‹ Histoire Général de la musique religieuseChapitre 60 sur 71 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Établissement $;(-iiéral des bases de la comparaison.

Ce serait un travail superflu, au commencement de cet essai qui doit être aussi bref et aussi concis que possible, de vouloir démontrer à grand renfort d'érudition et de rappeler dans les circonstances où nous nous trouvons quelle est la meilleure destination et l'emploi le plus efficace de la musique dans l'Église catholique. Pour bien comprendre toute l'importance pratique d'une controverse sur l'efficacité et l'usage du chant liturgique dans l'Église catholique, il nous faut rappeler les conciles œcuméniques et provinciaux qui ont fait de ce chant l'objet d'une législation particulière, et les écrits d'auteurs tels que le cardinal Bona (1) et l'abbé Gerbert (2), postérieurs au concile de Trente. Nous ne parlons pas de ceux qui, antérieurement, ont étudié tous les monuments de l'antiquité chrétienne et ont écrit sur cette matière, enfin de la série des Pontifes romains qui se sont livrés à l'étude du chant ecclésiastique, dans le but de lui imprimer la véritable direction que réclament les usages de l'Église catholique. Quand même l'histoire du passé ne nous fournirait pas des preuves de l'importance de la question que nous traitons, nous pouvons nous l'expliquer en voyant ce qui est journellement pour nous à l'état d'évidence patente, c'est-à-dire que la musique vocale est chez l'homme une affaire de sentiment et se naturalise facilement chez tous les peuples. L'homme faisant partie d'une as-

(1) Le désir exprimé par le Rév. Henry Formby se trouve rempli par la traduction qui précède du travail du savant Cardinal.

(2) Nous avons cherché a faire entrer dans notre premier chapitre la substance des traités publiés par Gerbert.

sociation, d'une société, d'un peuple, se trouve insensiblement amené à prendre la forme du monde qui l'environne ; il devient à un tel point la créature et l'esclave de la société où il se meut, et il en adopte si naturellement la forme en grandissant que, dans une société comme l'Église catholique, organisée par la sagesse divine dans le but d'élever et d'instruire ses membres, il est tout simplement impossible que la musique, qui possède tant de puissance pour le bien ou pour le mal, ait été regardée avec indifférence et que l'emploi en ait été abandonné à la discrétion et aux caprices des individus.

Nous ne saurions donc envisager la question comme une simple affaire de goût; car, sous ce point de vue, son importance est nulle. Sans doute des amateurs perdront une journée et payeront une forte somme pour aller applaudir une Messe de Beethoven dans un concert ; n'envisageant que le côté musical et n'ayant aucun souci du saint sacrifice, ils ne traverseront pas la rue pour entendre des chantres de l'école de saint Grégoire chanter une Grand' Messe, quand bien même ils devraient par là se préserver de la mort. Il en résulte donc que si nous ne considérons la musique que sous le point de vue du goût individuel, il devient inutile de discuter la question. Le goût musical, considéré individuellement, quoique ayant sa raison d'être, ne repose pas sur une base assez évidente pour être l'objet d'une controverse régulière.

Dans l'Église catholique au contraire le goût individuel doit être écarté. Quand le Sauveur des hommes confia à son Église la mission d'évangéliser tous les peuples de la terre, quand il lui donna la musique religieuse pour lui servir d'auxiliaire puissant dans sa mission, nous devons supposer que dans son intelligence divine se trouvait à cet égard une intention claire et positive, que l'art musical était appelé à réaliser et à poursuivre pendant la suite des siècles;

La musique sacrée a assurément une mission à remplir^, et les moyens qui lui sont fournis pour Faccomplir ont été dès le commencement conçus et arrêtés dans l'esprit de Dieu tout à fait en harmonie avec la création.

LK PLAIN-CIIANT CUMl'AliK A LA ML'SUH'I'; MODJiUNH. 511

Dieu, disent les théologiens, s'est proposé dans l'œuvre de la rédemption 1° la manifestation de sa propre gloire; 2° le rétablissement de l'ordre et de la vertu, de la piété et de la sainteté dans la société humaine, en vue de la vie future, ou pour mieux dire, en vue de la vérité bien distincte des vains rôves d'un bonheur passager ici-bas. Il est donc évident que le vrai caractère du chant ecclésiastique et sa véritable application résident dans le mode qui réunit en lui les meilleures conditions pour aider à l'accomplissement de ce but si élevé. Nous ne saurions donc admettre comme suffisants des moyens d'une efficacité secondaire; car si, comme le disent avec raison les théologiens. Dieu, pour réaliser ses desseins, ne choisit que les moyens les plus efficaces, non pas par nécessité, mais en vertu de sa perfection même qui fait qu'il est sa propre loi ; de même l'Église catholique, inspirée comme elle l'est par le Saint-Esprit et appelée à imiter les perfections divines, doit par cette raison se sentir entraînée à choisir en principe le mode "de musique le plus propre à réaliser le dessein que Dieu s'est proposé en nous donnant cet art.

Dans les remarques précédentes nous espérons avoir jeté les bases de l'étude que nous allons faire. Nous croyons pouvoir dire qu'une enquête qui a pour objet de rechercher quel est le genre de musique et la manière de s'en servir qui répondent le mieux à l'idée existante dans l'esprit de Dieu, commande notre respect et notre attention, à moins que notre prétention d'un côté et nos assertions de l'autre ne trouvent des contradictions. Nous pouvons ajouter que tout d'abord notre investigation sort des bornes des préjugés humains et de la sphère de ces mesquines rivalités qui dénaturent facilement toutes les discussions musicales. Sans prétendre contraindre personne à goûter nos vues sur cette matière, nous croirons n'avoir pas rendu un service inutile à la religion, quand nous n'aurions fait que pénétrer les esprits de nos lecteurs de cette idée fondamentale de notre livre, c'est-à-dire que la mission du chant religieux dans l'Église catholique est de réaliser non pas les pensées de l'homme, qui varient suivant les individus, mais la pensée du Dieu miséricordieux qui

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nous inspire dans les desseins éternels de sa bonté et de sa grâce.

Comme la seule base de notre étude est le rapport de l'emploi du chant dans l'Église catholique avec l'idée divine, telle qu'elle existe dans l'esprit de Dieu, il est nécessaire de dire avec plus de développements ce qu'on peut appeler la pensée divine du chant sacré, afin d'éviter tout malentendu et de poser plus clairement nos prémisses.

Nous avons fait remarquer que la musique religieuse devait être regardée comme l'auxiliaire, l'associée mélodieuse de l'Église dans son œuvre de sanctification et d'instruction chrétienne. Elle ne saurait donc être une simple combinaison de sons voluptueux et agréables. Elle dépasse de beaucoup le cercle des sons musicaux d'une mélodie, elle va au delà des plus riches combinaisons que l'art ait jamais produites. En un mot, le chant sacré dans la pensée de Dieu doit être plus que de la musique; en effet, quoique des mélodies et d'autres ouvrages de musique aient par eux-mêmes une existence tellement réelle qu'ils sont susceptibles d'être transcrits et conservés par le moyen de la notation, il nous parait néanmoins impossible que de simples mélodies, des sons musicaux enfin puissent seuls répondre à la pensée divine du chant sacré.

Dès que la musique a cessé d'être un simple bruit et qu'elle a été soumise à l'influence du sentiment et à l'intelligence de l'esprit et du cœur de l'homme, quand ce dernier s'est approprié cet art, qu*illui a donné le droit de cité et s'en est fait \m second langage et un mode nouveau d'expression ; quand la mélodie avec scs charmes a été l'organe d'une âme vivante et d'une intelligence agissante, cet art est alors devenu un élérnent d'une immense puissance pour le bien et pour le mal. C'est dans cette puissance christianisée et mise à la discrétion de l'Église que l'on peut trouver l'origine première et divine du chant sacré (1).

Les grandes convulsions sociales de la France nous ont fourni une preuve remarquable de cette puissance du chant. La mélodie

(1) Voyez rinstruclion de Mgr Parisis, évêque de Langres, au sujet du chant ecclésiastique (2« partie).

Ll' IM,AI\-C1IAM" COMPAUK A LA MUSIQUK MODKHNE. 513

fut la principale cause de la fortune et du succès de la Marseillaise, de la Parisienne, et de ce- refrain si connu et si populaire :

Mourir pour la patrie, C'est le sort le plus l)eau, le plus digne d'envie.

Séparez de ces mélodies les paroles qui y sont jointes, les unes et les autres paraîtront peut-être insignifiantes; mais réunissez-les sous l'empire d'une grande émotion, faites-les passer dans la bouche et dans le cœur d'un peuple, et, sous leur influence, vous verrez la multitude en délire s'élancer au-devant des batteries et affronter la mort. Ce que nous venons de dire nous prouve que la musique unie à l'intelligence de l'homme est un agent d'une force presque irrésistible, soit pour le bien soit pour le mal, dans la société humaine.

C'est donc dans ce sens que nous devons envisag-er la musique religieuse au point de vue de la pensée divine, c'est-à-dire comme union de la musique avec le sentiment et l'intelligence, d'après ces paroles de saint Paul : « Je chanterai de cœur les cantiques, mais je les chanterai aussi avec intelligence (1). » Sans doute nous ne devons pas priver l'intelligence de son moyen ordinaire de publicité, la parole; mais nous pouvons la revêtir d'une forme plus attrayante qui, comme nous le verrons plus tard, peut absorber en elle et reproduire jusqu'à un certain point l'idée que nous attachons à la chose elle-même. La musique religieuse qui remplit les conditions de la pensée divine est ce chant vocal que la foi chrétienne s'est approprié avec ses formes si variées, qu'elle a pris dans la vaste sphère de l'art musical, avec lequel elle s'est étroitement unie pour s'en servir comme d'un instrument qui lui permet, tout en passant par la bouche des hommes, de trouver un asile dans leurs cœurs. Ainsi en analysant la musique sacrée que l'esprit divin a eue en vue, nous devons trouver deux éléments : le chant et l'objet dans sa réalité essentielle; mais dans la pratique il n'en reste plus qu'un seul, car alors ils sont insépa-

(1) S. Paul, I Épitre aux Corintliiens, xiv, IS.

rables et forment un tout constitué et moral, de même que le corps et l'âme forment un seul être vivant auquel on peut appliquer, bien plus qu'à l'architecture d'une église, la belle pensée de cette Prose de la liturgie :

0 sorte nupta prospéra, Regina formosissinia,

Dotata patris gloria, Cliristo jugata principi.

Respersa sponsi gratia [De Ded. Eccles.)

Si maintenant nous cessons d'examiner sous ce point de vue la musique religieuse pour étudier le spectacle que l'Église catholique peut nous offrir, après dix-huit cents ans d'efforts pour réaliser chez des peuples de toute race et de tout climat l'idée que nous venons de développer, nous la verrons d'abord remplacer les différentes liturgies par la belle liturgie de l'Église romaine. Quoiqu'ils fussent imparfaits et incomplets, comme tout ce qui est l'œuvre des hommes, les chants sacrés offraient cependant avant cette époque un moyen de réaliser la pensée divine touchant la musique. Il serait inutile de nous arrêter plus longtemps sur ce sujet; il suffit de rappeler que, dans toutes les Églises de la chrétienté, une foule de saints personnages, sans négliger leurs autres devoirs, consacrèrent une partie de leur vie à la pratique du chant religieux et s'occupèrent de la musique, cet accompagnement nécessaire de toute célébration de l'office divin. On ne peut expliquer cette phase de l'histoire du christianisme qu'en considérant l'emploi de la musique religieuse comme la réalisation de la pensée divine. En effet il a fallu une pensée divine pour faire annexer la musique aux moyens que l'Église possédait déjà pour enseigner la vérité éternelle : c'est ainsi qu'ont pu être créés non-seulement les chants du Rituel, mais aussi tous les chœurs de l'Église chrétienne qui sont en usage dans la célébration des offices.

Sans oublier ici que la musique religieuse est une combinaison de sons harmonieux avec des paroles dues à une inspiration divine, nous nous proposons dans cet examen de comparer avec soin le chant traditionnel du Rituel romain avec les ouvrages de

m: i'i,ai.\-( iiai\t compark a la mcsiqu-; mouernj:. 515

l'iii't musical moderne qui constituent un ensemble, un corps musical (si je puis me servir de cette expression applicpiée au\ dill'érentes parties de la liturgie), et qui peuvent à leur manière remplacer la musique religieuse. Nous essayerons, autant qu'il nous sera possible, do montrer par cette comparaison quel est celui de ces deux genres qui remplit le mieux le but assigné par l'esprit divin. L'esprit humain n'est susceptible de se conformer qu'à une idée purement humaine, mais il doit aussi s'incliner devant la pensée divine : en conséquence, la pensée divine fera le fond de notre étude.

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