DE LA PENSÉE DIVINE
La pensée divine est l'exemple ou le modèle sur lequel l'intelligence et le libre arbitre de l'homme, ainsi que leurs œuvres combinées, doivent se guider pour trouver la perfection.
V expression beau idéal est familière à tout le monde; et, dans les jugements portés en matière de goût, rien n'est plus commun que de s'en référer à un idéal. C'est ainsi que l'Apollon du Belvédère peut être considéré, et est généralement considéré comme réalisant l'idéal du corps humain. Il est hors de doute que l'idéal auquel on en appelle ainsi comme existant généralement dans la pensée des hommes ayant reçu quelque éducation, n'a rien en lui-même qui soit absolument certain ou déterminé. Mais en agissant de la sorte, on indique que le guide et la mesure de toute perfection sont une conception de l'idéal. En effets nous voyons qu'un idéal reconnu et adopté par les gens de goût devient dans l'application un type, dont l'autorité est généralement acceptée par le vulgaire.
Ce qui est relativement vrai par rapport à un idéal existant dans la pensée des gens éclairés comme type de la perfection, doit être infiniment vrai si on l'applique à l'idée de la création préexistant dans l'esprit de Dieu de toute éternité. Mais cette question nous conduit dans les régions spéculatives de la philosophie chrétienne, qui ne sont pas précisément du domaine populaire, et nous pourrions éveiller chez certains esprits la pensée du parturiunt montes, si nous prenions des conceptions abstraites pour bases d'une discussion sur le plain-chant. Nous avons alors groupé ici quelques remarques qui nous ont paru nécessaires
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pour expliquer et justifier le point de départ de cet essai. Nous les donnons sous forme de préface, pour que la discussion soit le moins possible embarrassée d'arguments qui ne lui appartiennent pas en propre.
D'après la théologie catholique, la création est l'œuvre de la très-sainte Trinité. Par la raison que la divinité subsistant dans une trinité de personnes est par elle-même un tout parfait et indivisible ("/-ici^oç TéXetoç), Dieu peut produire une création hors de lui-même sans devenir lui-même partie du monde qu'il crée.
Les théologiens assignent 'à Dieu le Père la pensée éternelle ou la conception de toute éternité de l'idée ou forme de la création ; à Dieu le Fils, la réalisation de l'idée du Père ou l'acte de tirer du néant les choses créées conformément à l'idée de Dieu ; à Dieu le Saint-Esprit, le perfectionnement de la création dans sa période de croissance ou dans son développement (1).
Donc l'œuvre de Dieu le Père a été l'idée éternelle de toute lacréation (2), et cette pensée a été réalisée par le Verbe et perfectionnée par le Saint-Esprit.
L'idée éternelle de la création est adoptée par saint Thomas (3), et son opinion est parfaitement conforme à celle de saint Augustin, de saint Denis et des autres Pères. Ces derniers avaient à combattre d'un côté la philosophie de Platon enseignant que Dieu avait tiré le monde de la matière éternelle d'après un idéal existant hors de lui-même (/-ôs'j.o; vor^xoc) ; et de l'autre, le panthéisme gnostique qui enseignait que l'idée divine, d'après laquelle le monde a été créé, était identique avec Dieu et que la créature n'était, par conséquent, qu'une extension ou manifestation de la divinité (4).
La création procède de la pensée et de la volonté de Dieu mises conjointement en œuvre, et elle existe extérieurement à
(1) Voyez S. Basile, de Spiritu sancto, c. 16.
(2) "EvvoEi ô Ttaxrjp xai tô èvvorwi.a. (idea) épyov -^v, loyô) (7U|xTu)iripciij|XEVQV v.cd mi'jy.ixxi ■zù.tw\>\>.z-^o\. (S. Grégoire de Nazianze, orat. xxxvui, n. 9.)
(3) S. Thomas, Summa, P. I. quœst. xv. Art. 1. Ulrumideœ sint.
(4) Voyez aussi U ce sujet : Rosmiiii, délia divina Providenza; ed. Milano, 1846, p. 57.
LE PLAIN-CHANT COMl'AHK A LA MUSIQUE MODERNE. 503
Dieu qui l'a fait naître du néant. Le professeur Staudenmaier s'exprime ainsi à ce sujet : Le monde existant est la réalisation de l'idée de Dieu, et la perfection du monde originel consiste à être absolument conforme à l'idée divine (1).
Le spectacle de la création dont nous faisons nous-mêmes partie, nous révèle un système organisé qui dépasse les puissances de notre intelligence ; et nous en concluons intuitivement non-seulement qu'elle répond à l'idée divine comme un tout organisé résultant d'un système auquel ont présidé l'ordre, l'harmonie et la subordination des parties, mais de plus que chaque partie prise isolément devait être parfaitement bonne au sortir des mains du Créateur. Il y a deux parties principales dans la création : le monde matériel et le monde des esprits. La matière étant, dès le premier moment de sa création, privée de libre arbitre et sans âme, obéit nécessairement aux lois de son créateur et répond absohiment à l'idée divine. Mais les esprits sont créés à l'image de Dieu et, par un effet de cette ressemblance, ils sont doués de son pouvoir de penser et de vouloir, comme aussi d'une personnalité résultant de la possession de ces dons ; il leur faut donc subir une épreuve avant de pouvoir correspondre à l'idée de leur Créateur. Il est de toute vérité que, dès l'instant de leur création, ils réalisent l'idée divine, en ce sens que celle-ci les contemple jusqu'à leur entrée dans la lutte; qu'elle les suit encore au milieu des épreuves qu'ils ont à subir pour arriver à l'état de perfection dont l'idée divine est l'exemple ou la forme.
Il en résulte donc que les esprits, formés à l'image de Dieu et doués d'existence, d'intelligence et de volonté, doivent, d'après le système de la création, subir une épreuve. Or, cette épreuve consiste à apprendre'à posséder ces dons conformément à l'obéissance qu'ils doivent à leur Créateur qui est l'être, l'intelligence et la volonté absolues; elle est nécessaire au perfectionnement de leur nature , afin qu'ils puissent entrer en possession de leur place permanente dans l'harmonieux ensemble de l'univers. Il
n'y a pas , il ne saurait exister une idée du mal dans l'esprit de
(1) Staudenmaier. Die Lehre von der Idée, p. 914.
Dieu. L'origine du mal est dans la rébellion de l'esprit créé, quand il refuse de jouir de ses facultés de penser et de vouloir, et de s'en servir conformément à la loi et à la majesté de son créateur. C'est pourquoi, quoiqu'au moment de sa création l'esprit rebelle répondit aussi bien à l'idée divine que les autres esprits, comme il s'est plus tard élevé lui-même contre son créateur , il a cessé alors d'être en conformité avec l'idée divine ; il s'est mis en contradiction avec lui, et depuis ce moment son être est devenu le mal.
En ce qui concerne la création de l'homme, le principe ne diffère en rien. L'homme est aussi un esprit, quoique son esprit soit uni à un corps , et il possède la même trinité de dons , l'être, la pensée et la volonté. Par ce fait qu'il vient au monde sous la forme d'un enfant, qu'alors son intelligence et sa volonté sont à l'état de germes ne devant acquérir leur maturité qu'avec les Années, son épreuve parait devoir durer plus longtemps que celle des Anges. Elle est soumise à des fluctuations de révoltes suivies de repentir; ce qui probablement n'existe pas pour les Anges. Néanmoins l'homme , comme les Anges, passe par cette épreuve; et , quand il l'a subie , il se trouve ou heureux d'avoir réalisé la pensée de son Créateur, ou malheureux de s'être mis en contradiction avec elle ; dans ce dernier cas il a une éternité malheureuse. L'idée du Créateur est, pour l'homme comme pour les Anges, l'exemple et le modèle de la perfection.
Le deuxième grand ouvrage de Dieu, la rédemption ou nouvelle création, est analogue à la création primitive du monde. Décrétée par Dieu le Père, elle est effectuée par l'œuvre de Dieu le Fils éternel, et elle est perfectionnée par le Saint-Esprit pendant sa période de croissance et d'épreuve.
Il ne s'ensuit pas de là que la rédemption provienne d'un changement fondamental dans l'idée éternelle de Dieu d'après laquelle l'homme fut créé. L'idée éternelle de Dieu ne saurait changer; l'œuvre de grâce ou de rédemption est la restauration dans l'état de grâce de la race humaine qui , dans la personne d'Adam, est arrivée à un état de désaccord et de contradiction partielle avec l'idée divine. Dans cet état amélioré par la rédemption, l'homme a de nouveau acquis la faculté de sortir de l'épreuve qui lui est
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imposée, sous la direction du Saint-Esprit, conformément à l'idée éternelle et immuable du Père (1).
Pour éviter toute erreur , nous pouvons dire comme Staudenniaier (2). « La seconde ci'éation ou rédemption se fonde d'un côté sur tout ce qui est indestructible dans la pensée de Dieu, touchant l'homme , considéré comme intelligence et esprit libre ; elle travaille à lui redonner ce qu'il avait véritablement perdu par le péché originel, c'est-à-dire le principe surnaturel , ainsi que la justice et la sainteté de vie qui en sont les corollaires. Aussi, grâce à la rédemption, l'homme parvient à la perfection de sa nature telle qu'elle a existé dans la pensée divine, c'est-à-dire à l'union de la grâce et du libre arbitre. »
La pensée divine est donc le modèle de la perfection (rpoop'.ajj-oç, zapaoîîYsxa, fonno, seu exemplar, das Miisterbild) que l'homme est appelé à réaliser par la rédemption . Pendant son temps d'épreuves sous la conduite de Dieu le Saint-Esprit , s'opère un double essai de sa volonté et de son intelligence ; facultés qui chez Dieu, sont les moteurs coopérants et coordonnés de son action. Mais, quoique chez l'homme l'intelligence et la volonté doivent toujours marcher ensemble pour déterminer ses actions, il peut cependant s'égarer par la faute de l'une ou de l'autre, et, à la fin de son épreuve, ne pas être ce qu'il aurait pu et dù être par suite de quelque erreur spéciale de son intelligence ou de quelque acte coupable de sa volonté. Aussi, après l'accomplissement du sacrifice qui a fait rentrer l'homme dans son état de grâce. Dieu le Père, par l'entremise de son Fils et par l'action du Saint-Esprit, continue à accorder à l'homme le secours qui lui est nécessaire pour se garantir des erreurs de son intelligence et de la faiblesse de sa volonté, pour pouvoir se maintenir dans l'état de grâce, atteindre la perfection et posséder les remèdes à l'aide desquels il peut se relever de ses chutes.
(1 ) Il est utile de remarquer ici que l'auteur emploie le temps présent pour définir les grands actes de Dieu, qui, par rapport a nous, appartiennent au temps passé. En effet, dans le langage théologique, tous les faits qui se passent dans le monde sont attribués k l'éternelle prescience de Dieu. Le mot Providence est un terme purement humain qui convient a notre nature essentiellement passagère ici-bas.
(2) Staudenmaier. Die Lehre von der Idée, p. 923.
C'est à cette fin que la grande société de l'Église catholique a été instituée par Dieu le Fils et que l'ordre a été donné au collège apostolique d'en rassembler et d'en organiser les éléments chez tous les peuples de la terre, « Comme le Père m'a envoyé, je vous envoie. » L'œuvre particulière de Dieu le Saint-Esprit consiste dans l'infusion invisible de ses dons spirituels dans les âmes des membres de cette société qui ont reçu le baptême , selon les besoins de leur rang, de leur état, de leur ministère, et de leurs fonctions. L'œuvre entière de la Trinité tend à cette fin, que l'homme puisse se tirer heureusement de l'épreuve qui lui est imposée et réaliser l'idée divine.
Dieu reconnaît dans cette épreuve de l'homme un double essai de sa volonté et de son intelligence, et il veut qu'il ne puisse atteindre à la perfection de sa nature, sinon par le libre exercice de ses facultés. Nos premiers parents, dans leur état d'innocence, pouvaient peut-être, puisqu'ils étaient en communication avec le ciel, posséder, soit par intuition, soit par la révélation divine, une connaissance du divin modèle auquel ils étaient appelés à se conformer. Mais quand l'homme fut déchu, quand la lumière de la grâce sanctifiante vint à lui faire défaut, la perception de l'idéal divin dut s'obscurcir et cesser d'exister, excepté dans les circonstances où quelques rayons de la miséricorde divine apparaissent par intervalles comme autant de gages de nos hautes destinées, et semblent, d'après l'histoire de la race humaine, ne s'être jamais totalement éclipsés. On peut conclure de là que l'apparition évidente et sensible du divin modèle auquel nous sommes tenus de ressembler, peut guider notre intelligence pendant le temps de l'épreuve, aussi bien que la vue des attributs de Dieu peut s'emparer de notre cœur et diriger notre volonté. Ce fut entre autres raisons pour nous mettre cet exemple devant les yeux que le Fils de Dieu se fit homme et plaça ainsi à la portée de l'intelligence humaine, dans la personne de son humanité sainte, l'exemple sur lequel l'homme doit prendre modèle et qu'il doit suivre pendant la durée de son épreuve. Et, si quelque doute pouvait exister à ce sujet, quel est le modèle, demanderions-nous, quel est l'idéal qu'un chré-