‹ Histoire général de la Champagne et de la BrieChapitre 92 sur 327 · EFFERVESCENCE GÉNÉRALE. — LA GUERRE ÉCLATE · texte numérisé non relu

EFFERVESCENCE GÉNÉRALE. — LA GUERRE ÉCLATE

contre le roi ès villes d'Orléans, Lyon, Rouen, Meaux, Bourges, etc. ; pillé, volé, saccagé et démoli les églises et les monastères, attenté contre le Saint-Sacrement, brülé les reliques et ossements des corps saints, abattu les croix, les images ; ravi et dérobé les croix, calices, ornements, joyaux, meubles des églises et monastères; violé les sépulcres des rois, princes, ducs, comtes et seigneurs ; saisi et pris les deniers et finances du roi, etc '. La guerre était déclarée, et, chose triste à dire, elle éclatait au moment où on était menacé d’une guerre étrangère, tous les princes chrétiens considérant les innovations introduites par l’édit de janvier dans un royaume aussi puissant que la France, comme funestes à la paix du monde. « Les huguenots, dit l’ambassabeur vénitien Correro, ne s’arré- « teront pas, en effet, aux limites de la France ; ils espèrent et ils « disent hautement pouvoir changer la chrétienté tout entière. « S'ils avaient le dessus, on ne saurait prévoir ce qui pourrait « arriver ? ».

Comme il s'agissait, en cette guerre, du salut de la religion autant que de celui du trône, le clergé de France avait librement accordé au roi la somme de 1,600,000 livres par an pour six années, et consenti, en outre, à ce que les biens temporels de l'Eglise fussent aliénés pour 100,009 livres de rente, rachetables « à la commodité ». Le cardinal de Lorraine, en donnant avis de cette taxe à son chapitre de Reims le 15 juillet, l’avertit de tenir 40,000 livres prêtes pour la paye des soldats, et, comme elle y avait été précédemment autorisée, l’église de Notre-Dame vendit elle-même pour 20,000 livres de joyaux, qui furent promptement envoyées au roi. Le roi, de son côté, pourvut à la sûreté de la ville (16 juillet), en lui donnant le baron de Cerny pour gouverneur*.

Les autres villes de la Champagne prirent les dispositions nécessaires pour se garantir contre toute surprise : Sens eut sa compagnie des Pieds-Nus ; Troyes, ses Troës-cents. L'organisation de ceux-ci avait été arrêtée, le 26 juillet, dans une assemblée générale provo-

1 V. la lettre du roi, datée de Vincennes, 1®* août, dans Hérelle (La Réforme et la Ligue, Lettres, p. 45).

? Relat.des Ambass. vénit., Jean Correro, t. Il, p. 137.

3 Marlot, {. IV, p. 346, et lettre du roi aux habitants de Reims, datée du bois de Vincennes, 18 juillet (Ap. Hérelle, La Réforme et la Ligue, Lettres, p. 44).

quée par la reine-mère, et qui décida qu'ils seraient « tous de la « religion observée par le roi et ses prédécesseurs depuis le roi « Clovis ». Elle n’exclut pas la formation des habitants en compagnies par quartiers, lesquelles sont assujetties à un réglement arrêté le 13 août, et comprenant 2,500 hommes, dont les officiers du roi ont attesté la loyauté et la catholicité ; mais les 300 hommes de pied, levés par la commission du roi, sont spécialement commis à la garde de l'artillerie placée sur les remparts, et reçoivent les ordres du gouverneur, de son lieutenant et du maire.

On ne manque pas d’ailleurs, « comme il est raisonnable, d'autant « qu'ils sont causes des troubles et séditions», de faire supporter à ceux de la religion la plus grande partie des frais d’approvisionnement de l’armée: c'était «le vouloir du roy, comme il s’est plu- « sieurs fois déclaré, mesmement en ses lettres patentes du XXV° « jour de juillet dernier? ».

Aussi en vint-on à Reims, à Châlons, à dresser des rôles « desdicts « de la nouvelle religion » et de leurs fauteurs, et à confisquer les vins, les vivres trouvés dans leurs maisons.

Les protestants, du reste, en levant avec le prince de Condé l’étendard de la révolte, avaient, dès les premiers jours d'avril, ouvert les hostilités. Dans chaque province ils s'étaient donné des chefs: La Rochefoucaud dans le Poitou, Rohan dans la Bretagne, Grammont dans la Gascogne, Montgomery dans la Normandie, Porcien dans la Champagne. Celui-ci, Antoine de Croy, en faveur de qui Charles IX avait, au mois de juin 1561, érigé en principauté le comté de Porcien *, était, s’il faut en croire Théodore de Bèze4, un jeune homme « plein de piété et de vaillance ».« Son château de Mont- « cornet, dernière étape française entre Sedan, Metz et l’Allemagne, « fut longtemps le refuge ou le passage des proscrits et des mission- « naires, le rendez-vous des gentilshommes armés pour la cause ».

! Boutiot, ibid., p. 523 et suiv.

? Ordonnance d’Adolphe de Lyons, sieur d’Espaulx, lieutenant général au gouvernement de Champagne et Brie, Reims, 5 sept. 1562 (Htrelle, La

véf. et la Ligue, Lettres, p. M).

$ Le roi joignait au comté les baronies de Montcornet, les Ardennes, châtellenies de Hally et Longny et seigneuries de Condé et Rocroy, avec tous les villages en dépendant (Collect. de Champagne, t. XI, p. 45).

4 Hist. ecclès., p. 140.

1562. PORCIEN VEUT SURPRENDRE PROVINS, Ste MENEHOULD. 4177

Lui-même s’est fait missionnaire, mais c’est à coups de pistoles : aussi le désigne-t-on sous le nom de missionnaire pistolique. Dès le mois de mars 1562, il réunit à Montcornet ses amis, et, de là, il se porta vers Orléans. Il tenta, chemin faisant, de surprendre Provins, en y envoyant, à la faveur d’un déguisement, cinquante cavaliers, qui, répandus dans plusieurs cabarets, devaient, à une heure indiquée, s'emparer d’une des portes et lui donner passage. Mais la trahison avait été découverte, chaque cabaret était surveillé par vingt arquebusiers, et les portes de la ville gardées, chacune, par un poste de cinquante hommes. Quand, vers dix heures du soir, le prince vint heurter à celle de Jouy: « Qui va là, cria la sentinelle ? — C'est « M. le prince de Porcien, lui répond-on, qui demande passage pour « aller en Bourgogne, aux affaires du roi. — Les gouverneurs ont « les clefs, et défense est faite à qui que ce soit d'ouvrir avant huit « heures du matin. — Ah diable ! s’écria le prince, nos gens sont « massacrés, notre entreprise est découverte : tourne bride, tourne « bride ! » Et pendant qu'il s'éloignait, on arrêtait ses émissaires dans les cabarets : ils en furent quittes pour une réprimande que leur fit le baïlli Alléaume en les congédiant ; mais, «depuis ce jour, « dit Cl. Hatton, qui nous a laissé le récit de cet événement, le « baïlli fut tout-à-fait haï dans Provins ! » (avril).

Rentré quelques mois après à Montcornet, Porcien se mit en mesure d’agir sur la province, « entre Meuse et Marne ». « Ses « menées et pratiques » ne manquent pas d’une certaine habileté. Ses surprises sont-elles déjouées, il ne dédaïgne pas de parlementer et promet à la ville qu’il convoite maints avantages : on ne manquera pas de la remparer.… aux frais des abbayes et prieurés du voisinage, et elle sera garantie de toute invasion ou oppression des ennemis du roi. Ainsi en usa-t-il à l’égard de Sainte-Menehould. Il s'était présenté, le 25 août, devant cette place, à la tête de 4,000 hommes d'infanterie et de 800 hommes de cavalerie ; il lui avait livré plusieurs assauts, après avoir fait aux murailles de larges brèches ;

mais il avait été repoussé avec pertes par la garnison, et blessé luimême au menton ?. Non moins malheureux dans les négociations

4 CI. Hatton, t. Ier, p. 270 et suiv.

2? Lettre d'Adolphe Despaulx à François de Chambéry, dans le Bulletin

historique et philologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, ann. 1887, p. 186.

qu'il ouvrit, il se retira, mais non sans avoir porté le ravage dans les environs, et fait sentir aux religieux et aux prêtres le poids de sa haine et les raffinements de sa cruauté. Les abbayes de Châtrices et de Moutier sont pillées, leslivres d'église de l’abbaye de Beaulieu livrés aux flammes, etla châsse d’or de saint Rouin, le fondateur du monastère, emportée, en même temps que le corps du saint jeté dans les bois. « Au village de Florent, près Sainte-Menehould, « les compagnies du capitaine Béthune, ayant pris un prêtre, lui « firent souffrir beaucoup d’injures et de vilenies. On le fouetta « estrangement, comme un homme qu'on veut rompre sur la « roue »; puis On le mutila et on le fit ainsi mourir. Le barbier de ces compagnies se vantait d’avoir ainsi traité dix-sept prêtres ; Béthune lui-même, de porter un collier d'oreilles de prêtres !. Quant à Porcien, un jour, des fenêtres deson château il tiraitsur le prieuré de Saint-Thiébaut ; ceux des religieux qui échappèrent àses coups, il les « mit à nuds », les mutila et les chassa; les malheureux se retirèrent à Saint-Hubert ?.

Comment de telles atrocités, dont la voix publique, en les répandant, augmentait encore l’horreur, n’auraient-elles pas disposé les catholiques à prendre leurs sûretés contre les violences du parti ?

Aussi, sous la menace d'être surprise par les partisans de Porcien, la ville de Châlons décrétait-elle, le 25 août, la saisie et la vente des meubles appartenant aux réformés fugitifs, et songeaitelle (7 oct.) à appliquer à la réfection des remparts le produit de cette confiscation. On décidera ensuite qu’en l'assemblée de la Saint-Martin « ne seront admis ceulx qui sont de la nouvelle « Oppinion » (6 nov.).

Toutefois, si nous en exceptons quelques incidents, tels que la prise de Céant-en-Othe par la compagnie des Pied-Nus de Sens (24 août), l’expédition de Desbordes contre Bar-sur-Seine, qu’il enleva presque sans coup férir (24 août) aux protestants qui S'y étaient jetés dès les premiers jours du mois, et la soumission de Meaux, dont le marquis de Boissy, grand écuyer de France, prenait

1 Henri, l& Réf. et la Ligue en Champ. et à Reims, p. 2k et 25. — Buirette, Hist. de la ville de Sainte-Menehould, p. 198, 199 et 200. ? Henri, ibid.

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