MARCHE DES IMPÉRIAUX. — PAIX DE CRESPY
« d'icelle n’eurent loysir de sauver quelque de leurs meubles. et « se sauvèrent à qui mieux mieux !». Quant aux instructions du dauphin, elles ne furent exécutées qu'imparfaitement : le pont fut ébréché sans être mis hors d'usage, et il resta une certaine quantité de vivres tant dans la place que dans les bateaux qui devaient partir pour Paris’: ce fut pour les ennemis une précieuse ressource. Toutefois l'incertitude des approvisionnements, le mauvais état des chemins, détrempés par des pluies extraordinaires, le mécontentement d'une armée fatiguée et mal payée, la crainte d’être inquiété sur ses derrières, et la conviction de n’avoir plus rien à attendre du roi d'Angleterre, étaient des considérations bien propres à modifier les résolutions de Charles-Quint. Aussi, tout en continuant de s’acheminer vers Paris, se reprit-il à prêter l’oreille aux propositions d’accommodement dont l’entretenait son chancelier. Il poussa ainsi, détruisant sur son passage le château de Chätillon-sur-Marne (5 septembre), jusqu’à la ville de Château-Thierry, qui fut pillée, le 7, par ses « chevaulx-légiers ». Il croyait franchir la Marne à La Ferté-sous-Jouarre, mais, ayant appris que le dauphin l'avait gagné de diligence et occupait ce passage, et considérant la situation difficile où il se trouvait engagé, il se décida à tourner vers Villers- Cotterets pour arriver à Soissons (12 septembre). Là fut enfin, le 16 suivant, résolue la paix pour la conclusion de laquelle les négociations n'avaient cessé de se poursuivre depuis le 29 août. Elle fut signée, le 18, à Crespy-en-Laonnois, et accueillie par de grandes démonstrations de joie *.
Mais Henri VII n'avait pas désarmé. Pour l'y contraindre, François Ex entend porter la guerre en ses Etats, et il vient, à cet effet, de former une flotte. Un tel effort veut de l'argent ; il en demandera au clergé, et le 12 février 1545, il impose aux bénéficiers du diocèse de Troyes, un don gratuit de 13,352 1., équivalant
1 Extraits des registres de l’abbaye Saint-Martin d’Epernay. L’incendie de la ville est d’ailleurs attesté par les conclusions de Fassemblée générale de la Saint-Martin 1544, et des assemblées des 13 janvier, 26 mai et 24 juin 1545.
2 Mémoires de Ferry de Guyon, qui fit « de bons prisonniers » dans « les deux villes d'Ay et d'Épernay ».
5 Ce ne fut qu’un mois après (18 octobre) que fut définitivement levé le camp de Jâlons.
à 4 décimes du revenu des bénéfices. On sait que la bataille navale de Wight amena le traité d’Ardres (juin 1546)1.
Cependant la guerre laissait derrière elle de terribles traces de ses fureurs. « On ne saurait décider, dit Ferronius ?, si dans cette « guerre les paysans furent plus cruellement vexés par les ennemis « ou par les soldats français. Ils ne se bornaient pas les uns et les « autres à égorger tout le bétail qui leur tombait sous la main, car « il devait fournir à leur subsistance ; mais partout où ils s’arré- « taient, des ruines marquaient leur passage. Ils détruisaient les « moissons dans les champs, pillaient les maisons, enlevaient les « jeunes filles et les mères de famille. Les jeunes garçons n'étaient « même pas en sûreté contre les soldats italiens qui suivaient le « roi. Toute la Champagne et la Picardie, ces provinces autrefois si « bien cultivées et dont l'aspect florissant réjouissait les yeux, « étaient si dévastées que dans les cantons les plus abondants on « ne trouvait pas de vivres. Les laboureurs étaient complètement « ruinés, les champs abandonnés ; les bourgeois chassés des villes « et plusieurs gentilshommes ruinés étaient forcés d'aller mendier « leur pain dans le reste de la France et jusqu’au fond de l’Aqui- « taine, emportant leurs malheureux enfants avec eux pour émou- « voir la compassion ». A la suite de ces effroyables misères se déchaine un terrible fléau, la peste. On la signale à Troyes, à Châlons, à Sézanne, etc. Elle sévit à Reims (septembre) avec une telle violence que les barbiers se refusaient à soigner les malades : il fallut, pour combattre le mal, prendre les mesures les plus énergiques.
Les habitants d’Epernay, de leur côté, à leur retour dans la ville, n’y trouvant plus d’abri contre les rigueurs de l'hiver, furent décimés tant par la misère que par la bestilence qu’engendrèrent les cadavres « gisant sur la terre sans sépulture », ce qui ne dura pas moins de huit mois : « la moitié des chefs d'hôtel » dut fuir ce lieu désolé. Le roi aida à en réparer les ruines en modérant la taille, en cédant à la population dix arpents de bois de haute futaie pour rebâtir les maisons, en lui permettant de vendre une partie de ses marais pour la reconstruction des ponts et portes qui défendaient
1 NV. Revue de Champagne et Brie, juin 1885.
? V. Sismondi, ist. des Français, t. XVII, p. 209.