 Rappelons ‘ici le service que Richelieu rendit au commerce et à la civilisation, en fondant, en mai 16930, la poste aux lettres. Louis XI, en créant l'institution, n’avait songé qu'aux besoins du gouvernement ; VEtat, cette fois, la mit à la disposition de tous les citoyens, en se chargeant des transports. Il y eut d’abord deux courriers de Paris par semaine. (Isambert, t. XVI, p. 350, 389, 406. — Mém. de Richelieu. — Mercure François, t. XX, p. 1-38, 661-704.)
5 Pussot.
6 Boutiot, t. IV, p. 340.
STAGNATION DU COMMERCE, MISÈRE ET TROUBLES. d33
domine alors dans la circulation, et cette monnaie est décriée. Pour obvier à cette « grande affliction et difficulté », le mardi, 47 février 4615, on publie à son de trompe, « de par le roy, le descryment de « toutes les monnoies, excepté celles de France » : l'argent blanc monnayé continuera d’avoir cours, mais toutes autres monnaies étrangères seront portées au billon. La perte ne pouvait manquer d’éprouver surtout les pauvres gens. Alors se présentent aux portes Cère et du Mar des changeurs, qui, « pour faciliter les paiements et « aider au soulagement du peuple », ont forgé des quarts d’écus ; mais ces quarts d’écu, « mis à 16 sols pièce, ne contiennent que pour « 10 sols d'argent ». Comme le métier était bon, la rivalité qui animait ces changeurs les uns contre les autres s’envenima à tel point, que ceux du Mar firent venir de Châlons des commissaires avec sergent et trompettes pour interdire à ceux de porte Cère leur commerce d'argent.
Le peuple ne devait pas s’en trouver mieux : c’est la gabelle, ce sont les impôts qui, affermés à des traitants avides, lui imposent de lourdes charges ; c’est la rareté des grains et la cherté du pain qui le poussent aux derniers excès. La faim le soulève particulièrement à Troyes, en 1625, et treize individus arrêtés expient, le même jour, par la pendaison, les égarements auxquels les a portés la mauvaise conseillère. Mais, l’année suivante (1626), le 16 avril, une nouvelle émotion éclate avec une bien autre gravité : Du pain ou du blé! vocifèrent mille voix ; Za vie ow la mort! C’est en vain qu'on s’efforce de les disperser, en leur promettant de faire la visite des greniers afin de connaître les quantités de blé que possède la ville et d’en faire mettre en vente à prix raisonnable. « Cette turbe « insolente et indiscrète » répond à ces promesses en accablant de pierres les magistrats qui les lui font ; puis, se portant en certaines maisons, elle les pille, les démolit, sans que la milice bourgeoise tente de s'opposer à ces dévastations. Mais on avait fait des arrestations, et la justice allait avoir son heure. Le lendemain 17, toute la force armée est mise sur pied et disposée sur toutes les places : onze malheureux sont tirés de la prison, attachés deux à deux et conduits entre deux haies sur la place du Marché-au-Blé, où ils sont exécutés. Le lendemain 18, étaient également pendus deux des principaux auteurs de la « faction ». En ces deux jours, les rues furent désertes et la ville demeura plongée dans un morne silence.
Cependant le mal n’était point guéri. Les troubles recommencèrent, en août 1627, à l’occasion du prix du sel, et furent surtout funestes au financier Berthaud, qui en avait affermé la vente ; mais les coupables furent traités cette fois avec moins de rigueur, ear ils en furent quittes pour une amende au profit des prisonniers; la ville, de son côté, dut payer à Berthaud 20,000 livres de dommagesintérêts, au lieu de 200,000 qu’il demandait. Il fut, en outre, défendu à tous de publier et dechanter la Chanson des Gableurs (12 décembre 1628). L'année suivante, 1629, le prévôt, dans la crainte de voir manquer le blé, renouvelait une mesure qu'il avait déjà prise en 1615, et faisait fermer les cinq brasseries de la ville. La bière lui paraissait, d’ailleurs, une boisson « dangereuse et contraire à la « santé du corps », outre qu’il était à craindre que le houblon, d’une autre origine que les Pays-Bas ou les Flandres, ne fût pas de bonne qualité !.
Vitry n'avait pas eu moins à souffrir de la disette en 1626. Mais, avertis par ce qui venait de se passer à Troyes, les échevins de la ville, voulant prévenir tous désordres, firent spontanément la visite des maisons : ils trouvèrent 11,600 personnes usant de pain, et seulement 6,400 setiers de blé, lesquels étaient insuffisants pour la subsistance du peuple. On envoya done dans les villes voisines pour en acheter. Toutefois cette sage disposition n’empêcha point plusieurs pauvres de mourir de faim (3 mai 1626), et des chefs de famille d’être réduits à abandonner leurs femmes et leurs enfants. C’est pourquoi on prit le parti de distribuer les pauvres infirmes chez les habitants aisés, et de faire travailler aux fortifications ceux qui étaient valides ?.
Langres nourrissait alors 700 pauvres, et il lui en coûtait 700 liv. par semaine ; mais on vit rarement bienfaisance pareille à celle que montra, dans ces douloureuses circonstances, l’évêque Zamet ; car il offrit jusqu’à l’argenterie de sa chapelle pour venir au secours des malheureux. Aucune ville n’était épargnée par le fléau, et quelques-unes en furent cruellement atteintes, comme Bar-sur-Seine, où la misère était telle que les habitants apaisaient leur faim avec du chenevis.
! Boutiot, ibid., p. 341 à 348.
2 Recueil de M. Ballidart.