LIVRE XXXI
Depuis l'avènement de Charles le Chauve a la
ROYAUTÉ D^AqUITAINE
jusqu'à la première invasion des Normands en Poitou
(De 848 à 853)
endant que s'accomplissaient ces pacifiques charics le chauve témoignages pour Pavenir de Saint-Maixent, jûneparicsscigneurs d'autres manifestations plus bruyantes se préparaient ostensiblerxient en Gascogne, au milieu desquelles Pépin avait, pour ainsi dire, passô sans les apercevoir, en revenant à Bourges, qu'il aimait â habiter parfois, comme étant la capitale de la première Aquitaine. Oubliant et les calamités publiques et Tadministration de son royaume, cette indifférence, nourrie de plus en plus par un abandon trop remarqué à la mollesse et à tous les vices qu'elle engendre, éloignait de lui chaque jour davantage tous ceux qui s'étaient dés longtemps altachés â sa fortune. C'est moins leur légèreté qu'il faut accuser de cette défection qu'un dégoût motivé d'une vie aussi inutile à l'Etat que scandaleuse pour tous. Les grands, les évêques et les abbés de l'Aquitaine se résolurent donc â une détermination définitive. Ils allèrent trouver Charles le Chauve à Orléans, et déclarèrent que selon les usages et coutumes des Francs observés depuis le commencement de la dynastie mérovingienne, ils l'avaient élu pour
rtiîf™™'*'"""* Fi-ance
Chules est Encré roid^A^iiûlaiDa à Or-
roi de leur pays, et déclarèrent, d'après ces mêmes lois, qu^ils déposaient Pépin II de la couronne qu'il ne savait plus porter et comme reconnu coupable d'avoir toujours négligé les intérêts de l'Etat. Une telle démarche avait quelque chose de décisif qui était loin de déplaire au roi de Rien n'était plus conforme à ses désirs, mais aussi, il faut le reconnaître, à la plus stricte légaUté et au droit national. C'était d'ailleurs l'expression des vœux qu'avaient porté au pied de Charles les populations affolées des provinces ruinées par les dernières guerres, lorsque, s'en revenant après avoir battu les Normands, elles l'avaient supplié de ne pas les laisser sous le joug d'un prince devenu par son inertie la cause réelle de tous leurs maux. Qu'elles qu'eussent été dès longtemps les aspirations de Charles à la revendication de ces provinces aussi malheureuses que mal conduites, il ne pouvait plus voir dans ce qui s'était passé qu'un motif de plus de seconder des désirs si nettement exposés, et il se tint dans son véritable droit en acceptant un titre qui devait sauver cette magnifique portion de son royaume, dont le salut n'était plus que dans Tunité de gouvernement.
On se hâta donc de procéder à une reconnaissance unanime de la nouvelle royauté par l'acclamation générale et par la cérémonie religieuse qui devait la sanctionner sans retour.
Agius occupait alors le siège d'Orléans, et à la cour se trouvait, non sans avoir été prévenu, l'archevêque de Sens Ganelon, qui, cinq ans auparavant, avait conféré à Charles le Chauve, devenu depuis trois ans le successeur de son père, l'onction du sacre dans son église cathédrale. Le même prélat, dans cette môme église, posa sur sa tête la couronne d'Aquitaine ; ce royaume tout entier fut de nouveau remis entre ses mains, et désormais Pépin dut compter sur un avenir non moins digne de lui que son passé (a).
{a) Annal. Berlin,, ad ann. 848 ; — D. Fonteneau, ub. mp,; — Fisquet, Anhidiocèse de Sens^ p. 25 ; — Tabbé V. Pelletier, les Evêques d'OrléanSj p. 32.
Mais il résolut encore de disputer le pouvoir- qui lui Pépion appelle les
r> 1 ^ , 'A' •! Simsiiis à le secourir
échappait, et sortant enfin de sa honteuse inaction, il dépêcha un affidé au-delà des Pyrénées, pour obtenir des Sarrasins qulls intervinssent en sa faveur en lui apportant le secours d'une force militaire. Cet affidé était Guillaume IL I! se Tétait attaché en lui donnant, par le traité de Florigny, le gouvernement de Toulouse et de la Gascogne. Le jeune ptince n'avait que vingt-deux ans, et déjà se montrait digne par sa réputation et sa bravoure de la réputation de ses ascendants. II s'empressa donc de partir, et revint après avoir conclu une alliance avec Abd-el-Raman III, roi de la partie de FEspagne occupée par les Arabes. Ce roi avait fait précédemment, avec Charles le Chauve, un traité que Pépin rengageait à rompre en attaquant la Septimanie, domaine du roi de France ; et en même temps Sanche- Sancion, gouverneur de Pampelune ei d'une partie de la Navarre, était invité à venir trouver Pépin avec des troupes, car celui-ci songeait enfin à une attaque contre la partie de FAquitaine qui venait de se donner un autre roi. Sanche se rendit à ses désirs; Guillaume, d'autre part, avait ramené â sa suite, avec ses propres troupes, des forces que l'Arabe ne demandait pas mieux que de lui prêter ; car c'était là une véritable expédition à son profit dans notre pays* Il entra donc dans la Marche d'Espagne, s'empara de Barcelone et d'Ampurias (1), et mit à sac le plat pays, maigre Pénergique défense d'Aledran, marquis de Gotbie, et d'Imbert, que Charles avait nommé duc de Toulouse t«>. Un autre secours, aussi inattendu que celui des Musul- son jeune frère
' ^ Charles »e prépare à
Tnans était convoité, vint encore fortifier les espérances de «e seconder. Pépin. Son frère Charles, que nous avons vu, en 838, se réfugier après la mort de son père à la cour impériale de Lothaire, n'y avait pas trouvé la liberté et les égards auxquels il s'était attendu. Sa position faisait craindre de
(rt) ÂnmL Battu.; ^ Mauléon, Carlov., II, ^3.
sa part une entreprise pour recouvrer quelque chose au moins de son origine. Prévenu à la cour, où il était réellement prisonnier, des événements de la basse Aquitaine, il parvint à s'évader, passa dans ce pays, se mit à Ja tête d'une portion de la noblesse restée fidèle au roi déchu, et se prépara à le seconder. Ce retour de fortune releva les espérances de Pépin. Nous verrons bientôt qu'elles devaient être de courte durée («). Ces mouvements qui présageaient encore des troubles prochains se passaient à la fin de 848. Mais avant de quitter cette année, n'omettons pas quelques faits intéressants de notre histoire locale. odQDd*s»mt-sairi,i Odon, cet abbé de saint Savin que nous avons vu uuiiai de umegci. s'appliquer avec succès aux réformes monastiques de ce tcmp3, n'avait pas moins d'intelligence et de piété que de courage. Grâce à ses soins, le monastère de Saint-Martial de Limoges, qui avait suivi l'exemple donné par un assez grand nombre d'autres depuis quelques années en abandonnant leur règle primitive pour celle plus faible des chanoines réguliers, rentra dans l'étroite observance de saint Benoît. Ce retour au véritable esprit de la vie monastique se fit solennellement le 31 mars 848, dans la basilique de Saint-Sauveur et de Saint-Martial. Là se trouvèrent, outre l'archevêque de Bourges Armand, et i'évêque dô Limoges saint Odilus, une foule d'autres évoques et abbés de la France et de l'Aquitaine, de l'Italie et de la Bourgogne. Cette assistance n'était pas ordinaire : elle tiïmoignait de l'intérêt général attaché à ces sortes de retours qui devenaient très fréquents. Ce qu'il y eut surtout de remarquable, c'est que l'abbé des chanoines transférés abandonna spontanément son titre, voulut se ranger psirmi les simples religieux, et se mit avec tous les siens sous la dépendance absolue de Dodon, en qui ils reconnaissaient Phomme de Dieu qui les avait remis par ses exemples et ses exhortations dans la véritable perfection religieuse,
(a) La Fontenelle, Rois et Ducs d'Aquit., 280 et suiv. — Art de vérifier les thttes, IX, 243, 366 et suiv.
Dodon ajouta donc cette perle à sa couronne monacale. Déjà connu, nous l'avons dit, comme abbé non seulement de Saint- Savin, où il résidait^ mais aussi de plusieurs autres abbayes qu'il avait réformées et gouvernées simultanément, il garda trois ans cette nouvelle charge,- laquelle ayant accomplie avec autant de zèle que de régularité, il laissa la maison dans Tétat le plus florissant aux mains de son successeur Abdon, et revint à Saint-Savin, pour y continuer sa vie laborieuse à la gloire de Jésus-Christ et de son Eglise {a).
Cette même année, et peu avant la dernière catastrophe . ?'^^^^ ir pifuidii qui réduisit en cendres Saint-Florent de Montglonne, se passa dans la grande salle capitulaire de ce monastère un acte dont les termes, examinés depuis, expliquent une erreur grave dans laquelle sont tombés nos chroniqueurs de la dernière époque, et que nous devons démontrer ici avec toute la clarté qui ressort de la connaissance des usages de ce temps. On parle donc d'un certain Didon, deuxième du nom , lequel aurait été évéque de Poitiers du temps même d'Hébrouin, qu'on suppose avoir donné sa démission, et qui n'en aurait pas moins conservé son titre tout en restant démissionnaire. Cet état équivoque a fait multiplier, pour arriver à l'expliquer, des conjectures inadmissibles. D'après La Fontenelle, et Dufour qu'il copie en ce cas, comme en beaucoup d'autres, Didon aurait succédé à Hébrouin en cette année 848, celui-ci motivant sa démission d'évêque de Poitiers sur l'impossibilité pour lui de concilier l'administration de son diocèse avec les autres affaires de ses charges nombreuses. S'il en était ainsi, c'était y songer un peu tard, le prélat ayant déjà gardé pendant dix-neuf ans ce fardeau de l'épiscopat, et celui de ses différentes abbayes, et aussi ses fonctions d'archichapelain du roi. Remarquons d'ailleurs que l'abandon d'un titre épiscopal était alors inouï, sinon pour se cacher dans une solitude religieuse. On doit donc s'étonner très peu que
(a) Manuscrit de saint Martial, à la bibliothèque de Limoges ; — Besly, Comtes de Poict., p. 182 et suiv.
Didon II n'ait laissé aucune trace de son administration, dont personne ne parle : c'est que ce fut toujours, jusqu'en 863, époque de la mort d'Hébrouin, ce même Hébrouin qui gouverna seul le diocèse, ayant à son service, pour l'y soulager, un de ces coadjuteurs dont nous avons dit le caractère et le rôle, sous le nom de chorévéque.
Tji3 chorévtves A Car Ics chorévêques existaient encore à cette époque, et quoique les Conciles leur eussent reproché d'outre-passer leurs attributions, de se faire une place trop large dans radrriinistration épiscopale, et d'y usurper certains droits qui ne leur étaient pas accordés ; quoique en certaines contrées les assemblées ecclésiastiques les eussent plus d^une fois abolis au profit de l'édification publique et de la paix des paroisses, cependant en bien des endroits les évêques n'avaient pas été aussi sévères, et quelques-uns s'étaient conservé, à cause de leur âge ou de la multitude de leurs affaires, le droit d'en user encore, tout en veillant à ce que ceux-ci se maintinssent dans le respect des canons par l'exercice d'une autorité toute secondaire.
Un fait récent alors confirme ce^ assertions d'une façon évidente. En 846, l'archevêque de Sens, Ganelon, que nous avons vu sacrer dernièrement Charles le Chauve comme roi d'Aquitaine dans la cathédrale d'Orléans, avait tenu dans sa ville un concile provincial à la fin duquel il donna le caractère épiscopal à un prêtre du pays nommé Autrade, pour gérer le diocèse en qualité de chorévéque pendant ses fréquentes absences (a). Ce dignitaire était donc une sorte de vicaire général, d'archidiacre, dont les fonctions étaient encore dans toute leur vigueur ; il en avait les pouvoirs et la charge ; il remplaçait l'Ordinaire pour toutes les fonctions même épiscopales ; il visitait les paroisses, conférait les saints Ordres et la Confirmation, mais toujours dépendant de. l'évêque, révocable à la volonté de celui-ci, Qi lui rendant un compte obligatoire de sa mission, de ses
{a) Fisquet, Diocèse de Sens, p. 26 et suiv.
décisions et de sa conduite envers le clergé. On sent qu'un évêque absorbé par beaucoup de soins outre ceux de sa charge principale, devait se donner volontiers un aide ainsi formé à le seconder et à le remplacer souvent : c'est ce qu^avail voulu faire Hébrouin, et voici comment il y fut déterminé.
Il y avait alors à Saint-Florent de Montglonne un religieux DidoniederieBide de réputation qui paraît en avoir été abbé, d'après la teneur de quelques actes. C'était notre Didon, homme de mérite, qu'aimait Hébrouin, et qu'il éleva, pour le seconder dans sou ministère, à la dignité épiscopale. Dès lors Didon remplit les fonctions pastorales dans le diocèse sans cesser de vaquer, en conservant son titre d'abbé, aux besoins de Fa communauté. Il obtint pour elle, en un diplôme du 8 juin 848, une confirmation de ses privilèges avec quelques dispositions particulières, telles que l'exemption de toute redevance synodale. On appelait ainsi, et jusque dans nos derniers temps, une taxe imposée par l'évéque aux ecclésiastiques qu'il réunissait chaque année une ou deux fois autour de son siège, pour s'enquérir du maintien de la discipline, et lui donner plus de force et d'unité c^). Comme No«veai«privnèg«« les abbayes devaient être représentées à ses assemblées Monigionue. par des délégués, ceux-ci étaient obligés de payer la taxe, et c'est de cette obligation que le diplôme susdit délivrait le monastère de Montglonne. Depuis longtemps les comtes exigeaient des communautés religieuses des redevances au profit de leurs comtés et de la couronne, qui participait ainsi plus ou moins à ces espèces de spoliations aussi capriLneuses qu'ai'bitraires : Saint-Florent était déclaré délivré de cet impôt et voyait s'éteindre ainsi la cause d'une foule de démêlés. Celte charte étant donnée par Charles le Chauve n'obligeait pas seulement les comtes de Poitou en résidence l'un à Poitiers, l'autre à Herbauge, mais tous ceux de ses Etats qui, sous quelque prétexte que ce fût,
(â) Cf. Les anciens Conciles renouvelés en cela par celui de Trente.
auraient pu être tentés tôt ou tard de la méconnaître ra). Cette charte est signée de Didon, évêque, et non avec Tadjonction de Poitiers, ce qui eût consacré une fausseté. Mais ce qui est très significatif, elle portait aussi la signature d'Hébrouin, évêque de Poitiers, ce qui implique très bien l'exclusion de tout autre signataire ayant le même titre. Ne sachant comment accorder cette sorte de contradiction apparente, parce qu'on ignorait Faction alors très possible d'un chorévéque, on a tourné la difficulté en se persuadant et établissant comme incontestable la coexistence de ces deux évéques d'un même siège dont l'un serait Didon, deuxième du nom, et l'autre Hébrouin, qui tout en se démettant de son titre en aurait gardé le nom et les honneurs, ce que l'Eglise n'a jamais permis w. Ainsi s'était renouvelée la fausse donnée qui avait lait de saint Emeran, au commencement du VII® siècle, un véritable évêqiie de Poitiers. Ces erreurs sont très graves ; elles sont répétées par les siècles, s'accréditant par la négligence des critiques pour le plus grand embarras de l'avenir. On voit que nous n'avons pu les signaler qu'à force de recherches pleines de difficultés, mais qui ont abouti enfin à des divulgations de vérités devenues désormais incontestables.
Origine de it pi- Uu autrc actc du même Didon a son importance, car il
roisse de Hortoo eo i i /. . -i, ■• .
Loodaoai^. sc rattache à la formation d'une de nos paroisses actuelles
dont il y est parlé pour la première fois. Cette même année, Didon, toujours abbé de Montglonne, acquit d'un nommé Gausbert, qadWM fidèle du roi, c'est*à-dire l'un de ses courtisans habituels, une église située en Poitou dans la viguerie de Loudun, qu'avait fait bâtir ses ancêtres et dont il avait eu en héritage la propriété et la disposition. Cette église était en un endroit appelé alors Miron ou Mironno, et située en une plaine basse et boisée, arrosée par la Maine, à cinq lieues Nord-Ouest de Loudun. Ce lieu,
(fl) D. Bouquet. V, 111, 501. ip) La Fontenellc, uh, sup.
OÙ Téglise supposerait au moins l'existence d'une villa, avait dû avoir mûme un atelier monétaire, car un charmant tiery de sou d'or portant ce nom fut découvert vers 1838 à llirebeau, et la proximité de cette petite ville et de Morton doit, semble-t-il, lever tout doute à Pégard de cette provenance que des savants n'osaient pas affirmerez). Un domaine de quelque étendue dépendait de l'église en question et fournissaiÉ aux besoins du culte et d'un ou deux prêtres qui la desservaient. Ce Miron devint bientôt un prieuré de Montglonne, où furent placés quelques religieux, et, 'selon la coutume du temps , il devint une paroisse sous le nom de Morton (2) et sous le vocable de saint Pierre. Jusqu'à la Révolution de 1789, l'abbé de Saint-Florent présentait à ce bénéfice, et Tévôque de Poitiers y nommait de plein droit. Son église actuelle, qui n'est plus que paroissiale dans h dovenné des Trois-Moutiers, est une reconstruction de l'époque romane avancée qui aura succédé à quelque ruine do cette première dont nous parlons ici (*).
La charte qui approuvait cet échange, car Gausbert recevait en compensation de son église de Morton des terres situées à sa convenance dans le pays de Mauge, cette charte a cela de particulier qu'elle était datée par Charles le Chauve du Vieux-Poitiers. Cet antique palais des Mérovingiens existait donc encore à l'état de maison royale, et sa décadence n'était pas près de commencer. On y trouvera encore ce même prince l'année suivante, s'y tenant sans doute avant son expédition d'Aquitaine pour observer de là le pays où tout n'était pas sans des symptômes d'une résistance qu'il faudrait combattre et anéantir.
En effet, les commencements de 849 virent éclater des EnireprisedeChar-
s ^ T^ . .les, frère de Pôpio.
événements qui firent présager pour Pépin une suite contre le roi de France d'aventures funestes. Nous avons vu son frère Charles
(a) V. Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, V, 409 ; — VI, 300. m D. Bou^uel, VIII, 50i.
s'évader furtivement et de nuit de la cour de son oncle Lotliaire, et se diriger vers Bourges où il espérait se mettre à la disposition de son aîné. Il se garda bien d'y marcher directement, persuadé qu'il serait activement poui'suivi et recherché. Il prit donc un chemin détourné, traversa les Vosges et la Bourgogne en se dérobant aux grandes villes. Mais quand il allait enfin arriver à la tête d'un nombreux cortège de leudes qui l'avaient attendu à jour fixe sur les frontières du Berry, il tomba dans une Byioccmniie. cFuelle déccption. Charles le Chauve, prévenu de son évasion et ne doutant pas qu'il n'abordât bientôt les Etats de son frère, l'avait fait surveiller par Vivian, comte du Maine, qui lui dressa une embuscade où il ne pouvait manquer de tomber. Fait prisonnier, il fut conduit à Chartres/ où était son oncle. Celui-ci aurait pu, dit l'annaliste de Saint-Martin, le condamner à mort comme criminel de lèse-majesté et fauteur de guerre civile : il se contenta de lui imposer une réclusion perpétuelle dans le monastère de Corbie. Au mois de juin suivant, désespérant de pouvoir jamais tromper la surveillance de ses gardes, et ennuyé d'une vie resserrée à ce point, il prit enfin le parti que son oncle lui faisait conseiller : celui d'assurer sa neutralité dans l'avenir en consentant à embrasser la vie monastique. Une fois les saints Ordres acceptés, il ne pourrait plus porter les armes ni s'engager dans aucune milice profane. Il Ht donc profession à Chartres, où il parut dans une assemblée présidée par le roi. Ordonné prêtre le même jour, il monta en chaire aussitôt pour dire qu'il n'adoptait cette nouvelle condition que de son propre mouvement, pour expier ses péchés, et donner un gage de paix à la famille royale. Mais de telles vocations restent toujours incertaines: celle-ci n'empêcha pas CharlQs de s'échapper encore du monastère de Corbie; et, quelques temps après, quand les événements l'eurent rendu inoins redoutable, il obtint Tarchevêché de Mayence, où il mourut en 863, après un épiscopat de sept ans.
Poiloo.
mSTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (849) 67
Cet échec, d'une si grande importance pour Pépin, dut Donuion importante lui faire comprendre qu'on n'userait pas d'indulgence envers lui, 11 dut trembler en voyant que son oncle, qui était allé passer quelques mois à Chartres et à Orléans, revenait en Poitou et s'établissait au Vieux-Poitiers avec une cour nombreuse, ou se trouvaient Hébrouin et son chorévêque Didon, Ce dernier, toujours abbé de Montglonne, qui dépendait toujours du Poitou, avait eu à souffrir beaucoup encore de la nouvelle révolte du roi breton Noménoé, que neo nWrétait dans ses colères devenues ardentes pour la moindre contradiction. Charles crut devoir à ces grandes infortunes des religieux, qu'il aimait, une compensation remarquable* 11 donna donc, par un diplôme, à Didon et à ses moines, l'abbaye de Saint- Jean d'Angers, qui vivait sous la règle de saint Benoît, et remontait par sa fondation à Tannée 598 (a). Cette abbaye était sans doute restée sans Tnsie état dn bu religieux, ceux qui la possédaient ayant été pillés avec toute la ville par les troupes bretonnes après sa prise par Noménoé au commencement de cette année (*). Il fît bien plus : presque toute l'étendue des pays de Mauge et de Tiffauges fut concédée aux religieux de Montglonne. On s'étonnera peu de cet abandon de toute une contrée de cette valeur, si l'on considère qu'elle venait d'être entièrement dévastée, qu'elle n'avait plus que de vastes plaines coupées de bois étendus, lesquels étaient à labourer de nouveau ou à exploiter pour renouveler des constructions incendiées. D'autre part, la solitude s'y était faite, les habitants s'en étaient éloignés comme esclaves ou comme fuyards ; tout le territoire ne devait donc plus appartenir au spirituel et au t^iinporel qu'aux moines de Saint-Florent, et soustrait sous le titre de nullius diœcesis aux évoques de Poitiers, d^Angers et de Nantes, qui s'en étaient souvent disputé la juridiction. Ces trois évêques firent dans ce sens l'abandon
fa) U^btUon, m h. ann.
fbj Godard-Fauirîer, l'Anjou et sesmon», 1, 253. — Tresvaui, Hist. de VEglise
de leurs droits et signèrent la charte, qui est du 8 Juin 849. Bepriseparcharics Vers la fin de ce mois, le roi partit enfin, résolu d'en finir
le Chauve d«s hosU- ^ ^ '
liiés en Aquiiaine. avec son ueveu. Une armée considérable le suivait, dont la noblesse était une forte partie. Il commença par s'assurer du Limousin et du Quercy, où nulle résistance ne l'arrêta, et il arriva promptement devant Toulouse, qu'il attaquait pour la troisième fois depuis le commencement de son iig'emjttredeToa- règne. Le duc GuiUaume n'y était pas, retenu dans la
^""* Marche d'Espagne, où, après la prise de Barcelone et
d'Ampurias, il avait une double tâche difficile, à savoir de les garder en sa possession et de combattre dans toute la province les partisans de la France, qui y étaient déjà en
deFredcio?*""*'*"" majorité. C'était donc son lieutenant Frédelon qui se trouvait chargé de la défense de la ville. Il était comte de Rouergue et peu attaché à Pépin : on le reconnut dès le lendemain de l'arrivée du roi, qui avait à peine investi la place et pris ses mesures pour le siège, que les portes de la ville lui furent ouvertes, pendant que d'un autre côté Héribert, un des chefs de l'armée assiégeante, avait déjà pratiqué une brèche à laquelle on s'était fort peu opposé. On peut croire à cette mollesse de résistance et aux motifs qui l'inspiraient, quand on apprend qu'après la reddition de la ville, Frédelon, qui s'était rendu à discrétion, passa aussitôt dans le parti du vainqueur, lui faisant serment de fidélité. Il reçut comme récompense de cette soumission le gouvernement de Toulouse, auquel Charles ajouta la conservation de son comté de Rouergue, et la propriété du Quercy qu'il n'avait jamais possédé. C'est un de ces faits peu rares dans les révolutions et qui embarrassent le jugement de la postérité. Quelles raisons, en effet, avaient pu porter Frédelon à accepter la défense de Toulouse, pour l'abandonner aussitôt à un nouveau maître qui en réclamait la possession? Etait-ce la suite d'un complot arrêté avec celui-ci? Les motifs de cette conduite venaient-ils d'une conviction consciencieuse qu'il y allait du bien de la patrie, qu'on ne pouvait plus servir Pépin méprisé de tous, et que le
meiîleur parti â prendre était d'anéantir son pouvoir détesté de tous en faveur d'un monarque moins aventureux et mieux posé? Autant de questions difficiles à résoudre et qai^ tout en demeurant douteuses, ne semblent pas justifier une trahison contre un prince dont on ne s'est pas déclaré ouvertement Tadversaire. Il est vrai que par sa position dans les alTaires de Pépin, dont Charles le Chauve se mêlait parfois â cause de sa suzeraineté sur le pays, Frédelon avait pu avoir en certaines questions à considérer les agissements de Tun et de l'autre, et pouvait avoir conclu maiates fois de la conduite de Pépin, qu'il méritait peu la bonne foi qu'il exigeait de ses vassaux, puisque lui-même ea manquait souvent envers ses supérieurs, ses inférieurs et ses égaux* Ainsi Frédelon avait reçu de l'archevêque de Reims Hincmar, et à la demande du roi d'Aquitaine, l'administration, c'est-à-dire la charge d'avoué et de protecteur de certains domaines, prieurés et autres, qui dépendaient de son église dans le Poitou, le Limousin et l'Auvergne (<i). En cela il avait fallu l'agrément de Charles, qui l'avait donné à cause do sa haute juridiction sur ces provinces, et avait donc quelque attention à y prendre. De là, sans doute, en diverses occasions, des relations entre le duc et le roi de France^ où le premier aura dû défendre le droit contre quelques-unes de ces injustices que Pépin ne se refusait pas assez. De là, par conséquent, des différends ou des froideurs qui étaient loin de fomenter la fidélité du duc. Quoi qu'il en soit, il n'était pas d'une loyauté chevaleresque de trahir une cause dont on avait accepté la défense, et dont l'abandon devait paraître d'autant plus odieux, qu'il était payé de faveurs capables toutes seules de le rendre suspect
Dans les affaires humaines, ce n'est pas toujours de la légitimité d'une entreprise que dépend l'avenir d'une famille dont le passé se mêle à trop de malversations ou de perfidies,
^ti) Rodoard, Hist. Eccles, Romei\&is^ in ann. 849.
Mais la Providence voit quelquefois dans les descendants de quoi couvrir les fautes des aïeux, ceux-ci pouvant quelquefois les effacer pour le plus grand bien de la société chrétienne. C'est ce qui 'arriva pour la famille de Frédelon. Issu d'une lignée déjà célèbre par ses antécédents à la suite des Mérovingiens, devenu comte de Toulouse, il y prit le titre de duc d'Aquitaine, et tut ainsi le premier des dignitaires de cette province qui porta en même temps cette double couronne princière. Mais, par une disposition singulière des événements, il ne devait pas les transmettre à sa propre filiation. Etant mort sans enfant mâle, en 852, il transmit à son frère Raymond 1^^ le duché de Toulouse avec le comté de Rouergue, auquel il ajouta le Quercy, qu'il avait déjà, et les fit passer à sa postérité, qui le garda pendant trois siècles, jusqu'à la réunion du Languedoc à la couronne, sous le règne de Philippe le Hardi (û). commeRctinetiudM Aiusi s'accomolit déjà, en faveur d'une des familles les plus considérables de la France, une disposition qui nous apparaît ici pour la première fois avec une importance qui ne fera que s'accroître. L'usage, que nous avons vu naître avec la m.onarchie, de doter les familles seigneuriales au moyen de ces bénéfices territoriaux qui leur étaient d'abord accordés à vie comme récompenses de leurs services, s'était peu à peu modifié jusqu'à faire de ces biens une propriété héréditaire en faveur d'une famille qui y voyait un souvenir honorable de son père ou de ses ancêtres. On commença donc, à l'époque où nous sommes arrivés, à faire de ces bénéfices une récompense permanente de services rendus, laquelle pouvait passer aux enfants avec certaines conditions de redevances et de dépendance personnelle du prince qui les concédait. Ces propriétés furent appelées FiefSj de deux mots allemands Fed-oh, à cause du service militaire auquel ils obhgeaient. Celui qui était
(a) D. Vaisselle, Hist, du Languedoc, 111, 2 ; — La Fontanelle, Rois et Ducs d'Aquit., p. 285 ; — Mauléou, Les Carlovingiens, II, 254 el suiv. ; — Art de vérifier les dates, IX, 369.
pourni d'un fief devenait le vassal du donateur. Ce devait être ua homme libre, et il s'obligeait à son service en cas de guerre^ amenant sous sa bannière tous ceux de ses Tassaux inférieurs dont il devait disposer (a). C'était là une particularité qui ne devait pas manquer de se généraliser, rien n'étant contagieux comme les moyens de faire fortune. On ne vit pas assez dans l'extension de ces privilèges, bientôt outrée jusqu'à l'excès, une réelle aliénation du droit royal qui finit, grâce aux grands fiefs, par n'être plus qu'une véritable suzeraineté. Les grands vassaux ne furent plus, comme à rorigine, des possesseurs d'apanages, mais de véritables maîtres de leur territoire : ils deviendront les eontendanls et les rivaux des princes dont ils ne relèveront plus que nominativement (*). Nous reviendrons au besoin sur cette métamorphose des pouvoirs souverains, qui fut une des causes les plus actives de la perte de la seconde race de nos rois.
Retournons maintenant aux deux belligérants de l'Aqui- viciMimdes de la
^ ^ guerre en Aquitaine.
laine. Les chances y étaient variées entre eux. Les partisans de Pépin j malgré tant de motifs qu'on avait de l'abandonner, revenaient facilement à lui pour peu qu'ils lui vissent un succès, car alors Us se sentaient épris d'un retour de patriotisme j et consentment volontiers à le garder jusqu'à ce qu un nouveau revers vînt encore les en détacher. De son côté^ Charles ie Chauve entretenait par sa présence les bonnes dispositions de son parti ; lesquelles pourtant s'affaiblissaient s'il avait le malheur de disparaître. Aussi le peu de stabilité de sa politique, jointe aux sérieuses affaires de la Neustrie, auxquelles il ne savait pas opposer de serviteurs capables et fidèles, lui faisaient entreprendre de fréquents retours vers rOrîéanais. De là, il se croyait obligé de surveiller par lui-même les mouvements toujours à craindre des Bretons, qui ne savaient se tenir tranquilles, et des Normands, qui,
(a) Cf. CapUttlaires ûc Baluze, II, passim.
{b) Uadéon, Mérovingiens^ ir« partie, p. 20 ctsuiv.; 2» partie, p. 19 et 255.
Loadan.
définitivement établis dans leur île d'Indre en vue de Nantes, en sortaient souvent pour leurs néfastes expéditions sur les pays voisins. C'est ainsi qu'au commencement de 850, s'étant cru obligé de revenir en France, presque toute l'Aquitaine méridionale revint à son neveu et se déclara pour lui. Il y avait, on doit le reconnaître, dans ces fluctuations des peuples aquitaniques, une grande légèreté qu'il faut attribuer autant à son caractère natif qu'au désordre de l'Etat, dont quelques-unes auraient pu lui être reprochées, payseivigueriede Avant d'entrer dans, ces malheureux détails d'une nouvelle guerre civile, nous devons noter ici l'existence à cette époque d'une viguerie à Loudun, ville du haut Poitou, dont le territoire avait depuis longtemps un rôle
[* que nous avons fait remarquer dans la vie de notre
province (3). Cet établissement d'une viguerie en certains lieu est une preuve de leur importance quant à la popu-
î lation et aux ressorts administratifs ; de sorte que nous
pouvons juger de la pauvreté d'un pays et de la rareté de ses habitants, par ce fait même qu'on n'y trouvait aucune viguerie, comme il était par exemple du pays d'Herbauge au temps dont nous parlons. Il en était bien autrement de Loudun, qui appartint pUis tard aupagus de Châtellerault (4) comme en étant une division de quelque valeur ; c'est vers 975 qu'on démembra une certaine portion du territoire de Poitiers pour en faire le Loudunais, et c'est une quarantaine d'années après qu'y fut établie une viguerie, dans laquelle on voyait un complément indispensable de cette nouvelle extension. Plusieurs chartes du temps constatent très bien que sa juridiction s'étendait, de l'Est à l'Ouest, depuis les confins occidentaux de la Tourainc jusqu'à notre Dive du Nord.
NotioM8wniî$toîre Le pays de Loudun fut fort anciennement habité, erâce à sa configuration et à sa nature géognostique très capable do se prêter à des demeures pratiquées dans le sol ou au flanc des collines. On y trouve beaucoup de monuments
primiliTe de ce pays.
celtiques et de souterrains-refuges; un château pourvu d'un
donjon carré, dû au xi® siècle, fut alors construit sur les
fondements d'autres monuments romains : des médailles
impériales des trois premiers siècles attestent, avec ces
moyens de défense militaire, que le grand peuple Toccupa
avant nous» Plus tard, sa vie politique ou administrative se
développa ; le pays appartint à l'Anjou, suivit les vicissitudes ' ^
des villes du moyen âge; appartenant souvent au plus fort ^1
des maîtres qui se disputaient le territoire ; il passa dans
le domaine de la couronne sous Philippe-Auguste, reprit une
sorte d'autonomie sous Charles V, et arriva à ne dépendre
plus que du roi de France (a). En 1281, Philippe le Hardi en fit
une chAtellenie, c'est-â-dire qu'il conféra, au seigneur placé
dans le château pour protéger la contrée, une juridiction
qui donnait le droit de haute justice, ayant pour ressort
tout le Loudunais. Ainsi chaque siècle apporta à la ville un
surcroît d'importance que nous suivrons à travers les
diverses phases de son existence, à mesure que les annales
de la province les dérouleront devant nous.
Cependant, en dépit des efforts que Charles le Chauve avait Prise de Toaiouse faits pour chasser Guillaume II de Barcelone, ce jeune prince occupait toujours cette ville sous la dépendance de Pépin. Pendant que Charles, retourné en France par un défaut de lactique qu'autorisait peu la crainte de Noménoé et de ses entreprises sur la Touraine, laissait ainsi à des troupes plus ou moins exercées la garde du Toulousain et de la basse Aquitaine, on vit tout à coup les Normands, qui étaient toujours partout, et qui n'abandonnaient pas les côtes de la Vendée, de TAunis et de la Gascogne, faire une irruption sur Toulouse, en chasser avec perte la garnison française, et l'abandonner aussitôt après l'avoir pillée. On ne douta point que cette surprise ne fût venue d'une trahison de Pépiii^ dont les relations avec eux n'étaient plus un mystère,
(fli Cf. Damoustier, Hist^ fie la ville de Loudun, p. 5 et suiv. ; — Mémoires àtA Antiquaires de IVues^j IX, 431 et suiv, ; — Rcdet, Dict, topoqraph. de la Vimiu p. 237-
par les Nomunds,
et ron en vit une preuve irréfragable dans Pabandôn qu'ils firent de cette grande ville à son parti. Un autre fait conifïoU^mdSch^r'S fi^'^^ ^®s premiers soupçons. Le jeune Guillaume, toujours îeCMiiïK, enfermé dans Barcelone, songea à seconder le mouvement
qui venait de rendre à Pépin la possession de Toulouse, et comprit que ce serait singulièrement renforcer la cause quHl défendait que de s^emparér des comtes Aledran et Isambard, qui tenaient encore celle de Charles. Il leur fit donc offrir de venir s'entendre avec lui pour la reddition de la place, et, une fois assuré qu'ils y consentaient, il se porta à leur rencontre avec des troupes et prétendit s'en rendre maître. Mais ceux-ci s'étant méfiés du piège s'étaient fait accompagner d'une escorte qui avait dissimulé sa marche. Une mêlée s'en suivit, dans laquelle Guillaume fut battu. Obligé de rentrer dans la ville, il s'y vit suivi par les deux comtes, à qui les intelligences n'y avaient pas manqué. Mort éa cmte de L'opiniou publioue était d'ailleurs fort contraire à Guillaume : on lui reprochait d'avoir attiré les Sarrasins, dayoïr trahi indignement les deux officiers qui s'étaient fait aimer dans la contrée : si bien qu'à peine rentré dans Barcelone, il y vit le peuple et les troupes se soumettre à Aledran et à Isambard, et ne tarda pas à être arrêté par ceux même dont il avait compté faire ses victimes. Isambard s'empara alors de l'autorité, fit faire le procès à Guillaume, qui fut condamné à mort pour double crime de lèse-majesté et de rébellion. La sentence fut exécutée aussitôt.
Ainsi périt à la fleur de son âge, à peine atteignant sa vingt-quatrième année, le fils de Bernard de Septimanie, dont la politique peu loyale avait trop influencé la sienne, et de cette vertueuse Dodane, qui n'avait vécu dans la sainteté que pour son mari et ses enfants. Brave, habile, dévoué jusqu'à l'aveuglement à un prince qui ne méritait ni son dévouement ni le sacrifice de sa vie, il avait trop suivi las exemples reçus de son père et de son roi. Sa mort fut le prix du mépris qu'il fit ouvertement de sa foi religieuse et de ses parjures. Tristes leçons que l'histoire donr.e
HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (SoO) 75
souvent sans qu'on en profite, et qui prouvent que dans restime de Dieu les grands noms ne s'illustrent pas sans de grandes vertus.
Guillaume était le deuxième de ce nom, qui avait été . PrUe d'Arics pw
les Samsini.
porté d^abord par le saint de Gellone, et no continua pas sans une longue interruption la branche des princes du même nom qui ne devait se renouer qu'après un siècle. Il ne laissa pas de postérité. Il n'avait qu'un frère, Bernard III, qui fut dans la suite comte d'Auvergne et marquis de Gûthie, et une sœur nommée Rozelinde, gui épousa bientôt après Wulgrîn, comte d'Angoulême, à qui elle apporta TA génois. Le crime de Guillaume faisant alliance avec les Sarrasins n'eut pas pour seules conséquences le malheur inipûsé â sa patrie de subir de nouveaux bouleversements. Ces peuples, aussi pillards que les Normands et non moins ennemis du nom chrétien, ne voulurent pas abandonner sans profit le territoire où ils avaient pu espérer un établissement. Ne pouvant y rester par suite des revers de la guerre, ils semblèrent vouloir seconder les intérêts de Pépin par une irruption en Provence ; ils y entrèrent donc par le Rhône, ravagèrent Arles, et y prirent de riches dépouilles dans les châteaux et les églises. Mais comme ils s'en retournaient sans une assez complète connaissance des parages où ils s'étaient engagés, leurs embarcations échouèrent, et ceux qui les montaient furent en grande partie massacrés par les riverains (a).
Une paix qui semblait peu honorable fut achetée presque ,c£?"î?*,5td*M"dS aussitôt par Charles le Chauve d'un général musulman, Jeû'»***^nommé Mouza, qui, envoyé dans la Marche d'Espagne par Abd-el-Rhaman dans les intérêts de Pépin, prétendait se dédommager d'une paix peu fructueuse en s'établissant dans la Marche malgré l'émir, contre lequel il s'était révolté. Sa bravoure audacieuse lui procura d'abord quelques avantages. Il ravagea les environs d'Urgel : les comtes Sancion
(a) Chronique rfe Salamanque.
et Eprestion, qui commandaient dans ces contrées pour le roi de France, devinrent ses prisonniers après une action où leur courage aurait mérité un meilleur sort. Leur position intéressa, et à juste raison, la pitié de leur maître. Il offrit à Mouza une grosse somme d'argent pour ses deux généraux et traita en même temps dg la paix qui les délivrait d'un grand embarras. Mouza disparut donc et ne tarda guère à profiter, pour laver sa révolte, de la mort d'Abd-el-Rhaman, qui arriva bientôt après ia). BreSgwNoméudé.'*^ ^^ autre pcrsounage, qui pesait aussi, et beaucoup plus, sur Charles le Chauve, disparut cette même année sans lui laisser beaucoup de repos après lui. C'est Noménoé, ce roi de Bretagne dont l'esprit ambitieux et remuant, non moins que ses mauvaises passions et son caractèTe indomptable, avaient souvent tenu la France en émoi. Il avait encore médité contre elle, et même commencé une expédition redoutable, dont le but était d'attaquer Robert le Fort, qui devait être bientôt la tige des Capétiens, et qui commandait pour Charles le Chauve tout le pays qui s'étendait en Neustrie entre la Seine et la Loire. Noménoé s'était mis lui-même à la tête de ses troupes, il avait déjà traversé l'Anjou, et s'était porté, à peu près seul, jusqu'à Vendôme, pour y attendre des renforts. Avec ce secours, il se disposait à assiéger Chartres, lorsqu'il fut atteint d'une maladie violente, dont il mourut après quelques jours, en 851. Ses usurpations, ses injustices, la grossièreté de ses mœurs vicieuses trouvèrent là un terme auquel ne songent pas assez les souverains pour qui la gloire consiste à n'avoir ni frein à leurs passions, ni opposants à leurs plus mauvais caprices. On voit par les chroniques de Bretagne et les cartulaires de Saint-Florent qu'il était revenu en dernier lieu de ses exactions contre le célèbre monastère w. Mais ces tardifs exemples de résipiscence, dont on ne sait pas
(a) Conde, Hist, de la domination des Arabes en Espagne, I, 331 ; — La Fonlenelle, Rois et Ducs d'Aquitaine, p. 386.
(b) La Fontcnelle, «6. sup., p. 288.
bien les motifs n'empêchèrent pas le peuple de faire sur son avenir éternel des conjectures peu flatteuses et des légendes ou son âme était léguée à Satan. Sur de telles appréciations, il faut faire la part à la foi naïve des populations, à leur indignation naturelle contre les criantes iniquités d'une vie païenne que la conscience publique condamnait, et qu'elle ne pouvait concilier avec les conditions essentielles du salut.
Pendant que ces choses se passaient aux Marches de la j,,llf,f,'^;H;JI!;*j^ Bretagne et du Poitou, ce dernier pays était toujours "'""■ gouverné par Raynulfe P"^, au nom du roi Charles, et comme on ne le voit figurer dans aucun des mouvements de la basse Aquitaine, on doit croire qu'il restait au poste qu'on lui avait assigné pour y repousser tout coup de main que Pépin ou ses partisans n'eussent pas manqué d'y entreprendre. En effet, ils se seraient fait par là un rempart solide jusqu'à la Loire, qui eût été pour eux la clef du pays qu'ils aspiraient à conserver. Le comté, avec sa vaste étendue, ne demandait pas moins qu'une surveillance active et un homme d'énergie qui pût repousser les attaques faites de ce côté, pendant qu'à l'extrémité opposée, le comte d'Herbauge veillait aux allures des Normands et des Bretons.
Ce comte, en eff'et, était toujours, comme nous l'y avons >|mvinii,iHMroftk[i VU, établi dans cette dignité. Plus d'une fois déjà, il avait été témoin des ruines que les Danois avaient si souvent multipliées sur ce malheureux rivage. L'abbaye de Vertou, avec la petite colonie qu'y avaient laissée les frères obligés de s'en exiler en 849, n'avait pu voir achever la reconstruction de son église et de ses lieux réguliers. A peine élevés de trois mètres au-dessus du sol, les murs étaient devenus l'objet de la fureur normande ; tout avait disparu de nouveau, et quelques-uns des religieux s'étaient enfuis jusqu'à Ansion, pour y apporter la douloureuse nouvelle de cette seconde catastrophe. Nous savons par les vicissitudes qu'éprouvèrent ces malheureuses campagnes quelle déso-
Btod en Loodojiais.
lation y succéda aux espérances laborieuses d'une trop courte régénération (a). Mort de Berirand. Qu TCDorte à Tannée 850 ou 851 la mort, à Charroux, de ce
moïne-poèiedeChar- '^ ^ '
roM- poète Bertraudus-Prudentius (^) dont nous avons analysé
le poème sur la musique. On ne connaît aucune autre œuvre de lui. II est vrai que la période qu'il passa dans le célèbre monastère fut assez souvent troublée pour que les études aient eu à souffrir de tant de douleurs publiques. A celte époque, par suite sans doute des pertes que rétablissement aura subies de la part des Normands, et dont l'histoire ne nous a laissé aucune trace, nous ne savons rien de ses annales, où nous voyons figurer comme abbés Gombaud, qui gouverna depuis 817, et Walfrid, dont l'avènement n'a pas de date et semble durer jusqu'à 862. Nous parlerons avec plus de détails du successeur de ce dernier, qui figurera en plusieurs assemblées ecclésiastiques (o. ptroiise de Bow- C'cst cucorc ici Que nous rencontrons pour la première fois le nom d'une p^aroisse de Bournand (5), du diocèse de Poitiers, laquelle était alors du, pagus de Loudun, et qui est aujourd'hui^ l'une des treize communes du canton des Trois-Moutiers. C'était déjà, en 850, une église de Saint- Martin, qu'entourait un village. Les comtes d'Anjou avaient eu longtemps ce territoire sous leur domination, mais en 850 il appartenait à Charles le Chauve, du moins quant à ce qui constituait la partie du Loudunais située en deçà de la Maine. Hébrouin, évoque de Poitiers, archichapelain du roi et abbé de Saint-Maur-sur-Loire (^, obtint du monarque, par un diplôme du 15 août 850, celte église qui avait appartenu d'abord aux comtes d'Anjou. Avec elle lui étaient donnés les colons des deux sexes demeurant sur le sol, et l'exemption des droits fiscaux : c'était, en un mot, tout ce qui avait appartenu à l'abbaye de Saint- Vétérin (6), avant le
(a) Cf. notre Hist. de Saint-Martin de Vertou, p. 195 et tuiv. (6) V. supra ad ann. 830.
(c) V. notre Hist. de Charroux.
(d) V. ci-dessus, ad ann. 838.
retour de cette partie du Loudunais à la couronne royale. U y avait à Bournand un prieuré de Saint-Martin de Vertou qui dépendait de Saint-Maur-sur-Loire. Une chapelle était aussi desservie à Loudun dès le xii® siècle sous le nom de Saint-Maur, et fut confirmée en 1105 par notre saint évéque Pierre II, à la même abbaye. On dit que le prieuré de Saint- Martin avait été fondé par un Varinus, chef de la maison de Verrière, très ancienne dans le Loudunais : mais on ne sait à quelle époque non plus où cette maison fut unie au prieuré de Notre-Dame de Loudun.
L'église remonte à l'époque celtique : les monuments de cel âge qui Tentourent en font foi. Ce sont surtout les superbes allées couvertes de la Pierre-Folle, qui donne soa nom à un ruisseau voisin, et le dolmen du village voisin d'Epaines, nommé en 1090 de Hirpaniis, et où était un prieuré de Saint-Pierre dépendant de Péglise paroissiale. Cette église, après une ou plusieurs destructions dues aux Normands sans doute, et plus tard aux guerres bcales, fut reconstruite au xii® siècle. On le reconnaît à . tous les caractères du roman fleuri qui s'y distingue, et dans lequel on a fait une large part au symbolisme. En 1790, le bourg relevait avec sa haute justice de la seigneurie de Ranton (7), village de la partie méridionale du même canton.
On voit encore au Sud de Bournand Pélégante chapelle de la commanderie de Moulin, qui appartenait à TOrdre de MaUe, dont la croix y est prodiguée. C'est un édifice carré, percé sur ses quatre faces de fenêtres ogivales, et qui se rattache à Tarchitecture fleurie des xiv et xv« siècles.
La mort de Noménoé n'eut pas pour la France les suites LeflisdeNoménoé
^ ^ poorsttit b guerre, et
avantageuses que Charles le Chauve s'en était promises. ""8* »• Poiwu.
Il laissait un fils, Erispoé, prince brave, aimant les lettres
qu'il avait cultivées avec succès dans son adolescence, et
fort instruit pour son époque. A peine le duc de Bretagne,
â qui la France n'avait jamais voulu reconnaître le titre de
roi, avait-il disparu, que ce fils recommença les hostilités.
Sans prévenir de son dessein, il fondit sur les terres
poitevines d'au-delà de la Loire, passa rapidement sur le pays d'Herbauge, ou trop de mal était fait depuis longtemps
u pilla P^ïîi^r^* pour qu^il y fût arrêté. Il se pressa moins dans toute la partie du bas Poitou formée de la Vendée ; et, se faisant une longue ligne du Nord-Ouest au centre de la province, par ses plus belles campagnes, il arriva jusqu'à Poitiers, qu'il pilla presque sans coup férir, et revint sur ses pas sans presser sa marche et emportant un butin considérable (8). Où étaient donc les défenseurs de la ville ? Qu'était devenu ce Raynulfe, dont nous parlions naguère comme comte de la cité et de son territoire? Rien n'explique cette inaction et cette honteuse défaite sur les détails de laquelle nos annales se taisent obstinément.
chnrus le ch.;uv9 Charlcs était alors à Orléans et dut se repentir de n'avoir
Vu) tu [tif lui un Urt!" ^
'**''^- pas assez songé à prémunir le Poitou contre une attaque
toujours possible de la Bretagne. Il crut qu'il ne serait pas difficile de tirer vengeance de cette audacieuse aggression et il s'empressa de faire entrer dans le pays une armée considérable. Ce n'était pas sans avoir renouvelé à Méersen, même avec ses deux frères Lothaire et Louis, qu'il y avait naandés, le traité d'étroite alliance qu'ils y avaient déjà conclu en 847. Puis aussitôt, prenant la tête des troupes, il s'avança à travers le Maine jusqu'à une petite distance de Rennes (9), où le jeune prince, déjà reposé, l'attendait de pied ferme, et avec une résolution qu'on ne le lui supposait pas. Aussitôt en vue de l'armée française, Erispoé fit ébranler ses troupes, qui s'avancèrent au combat, et la bataille fut engagée. Elle fut sanglante ; des deux côtés on se mesura avec acharnement et pendant plusieurs heures. Mais les Bretons avaient un immense avantage : celui de renouveler sans cesse leurs troupes, le pays leur étant un vaste quartier général, où les forces se refaisaient sans cesse. Charles, au contraire,- perdait beaucoup de monde, sans pouvoir remplacer ses morts, et enfin, il dut céder à des attaques dont rien ne ralentissait la vigueur. Beaucoup de ses ducs, de ses comtes et de ses officiers étaient tués, y
compris Vivien, comte du Maine, et Himérold, comte du palais. Un grand nombre d'autres furent mis hors de combat ou faits prisonniers. Il fallut donc songer à la retraite, et Charles Topera en désordre sur Angers. Là, du moins, il était chez lui, et put y respirer à Taise au milieu des seigneurs qui lui étaient restés. Il ne congédia cependant pas ses troupes, contre Tusage qui les faisait renvoyer après la guerre, car il avait le projet de traiter de la paix, ce qui ne pouvait guère s'effectuer qu'avec des forces encore respectables. Le duc vint donc trouver le roi vaincu, de qui il avait reçu des propositions. Tout se traita au grand avantage du premier. Il possédait, par suite de ses victoires, le pays de Retz, avec Nantes et Rennes. On convint qu'il en garderait la possession. Il exigea aussi de conserver le titre de roi avec les insignes de la dignité, y souffrant toutefois cette restriction, laquelle lui coûtait fort peu à sanctionner : qu'il rendrait au roi de France Thommage dû à sa suzeraineté. Enfin, on ajouta à ces concessions tout le territoire que Noménoé s'était approprié par les armes dans l'Anjou et dans le Maine. Jusque-là, le comté de Nantes avait dépendu en droit des rois Francs, qui ne s'en étaient vus privés que par suite de rébellion des ducs de Bretagne, mais qui l'avaient toujours considéré comme de leur domaine. Il n'était séparé de la Touraine et du Maine que par une lisière, appelée la Marche de Bretagne. Par le traité signé entre les deux rois, et le pays de Retz passant dans le territoire d'Erispoé, à qui ses conquêtes sur notre pays étaient définitivement acquises, le comté d'Hcrbauge se trouva très réduit, et le canton qu'on en détachait ainsi forma pour le diocèse de Nantes, à qui il incomba dès lors quant au régime spirituel, les deux doyennés ruraux de Retz et de Clisson : par conséquent il n'appartint plus au Poitou, dont le diocèse suivit toujours et naturellement les divisions reconnues par Tautorité temporelle.
On voit que Charles le Chauve dut se trouver bien
affaissé pour arriver à de telles concessions, et il poussa la complaisance, d'après un chroniqueur du temps, jusqu'à consacrer lui-même la dignité royale accordée à son rival en" lui imposant des vêtements qui en étaient le signe distinctifs (a).
créauondeidoyen- Nous parlous ici, pour la première fois, des doyennés ruraux, qui, en effet, commencèrent vers le milieu du IX® siècle à devenir une division territoriale des diocèses. Le doyenné rural était un certain canton comprenant plus ou moins de paroisses, auquel était préposé, comme à nos archiprêtrés actuels, un chef prenant le nom de doyen. Ces archiprêtrés mômes existèrent simultanément aux doyennés, et il ne paraît pas qu'ils eussent une juridiction différente, l'étendue seule des uns et des autres étant très variée. On voit les archidiaconés apparaître quand disparaissent les chorévêques, dont la charge fut donnée aux nouveaux dignitaires pour tout ce qui regardait la surveillance du clergé, la bonne tenue et l'observance des règles ecclésiastiques, mais non pour les pouvoirs d'administration générale dont ceux-ci avaient abusé, encore moins pour les fonctions épiscopales qui furent dès lors entièrement réservées à l'évêque. Les archidiacres n'en eurent même pas la disposition, qui ne regarda plus l'Ordinaire, comme on le voit par un capitulaire donné en ce temps-là dans un synode par le fameux Hincmar, archevêque de Reims (*>.
usTeiÉlteietienri II v avait cncorc sur le territoire cédé à Erispoé ce petit
privilè^ fécttlaires. i ir
peuple des Teifales que nous y avons vu s'établir à la fin du IV® siècle, et qui avait continué d'y jouir de ses privilèges, dont l'un des plus essentiels consistait en une pleine indépendance de l'administration locale. Les Teifales avaient donc toujours leurs lois particulières ; et en outre, ils ne se prêtaient qu'autant qu'ils le voulaient bien au service militaire, qui faisait un des principaux devoirs des vassaux.
(a) Anml. Bertin., ad b. ann.; -> D. Boa([aet» VII, 68» 190. (h) Fleury, Rohrbacher, et autres, circa h. ann*
La nouvelle circonscription donnée au territoire poitevin auquel les Teifales appartenaient ne modifia en rien ni leur vie, ni leurs habitudes; ils gardèrent leurs privilèges et leurs coutumes à part, qui subsistèrent dans leurs descendants jusqu'aux bouleversements de 1789.
Nous avons dit que les avantages faits au prince breton dans No^il£^"°" *** cette circonstance durent être attribués pour beaucoup à la crainte qu'inspiraient de nouvelles apparitions des Normands, qui recommençaient à envahir la France et qui rendirent Charles le Chauve d'autant plus condescendant (a). Mais ces attaques ne menacèrent d'abord que le roi de Germanie, le mal n'ayant recommencé que du côté du Nord, et d'abord )i
dans la Frise et la Flandre, où de grandes villes furent ij
détruites, comme Gand, Tournai, et plusieurs abbayes, sous la conduite d'un nouveau chef nommé Godefroy. Mais ils dépassèrent les limites de la malheureuse contrée. On les vit bientôt se répandre jusque dans l'Ouest de la France. Charles appela à son secours son frère Lothaire, ce qui n'empêcha pas qu'avant son arrivée il se hâta de traiter avec Godefroy, en lui faisant des concessions de terres dans la Neustriew. Le pauvre roi concluait ainsi de bons marchés qui lui faisaient acheter fort cher une paix factice et de courte durée. |
Ses affaires prirent en Aquitaine une meilleure tournure, p^psnn discrédité |
^ pour ses Tice». 1
grâce au profit que ses partisans, secrets ou avérés, surent |
tirer de la conduite toujours répréhensible de Pépin. Ce 1
qu'il en apprenait était fort propre à le remplir d'espérance ']
pour un prochain avenir, car le neveu était devenu, par". '^^
ses débauches, toujours plus insupportable, même à ses ^ partisans. Il est vrai qu'il avait pour lui le peuple, qui juge
plus d'après les apparences que par le raisonnement, et " qui croyait voir dans la beauté de ses traits, sa taille avantageuse et une certaine dignité d'apparat, des preuves
(a) Daniel, 353.
(h) Annal. Fuldens», ann. 853 ; -^ Annal, Bertin,, ann. 852 ;, — Depping» expéditions des Normands, p. 99.
des belles qualités qu'il aurait eues si son éducation n'eût
pas été viciée trop tôt par des passions qu'il ne voulut
jamais réprimer. Il jen était autrement des grands, qui le
voyaient de trop près pour l'estimer, et un pouvoir qu'on
n'estime pas ne tarde jamais à perdre son prestige et son
h influence. Il avait vu ainsi cette noblesse, attachée depuis
trois générations aux destinées de sa farriîUe, lui rester
» fidèle, puis se retirer de lui selon qu'il Pavait flattée lui-
f même ou humiliée par les inconstances de sa conduite et
les abaissements de son caractère. Témoin donc de ces
fluctuations de l'esprit public, il était devenu soupçonneux,
1 manquait tout à coup de son entrain habituel, et devenant
f sévère envers tout le monde, il aigrissait son esprit et ne
DSfjtTâffl Ja (orn^ savaît plus sc coucilicr celui de personne. Pendant qu'il
méditait encore de rapprocher de lui les Sarrasins pour
chercher avec eux une revanche de la perte de Toulouse,
il se livrait à la bonne chère et au vin, et, dans une de ces
' débauches où le comte de Gascogne Sancion partageait ses
ébats, il eut le mauvais goût et le malheur de traiter vivement
ce seigneur, qui lui avait adressé une plaisanterie trop
familière, et de lui répondre de façon à l'humilier. Celui-ci,
à qui le prince devait beaucoup, car il avait été de ses**
serviteurs les plus fidèles, se vit priver môme de certaines
terres qu'il tenait de la libéralité du prince, et il ne tint
plus contre une injure aussi prononcée. Jurant de se
venger, il n'attendit que l'occasion, qui ne tarda pas à se
présenter (j).
Qai sVn Ttaff^ en. Pépin u'avait pas d'habitation fixe, se portant d'un de ses palais à l'autre, et parcourant amsi l'Aquitame du Centre, d'où il n'osait guère s'avancer jusqu'au Poitou, où il se savait surveillé et très exposé à être surpris par le comte Raynulfe, dont il était peu Tami. Mais ces précautions, capables de rendre la vie laborieuse à un prince poursuivi de toutes parts, ne devaient pas le garantir contre
(a) V. AniiaL Metens.^ acn. 852.
le nouvel ennemi qu'il s'était fait. Ce dernier s'étant donc rendu sur les frontières de son gouvernement de Gascogne, non loin des Pyrénées, qui lui eussent offert un refuge si son plan n'avait pas réussi, dépécha à Pépin un affidé qui lui remit une lettre où, sous prétexte de lui communiquer des renseignements de haute gravité sur des projets nourris contre sa personne, il l'engageait à le venir trouver sans une suite trop apparente. Pépin donna sans méfiance dans ie piège, arriva au rendez-vous, et devint aussitôt prisonnier de son infidèle vassal. On était au mois de juin. Gardé étroitement, le captif eut le temps de réfléchir et de maudire le traître dont il ne savait quelle serait la dernière décision. Ces lenteurs venaient de ce qu'au moment où Sancion s'ét.ait emparé du prince, celui-ci était précisément sur le point de voir arriver à son secours les Sarrasins d'Espagne, dont il comptait se faire d'utiles auxiliaires pour recommencer la guerre contre Charles, reprendre Toulouse et peut-être s'avancer dans les provinces supérieures pour se les assurer au préjudice de Charles et de ses Francs. Ce fut donc une déception pour le roi de Cordoue, Abd-el- ^m plus dgoués. |
Rhaman III, de voir déjoué, par les infortunes de Pépin, |
les plans qu'il avait arrêtés avec lui et d'après lesquels 11 |
devait recevoir comme récompense de son concours la ^
ville de Barcelone, où il avait toujours été jaloux de |
s'établir. Le roi étant pris et ces conditions n'étant plus de A
mise, FArabe ne voulut rien perdre à ce contre-temps, et 1
envoya quelques milliers d'hommes assiéger Cordoue. Là, 5
encore une fois, la perfidie des Juifs valut aux assiégeants l
la reddition de la place, mais on ne l'occupa point longtemps. *^
Comme les brigands du Nord, ceux du Midi suivirent leurs féroces instincts en mettant tout au pillage, en faisant mourir la plupart des habitants. L'abandon de la ville et du territoire qu'Abd-el-Rhaman s'était promis ne fut dû qu'à sa mort imprévue ; les Français purent y revenir et l'occuper de nouveau après en avoir réparé les fortifications démantelées.
iiesiiiyréàChâTics Sancion, que ces péripéties avaient occupé, avait gardé son prisonnier avec soin, ne pouvant pas encore, devant les événements de guerres qui se déroulaient, entreprendre avec Charles des négociations qui devaient le lui livrer. Enfin il fut convenu que le neveu deviendrait la proie de Toncle, et, dans le courant de septembre 852, Charles étant venu jusque sur les frontières d'Aquitaine, entre Poitiers et Tours, son neveu lui fut livré. Quand il le vit à sa discrétion, il hésita sur le parti qu'il prendrait à son égard, et en considérant qu'un tel prisonnier était difficile à garder et ne serait jamais qu'une cause de désordre, il se demanda s'il n'importait pas plus au bien public d'en finir avec lui ' en le privant de la vie. Mais à ce sentiment beaucoup de considérations 'devaient s'opposer. Il préféra remettre cette décision à une assemblée convoquée à la hâte et qui prit le nom de concile, parce qu'on y décida ensuite plusieurs points de discipline, entre autres une nouvelle délégation dans les provinces des envoyés royaux chargés avec les évoques d'y remettre l'ordre si profondément troublé depuis longtemps. Quant à Pépin, les Pères considérèrent qu'il ne pouvait plus être qu'un véritable danger pour la paix jîublique de l'Aquitaine et de la France, et il fut décidé qu'on lui couperait les cheveux et qu'il embrasserait la vie religieuse dans un monastère. Ce genre d'incarcération, qui répondait ^au sentiment de piété du temps, adoucissait singulièrement les amertumes de la captivité, mais il donnait au consentement du prince, qui s'y voyait condamné, un certain caractère d'abdication sur laquelle il n'aurait plus le droit de revenir. Ceux qu'une ambition secrète n'aveuglait plus en profitèrent pour retrouver dans une véritable pénitence la paix longtemps perdue dans le monde et une régularité de conduite qui assurait leur salut. D'autres, en qui les vieilles passions n'étaient pas éteintes, n'aspiraient qu'à une évasion dont les exemples n'étaient pas rares. Ceux donc qui connaissaient Pépin n'eurent guère à douter qu'il ne dût se préoccuper sans
cesse de sa liberté perdue et des moyens de la recouvrer. C'est pourquoi on crut devoir prendre à son égard des précautions extraordinaires.
Il y avait à Soissons un monastère commencé en 545 Q^J j;«°/«™ *
J St-Médard de Soii-
par le roi Clotaire P^, qu'il avait enclos dans une de ses »o"maisons royales, et où, par conséquent, un prisonnier devait être facile à garder. C'était Tabbaye de saint Médard, dont le corps y reposait depuis 563 (a). Là on relégua le nouveau moine, qui dut y prendre Thabit, prêter serment de fidélité à son oncle, et se vit, dés ce moment, entouré de gardes chargés de prévenir tout projet d'évasion; et près de lui étaient, sans qu'il s'en doutât, de nombreux affidés qui devaient observer tous ses mouvements et en rendre compte.
Ces précautions ne faisaient qu'augmenter en Pépin les j tente de s'en regrets d'un trône perdu et le désir de le recouvrer. Il chercha très prudemment s'il ne pourrait pas gagner à ses intérêts quelques-uns de ses gardes et même quelques religieux, plus accessibles que d'autres à un sentiment de pitié qu'il ne méritait guère. Parmi ces derniers, il en trouva deux qui consentirent à le servir et lièrent des relations au dehors. Tout allait réussir, et les deux moines se disposaient à l'accompagner jusqu'au-delà de la Loire, lorsque le complot fut découvert au commencement de l'année 853. Instruit aussitôt de ces intrigues, Charles le Chauve se rendit à Soissons, fit enfermer étroitement son neveu, et exigea la punition des deux complices qui avaient favorisé son projet. Ceux-ci, qui étaient prêtres, furent exclus de la communauté, après quoi l'archidiacre, à la requête du roi, les cita au concile que le roi venait d'indiquer dans l'église abbatiale de Saint-Médard, à Soissons rtiême. Ils y furent dégradés, c'est-à-dire privés des fonctions de leur Ordre, et relégués séparément en des monastères éloignés.
(a) D. Beaunier, Recueil des Bénéfices royaux, II, 579. — Bollandistes, Mki, Giry» au 6 jain.
CootïtedeSaiffoni.
Niïnniudi.
Ce concile commença le 2G avril 853 ; le roi y assista. On y traita une grave question relative à la gestion d'Hincmar, archevêque de Reims, dont nous n'avons pas à nous occuper ici ; mais une des décisions qui ne peut manquer de nous intéresser fut relative aux Normands, et nous découvre un des moyens peu honorables trop souvent employés pour obtenir Téloignement de ces hordes toujours victorieuses. En effet, on trouvait plus commode de les payer que de les battre, et il paraît, par un des canons de ce concile, que souvent, pour se racheter du pillage, des monastères ou des paroisses livraient, avec ou sans la permission du roi, de Pargsnt, des vases sacrés, ou d'autres objets précieux. Ces rançons étaient données aussi bien pour le personnel des abbayes et des villages qui dépendaient d'elles, et elles constituaient pour les possesseurs des pertes importantes qu'on trouvait juste de faire supporter par l'Etat. Dans ce but, il fut arrêté que des commissaires seraient envoyés dans les provinces envahies et y dresseraient un état exact de ce que chaque établissement aurait donné pour sa délivrance. Ces commissaires étaient aussi chargés de visiter les églises et les monastères avec l'évêque diocésain et d'y régler le nombre des moines ou chanoines, avec leur manière de vivre et leur entretien. Ainsi ces établissements, si florissants avant les fatales visites de l'ennemi commun, qui ruinait tout sur son passage , en étaient réduits à vivre des expédients que la charité royale invoquait- en leur faveur sans pouvoir toujours satisfaire à ce vœu d'une piété si légitime et si bien riiérité par de si grands malheurs (a).
C'est que, en effet, la plaie imposée à la France par ces féroces étrangers s'était ouverte plus large encore depuis un an par une nouvelle expédition sur la Loire. Leur récente défaite, près de Tours, n'avait ni intimidé leurs nouveaux chefs, qui se renouvelaient tous les ans, ni
(a) V. Labbe et autres. Concil. galL, II, 80.
enhardi les populations affolées à la seule pensée de leur retour : car on ne parlait guère d'eux sans faire frémir aux récits do leurs cruautés. Aussi le clergé de Tours avait emporté les reliques de saint Martin, qui, depuis lors, errèrent pendant trente ans en divers asiles. De toutes parts les moines fuyaient quand ils pouvaient échapper aux massacres : Marmoutier en vit périr cent seize et quatrevingts autres se cacher dans les cavernes qui dominaient le monastère au-dessus du fleuve. Orléans et Fleury furent envahis et leurs églises profanées ; et pendant que des bandes nombreuses remontaient la Loire jusqu'à Blois, détruisaient Bauvais et Noyon, et d'autres riches cités, d'autres non moins actives parcourèrent les provinces du Centre: Poitiers, Saintes, Angoulême, Périgueux, Limoges, l'Auvergne même, où les montagnes les arrêtaient, et plus ils se ruaient sur ces riches contrées, plus ils attestaient l'impuissance des Francs à leur résister. Ils n'y laissaient pas même des témoins de leurs ravages qui pussent les raconter dans les mémoires des abbayes désertes et ruinées : si bien que ces détails qui complètent un tableau si affligeant et si vaste, ne sont néanmoins par eux-mêmes que des souvenirs confus, consignés plus tard en des chroniques dont les auteurs avaient pu voir rarement les infortunes qu'ils décrivaient («).
A ce concile de Soissons dont nous venons de parler. Mon de oodon.
^ ' abbé de Saiul-bavin.
avaient assisté trois métropolitains, vingt-trois évêques, dont était probablement Hébrouin de Poitiers, qui ne quittait guère la cour, et enfin six abbés, dont l'un était célèbre depuis longtemps par sa science, son activité, et le zèle de toute sa vie monastique. Nous voulons parler deDodon,abbé de Saint-Savin, qui comptait près de quatre-vingt-dix ans, dont soixante-dix avaient été consacrés à la gloire de I)ieu et à l'extension de la vie religieuse : à tant de titres, il méritait la belle réputation qui couronnait sa vieillesse. Il
(o) Depping, Expédition des Normands, lib. II, c. m. — Annal, Berlin., ad aan. 854.
n'était guère de grandes assemblées conciliaires où il n'eût paru avec l'autorité de sa science, accueilli par la vénért^tion de tous. Il avait signé la grande charte d'Alaon après la consécration de ce monastère en" 845. Abbé de Saint- Savin depuis la mort de saint Benoît d'Aniane, dont il avait Cié le disciple fidèle et le collaborateur intelligent, nous Tavons vu gouverner en même temps les abbayes de Stade ou Saint-Genou-sur-Indre, de Ruffec en Berry, de Saintj\îartial de Limoges. Habile à manier les affaires temporelles iuissi bien que la direction des âmes, son monastère lui dut de devenir une forteresse où, de son temps et après lui, se réfugièrent, à Tabri des pirates du Nord, les religieux de Saînt-Maixent, de Saint-Florent, de Glanfeuil, de Saint- Martin d'Autun, et d'autres encore qui y trouvèrent la sécu-. rite de leurs reliques, de leurs trésors et de leur propre salut. Un tel homme devait être recherché partout, et nous \ oyons que sa présence avait été jugée utile à Soissons, à uno grande distance de sa demeure. Mais ce fut le complément de sa longue tâche. Il habitait alors, et d'une manière permapente, son beau monastère, d'où son âge ne kiL permettait plus de sortir que rarement, et pour des nITaires de la plus haute importance. Il lui avait fallu les instances du roi pour se rendre à Soissons. Il avait signé le premier entre les abbés, soit à cause de son âge ou de son ancienneté dans la dignité abbatiale, soit parce que devant son mérite les autres avaient voulu n'avoir qu'un rang inférieur. Quoi qu'il en soit, ce voyage avait bien pu ialiguer sa vieillesse, et quand il rentra dans sa cellule, il su sentit fatigué, devint malade, et ne se remit pas. Plein de jours et de mérite, il expira le 10 juin 853, après trente ans iFabbatiat, et laissa de profonds et durables regrets parmi ses frères et dans le clergé de France, qui avait si longtemps profité de ses lumières et de son expérience. On vit longtemps î?a tombe dans l'abbatiale de Saint-Savin, recouverte d'une j/icrre où se lisait son épitaphe. Celle-ci disparut en 1811, pendant des réparations faites à l'église. Elle a été retrouvée
dans les manuscrits de D. Fonteneau, et plusieurs fois publiée en divers recueils d'épigraphie (10).
Le successeur de Dodon fut Arnoul, dont les dyptiques ^^^ûsnccessenrAr- 'ne disent autre chose sinon qu'il gouvernait en 862. L'année de la mort de Dodon indique bien celle de cet avènement, qui reçoit ici une date certaine. Elle était d'autant plus importante à constater que les historiens locaux ne disent rien sur Tannée ou mourut Dodon, et laissent ainsi, sur celle où Arnoul le remplaça, une obscurité que nous éclairons par ces renseignements (a).
Les terreurs que les Normands continuaient d'inspirer à toute la France atteignaient, d'après ce qu'on en apprenait tous les jours, les paisibles solitaires du côté poitevin de la Loire. L'abbé Hildebode, qui était toujours à Cunault avec les siens, ne doutant pas qu'il ne fût bientôt exposé à de nouvelles attaques, ce fut pour lui l'occasion de faire demander à Charles le Chauve, alors à Orléans, quelque autre asile plus sûr. Nous verrons le résultat de ces démarches ; mais il importe de dire ici comment, de l'excès même de ces maux, survint pour les moines d'Ansion une amélioration réelle d'une position qui avait quelque chose de trop équivoque et de trop incertain.
En Poitou, de tous côtés, on se fortifiait dans les châteaux LeâégiiscsforUûées. et même dans les monastères. On voyait aussi les plus simples églises se créneler dans les campagnes, s'entourer de murs épais et élevés, afin d'offrir des asiles soit aux laboureurs de la contrée qui s'y venaient abriter au besoin avec leurs familles et leurs troupeaux, soit à des hommes d'armes qui s'en faisaient les défenseurs en y tenant garnison. L'intérieur même de ces saints édifices se ressentait par ses dispositions du besoin d'une défense efficace. Les quelques églises qui nous restent de cette époque malheureuse sont pourvues de ces moyens qu'explique seul cet usage militaire qu'on pouvait en faire au besoin.
{«) GalUa ckmtiam, II, col. 407. — Du Tems, Clergé de France, II, 465.