LE ROI EN CHAMPAGNE
Richelieu pouvait, à la fin, s’applaudir de ses efforts et montrer avec un certain orgueil à Louis XIIT la France victorieuse et puissante. Le roi, de son côté, pouvait justement remercier de sa protection la très glorieuse vierge Marie, à qui il avait consacré « sa « personne, son Etat, sa couronne et tous ses sujets » (10 février 1638) : car, avec la victoire sur ses ennemis, elle lui avait donné ( septembre) un fils, dont la France entière, et en particulier la Champagne, avait accueilli la naissance par de grandes manifestations de joie‘. Mais Richelieu n’avait pas élevé le royaume à un si haut point de gloire, sans qu’il en coûtât aux populations beaucoup de souffrances et de sacrifices ; surtout il n’était pas arrivé à concentrer et à fortifier le pouvoir sans blesser profondément l’orgueil de la noblesse. Aussi les complots des grands contre sa personne continuaient. Du côté de la Champagne les conspirateurs reconnaissaient pour chef l’hôte du duc de Bouillon, le comte de Soissons, le seul prince qui n’eût pas plié devant le cardinal. Assurément, écrit Louis XIII aux Châlonnais à la date du 42 juin 1641, «nous n’eussions € jamais cru que, après avoir pardonné à notre cousin la mauvaise € trame qu'il fit contre notre service en 1636, lorsque nous confiions « nos armées entre ses mains, il se fust embarqué de nouveau dans « des desseins pareils à ceux qui sont venus depuis quelque temps « à nostre congnoissance ». Mais il n’est plus d’illusion possible sur ses menées ; les levées publiques qu’il fait faire à Liège, les relations qu’il s'efforce, mais en vain, d'entretenir avec Monsieur, le voyage public du due de Guise à Bruxelles pour traiter avec l'Espagne, enfin les papiers saisis sur ses agents secrets nous permettent « de vous « faire savoir que ledit comte de Soissons, les duc de Guise ? et de « Bouillon s’estant déclarés nos ennemys par les actions cy-dessus « spécifiées, nous voulons qu’ils soient recongnus de tous nos « sujets pour en estre ennemys déclarés, si dans un mois ils ne
1 Journal de CI. Macheret, p. 97, 103 et 104.
? Henri de Lorraine, archevêque de Reims, était, en effet, devenu, par la mort de son père (30 septembre 1646), précédée de celle de son frère aîné (7 novembre 1639), le chef de la maison de Guise. Cette considération,
jointe à sa passion pour Anne de Gonzague, l'avait décidé à renoncer à
ses nombreux bénéfices et à la carrière ecclésiastique. Il fut le 5e ducde Guise,
« recongnoissent leurs fautes et n’ont recours à nostre clémence !».
Treize jours après (25 juin), de nouvelles lettres, datées d’Abbeville comme les premières, donnaient avis aux Chälonnais que le roi se disposait à venir avec son armée en Champagne, el que M. de Besançon allait arriver à Châlons pour y prendre les mesures nécessaires à la défense de la place.
Ainsi, le même jour, le roi pourvoyaitil à celle de Reims, en dérogeant aux lettres patentes qui reconnaissaient le gouvernement au Conseil de ville, pour le remettre à Henri d'Orléans, marquis de Rothelin, à qui il devait le confirmer le 7 décembre suivant, et en remplaçant le lieutenant des habitants, Colbert de Terron ?, par le sieur de l’Estang, agent dévoué de la cour.
Troyes reçoit, de son côté, pour gouverneur M. de Nangis, qui ordonne la réparation des murailles au moyen de corvées exécutées par les habitants de la banlieue.
En même temps il est enjoint de cesser toutes relations commerciales avec la principauté de Sedan, le pays de Liège, le Luxembourg et la Franche-Comté.
Cependant Châtillon, après être allé se poster sur la rive droite de la Meuse entre Douzy et Bazeïlles, en observation devant Sedan, avait reçu l’ordre (21 et 22 juin) de se borner à choisir une position où ilserait en mesure de défendre la Champagne contre lesincursions des ennemis jusqu’à la prochaine arrivée du roi ?. Il avait donc abandonné ses quartiers de Douzy, et, repassant la Meuse, il était venu camper à Remilly sur la rive gauche, à portée de Sedan (2% juin), quand, à la suite d’un manifeste violent lancé contre le cardinal (2 juillet), les princes, appuyés de quelques milliers d'impériaux
1 Donné à Abbeville le x jour de juin. Arch. de Châlons. — C’est le 8 juin que le roi les avait déclarés ennemis de PEtat sous la condition indiquée.
Louis se tait sur l'attitude du due de Lorraine, qui, après avoir fait avec lui, le 2 avril 1641, la Petite paix, encouragea les conjurés sans se joindre à eux. La Petite paix, en confirmant l’abandon à la France de Clermont-en-Argonne, de Stenay, Dun, Jametz, et en stipulant la ruine des fortifications de Marsal, remettait en retour le duc de Lorraine en posses-
sion de La Mothe.
2 [1 était oncle du futur grand ministre J.-B. Colbert. 5 J. Bourelly, Le maréchal Fabert, t. 1%, p. 165, 107.
1641. JOURNÉE DE LA MARFÉE. ot
aux ordres du général Lamboy, franchirent la Meuse sur les ponts de Sedan (6 juillet). Châtillon, qui avait mission de surveiller leurs mouvements, et qui aurait pu les attaquer avec avantage, s’il se fût montré plus docile aux avis de Fabert, fut surpris par eux près du bois de la Marfée, et eut à peine le temps de ranger son armée en bataille. Néanmoins l'affaire s’engagea bien pour les troupes royales ; mais, bientôt abandonnée par la trahison de la gendarmerie, l'infanterie lâcha pied, et la journée fut perdue pour Châtillon, qui dut gagner précipitamment Rethel (6 juillet). Il laissait sur le champ de bataille, entre autres scigneurs de marque, M. de Praslin- Choiseul, lieutenant-général de Champagne, dont la ville de Langres célébra les obsèques (8 août), sept mois après l’avoir accueilli dans ses murs avec grand honneur (4 janv.)!. Le désastre était grand, mais le comte de Soissons demeurait enseveli dans son triomphe, et le roi accourait avec Richelieu pour rassurer les esprits 2. i
Ils s’acheminaient d’Abbeville vers Reims par Soissons et Fismes, impatients de s'établir au cœur d’une cité dont il leur importait de gagner les sympathies en ruinant l'influence dont y jouissait la famille des Guises. ls y arrivèrent le 43 juillet, et tandis que le roi, sans prendre garde au chapitre qui l’attendait sous le grand portail de Notre-Dame, allait s'installer au Palais, Richelieu était reçu dans le somptueux hôtel de Nicolas Thiret, seigneur de Prain (Prin), fils d’un riche financier. Louis XII, qu’on avait vu d’abord soucieux, commençait à reprendre confiance, quand lui arriva la nouvelle de la perte de Donchery, tombée le 14 juillet aux mains des ducs de Bouillon et de Guise. La tristesse qu’il en éprouva ne l’empêcha pas plus que la crainte des coureurs ennemis d'aller, le 16, chasser à Saint-Thierry; mais l'événement fut un motif pour lui de redoubler de vigilance et de précaution. Il n’avait rien eu de plus pressé, en entrant à Reims, que d’en visiter les remparts ; il donna cette fois des ordres pour hâter les fortifications de Château-Porcien et de Rethel, et fit envoyer des renforts au maréchal de Châtillon. En
1 Journal de CI. Macheret, p. 147, 158 et 168. Ce seigneur était Roger de Choiseul Praslin, fils de Charles de Choiseul, et cousin germain de César
de Choiseul, le vainqueur de Sommepy.
? Ainsi que de Rethel le maréchal de Châtillon lui-même l’'annonçait aux Châlonnais le 8 juillet.
même temps il traitait de la soumission du duc de Bouillon, donnait « abolition à tous ceulx qui avoient suivy le party de Monsieur le « comte de Soissons », et le 22, «jour de Sainte Marie-Magdeleine », il venait entendre la messe « à l’église de Reims », où il n’était pas encore entré depuis son arrivée.
Richelieu, de son côté, faisait partout bon visage, non sans se tenir en garde contre les surprises. Il alla sans appareil dire la messe, le 21, à Saint-Pierre-les-Dames, où il communia Madame l’abbesse, la sœur de l’archevéque en révolte ; mais les autres jours, quand il faisait ses dévotions aux Cordeliers, ses gardes ne manquaient pas de prendre possession du jubé, et s’il n’officiait pas, il n’omettait pas de choisir l’hostie qu’il devait recevoir, et de la faire goûter par son aumônier avant qu'elle fût consacrée. On refondait alors la troisième grosse cloche de la cathédrale, qu'on appelait la grosse Richarde ; il en accepta gracieusement le parainage, disant que c’était la première à laquelle il donnait son nom, et faisant mille remerciements aux chanoines, en attendant qu'il les exemptât de tout service aux remparts, sauf « en cas de siège ».
Le lendemain, 25, une décision royale mit fin aux conflits que soulevait la garde des portes, en évinçant définitivement de cet honneur le capitaine de la ville, pour remettre par moitié les clefs au gouverneur et au lieutenant des habitants.
Le 26 juillet, Louis XHIet son ministre quittaient Reims pour prendre le chemin de Rethel. Ils ne firent que traverser cette ville et se rendirent incontinent à Mézières (28), où le roi donna l’ordre d'attaquer Donchery. La chute soudaine de cette place (2 août), après trois jours d’un siège habilement dirigé par le maréchal de camp Fabert, amena la soumission du due de Bouillon (5). Le roi pardonna volontiers à ce prince, entra dans Sedan, qui, après avoir « été l'asile des mécontents, parut un lieu d’obéissance !»; puis, repassant par Rethel (10), il revint à Reims (12). Le lendemain 15, Richelieu consacrait lui-même, sous le nom de {a Curdinale, la cloche dont il avait consenti à être parrain, prenant pour sa commère Henriette de Joyeuse, qu’il avait déjà choisie pour tenir avec lui sur les fonts de baptême le fils de Claude de Baudier, seigneur de la Chapelle, ancien gouverneur de Rethel. Le roi n'avait pas
1 Richelieu, Succincte narration, p. 252.