DRAMES LITURGIQUES DANS LES KGLISES
Son assassinat change la joie en un deuil universel ; mais les miracles qui s'opèrent consolent le peuple. Un des détails du meurtre est consigné dans ces deux vers :
Vox cruoris, vox sparsi curehri Celiini rcplcl clanioro cclcltii;
et le poëte efface le dégoût qu'il inspire par la pensée toute chrétienne de l'ovation céleste. Le meurtre accompli dans l'église même, au pied de l'autel, lui a fourni une belle métaphore :
Patrem nati perinuiiil in sinii materno, Kubet inatris faciès sanguine pateruo.
Il revient à l'affreux détail de la cervelle du saint répandue sur les dalles :
Fnsum spargunt cerebriim gladiis funestis,
et le Verset Posuisti, Domine, super caput ejus, est bien appliqué à ce fait. Après avoir rappelé l'exil de six années passées en France par saint Thomas, l'auteur de l'office le compare au bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. On se rappelle que ces paroles étaient aussi dans la bouche de monseigneur Affre lorsqu'il se rendit au faubourg Saint-Antoine.
Les fidèles s'associent au sacrifice de leur évêque comme il doit arriver toujours dans une communauté, dans un corps dont le Pape et les évéques sont la tête, et les fidèles les membres. Les avantages que l'Église d'Angleterre tire de la mort de saint Thomas, sont énumérés dans le texte :
Ferro presses Tlionias exonérât.
Puis viennent les miracles et les privilèges du saint :
Thonne cedunt et patent omnia.
•314 HISTOIRE GÉ\ÉRAI>1-; l)K LA MfSIQlE RELIGIEUSE.
Il y a ici une inversion qui est sans cloute le fait du copiste ; « mors )) doit être placé avant « demonia « pour que le vers soit régulier. Nous le rétablissons ainsi :
Pestes, moi'bi, mors et demonia, Ignis, aer, tellus et maria.
Les quatre fléaux indiqués dans le premier vers ont été souvent conjurés par l'intercession du saint; quant aux quatre éléments, exprimés dans le second, ils doivent sans doute se rapporter au sens de la phrase suivante. En effet, le feu, l'air, la terre et la mer ne rendent-ils pas hommage à saint Thomas Becket? le feu, parles cierges qu'on brûle autour de ses reliques; l'air, qui est agité par les cloches qui annoncent sa fête; la terre, sillonnée par de nombreux pèlerinages; la mer, qu'il faut traverser pour vénérer son tombeau à Cantorbéry? Le monde lui rend l'honneur qu'il a lui-même fait à l'Église; car la vertu est l'honneur du monde :
Thomas mundum replevit gloria, . Thome muiulus prestet obseqnia.
Parmi les miracles obtenus par l'intercession de saint Thomas, il en est un d'une nature singulière que les idées du temps peuvent cependant expliquer, s'il faut lire dans le Répons suivant donat au lieu de dorant qui n'offre aucun sèns raisonnable. Dans cette hypothèse, il ne faudrait pas oublier que, de nos jours, le pèlerinage à Notre-Dame de Liesse a souvent un objet analogue. C'est à une intercession du même genre que Louis XIII a été redevable de la naissance de Louis XIV.
Mais de tous les bienfaits, la guérison de l'âme est toujours considérée comme le plus grand et le plus désirable :
Jhesu bone, per Tbome mérita Nostra nobis dimitte débita.
DRAMKS LirrRGIQl'RS DANS I.l-.S Kfif.ISKS. 315
I>o Verset « .lustus germinabit » montre tous les truils de l.i mort d'un juste :
Gramiin cadit, ropiani genuiiiat frumcnli, Alabaiistruin IVanyiliir, IVagral vis iinguenti.
L'office des Laudes est terminé dans le manuscrit par l'Antienne du Magnificat qui résume tous les titres de gloire de saint Thomas Becket :
Salve, Tlionia, virga jiislicic, Mundi juliar, robiir occlesie, Plebis amoi", cleri delicie.
Salve gregis lulor egregie, Salva tue gaudentes glorie.
La Séquence qui termine l'office que nous venons de décrire est en l'honneur de la Vierge, et n'a aucun rapport avec saint Thomas Becket. Comme elle renferme de belles pensées, exprimées avec une propriété d'expression remarquable, nous croyons qu'elle doit fixer l'attention du lecteur. Le rhythme en est varié et conforme aux règles de prosodie qui présidaient à ce genre de composition. Il n'est pas impossible qu'on puisse la trouver dans quelque hymnaire du moyen âge; cependant les abréviations et les fautes qu'il faut attribuer au copiste nous engagent à la reproduire ici :
In honore Marie virginis Que nos lavil a lahe criniinis
Celebratur liodie
Dies bec leticie.
De radiée lesse propaginis Hanccduxit sol veri luminis
Manu sapienlie
Sue templuni gracie.
Stella nova noviter orilur Cujus ortu morsnoslra nior!tur.
Eve lapsus jam reslituilur In Maria.
Ut aurora surgens progredilur Sicut luna pulchra describilur Super cuncta ut sol erigitur Virgo pia.
Virgo mater et virgo unica, Virga fumi et aroniatica.
In le celi niuudique labrica Gloriatur.
Virgo mater et virgo filia Quam celestis Iionorat curia, Per te nobis virtus et gracia Tribuatur.
31G HISTOIRK OÉiNÉRAI.E
Verbum patris processu temporis Intrat tui secrelum corporis, Nos a nexu f'iinesli pignoris Eripuit.
Tua iiobis celos luiniilitas, Tua nobis vitam virginilas, Tua nobis saluteni sanctitas Pronieiuit.
DR LA MUSIQUE RELIGIEUSE
Qui potuit de nobis conqueri Pro peccato parentum veteri, Medialor voluii fieri Dei et hominis.
0 Maria, dulce commerciuni !
Intra tuum celasti gremium Quo salulis reis remediuni Indulgetur.
Gondolait humano generi Virginalis fdius uteri Accingantur senes et pucri \d laudem virginis.
0 \ era spes et verum gaudium !
Fac post vite presentis tedium Ut optatum in celis bravium Nobis detur. Amen.
La première et la deuxième strophes sont semblables quant au rhythme. Les deux premiers vers ont dix syllabes avec un repos à la quatrième et la pénultième brève, ou, si l'on veut, un mot dactylique à la fin. Les troisième et quatrième ont sept syllabes avec pénultième brève.
La troisième et la quatrième strophes se composent de trois vers de dix syllabes, rimant ensemble. Le quatrième vers de la troisième strophe a quatre syllabes et une pénultième longue. Il rime avec le vers correspondant de la strophe suivante.
Les cinquième et sixième strophes offrent le même rhythme.
La septième strophe a trois vers de dix syllabes rimant ensemble, et un quatrième vers de quatre syllabes dont la pénultième est brève et qui rime avec le vers correspondant de la huitième strophe qui se compose des mêmes éléments.
Les neuvième et dixième strophes ont également trois vers de dix syllabes avec pénultième brève. Mais le quatrième a six syllabes et la pénultième brève.
Enfin, les onzième et douzième strophes offrent trois vers de dix syllabes avec pénultième brève rimant ensemble, et un quatrième vers composé de quatre syllabes longues.
On voit que les Séquences étaient écrites dans un système prosodique parfaitement régulier, dont le parallélisme des vers, la numération des syllabes, la cadence des finales, l'assonance et souvent l'allitération, la rime enfin étaient les éléments constitu-
UHAMIiS Liri'K(;iQUHS DANS JJOS KCil.lSli.S. ."Jl?
tifs. Ajoutons que ce genre de poésie se prétait beaucoup plus que la quantité prosodique ancienne à la musique, surtout à des mélodies populaires.
Le chant de cet office de saint Thomas Becket, composé rigoureusement d'après les règles du chant grégorien, est très-mélodique et facile i\ comprendre. 11 n'offre qu'un petit nombre de ces vocalises qui rendent les antiphonaires si impopulaires, surtout parmi les pei'sonnes qui aiment les offices courts. 11 est vrai que les textes se prêtaient par leur forme à une allure plus vive de la mélodie. Comme ils sont rimés et mesurés pour la plupart, le compositeur était plus à son aise pour les noter que s'il eût eu à traiter des textes en prose. Si on exécutait cet office du xnT siè- . clc dans r.ne église, on serait frappé du contraste qu'il offre avec les offices composés antérieurement à cette époque, et dans lesquels on remarque, à côté d'un Introït simple, grandiose et mélodique, un Graduel incompréhensible, ou un Trait surchargé de notes que le maître de chapelle le plus zélé et le plus intelligent ne peut faire exécuter, sans causer à l'assistance beaucoup plus d'ennui que d'édification. Cet insuccès de certaines parties du chant grégorien doit-il être attribué à l'ignorance où l'on est encore de la véritable exécution de ces chants anciens, ou à la transcription défectueuse qui aurait été faite des neumes aux et XI'' siècles? on peut admettre l'une et l'autre de ces hypothèses. Quoi qu'il en soit, les chants composés au xiii° siècle sont peu chargés de notes, très-mélodiques, d'une exécution facile et tels qu'on en saisit immédiatement le sens, sans qu'il soit nécessaire de recourir aux traités de musique , d'étudier préalablement les différents systèmes qui encombrent en ce moment le terrain liturgique. Ces compositions musicales se rapprochent beaucoup des plus anciens chants connus sous le nom d'offices communs, des Kyrie y Gloria, Credo, Sanctus, Agnus, des Litanies, des Psaumes, des Hymnes, des Répons brefs et des Versets. Ils s'éloignent par conséquent des Introïts, des Graduels, des Traits, des Alléluia, des Offertoires , des Communions, des Antiennes, des grands Répons que le moyen âge a reçus des époques antérieures, qu'il a conservés, je le veux bien, mais qu'il n'a pas
imités servilement, tout en observant d'ailleurs assez généralement les règles du chant grégorien dans ses compositions.
Nous professons le plus grand respect pour les chants qui nous ont été légués par la période grégorienne, et tout en unissant nos efforts à ceux de nos nombreux confrères en archéologie pour demander qu'on les conserve avec une pieuse sollicitude, cependant nous préférons la forme des compositions musicales des xii" et xiii" siècles.
GlïAriTRE TROISIÈME
MUSIQUE RELIGIEUSE MODERNE