DRAMES LITURGIQUES DANS LES ÉGLISES
Cousiilératious générale» sur les drames lîtur$;i4iue!i.
Pendant le moyen âge, les compositeurs n'avaient pas à lutter, comme de nos jours, contre tant d'obstacles et d'ingrates difficultés. Quand notre plume a griffonné quelques mélodies sur de fades paroles, sur des pensées sans intérêt, il nous faut sillonner la ville en tous sens ; voir éditeurs, chanteurs et instrumentistes ; pénétrer dans vingt salons, dans l'espoir de réveiller pour un moment l'oreille blasée de quelques auditeurs écoutant machinalement, applaudissant par ton et par habitude. S'il nous arrive d'entendre fredonner nos motifs par quelque dilettante sur les dalles de nos boulevards, voilà pour nous un bonheur, un succès. Si, élevant nos prétentions jusqu'à vouloir exciter les émotions de la multitude, nous obtenons une scène de quarante pieds carrés, c'est une fortune inespérée. Parler au peuple, l'émouvoir, l' entraîner dans les régions que notre génie a explorées, est-il un sort plus beau? Dans notre crédulité, nous voyons la multitude sur les banquettes si chèrement payées, où s'endorment, dans un rôle passif, quelques hommes amenés là, non
IllsTOlHi; (.K.NKHAIJ; DH LA Ml SlQl K KKI.KaKl SK.
par un besoin impérieux de salutaires émotions, mais, le plus souvent, par le désœuvrement et l'ennui. Ce n'est pas là le peuple. A la multitude, il faut l'air libre, la place publique ou le temple, grand comme la rue, plus grand que la rue môme, (l'est dans ces conditions que doit se déployer le véritable spectacle et qu'il produit des impressions fortes et durables.
Aux plus belles époques du moyen âge, au xu*" et au xiu'' siècle, il n'en était pas ainsi. Les compositeurs étaient proportionnellement aussi nombreux et aussi féconds que ceux de nos jours. Leurs poëmes, c'étaient la parole de Dieu, les sublimes révélations des prophètes, ou les magnifiques psaumes de David. Les campagnes, les routes, les places publiques, les cathédrales étaient les vastes scènes où se déroulait le drame; un peuple immense formait l'auditoire, auditoire intéressé et prenant part à l'action, acteur lui-môme. Enfin l'émotion puisait son principe dans cette foi profonde, dans cette ferveur relig-ieuse, si féconde en merveilles de tout genre.
En racontant à l'appui de ce qui précède quelques-uns de ces drames religieux des xii' et xm'' siècles, on sera peut-être porté à les confondre avec les déplorables comédies des clercs de la Basoche, comme, il y a vingt ans, on confondait l'architecture purement ogivale avec celle de la Renaissance. Une histoire véritable du moyen ftge est encore à faire, et elle aura bien des préjugés à déraciner, et bien des erreurs à combattre. L'influence des théâtres sur les esprits, surtout celle des opéras et de ce ^xCon a]y])e\le /es pièces moyen âge, a été immense. MM. Scribe, de Saint-Georges, Mélesville, Casimir et Germain Delavigne, Alexandre Dumas ont été les historiens les plus instructifs et les plus populaires de ce siècle. Combien de gens du monde ne connaissent l'histoire du moyen âge que par Robert le diable, la Juive, Charles VI, les Vêpres siciliennes, comme ils ne connaissent la Saint-Barthéle mi que par les Iliifjuenots, et les anabaptistes que par le Projihètcl Autant les représentations des xv*" et xv!*" siècles étaient ignorantes et grossières, autant les autres respiraient la gravité et une majestueuse profondeur. Nous allons passer en revue la plupart des solennités de ce genre qui se rat-
DH.WIMS IJTI 1!(.HH''--^ l)A.\S l.lvS il.ISl :s. 01
tachent orclinairement aux fûtes. Nous commencerons ])ai- l'A vent et i\o('l ; puis nous traiterons successivement de la (Circoncision, de rÉpipii.anio, du Carôme, du dimanche des Rameaux, de la Semaine sainte, de Pâques, de l'Ascension, delà Pentecôte, etc.
Ce travail nous fournira des documents sur les usages liturgiques et sur la musique pendant la période la plus intéressante du moyen âge. Par la môme raison que, en étudianl les monuments eux-mêmes , nous n'avons pas de système préconçu , vu que les idées nous viennent au fur et à mesure que les objets se présentent à notre étude, nous ne tenons aucun compte des systèmes qui, depuis le xvi*" siècle, se sont succédé fort rapidement à l'égard du plain-chant. Qu'on ne nous oppose donc pas des auteurs et des systèmes faits après coup et, d'ailleurs, fort contestés. Palestrina est un fort grand musicien, mais il n'est pas, comme Dieu, de toute éternité. 11 n'a donc rien à faire avant le xvi° siècle. Ceci hien arrêté, nous entrons en matière.
L'un des manuscrits qui vont servir de base à nos recherches appartient à la seconde moitié du k.iu" siècle. Mais cette époque n'est pas très-significative pour la question qui nous ocçupe; Car l'action liturgique parait avoir conservé, jusque vers la tin duxiv" siècle, un grand caractère d'homogénéité et de continuité, même dans les inspirations poétiques et musicales qui rendent cette péiùode la plus illustre de toutes , sous le double rapport de la liturgie et de l'art. Cet antiphonaire ou plutôt ce missel, renferme toute la partie chantée des oftîces du matin des dimanches et des fêtes, c'est-à-dire les Répons des processions, les Introïts, les Graduels, les Offertoires, les Communions, ainsi qu'un trèsgrand nombre de Séquences et d'autres pièces se rapportant spécialement à certaines solennités.
Nous l'avons choisi de préférence, parce qu'il renferme quelques rubriques qui jettent une lumière assez vive sur plusieurs usages d'ailleurs répandus dans la plupart des Églises de l'Occident. Le lecteur pourra ainsi reconstituer facilement l'année chrétienne sous son triple aspect liturgique, poétique et musical . Ab nno clisce omnes.
iiisTOiiu: f.xiNKHAij; ni: mi siqv i; «k.
i/avk:\t et :\'Oel..
L'institution de TAvent, qui , selon le R. P. dom Guéranger, remonte à la fin du v'' siècle, a subi, sous le rapport liturgique, diverses modifications. Sans parler du jeûne prescrit trois fois la semaine depuis la Saint-Martin jusqu'à Noël, et qui, s'étant étendu à une quarantaine de jours consécutifs, prit le nom de Carême de Saint-Martin, nous examinerons pourquoi l'on retrouve encore dans les livres du xiii'' siècle l'office de cinq dimanches servant de préparation à l'avéneinent de Jésus-Christ. Ce point ne nous a pas semblé bien éclairci jusqu'alors, puisqu'il parait constant que, dès les ix'' et siècles, les dimanches étaient déjà réduits à quatre. Le manuscrit que nous avons sous les yeux contient les quatre dimanches dont les Introïts coïncident avec ceux de la liturgie romaine, et sont disposés dans l'ordre suivant. Pour le premier dimanche : « Ad te levavi; » pour le deuxième : <( Populus Sion; » pour le troisième : « Gaudete in Domino; » pour le quatrième enfin : « Rorate, cœli, desuper. » Puis vient un cinquième dimanche précédé des Messes du vendredi et du samedi. La rubrique qui suit explique suffisamment, selon nous, sa présence à cette place. Si Noël tombait un lundi, le dimanche qui précédait n'était pas considéré comme la vigile de la fête, mais bien comme le cinquième de l'Avent, et alors on chantait deux Messes : Duœ Missœ cantahuntur : Missœ matutirinlis de Vif/ilia, cum memoria Beatœ Mariœ ftat ; major Missa
;)iiAMi:s LIT! ii(;i(iri;s d.ws i.i-.s i';f;i,i.si;.s. g.")
de Dotninica cl sine ninnoriti. Ces deux Messes sont cntièrenKMii notées. Inimédiatoiuent aprôs, suit l'office de la iiiiil de Nod.
Cette division des ofiiccs nous parait plus raisonnable et ])lus dans l'esprit de l'Avent que celle usitée de nos jours. Si la veille de la Nativité se trouve un dimanche, ce dimanche est considéré maintenant comme la vigile de Noël. Ainsi la préparation à l'avènement du Sauveur des hommes n'a de fait que trois semaines au lieu de quatre, et l'Avent, ainsi tronqué, s'éloigne du sens symbolique (qu'une tradition respectable sendjle lui avoir donné. En effet, cette attente de la fête de Noël, pendant quatre semaines, dans la chrétienté, ne représente-t-elle pas les quatre mille ans qui ont précédé la rédemption du genre humain ?
Au second feuillet du manuscrit, s'offre à nos yeux une belle Séquence ; elle appartient au premier dimanche de l'Avent.
Salus œtern;i, Indeficieiis inundi vita,
Lux sempilerna El redeniptio vere noslra CoïKlolens luimana
Perirc secla Pcr temptantis luimina.
Non relinquens excelsa,
Adisli ima, Propria clementia.
Mox tua Spontanea Gratia assumens Imniana, Qua; fuerant perdila, Omnia salvasli terrea.
Ft'reus inuiido gaiidia, Tu animas et corpora
Noslra, Chrisle, expia.
Ut possideas lucida
Nosmel liabilacula.
Advenlu [)rinio juslifica, In secundo nosque libéra.
Et eum facta Luce magna, Judicabis omnia.
Compli stola Incorrupla Nosmel tua Subsequamur mox vestigia, Quocumque visa. Amen.
La musique n'est ni trop gaie ni trop lugubre; ce sont des phrases d'une mélancolie forte et sévère, si je puis m'exprimer ainsi. Des parties d'accompagnement se placent tout naturellement sur le chant, qui est constamment et absolument en sol. Nous rencontrerons plus loin cette Séquence à la page 13 du manuscrit de l'office de la Circoncision, qui appartient à la biblio-
94 iiisToiHH (;i:\Ki?Ai.i; m: i.a Mr.siQi e eici.iciei .sk.
thèque de Sens. Placée au premier Noctunie, elle porte le titre d'hymne. On peut acquérir par là une nouvelle preuve que la Prose de l'Ane, Oricntis partilnis, n'est point une boult'onnerie faite à plaisir, et qu'elle se trouve en fort bonne eom])agnie.
Le second dimanclie de l'Avent présent eune Séquence Lien supéineure, sous le rapport musical, à celle du premier. Quoique n'ayant que le si bémol à la clef, suivant les usages du plainchant, elle est évidemment écrite en sol mineur avec une modulation en si bémol majeur, ce qui lui donne un cachet de tristesse interrompue par des élans de ferme espérance.
Dans l'intention où nous sommes de traiter ultérieurement de la poésie latine du moyen âge, et en particulier de celle des Séquences, nous donnons ici cette pièce qui. avec d'autres monuments, nous aidera à prouver le merveilleux parti que les poètes de cette époque ont tiré d'une langue réputée barbare par nos classiques dédaigneux. Au lieu de ramper sur les traces des anciens, et de pratiquer à leur endroit l'adulation outrée et sans bornes des hommes du xviii' siècle, ils trouvèrent moyen de composer avec le latin une langue plus claire, plus conforme aux idées qu'amenait la civilisation chrétienne. Disons, en passant, que cette langue était complètement assujettie à la pensée; qu'elle la servait en. esclave docile et avec une sobriété et une concision qu'on chercherait vainement dans le latin du siècle d'Auguste et dans aucune langue moderne. La plupart de ses détracteurs semblent avoir peur des vieux livres qui la recèlent. Voilà peutêtre pourquoi ils en disent tant de mal. Plût à Dieu que nos orateurs parlassent le latin du moyen âge ! Nous saui'ions mieux ce qu'ils veulent dire; eux-mêmes le sauraient peut-être mieux aussi.
Reguantem sempiterua Per secla susceptura Concio dévote concrepa Actori rciddendo débita.
Qucm jubilant agmina cœlica
Ejus vultu exliilarata.
Qiiem expeclant omnia leiTca Ejus vultu examinanda.
Dislrictum ad judicia, Clementciu in potentia, Tua nos salva, Christe, clementia Piopler quos passus es dira.
Ad poli astia Subleva iiilida Qui sordc tergis secula.
iii;\Mi>; i.iii lu.ujt i:s dans i.i;s i.(;i.isi:s.
Iiillua salas vera Es. Fuga puriciila.
Oinnia ut siiil niiiiHla Trihuo ijacilica.
Ut hic tua
Saisi nii.soi'icuriiia.
Lcti rcfjiia
Post adeainus siipera.
Qii» rejouas s(!ciila i'ci- iiiliiiila. Aiiicii.
Qucl(|iic iinpalicnce que nous éprouvions d'an'ivci' à la belle fête de Noël , nous ne pouvons passer sous silence la courte et charmante Séquence du troisième dimanche. Ce petit morceau est d'une facture oi'if;inale ; chaque phrase est suivie d'un neume qui en est comme l'écho. Cette vocalise, (jui se fait sur la dernière syllabe du vers, est composée du même nond^re de notes que la phrase musicale elle-même, et elle reproduit le même chant. Cette particvdarité est d'autant plus remarquable, que la mélodie est une véritable fanfare, un appel de trompe de chasse, d'un caractère un peu agreste et qui se prête merveilleusement à une répétition, à un écho reproduit probablement par un chœur éloigné. Quels poëtes que les musiciens du moyen âge! Cette cantilène n'était-elle pas un prélude de ces fanfares célestes qui accompacnaient le « Gloria in excelsis » des anges annonçant aux bergers, vers le milieu de la nuit, la naissance du Dieu ami des pauvres? mais le temps n'était pas encore venu. Le poëte était obligé de voiler sa pensée, de renfermer dans son cœur son espérance. Aussi les paroles appartiennent encore au temps de l'Avent.
Qui régis sceptra " lUi salutaria
Foiii dexlra Queui pr;cclixcrunt proplielica
Solus cunita. Vaticinia.
Tu plebi luani A dara poli regia
Ostonde magnani In nostra,
Exc'itaudo potenliam. Jesu, veni, Domine, arva.
Pnesta dona
L'Introït du quatrième dimanche commence par ces magnifiques paroles : « Rorate, cœli, dcsuper, et nubes pluant Justum. Aperiatur terra, et germinet Salvatorem. » On touche au moment suprême. Les esprits et les cœurs sont plus recueillis. La Séquence
9(1 iii.sToïKi; (;É\KH.\i.r. ni: i.a mtsiqi i-: rklk.ii'.i .-i;.
niùinc est supprimée, coniinc s'il était à craindre cju'une mélodie trop accentuée ne détournât l'attention du grand mystère qui allait s'opérer. Remarcpions ici à quel degré, dans l'art religieux, la variété la plus diverse se trouve encadrée dans l'unité la plus compacte.
Le premier dimanche de l'Avent est consacré à l'invocation, à l'élévation de l'àme vers Dieu ; c'est un premier mouvement clairement exprimé dans l'Introït : « Ad te levavi animam meam , Deus meus. » Le second , par ces paroles : « Populus Sion , ecce Dominus veniet ad salvandas gentes, etc., » détermine l'objet de l'attente. Dans le troisième, un commencement d'allégresse se fait jour : « Gaudete in Domino semper; iterum dico : Gaudete, etc.. Dominus prope est. » On trouve de plus le sentiment de la grandeur de Dieu dans la Séquence dont nous avons parlé plus haut : « Qui régis sceptra, forti dextra , solus cuncta , etc. » Enfin le quatrième commence par d'instantes prières : « Rorate, cœli, desuper, et nuhes pluant Justum. » On est dans une sainte impatience de la venue du Sauveur des hommes ; on ne chante pas de Séquences comme nous l'avons dit précédemment. Remarquons même qu'on consacre à la Vierg-e une large part de l'office, et que trois prêtres, représentant probablement les trois personnes divines de la Trinité, se placent devant l'autel après avoir revêtu des chapes blanches, et, à genoux, commencent l'Offertoire sur les paroles de la Salutation angélique. Bic très presbijtei'i albis capis indiicti [induti] flectentes rjenua unie altarc incipiant Offertorium Ave, Maria, etc. »
A mesure que l'on approche de la fête, les chants deviennent plus sérieux elles offices plus solennels. La messe de la Vigile de Noël arrive enfin. La rubrique dit : Officium incipiatur festive cum marjna reverentia. Après la Messe , un prêtre chante la Généalogie de Jésus-Christ, selon saint Matthieu. Elle se compose de trois phrases bien distinctes, qui forment un récitatif trèsmélodique et d'une grande gravité. Nous n'avons jamais rien entendu de si suave et de si bien modulé. Peut-èti'e le chant seul de la Préface pourrait lutter avec ces modulations si originales et si hardies de la Généalogie. Cependant le compositeur trouvait de
DHAMI'S I.ITI liCKJI i:;^ D.WS l,i;s KCI.ISlvS. 97
iurandcs (liriioiillrs dans la série des noms, bien soiivcmiI rudes à l'oreille, des aïeux du (Ihrist. (lelte pièce est notc'u! d'un houlà rautre. On atlachail une telle importance au chant, (pi'on ne le sacrifiait niônie pas aux paroles. Ainsi on notait tout, les litanies, les versets, etc., quand même la musique était invarial)le et que In strophe n'avait (pi'nn no!id)re limité de syllabes. Dans les siècles suivants, on s'est contenté de noter la première strophe de riiymne, le premier verset de la litanie ou du psaume ; les autres étaient chantés comme on pouvait , à peu près avec le seul souvenir de la musique des premiers , sans observer les variations qu'amènent nécessairement le changement de place des syllabes, les mots plus courts et les mots plus longs. Avec cet inintelligent système, l'expression était toujours la même, et ne subissait aucune modification en harmonie avec le sens par le dépla cément opportun d'une note. Ces variations, ces modifications, on les trouvait toutes dans la musique du moyen âge, et cependant on l'écrivait tout entière à la main, et d'une très-belle écriture.
Mais, tout à coup, du sein des tours et des clochers couverts de neige s'élance une voix au milieu des ténèbres. Les sons redoublent, se multiplient, et bientôt ce n'est plus qu'un concert général d'allégresse pour fêter l'anniversaire de la naissance du Messie dans l'humble étable de Bethléem. Nos aïeux , plus poètes que nous, ont ouvert leurs cœurs aux émotions que tant de souvenirs réveillent, et n'ont pas hésité, dans leur foi profonde , à s'en retracer les images fidèles. Nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs le drame liturgique qui se déployait dans la nuit de Noël, et citer les rubriques qui accompagnaient les textes chantés par les différents personnages.
Après le chant solennel du « Te Deum laudamus , » au milieu du chœur de la cathédrale, un enfant, représentant un ange, annonce que le Christ est né : In sancta nocte Nativitatis iJotnini, post Te Deum, angélus annimciet Christum esse, et hoc dicat : « Nolile timere, ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum quod erit omni populo, quia natus est vobis hodie Salvator mundi in civitate David, et hoc vobis signum, invenietisinfantem pannis involutum et positum in praesepio. » « Ne craignez point, car je
9S IIISTOIIii; (iK.NKHAI.K 1)1-: LA MlSlQl i: «Kl.IClKlSi;.
viens vous apporter une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d'une i;ranclc joie. C'est qu'aujourd'hui , dans la ville de David, le Sauveur du inonde vous est né. Voici la marque à laquelle vous le reconnaitrez , vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche. »
Lorsque cette pièce a été chantée, sept enfants placés, dit la ruhrique, dans un lieu élevé, soit dans une des galeries du chœur, s'écrient : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » Hoc audient.es, septem puein stantes in alto loco dicant : « Gloria in excelsis Deo et in terra pax ho minibus bonae voluntatis. »
Alors des prêtres représentant les bergers se dirigent de l'entrée de l'église vers la crèche placée au fond du chœur, dans l'abside. Pendant leur marche, ils chantent sur un ton élevé une sorte de Séquence très accentuée et interrompue par des exclamations telles que celle-ci : Eia ! Eia !
Audientes pastores eant versus prœsepe , cantantes hoc rcsponsorium :
Pax in terris nuncialur, Transeamus ut sciamus
In excelsis gloria. Quod iiunciatum est. Terra federatur,
Mediante gratia. In Jiidea puer vagit,
Mediator homo Deus Puer salus populi,
Descendit in propria, Quo beliandum se prajsagit]
Ut ascendat homo reus Vêtus hospes sœculi.
Ad admissa gaudia Accedamus, accedamus
Eia! eia! Ad praesepe Domini
Transeamus, videamus Et dicamus :
Verbum hoc quod factum est. Laus fecunde Virgini.
Les pasteurs sont arrivés aux portes du chœur ; ils en franchissent les degrés, portant en leurs mains des bâtons, probablement la véritable houlette du berger. Pendant le trajet qui les sépare de la crèche, ils chantent encore : « Transeamus in Bethléem, et videamus hoc Verbum quod factum est, quod fecit Dominus et ostendit nobis. »
DHAMICS l,lTl'U(;iQrii« DANS l.KS K(;i.i.si:s. 99
TuDi. pdslorcs gradiantur per chnriim in manibus baculoa portantes et cantantes usque ad Christi prœsepc : « Transeanuis iisque..., etc. «
Qu'on ne soit pas ôtonné de rencontrer dans cette représentation des détails dont les Évangélistes ne disent rien. N'oublions pas que nous sommes en plein moyen Age, au milieu de traditions et de légendes qui devaient , dans ces sortes de solennités , trouver leur place naturelle.
Deux clercs vont au devant des bergers et cliiintent ce verset : <( Qui venez-vous chercher dans cette étable, bergers, dites-le nous ? )) Ceux-ci répondent : « Nous venons visiter le Christ enfant, enveloppé de langes, selon la parole angélique que nous avons entendue. »
I/lis venicntibus duo clerici in prœsepe cantent : « Quem quœritis in prœsepe, pastores, dicite? « Pastores respondeant : « Salvatorem Christum Dominum, infantem pannis involutum secundum sermonem angelicum. »
On trouve en Orient, dans les peintures byzantines, des accoucheuses assistant la Vierge dans l'étable; cette tradition, entachée de matérialisme, a existé également dans l'art byzantin et dans l'art roman. Ce fut plus tard que les artistes se conformèrent unanimement à la croyance générale de l'Église, relativement à la perpétuelle et absolue virginité de Marie, et s'accordèrent à croire que Jésus avait traversé le sein de sa mère comme un rayon de soleil passe au travers d'un « beau cristal. » Ici nous signalons encore la présence de femmes autour de la crèche. Elles omirent le lieu qui recèle la crèche, et montrent l'enfant en chantant ces paroles : « Le voilà , cet enfant, avec Marie sa mère, ce Messie dont le prophète Isaïe a prédit jadis l'avènement. »
Item obstetrices (obstetrices) cortinam aperieiites puerum demonstrent dicentes : « Adest hic'parvulus cum matre sua de que dudum vaticinando Isaïas dixerat propheta. »
Ensuite elles montrent aux bergers la mère de l'enfant, et continuent à chanter : « Ecce virgo concipiet et pariet filium et euntes dicite quod natus est. « « Voici qu'une vierge concevra mettra au monde un fils. Allez et annoncez qu'il est né. »
100 HISTOIHI: CiKNÉHAiJ-: i)10 LA MI SIQIK RELKJlKrsE.
Quel mouvement d'éloquence et de poésie dans ce brusque rapprochement de la prédiction et de son accomplissement!
Les bergers saluent la Vierge et chantent une mélodie naïve, exprimant d'une manière saisissanto Je recueillement et le respect que sa vue leur inspire. Ils sont déjà initiés au mystère qu'il leur est donné de contempler, et ils prient même la mère de Dieu d'intercéder auprès de son Fils en leur faveur. Ce passage est, à notre avis, le plus charmant de tout le dialogue. Twic salaient pastorca Virginem ita dicentes :
Salve, Virgo singiilaris ; Nos Maria tua iireco
Virgo manens Deum pavis; A peccati purga fece;
Alite secla geiieralum Nostri cursinn incolalus
Corde patris; Sic dispone
Adoremus nunc crealum Ut det sua frui Nalus
Carne matiis. Visione.
On voit que cette pièce est du genre des Séquences et d'une facture harmonieuse. La musique est à la hauteur des paroles, quant à la simplicité et aux sentiments humbles et modestes qu'elles expriment.
Les bergers contemplent l'Enfant-Dieu dans sa crèche; ils l'adorent en silence; puis, se tournant vers le chœur, ils s'écrient :. « Alléluia, alléluia. Jam vere scimus Christum natum in terris de quo canite omnes cum prophetis dicentes. w
Titnc, viso puero, pastores adorent eum , deinde vertant se ad chorwn, dicentes : « Alléluia, alléluia. Jam vere scimus Christum natum in terris... »
Immédiatement après cette profession de foi, la Messe de la nuit commence, et les prêtres (ce sont des prêtres probablement), qui ont représenté les bergers, dirigent le chœur et chantent le « Gloria in excelsis, » ainsi que l'Épitre et le's tropes. Pastores ve- (jant chorum et cantent, etc.
Comme il n'y a que la Séquence « Nato canunt omnia » en dc'hors des parties ordinaires de la Messe, ce passage prouve clairement que les tropes ne sont autre chose que la Séquence ellemême. Pendant cet office , les bergers se partagent entre eux les
i)iîAMi:.s i,iTi i!(;i(jri:s da.vs i.i;s i';(;i.isi;s. 101
honneurs du chant et attirent l'attention niônic du célébrant, qui se tourne souvent vers eux : Finita iMissa, sucerdos, f/ui Missam rantavit, vertot se versus pastores et dicat hanc antiphonam, etc.
Les uns cliantent le Graduel; d'autres, phis élevés en dignité, entonnent V Alléluia et les versets du l'salniiste : « Dixit Uominus Domino meo : Sede à dextris meis, donec ponam inimico's tues scabellum pedum tuoruni. w Peut-être le texte, placé de préférence dans leur bouche , indique-t-il qu'ils représentent les Juifs versés dans les prophéties et reconnaissant leur accomplissement, Duo pastores caiifcnt in indpito Graduale. Diw de ninjori sede cantent in p\dpito : « Alléluia. Dixit etc. »
Nous ne signalerons que les premiers vers de la Séquence de la Messe de minuit. Nous y trouvons un passage assez précis sur le mode d'accompagnement qu'employaient les organistes.
Nato canunt omnia I„ q„a nova sint gaudia
Domino pie agmina Mundo plene dedita.
Syilabatim pneumata, Hac nocte prœcelsa
Perstringendo organica. Intonuit et gloria H.Tc dies sacrala In voce angelica.
Le chant de cette pièce est entièrement syllabique , et le précepte du poëte s'appliquait à son œuvre elle-même. Ainsi, il devient plus que probable que, dans ces sortes de mélodies, l'accompagnement suivait rigoureusement le chant, et que l'harmonie qu'il comportait se réduisait en accords plaqués, si, du moins, la version que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs est exacte : « Toutes les assemblées de fidèles chantent pieusement les louanges du Seigneur qui nous est né, en pressant à chaque syllabe les poumons de l'orgue. » Ce mot, syllabatim, paraîtrait à nos organistes une dure loi. Car elle les forcerait à renoncer à la multitude confuse de sons que la plupart d'entre eux intercalent entre chaque note du plain-chant, sous le prétexte, au moins puéril , de faire du contre-point. La plupart des pièces d'orgue des plus célèbres organistes du siècle dernier offrent cette particularité curieuse que chaque note de la mélodie est surchargée d'une succès-
102 IIISTOUUC GKXKUAM-; l)K LA MU.SIQI K RELIGIIH SE.
sion précipitée d'une vingtaine au moins de notes parasites. Telle est la conséquence des principes réformateurs du xvi' siècle qu'on prétend toujours nous imposer, et que nous rejetons de toutes nos forces, au nom de la vérité, de la nature et du sentiment de l'art religieux. Si nos mélodies nationales ont résisté à l'action destructive du vandalisme et de l'ignorance; si elles s'efforcent de dépouiller ce suaire dans lequel elles dorment depuis trois siècles, c'est qu'il y a là un art vrai, sublime et d'une telle élévation qu'il échappera toujours aux atteintes orgueilleuses, peut-être jalouses, des hommes médiocres.
La majeure partie des Séquences a pour objet principal d'exciter à l'enthousiasme et à la célébration de la fête; elles encouragent les chrétiens à exhaler dans leurs chants les sentiments qui les animent. Quelquefois môme on y rencontre des exclamations d'une énergie singulière; Nous rapprochons de la citation faite plus haut ce fragment de la Séquence de la troisième férié de la Pentecôte. Il y est encore fait mention de l'orgue : «Allons, ma muse, louez Dieu. Chantez, je vous prie, des chœurs magnifiques, et frappez à votre gré les orgues harmonieuses. Que notre assemblée, comprenant la solennité de ce jour, fasse entendre les modulations de la flûte, et fasse résonner sous l'archet de joyeux concerts de louanges. »
Eia, Musa, alléluia. * Die, queso, ppeclara chorea Blandificaque libens perstrepe organa.
Sit modulans tibia ; Resultet plectro laudum laeta carmina Nostraque caterva hujus diei euprepia.
La Messe de minuit se termine par une nouvelle allocution faite aux bergers par l'évêque ou le prêtre qui a célébré la Messe. La' demande et la réponse se chantent pendant que le clergé retourne à la crèche saluer le nouveau né.
Finita Missa, sacerdos vel episcopus, qui Missam cantavit,. vertat se ad pastores et dicat hanc antiphonam usque ad Natum.
i)HAivii:s LiTi iu;i(ji i:s da.ns i,i'.s i':(;i,i.si:.s. lo:}
« Quein vidistis, pastores, dicitc; aiinunciate nol)is jn lerris quid apparuit. — Naluin vidiniiis et choros angeloruni collaudantes Doininum. Alléluia, Alléluia. »
Puis on chante les Laudes. Lorsqu'elles sont terminées , les bergers remplacent le « Benedicamus » ordinaire par une hymne dont la musique est simple et belle.
Finitis hmdibus, pastores loco Benedicamus dicant :
Verbum Palris liodie Proccssit ex Virgine, Venit nos redimere.
Et cœlesti patrie Voluit nos reddere.
Virlules angelice Cuni canoro jubile Benedicant Domino.
Refulgens pastoribus Nuiiciavit angélus Paceni, pacis nuntius.
Tu Paslor ecclesie Pacem lumet dirige Filios et instrue, Redemptori débitas Jubilando gratias.
Après cette paraphrase, dont la première partie répond au « Benedicamus Domino, w et la seconde au « Deo dicamus gratias, » les bergers se réunissent en un seul chœur pour chanter : « Voici que toutes les paroles de l'ange au sujet de la Vierge Marie sont accomplies. « C'est par cette courte antienne que se termine la première et la plus importante partie de l'office de Noël.
Post Benedicamus omnes pastores canteiit mpulpito hancAntiphonam : « Ecce compléta sunt omnia quae dicta sunt per angelum de Virgine Maria. »
La Messe de l'Aurore et celle du jour n'offrent rien de particulier, sinon les versets de la procession, qui sont d'une grande hardiesse d'images. Entre l'Antienne, chantée à la rentrée de la procession dans le chœur, et l'Introït « Puer natus est nobis >) , on prêchait le peuple, ainsi que l'indique la rubrique : Postea fiât sermo ad popuhirn. On remarquera ce sermon, ce prône ainsi fait au peuple avant même l'Introït du grand office.
Telle était au xm'^ siècle, la fête de Noël. Quelle grandeur dans cette simple pensée de donner au peuple le spectacle pompeux et solennel des principaux événements de cette nuit si chère
104 IIISTOIRK (iiÎMÎRAU- 1)K I.A MI SIQUE RELIGIEUSE.
aux croyances religieuses, de mettre en action l'Évangile le plus intéressant et par cela même le plus populaire. Qu'on s'imagine ces cérémonies, ces marches, ces dialogues, ces chants, représentés , parlés et exécutés avec l'onction et la gravité cpie devaient y mettre des évôqucs, des chanoines, des prêtres; avec le zèle, la foi et le recueillement qu'y apportaient les laïques à qui on confiait des rôles dans ces solennités et qui, pour la plupart, devaient être d'après les idées du temps , des personnages considérables déjà entourés d'un certain prestige.
On a dû être surpris de trouver à chaque instant, eu égard à la question qui nous occupe, des mots bien profanes, tels que ceuxci : drame , spectacle , rôles , personnages ; c'est que , après l'étude que nous venons de faire , il nous semble que toutes les pompes humaines auxquelles nos yeux sont habitués s'amoindrissent, pâlissent et disparaissent devant ces fêtes magnifiques qui méritent à bien plus juste titre et dans un sens plus noble le nom de spectacle. En effet, faisons un moment abstraction du sens profond et mystique des fêtes du moyen âge ; mettons-nous à la place du curieux, du désœuvré avide d'impressions et de fêtes. La salle de l'Opéra vaut-elle une cathédrale? Les gammes chromatiques ou les ritournelles de l'orchestre valent-elles ces chants larges, énergiques, hardis comme les arceaux sur lesquels ils rebondissent? Cette poignée de comparses, se promenant autour de décors chancelants et répétant pendant une demi-heure des litanies incompréhensibles de syllabes décousues, ce qu'on appelle un chœur, peut-elle se comparer à plusieurs milliers d'hommes enivrés de reconnaissance et d'amour, et chantant au milieu de la nuit, autant avec leur cœur qu'avec leur voix : « Te Deum laudamus?» Voyons, soyez sincères, et avouez que le théâtre, tel que nous l'ont fait la Renaissance, l'école classique et les dramaturges modernes, avec ses éléments pauvres et mesquins, avec les passions chétives et décolorées qu'il traite, est une misérable parodie des nombreuses et gigantesques fêtes du moyen âge, dont rien depuis n'a égalé la magnificence et l'éclat.
l)KAAli:s I.ITI HCIQUKS DANS LliS KCiLISKS.
Tll
La fête de l'Épiphanie nous arrêtera moins longtemps que celle de Noël. Le sujet est moins vaste , les Séquences et les chants moins fréquents. Cependant l'esprit qui a présidé à l'interprétation vivante et figurée du grand mystère de l'Incarnation est resté le même au jour de l'Epiphanie. Nous trouverons la même fidélité dans les détails de l'action et dans la représentation de la partie historique des textes sacrés. Nous verrons les personnages agir, parler et se mouvoir avec la même gravité, la même convenance. Nous ne remarquerons ni dans les rubriques, ni dans les textes, ni dans la musique elle-même, aucune phrase, aucune note, pour ainsi dire , qui ne soit empreinte de la plus grande dignité, comme aussi de la plus complète intelligence du pèlerinage d'adoration, dont l'enfant Jésus a été l'objet. Qu'on ne s'y méprenne pas ; nous ne nous résignons nullement à être taxés ici de parti pris ou d'admiration erronée. Dans l'examen des monuments nous ne nous contentons pas de dire la vérité, nous disons toute la vérité. Ce n'est pas notre faute si nous taillons dans le vif certaines plaies intellectuelles, que des préjugés déplorables ont acclimatées en notre pays, si fécond et si heureux quand il vit sur son propre fonds ; si nous prouvons que sans les réminiscences de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophanes, sans les imitations d'Ennius, de Plante et de Térence, nous avons eu un théâtre et des fêtes dramatiques auxquelles la première des sanctions, l'assentiment de la foule n'a pas manqué ; si enfin , tirant de
lOf) IIISTOIRH GK.\KRALU DE I.A MUSIQIK RELIGIKISK.
l'oubli nos vieilles mélodies nationales, et prenant pour juge de leur valeur la multitude à laquelle le sentiment grossier du vrai et du beau n'a jamais failli, nous établissons leur supériorité sur les symphonies , odes-symphonies , cavatines et oratorios modernes, même sur le contre-point du grand Palestrina, qui n'est, à nos yeux, qu'un compositeur moderne.
Nous voici arrivés au grand jour de l'Epiphanie. On dirait que notre manuscrit prend aussi un air de féte ; car, dès lors, les rubriques en sont mieux écrites et les lettres plus pompeusement ornées. Nous remarquerons en passant, que l'Introït et la Séquence ont ordinairement seuls le privilège de la première lettre ornée. Ce détail indique la place importante qu'ils occupaient dans l'office. La Généalogie de Noël, l'Épitre de saint Étienne et la pièce dont nous allons parler se trouvent également dans ce cas. La paléographie elle-même fournit un ingénieux moyen de hiérarchiser les difî'érentes pièces entre elles.
Après les Versets, les Leçons et les Répons des Matines de l'Épiphanie, le célébrant, revêtu de ses vêtements sacerdotaux, chante solennellement un Évangile , après avoir encensé l'autel.
In die ad Matutinum post. W. et RR., sacerdos indutus sacerdotalibus vestimentis cantet hoc evangelnim . Sed primum incenset altare postea cantet alta voce : « Dominus vobiscum , etc. Sequentia sancti Evangelii secundam Lucam , etc. » Suit l'Évangile qui se termine par la Généalogie de saint Joseph , dont le chant peut rivaliser avec celui de la Préface. Voici la seconde fois que nous prenons le chant de la Préface pour terme de comparaison. La cause en est dans notre embarras , et ce n'est pas celui du choix , tant le vandalisme liturgique nous a laissé peu de choses à admirer.
La première partie de l'Évangile rapporte le baptême de Jésus- Christ ; la seconde donne la Généalogie de saint Joseph. Rc mmeur , la mineur, telles sont les modulations positives que l'oreille saisit à la simple audition. Un repos sur ut majeur donne une grande originahté à ce récitatif, qui, du reste, est très-varié ; il ne ressemble en rien à celui que l'on chante dans nos églises , chant monotone et sans couleur, roulant perpétuellement sur
DHAMKS I.ITI li(iKll i:s l)A:\K J,i:s KCJl.ISKS. 107
deux ou trois notes , à l'instar du chant des Carmélites. La parole de Dieu ne devrait pourtant pas être annoncée aux fidèles sur le chant d'un Psaume de la Pénitence.
I.e (( Te Deum laudanuis » termine cette (lénéalogie, comme il a terminé celle de Jésus-Christ dans la nuit de Noél, avant l'apparition de l'ange aux bergers. Il précède également une représentation solennelle , im nouveau drame liturgique entièrement chanté et composé, plus exclusivement que celui de Noël, de textes évangéliques. Avec un prologue tel que le « Te Deum laudamus, » au chant duquel le peuple devait prendre , comme de nos jours, une large part, le drame ne pouvait manquer d'être dignement représenté et religieusement suivi par les spectateurs.
Dans la nuit de Noël, les bergers étaient représentés par des prêtres, ou, tout au moins, par des sous-diacres, puisqu'ils lisaient l'Épltre ; mais l'Épiphanie renfermant le symbole de la vocation des Gentils au christianisme dans la personne des rois Mages, il eût été inconvenant que des prêtres ou des diacres, qui doivent être des sanctuaires de foi et de piété, fussent , même provisoirement, transformés en rois païens. Admirons ici l'excessive délicatesse qui présidait à ces solennités : c'étaient des clercs qui remplissaient cet office. Ainsi , lorsque l'heure de Tierce avait été chantée , trois clercs , à la vérité , mais trois clercs de haut lieu , revêtus de chapes et le front ceint de couronnes, arrivaient de trois côtés différents, suivis de leurs serviteurs revêtus de tuniques et de manteaux ; ils se réunissaient devant l'autel. Le premier Mage se tenant derrière l'autel, comme s'il arrivait de l'Orient, montrait de son bâton une étoile apparaissant à la voûte de l'église. Il commençait un dialogue chanté avec les deux autres Mages qui arrivaient, l'un du côté droit, l'autre du côté gauche de l'autel. Il signalait l'éclat extraordinaire de cette étoile. Le second Mage lui répondait que l'astre annonçait la naissance du Roi des rois; et le ti'oisième ajoutait, que l'avènement de ce Roi avait été prédit par les prophètes.
In die EpiphanioBy Tercia cantata^ très clerici majori sede cappis et coronis ornati , ex tribus partibus mm suis famidis tunicis et amictibus indutis , ante a/tare conveniarit ; jjrimtis stans
108 IIISTOIRK (iKiNKRALE DE LA Ml SlQl K HELUaEUSE.
rétro altare , quasi ab Oriente veniens , stellam baculo ostendat et dicat simplici voce :
« Stella fulgore nimio rutilât, »
Seanidifs a parte dextcra veniens :
« Quœ regum Regem natum clemonstrat, »
Ternus a sinistra parte veniens dicat :
« Quem venturum olim prophétie signaverant. >>
Les phrases musicales qui accompagnent cette conversation sont d'une grande simplicité : c'est une introduction à ce qui va suivre. Les trois rois retournaient et se groupaient devant l'autel, et, comme ravis de se voir réunis dans une croyance commune, ils s'embrassaient mtituellement et prenaient une détermination soudaine. « Allons donc, disaient-ils, et cherchons ce Dieu; oilrons-lui pour présents de l'or, de l'encens et de la myrrhe. »
Tu7ic regressi, ante altare aggregati, osculentiir simid dicentes versum :
« Eamus ergoet inquiramus Eum otferentes Ei munera aurum, thus et myrrham. »
On pourrait appeler cette première partie le premier tableau de la représentation ; car la règle classique des unités de temps et de lieu n'existait pas pour les liturgistes du xiii^ siècle. En effet , tout l'historique du voyage des Mages était fidèlement retracé : leur départ du fond de l'Orient, leur arrivée à Jérusalem; enfin la présentation de leurs offrand.es et l'adoration.
Le second tableau, qui devait représenter le voyage des rois, offrait de grandes difficultés. Une procession était le moyen ingénieux qui les levait toutes. Le chœur, pendant cette marche, suppléait à l'action en racontant l'arrivée des Mages à Jérusalem, au palais d'Hérode, et la question qu'ils adressèrent à ce roi. Singulier rapprochement ! les chœurs faisaient-ils autre chose dans les anciennes tragédies grecques ?
Hoc finito, eat processio ut in dominicis , cantore incipiente : « Magi veniunt ab Oriente lerosolimara querentes et dicentes : Ubi est qui natus est, cujus stellam vidimus et venimus adorare Dominum? — Quum natus esset Jésus in Bethléem Judae, in diebus Hero-
DHWiKs i.i'iin(;iQi i;.s D.ws i.i;.s r.(.i.isi:s. 10!)
(lis reyis, ccce Magi ab Oriente venerunl lerosolimam dicciile.s: llbi est, etc. »
Cette procession amenait les Mages -X l'entrée de la nef. Là, ils quittaient Jérusalem. Ils revoyaieni avec joie Tétoile (|ui leuiavait servi de guide; ils se la molliraient de leurs bâtons de voyage en chantant et en se dirigeant vers i'aulel.
Ad in/roitimi iiavis occlesie Macji ostcndciitcs sldiuin ctan liacu/is incipiant antiph<))unH et canta)itcs perfjunt ad alture :
« Ecce Stella in Oriente prjDvisa iterum precedit nos lucida. Hec,inquam, stella Natum demonstrat de quo lîalaam cccinerat dicens : y. Oritur stella ex Jacol) et exurget liomo de Israhel el confringet omnes duces alienigenarum et entomnis terra possessio ejus. »
Les Mages, arrivés devant l'autel, c'est- à-dire à Bethléem, trouvaient là deux personnages d'un rang considérable et l'evôtus de dalmatiques ; ils fig uraient probablemement deux anges en prières auprès de l'enfant Jésus. Ces personnages se demandaient à voix basse quels pouvaient être ces hommes qui, conduits par une étoile, parlaient une langue étrangère. Il était naturel que les rois Mages, comme Gentils, ne fussent pas reconnus par les anges.
Vous trouveriez encore volontiers, dans ce détail, une nouvelle preuve de l'exquise convenance que le xiii' siècle ne sacrifiait jamais, même dans les circonstances qui autorisaient une certaine liberté.
Uoc finitOj duo de majori sede, dalmaticis induti, in utraque ■parte altaris stantes, subniissa voceinter se dicant: ■ « Qui sunt ii qui, stella duce, nos adeuntes inaudita ferunt (Ij?»
« Nous sommes, comme vous le voyez, répondaient les personnages, des rois deTharse, d'Arabie et de Saba. Nous apportons des présents au Christ roi, au Seigneur qui vient de naître et nous venons l'adorer, conduits par une étoile. »
Après cette profession de foi , les deux personnages revêtus de dalmatiques, n'ayant plus d'objection à faire à ces rois Gentils qui
(1) Le ferunl inaudila pourrait-il se traduire par : qui apporleut des objets ou des présents extraordinaires ?
110 iiisïoiHE (;k\krali; di-: la misiqi k religieise.
venaient adorer le Roi des rois, ouvraient le lieu sacré où se trouvait l'enfant et leur disaient : «Voici l'enfant que vous cherchez ; hâtez-vous de l'adorer; car c'est le Rédempteur du genre humain. ))
Tune M(i(ji respondeant :
«Nos sumusquos cernitis reges Tharsis et Arabum et Saba, dona ferentesChristo, Régi nato, Domino, quem, stella deducente, adorare venimus. «
Tu?ic duo dalmatici aperientes cortinam dicant : « Ecce puer adest quem queritis ; jam properate adorare quia ipse est redempcio mundi. «
Les rois Mages sont enfin arrivés au terme de leur pèlerinage. 11 leur est donné de contempler l'Enfant-Dieu et de lui offrir leurs présents. Les trois clercs qui les représentaient se prosternaient donc à la fois en disant : « Salut, Prince des siècles. « Le premier ajoutait : « Recevez de l'or, ô Roi ; » le second : « Prenez cet encens, ô vous qui êtes vraiment Dieu ; » enfin, le troisième : « Recevez cette myrrhe, signe de votre sépulture. » Ce symbolisme au moins n'est pas contestable.
Tune procidentes simul reges ita salutent puerum et dicant : « Salve, Princeps saeculorum (ici la rubrique manque). Suscipe rex aurum. » Seeundus offerens ita dieens : « Toile thus, tu vere Deus. » postea tertius offerat ita dieens : « Myrrham sig-num sepulturse. ))
On croirait la représentation terminée; mais le consciencieux liturgiste du xiii' siècle se reprocherait de passer un détail historique de l'action. Hérode avait invité les Mages à revenir par Jérûsalem « afin d'aller lui-même adorer le Seigneur, » disait-il dans son hypocrisie profonde. L'action dramatique aurait été incomplète, si l'esprit du spectateur était resté sous le coup de la perfidie d'un méchant. L'enseignement religieux, car ces solennités étaient un catéchisme pour le peuple, aurait été inexact, si les Mages n'avaient pris une autre route pour retourner en leur pays. En effet , les personnages simulaient le sommeil , non par des signes matériels et une imitation grossière, mais, dit la rubrique, profonde en sa simplicité « par la prière. » Un enfant, tenant la
DHAMKS l.rn lif.Kil i:s DANS l,i:s l';(iI,lSK,S. Il]
place (le l'ange et revêtu d'une aube, leur disait : « Tout ce (jiie les prophètes ont prédit a été accompli; allez, et repassez par une autre route de peur (pie vous ne soyez punis en trahissant un si grand roi. »
Tune orantibus Magis et quasi somno sopitis, quidam puer, nlbis indutus quasi angélus nnte altare, illis dieat :
« Impleta sunt omnia (jue prophctice dicta sunt ; ite obviam remeantes aliam, ne delatores tanti régis puniendi eritis. »
Ainsi, nous venons d'assister à une représentation divisée en trois actes distincts. Six personnages se sont partagés l'action : trois rois Mages, deux anges et un enfant. En outre, le choeur a expliqué et éclairci les difficultés de temps et de lieu. La musitpie donnait un attrait puissant à cette solennité par la variété des chants et leur appropriation aux paroles et aux situations : ajoutons cpie ces fêtes avaient lieu le matin , avant la messe. Ces fêtes matinales devaient être vivifiantes et appeler après elles la vie pratique , l'action , tandis cjue nos soirées dramatiques et nos fêtes nocturnes ne produisent qu'une agitation fébrile, un délire artificiel suivi de la fatigue et du sommeil. Ce n'est pas ici le lieu d'établir un nouveau parallèle entre les représentations liturgiques du moyen âge et les solennités dramatiques modernes au point de vue de l'influence sociale.
Les personnages qui ont représenté les rois dirigent le chœur pendant la Messe et chantent solennellement le Kyrie, l' Alléluia du Graduel, le Sanctus et l'Agnus Dei.
Sequitur Missa ad quam très reges regant chorum et cantent festive.
« Kyrie, fons bonitatis et Alléluia et Agnus et Sanctus. »
Le Kyrie est une pièce d'autant plus curieuse que le chant en a été conservé en partie, tandis qu'il ne reste aucun vestige du texte. On l'appelle communément de nos jours le Kyrie des doubles-majeurs. Destinée étrange ! cette pièce, chantée autrefois si solennellement à l'une des grandes fêtes de l'année, est tombée dans un tel dédain qu'on ne l'entend plus qu'aux très-petites fêtes; elle est d'ailleurs exécutée dans un mouvement beaucoup trop précipité. Ce n'est pas tout encore. Le chant qui nous reste
112 lUsTOlIil', CKNKHALr. DE LA MrsiQT-;' HI-LKIIKI SK.
lî'est ^[n'\m iicuine, qu'un refrain de Fancien et véritalile Kyrie. Ce refrain est, à très-peu de notes pi'ès, scmblal)lc au cliant proprement dit, sauf que les paroles sont changées en vocalises sur les mots princij)aux : « Kyrie eleison. )i