LIVRE XL
Depuis la mort de Guillaume le Pieux,
duc d'Aquitaine,
jusqu'à la mort d'Ebles ManzeRj comte de Poitou*
(De 'J18 I tlâoj
e premier événement important qui signale ^""w0^1'^"10 Tannée 918 est la mort du duc d'Aquitaine , fl*»™*-' Guillaume le Pieux, qui disparut de ce monde le 6 juillet de cette année W. Il s'y était fait par ses exemples de religion, ses bonnes œuvres et la royale régularité de sa conduite, le modèle des souverains et T idole vénérée de ses peuples. Depuis quelques mois seulement il était veuf de la princesse Angclbcrge, sœur de Louis III, roi de Provence, dont l'union lui avait toujours été très douce. Tous deux marchant d'un pas égal dans le service de Dieu avaient fondé en commun l'abbaye de Cluny en Bourgogne, à laquelle nous avons vu Ebles Manzer contribuer de son zèle et de ses efforts ; puis celle de Soucilange en Auvergne, et non loin de là, le prieuré de Mausac. En même temps que son duché, il possédait le Ecrry et le Limousin. Il ne laissait même pas d'être à la fois abbé laïque do Brioude, ce qui
(a) Art de vérifier les dates, \t (80,
. i-jmoq.
montre que ces titres ecclésiastiques n'étaient pas toujours un objet d'usurpation scandaleuse quand ils venaient d'une donation consacrée par l'usage, et que le titulaire n'en abusait pas en ruinant au profit de sa cupidité les maisons de prières et d'études dont il devait être le premier protecteur. Le duc, au lieu de se tenir à Toulouse, capitale SL1** m reconnue de ses Etats, demeurait plus ordinairement en Auvergne. Possesseur du Berry et du Limousin il laissa ces riches contrées avec toute sa succession, faute d'enfants, à deux neveux, savoir Guillaume comte de Velay, et Alfred comte de Carcassonne, Le premier ne se contenta point de la part qui lui avait été faite, et y joignit bientôt à main armée le Berry après en avoir pris la capitale <*). Mais sa plus belle portion fut sans contredit de devenir avant tout duc d'Aquitaine, ce qui constituait le plus bel apanage à envier alors, puisque tout en perdant le titre de royaume, ce beau pays devenait le fief héréditaire d'un des plus grands vassaux de la couronne de France, parfaitement indépendant, au reste, du pouvoir central, à qui il ne devait plus qu'une foi et un hommage encore assez mal définis <*>. Mais pendant que de notre côté le pays, exempt de secousses trop violentes, respirait enfin sous le gouvernement d'Eblcs Manzer, nos voisins de Bretagne éprouvaient de la part des Normands de nombreuses et sanglantes vicissitudes, qui les ruinaient de fond en comble. ?a*5£ Cette année 918 leur devint funeste, les indomptables déprédateurs s'étant emparé, au mépris des engagements pris par Rollon, de toute TArmorique, laquelle fut saccagée d'un bout à l'autre, et où ils n'eurent qu'un seul revers, celui de Guérande qui, assiégée par eux, se défendit vaillamment et les repoussa sous la protection de son patron saint Aubin {!). Mais une défaite était loin de les décourager, et, l'année suivante, renouvelant contre les Bretons deftirieuses
(a) Mahilloo, ocL Bened., lu h. ann ; — Adhémar de Chabannais ; Chronic. (h) M sultan; tes Carlot\t 111, passim.
îsïimllcf cMîasta l>or tel Normand*,
attaques, ils se rendirent maîtres partout, et forcèrent les habitants de s'exiler ; si bien que dans le pays de Cornouailles il n'y eut pas une seule famille indigène qui eût songé à ne pas déserter le seuil qui ne lui appartenait plus (a). L'ennemi s'était donc fait là une patrie. Ce fut alors , »«bwnwit«»-
r r liions de rdjiiaes |
surtout qu'eurent lieu les translations de reliques, fuyant «lie ocoiim, leurs églises en de longues courses, entourées des communautés qui les accompagnaient, et allaient chercher, en des pays plus tranquilles, des refuges que les monastères ne leur refusaient jamais. .
C'est ainsi que les restes du saint roi de Bretagne, Judicaël, enlevés de l'abbaye de Gaël, où il était mort au milieu du vne siècle, furent apportés à Celle d'Ansion (Saint-Jouin de Marnes), qui était alors solidement fortifiée, mais qui craignait d'autant moins sous la protection du jeune et brave comte qui gouvernait la province, et ne Teût pas laissé attaquer impunément <*). La réputation de ce prince et le soin qu'il se donnait de veiller sur ses frontières autorise donc très peu l'opinion d'un de nos contemporains, conjecturant que les désordres de l'Armorique en cette occasion auront dû se faire ressentir sur les marches septentrionales du Poitou (o. Rien ne peut rétablir dans les documents aussi rares qu'obscurs qui nous restent sur ces circonstances si peu connues. On peut croire même que la paix ne fut guère menacée de ce côté de la Loire, comme nous le verrons bientôt.
Le 4 avril 919 mourut Sancie, femme de l'ancien comte Mori i* s*m^ de Poitiers Aymar, qui avait habité Angoulûme depuis son c départ de Poitiers : elle y fut enterrée dans l'église abbatiale de Saint-Cybard. Fille d'un comte de'Périgord, elle avait fait d'amples largesses à plusieurs églises dont nous avons parlé. Elle n'avait pas eu d'enfants, mais si elle ne goûta
(a) Chronic. Frodoard, ad ann. 919.
ib) Capofigue, Histoire des invasions des Normands, ad ami. 919; — D. Bouquet, Rergallic, ibid.
(c) Lafontenellc, Rois et Ducs d'Aquit., p. 430,
pas ces joies de la famille elle ne manqua pas des amertumes qu'on y peut trouver. Nous avons déjà raconté comment devenue, on ne sait pourquoi, l'objet d'une haine violente pour Lambert, vicomte de Marcillac, et son propre frère Arnaud, elle avait été sur le point de succomber à leurs pièges et d'y perdre la vie ; mais qu'un autre frère de cette princesse, Bernard, comte de Périgord, ayant découvert le complot, fit mettre à mort les deux complices et donna leurs terres à Uldrich, leur frère puinê<«). sSSMP&Si Une charte de cette année 919 rappelle un petit établissement fondé à Poitiers dés les premiers siècles de son existence chrétienne. Il s'agit de l'église Saint-Paul, élevée, comme nous l'avons dit <*>, non loin de la cathédrale. Elle était devenue une modeste communauté de quelques prêtres, présidée par un Abbé ou Père, et suivant une règle qui, sans doute, était celle de Saînt-Benoît. Cette église, plusieurs fois rebâtie dans le cours des âges, n'a apparu aux yeux de nos contemporains qu'à l'état de ruines. La révolution de 89, qui l'a détruite, n'en a laissé que d'incomplètes portions encastrées en des habitations récentes. Mais par quelques-uns de ses restes, elle constate encore, en un petit appareil allongé, l'époque gallo-romaine où elle fut construite, et peut-être aussi le ixe ou xe siècle qui virent encore employer ce genre de construction. L'espace qu'occupent toujours ces derniers vestiges atteste qu'elle était située vers le milieu de la ville, beaucoup moins vaste alors qu'elle n'est devenue depuis. L'église occupait donc, par sa partie occidentale, une portion de la rue neuve Saint-Paul, percée vers 1841 sur l'emplacement du prieuré. L'abbé ou supérieur était alors un nommé Ebbolin, vassal d'Ebles Manzer, et qui, conjointement avec ledit comte, échangea cinquante arpents de terres situés dans la quinte ou banlieue de Poitiers, avec Rothard, abbé de Nouaillé, qui en cédait autant dans
{a) Adhémar de Chabanais, Chronic., ad ann. 919. (b) Ci-dessus t. I, p. 137.
ce môme voisinage. Nous voyons donc ici un exemple
d'arrière-fief dont la propriété, appartenant au comte, était
cédée à un vassal moyennant des redevances annuelles.
Nous verrons, en 1082, comment le petit monastère devint ****** tvttei
un prieuré de la nouvelle abbaye de Montierneuf. Mais à ceVi^,'*1
ce propos, nous ne devons pas omettre ici de curieux
renseignements donnés par une charte de cette époque,
sur la partie orientale du périmètre de Poitiers. C'est le coté
qui en a été le moins modifié, la rivière lui servant d'abord
de limites naturelles et indiquant la ligne normale de ses
fortifications qui s'étendaient beaucoup plus du Sud au
Nord que du Levant à l'Occident. Protégée de ce dernier
côté par les marais de Saint-Hilaire, desséchés en partie
au xvme siècle, et qu'occupent, depuis quarante ans, les
constructions du chemin de fer, les habitations y étaient
moins agglomérées que dans la partie orientale, depuis le
point élevé de Blossac jusqu'au château qui déjà défendait
les abords de la ville en dominant les hauteurs do Mont-
bernage et le pont actuel de Rochereuil. Ce pont, déjà
construit alors (ce qui prouve qu'il y avait des habitations
sur l'autre rive du Clain, et une sortie au-delà de la ville),
se nommait alors le Pont-Neuf, et le fut jusqu'à la con*
fection de cet autre Pont-Neuf qui, en 1778, réunit le
boulevard inférieur de l'ancienne abbaye de Sainte-Croix
à la rue Cornet, que dominent les dunes et le rocher de
Coligny. Dans cette vaste étendue, depuis Sainte-Croix
jusqu'au château, était le Pré-1'Abbesse, appartenant à la
célèbre abbaye, puis des demeures des chanoines de
Sainte-Radégonde et des jardins et autres dépendances de
ces maisons. Là enfin était une écluse nommée plus tard de
Sainte-Radégonde, conduisant à un moulin sur la Boivre,
qui lui avait été donné vers 926 par un certain Adelelme,
personnage sans doute considérable de Poitiers, et dont la
signature revenait souvent dans les actes où Ebles Manzer
signe le premier. Ce moulin était non loin de la porte de
Paris, et appartenait au même Chapitre. Cette écluse ou
chaussée a disparue pour faire place à la rue actuelle de la Chaussée , unique souvenir de cette disposition qui existait sans doute avant le Xe siècle, mais que les époques suivantes ont effacée peu à peu, aussi bien que les dernières ruines du château qui leur servit longtemps d'abri et de protection (a).
me^.duxRNomîSdï En 921, nos ennemis dévoués, les Normands, s'agitaient ugne^ en Bre" encore. Rollon, poussé à bout, avait inutilement cherché à réprimer leurs expéditions vers le Maine, trop voisin de son territoire pour qu'il les y souffrît patiemment. Mais ces formidables possesseurs de l'Armorique comprenaient très bien qu'une fois établis en maîtres indiscutables sur cette terre dépeuplée de ses habitants indigènes, ils pouvaient s'agrandir encore. Ils parvinrent donc à s'établir dans le comté de Nantes avec la connivence de ce comte Robert que nous avons vu céder à Adhémar le comté de Poitiers qu'Ebles Manzer était ensuite parvenu à recouvrer. On se rappelle que ce Robert était frère de Robert le Fort* et du feu roi Eudes. Il n'avait cessé depuis longtemps de se faire des rôles de quelque importance dans les affaires publiques, soit sous le règne très court de son frère, soit sous le gouvernement de ceux qui l'avaient précédé ou suivi. Les événements des deux autres années qui vont suivre allaient prouver d'ailleurs que le prince aspirait à remplacer bientôt sur le trône le pauvre roi qui ne savait ni gouverner, ni repousser par une guerre énergique, les déprédateurs de la France. On peut donc croire que Robert ne vit, dans cette énorme concession faite aux Normands de la Bretagne, qu'un moyen de se ménager des sujets qui l'aideraient à la conquête du pouvoir royal, et quoique les chroniqueurs de son temps se taisent absolument sur ces intentions, ce qui arriva ne permet pas de les mettre en ils y embrassent ie doutes. Ce doit être lui aussi qui aura ménagé, comme une condition de son alliance, la conversion au christianisme :
(a) V. Besly, Comtes, p. 225 et 377; — Thibaudeau, Abrégé de l'Hist. du Poitou, 2i3; — Dufour, Ancien Poict., p. 300 et 438.
christianisme.
nouveau et infaillible moyen de faire adopter les étrangers gagnés de la sorte par les peuples dont ils allaient devenir les concitoyens. Tout nous dit que tel fut le résultat de négociations secrètes mais incontestables. Ainsi ne fut sur le futur roi de France une conquête plus pacifique et plus avantageuse que les pirates n'en avaient jamais obtenu. Tout semblait d'ailleurs avoir abouti selon les desseins de la Providence. La France avait de grandes destinées à accomplir dans le monde dont elle devait guider la marche à la lueur du christianisme. C'est donc cette Providence qui dirigea vers la croix cette étrange population de pillards sanguinaires. D'ailleurs l'indocilité envers Rollon de ces foules indomptées ne les empêchaient pas d'admirer la paix et la prospérité dont jouissait déjà la Normandie. Elles avaient compris sans doute que le christianisme ne pouvait nuire à leurs affaires, et, dans leurs pensées, elles y étaient déjà entrées de bonne foi. C'était un grand point pour le repos de la France, pour la tranquillité du Poitou, et on prévoyait dés lors que c'était aussi un sérieux acheminement à une pacification générale. L'abandon fait par Robert de cette contrée, où le calme revenait avec un si remarquable triomphe de la religion, n'était donc pas si désastreux qu'il faille beaucoup se récrier contre lui <*).
La vicomtesse d'Aunis, Sénégonde, dont nous avons déjà i^F*"^"11^ parlé comme bienfaitrice de Saint-Maixent, ajouta cette année à ses bienfaits le don de cent huit aires de marais salants situés près de la Rochelle. C'est [la première fois que nous voyons citer ce genre de propriété dont il faut avoir ici une idée précise. Il paraît qu'aux époques les plus reculées on avait utilisé, dans les terres basses qui avoisinent les bords de la mer, près de la Rochelle et de Nantes, le retrait des flots après les marées, et que par une industrie laborieuse mais profitable, on était parvenu à recueillir [le sel resté dans les bassins qu'on lui avaient créés et qu'on
(a) V. La Fontenelle, Rois et Ducs, p. 430.
avait divisés en aires (2), c'est-à-dire en espaces égaux,
dont la valeur se déterminait selon la plus ou moins grande
quantité de sel qu'on y récoltait: cette quantité variant
d'après la profondeur des aires , le mouvement des eaux
et Faction de Pair et du soleil qui les desséchait. Ces cent
aires de marais étaient a apprécier pour une communauté
qui trouvait dans le sel un condiment plus nécessaire
qu1aileurSj où Ton en avait tant d'autres.
fJ?* %m^m Les guerres continuelles et les désordres qu'elles avaient
engendrés dans toutes les classes avaient singulièrement
abaissé Tes prit religieux, les habitudes morales, et le
caractère général de la conduite chrétienne. On sentait
d'autant mieux le besoin de reprendre l'instruction populaire,
et c'était le clergé surtout qui devait s'en charger. L'évêque
de Poitiers, Frotîer, le comprit un des premiers. Par un
accord avec Fintrade, archevêque de Paris, qui gouverna
fioméiïM tenus de 922 à 927, il confia à Abbon, moine de Saint-Germain-
Liannàu - d« - m des~Prés, le soin de composer, en faveur des prêtres à qui
bitte* la prédication était difficile, une suite d'instructions familières
sur l'Evangile et des sermons de morale et de discipline
qu'ils pussent lire à leurs peuples dans les assemblées
publiques des dimanches et fêtes. Ce moine était un des
hommes les plus instruits de son temps, prêtre adonné
aux bonnes œuvres autant qu'à la science, et le zèle qui
porta Frotier à employer ainsi son talent, laisse aisément
conjecturer qu'il aura bien mérité du diocèse de Poitiers,
où ses veilles furent utilisées pour l'enseignement et le salut
de nombreuses paroisses. Le P. d'Achery a imprimé cinq
de ces sermons. On y reconnaît un écrivain qui, en
empruntant ses sujets aux homélies des Pères de l'Eglise,
y emploie avec un grand discernement l'Ecriture Sainte
qu'il possède bien, et s'exprime avec une simplicité étudiée
qui fait honneur à son jugement, d'autant plus qu'elle n'est
pas le caractère habituel de son style (a).
(a) V. d'Achery, Spileg, i. II, p. 75 et suiv. ; — D. Fisquct, France Pontificale, Paris, I, 75; — D+ Rivet, Nist. littr. de la France, VI, 191.
Charles le Simple gouvernait toujours avec autant de Tri*** *******
,, ,,. . . ~ ,. . . ,. rai Chartes le Siropte.
mollesse que d imperitie. Sa politique sans caraejure indisposait contre lui les grands dont l'action était paralysée par sa volonté, et que révoltait une juste indignation contre un favori tout puissant. C'était Haganon, sujet de peu de valeur, et de naissance médiocre, sans lequel le roi ne faisait rien, même de travers, et dont les courtisans soutenaient impatiemment le crédit usurpé. Une conspiration se forma qui, sans l'énergique opposition de l'archevêque de Reims Hervé, aurait fini à Soissons, trois ans auparavant, par une déchéance du roi à qui le titre d'empereur, méconnu de tous et tombé déjà en désuétude, ne conciliait ni plus ni moins de soumission et de respect que s'il n'eût jamais existé^). Au reste, nous le savons: depuis longtemps on s'était accoutumé à regarder la couronne de France comme élective, et les partis se formaient aisément contre les souverains dont l'instabilité se constatait trop souvent, et qui accoutumaient ainsi les peuples à un mépris trop fondé de l'autorité royale. C'était toujours la question de l'intérêt public qui finissait par l'emporter sur celui d'une dynastie, et il est vrai qu'à ces revirements continuels du principe autoritaire, les ambitions personnelles, souvent toutes puissantes, aidaient autant que le véritable sentiment du bien public.
C'est pourquoi dans ce cas encore la couronne de Charles allait perdre un éclat qui s'était trop vite terni avec le souvenir effacé de Charlemagne. Tout le monde était découragé, et malgré les espérances conçues par le digne archevêque de Reims après ses observations au prince et les promesses données par celui-ci d'une réforme généralement désirée, il se résolut, en regrettant ces trois années d'efforts inutiles et de patience infructueuse, à préférer le bien de la France aux intérêts d'une famille incapable à le faire, et lui-même abandonna la cour où sa parole restait impuissante.
Elle conlêve «mit n lui l'esprit pnMt.
(a) Mauléon, les Carlovingiens, II, 149 et 151.
Le dnc Robert as- Robert était là, et nous avons pu soupçonner, à sa
pire à la couronne. , __ .
conduite avec les Normands de la Loire, qu une pensée secrète était le mobile de sa politique. Du reste son titre de duc de France le mettait à la tête des affaires d'un pays riche et étendu ; il était le fils de Robert le Fort, le trère d'un prince qui avait porté la couronne de France.
Pourquoi cette couronne, vacillante depuis si longtemps sur la tête qui la portait sans dignité et sans gloire, ne viendrait- elle pas se poser sur la sienne qui saurait la défendre et la glorifier? C'est une leçon que ne devraient jamais oublier des dynasties placées par Dieu à la tête des peuples pour les sauver : leur faiblesse à soutenir les principes de la conduite humaine engendre tôt ou tard le mépris du principe légal d'après lequel elles régnent; et celui-ci, quelque inviolable qu'il dût rester en lui-même, finit cependant par disparaître devant des passions que la négligence royale a toujours semblé autoriser, n y parvient et se ^n comprend que de telles idées, dont il ne faut pas d'ailleurs séparer une certaine partialité naturelle, aient pu dès longtemps persuader à Robert que sa place n'était plus au second rang: c'était là un véritable retentissement de ce qui s'était passé sous les tentes de PArmorique. Une fois sur le trône, la paix lui était assurée en Normandie ; ce serait un grand point de l'avoir aussi dans l'Ouest de ses Etats, car il n'y aurait plus à soumettre que les hordes du Midi, encore redoutables, mais doat le duc d'Aquitaine et le comte de Poitou auraient facilement raison.
Ce furent ces considérations, jointes à celles qui naissaient de l'incapacité absolue de Charles le Simple et de son peu de respect pour ses promesses, qui décidèrent Hervé à quitter son parti. Une assemblée ayant été décidée pour y prendre un parti décisif, on se réunit au mois de juin à Soissons, où la déchéance de Charles fut suivie de l'élection de Robert w, qui fut sacré le 30 à Reims par l'archevêque.
(a) Art de vérifier les dates, V, 482 ; — Adhémar Cabann. ann. 923.
fait sacrer à Reims.
Mais hélas ! cette dignité, tant convoitée, ne devait aboutir bientôt qu'à un malheur suprême.
Avantd'allerplusloin.observonscommcntunemûdifu'ation , Modantioa dioi
1 7 les pcrau propre**
intéressante s'opère dans les noms de personnes. Nous avons remarqué jusqu'ici que tous les noms propres d'hommes ou de femmes usités dans la Gaule, après avoir pris une forme gallo-romaine s'étaient presque tous changés en noms tirés des langues germaniques aussitôt après l'invasion des Francs. Tous ces noms avaient une signification tirée très naturellement de quelque spécialité faite ou à faire à l'égard des personnes qui les portaient. Ainsi Guilhaume ( Wilhem) protecteur ; Radegonde (Rad-Gund) femme forte ; Adèle (Adel) noblesse, grandeur ; Wala (Wald) force, pouvoir; Carloman ( Kalrma) homme magnanime ; Childebert (Child-Bert) guerrier illustre ; Albert, Aubert (AU-Berth) très puissant ; Clovis, dont nous avons fait Louis (Hlalowig) célèbre et vaillant ; Clotilde (Hlutohild) renommée par sa grâce, et ainsi de mille autres (*>. Mais ces noms vont changer à mesure que se formera la nouvelle langue qui tend déjà depuis le ixe siècle à devenir la langue française. Une des évolutions qui y contribua le plus, fut sans aucun doute l'habitude prise plus largement au Xe d'attacher plus généralement aux personnes des surnoms pris d'une difformité ou d'un avantage corporel, d'un défaut, ou d'une qualité morale, dont en France, peut-être plus qu'ailleurs, la légèreté d'esprit se plût de bonne heure à faire de nombreuses et toujours justes applications. Il y a longtemps qu'on y voyait Pépin le Bossu, Pépin le Bref, Clodion lo Chevelu... De grands événements, de hautes vertus déterminaient souvent ces appellations secondaires à l'égard d'hommes supérieurs que leur caractère ou leurs actions présentaient au peuple sous des traits avantagbux qui leur firent une auréole de leur pays. De beaux exemples s'en trouvent dans.Charlemagne, dans Guillaume et Louis ]o
(a) Rhuistem, Dictionn. des noms propres tirés des langues du Nord, 2 vol. in-8°, Leipsig.
Pieux, dans Edouard le Chaste, et tant d'autres. Ainsi furent encore Robert le Fort ou Guillaume le Conquérant. 11 y eut des blancs et des noirs, des chauves et des bèguus, des courte-cuisse, jles Taille-fer, des tricheurs, des justiciers, des Manzer enfin, selon qu'un signe extérieur, un accident de naissance ou une habitude plus ou moins louable, frappaient Pesprit du peuple ou les grands eux-mêmes qui, féconds en travail d'esprit et narquois par nature, appliquaient à tous leurs observations toujours fondées, quoique souvent peu flatteuses. Plus tard ces sobriquets, plus souvent usités par la foule que les noms principaux, remplacèrent ces derniers et restèrent aux personnes qui, selon les variantes apportées tôt ou tard à tous les usages populaires, finirent par devenir héréditaires, et distinguèrent les familles pour le plus grand avantage des sociétés. Ce sont là des accidents du linguistiques propres à tous les âges et à toutes les nations, mais qui ont, comme tous les usages, leurs développements à certaines époques données. C'est vers le x° siècle, où nous voici ^arrivés, que celui que nous signalons se généralisa chez nous, comme ailleurs, par l'extension des relations devenues plus communes entre les diverses classes du monde agissant, importai hi*ta- C'est ainsi que les noms propres, qui furent tous originellement significatifs, se perpétuèrent à travers les siècles, mais en ajoutant toujours plus ou moins à leur forme naturelle des traits plus énergiques, qui en modifièrent la signification. De là se sont faites, dans toutes les langues, des appellations dont le vulgaire n'a plus compris le sens ni les origines (*). L'époque féodale qui se présente maintenant à nous, apportera à ces différents systèmes d'appellations personnelles, des variantes qui ne seront pas moins remarquables, car elles constitueront une véritable hériditô pour les noms propres, et une science der généalogie qui
(a) V- notre Histoire et Théorie du symbolisme, I, 27, 50; — II, 49, 181.
deviendra une branche indispensable des connaissances historiques.
En revenant à la grande péripétie qui se déroule entre jeV™2r"f! iSSÏÏî Charles le Simple et Robert de France, nous trouvons que p0011^ les affaires de ce dernier ne furent pas également favorisées par tout le pays. Outre qu'en pareil cas le parti déchu ne manque jamais d'un certain nombre d'adeptes que leurs intérêts lui attachent, les seigneurs d'Aquitaine trouvaient leur avantage dans le maintien de Charles qui y auraiteneore, aidé par eux et reconnaissant de leur fidélité, triomphé de cette phase difficile, s'ils l'eussent reconnu d'acclamation. L'Aquitaine persista donc et resta sous le sceptre carlovingien : Guillaume II, dit le Jeune, qui en était duc, se déclara pour le prince qu'il avait servi loyalement. Le Mimer « d-wires premier, que nous voyons se rallier à lui, est notre comte mm**w» Ebles Manzer, que secondent bientôt d'un commun élan Raymond de Pons, comte de Toulouse, et Ermangaud, qui l'était toujours de Rouergue et de Quercy. Ainsi se groupaient dans la haute Aquitaine une force de résistance et un refuge pour le roi déchu, s'il avait dû fuir devant les conjurés. Mais il se montra dans cette extrémité plus brave et plus actif qu'il n'avait jamais été contre les Normands ; on le vit guerroyer tout l'hiver sans quitter son territoire de France, si ce n'est peut-être pendant le peu de temps qu'il serait venu à Limoges tenter sur le Limousin et les provinces voisines des efforts qui n'auraient pas réussi (3).
Quoi qu'il en soit, et en admettant que Charles se soit JJJSaS rS^û fourvoyé quelques jours dans le Midi, il ne se découragea etMaUe ******* point, il força Robert de lever le siège de Laon, où il s'était renfermé. Puis s'étant, avec une louable activité, ménagé le secours des seigneurs Lorrains qu'il alla solliciter lui-même, il revint entouré d'une armée plus considérable, et suivit les traces de Robert. Il le joignit non loin de Soissons. Une mêlée s'engagea avec Charles qui combattait aux premiers rangs, et qui, apercevant Robert qu'il cherchait, accourut vers lui et brisant son casque d'un coup de lance, lui
enfonça son arme dans la bouche. Ainsi mourut le faux roi, comme rappelait la Chronique de Saint-Serge (4). Ce fait est du 15 juin 923. C'était un triomphe pour le prince, et ce succès, semblait-il, devait entraîner pour lui une victoire complète. Toutefois, il en fut autrement. Là étaient, en effet, un fils de Robert et Héribert de Vermandois, qui ne manquaient pas plus de bravoure que de talent militaire. Ils maintinrent leurs troupes, continuèrent la bataille, et avant la fin du jour ils avaient tué à Charles sept mille hommes et forcé le malheureux prince à la retraite. Il s'en suivit de nouveaux efforts du parti vainqueur qui se mit en devoir de procéder à une nouvelle royauté. Le choix désigna Radulfe ou Raoul, duc de Bourgogne, fils de ce Richard qui avait fait lever le siège de Chartres à Rollon Qoi est wt prison- en 911. Ce surcroit de malheur s'augmenta encore de la
nier par trahison. ~ .
trahison du comte Héribert. Ce malheureux, qui était le filleul de Charles, avait été aussi de ses plus intimes amis. Quoiqu'il eût gardé longtemps son parti, il l'avait quitté en devenant le gendre de Robert, et trouvant plus d'avantages pour lui de s'attacher à Raoul, il l'attira à Château-Thierry (5). Là, s'entendant avec lui, il lui vendit son prisonnier pour des faveurs, et il fit transporter celui-ci à Péronne, qui était sa demeure seigneuriale. Il l'y gaftla en une étroite prison pendant près de six ans, c'est-à-dire jusqu'à la fin de ses jours (a).
v.e^en^^Aqm- Raoul avait été élu roi franc dans une diète tenue à a,ne' f Soissons le 13 juillet 923. Mais les tiraillements qui avaient
précédé cette grande opération avaient encore excité l'ardeur des Normands, qui, remontant le lit de la Loire, se répandirent à travers le Poitou, l'Angoumois et le Quercy jusqu'en Auvergne, dont ils avaient fait le but de leur expédition. Ce fut une occasion de deuil et de consternation pour nos infortunées provinces qui virent tout ravager sur la route suivie par l'irrésistible torrent. Il
(a) Flodoard, Hist. ann, 923; — Art. de vérifier les dates, V, 403; — Besly, ub sub.Vp. 36.
y avait cependant des forces à leur opposer. Guillaume II, comte d'Auvergne, et duc d'Aquitaine, invoqua le concours du comte de Toulouse, Raymond II, qui ne tarda pas d'accourir avec un contingent rassemblé à la hâte, et leurs forces réunis tuèrent aux Barbares douze mille hommes en remportant une victoire signalée. L'Aquitaine fut donc encore une fois délivrée des odieux brigandages de ces infatigables ravageurs. Toutefois il est à croire que le triomphe coûta cher au généreux prince qui n'avait pas craint de s'y engager. Raymond disparut après cette glorieuse affaire sans qu'on ait jamais entendu parler do lui. On doit supposer qu'il aura succombé dans le combat, rendu d'ailleurs si méconnaissable par ses blessures qu'on ne l'a même pu retrouver parmi les morts (<o.
Nous avons vu qu'en Aquitaine les seigneurs souverains avaient refusé d'accepter la déchéance de Charles et n'avaient pas voulu se soumettre à Robert. La même raison les éloignait de Raoul, et nous avons de cette année des actes faits et signés par Ebles Manzer sous cette formule « l'an xxxe de Charles, quand le roi était prisonnier de ses sujets infidèles » <*), Ceci a bien son intérêt, car on en conclut qu'alors le Poitou, soumis à Ebles, ne reconnaissait pas plus que lui l'autorité du roi dont Charles éprouvait les rigueurs.
Mais cette même charte nous révèle en mémo temps lïSSTsÎ^ÏÏSÎÎ quelques-uns de ces détails dont nous avons étudié déjà de nombreux exemples. Il s'y agissait de l'abbaye de Saint-Maixent, qui revendiquait, par son avoué, des biens territoriaux usurpés par Gondebaud et Ermemberg, que le jugement obligea de les rendre. Mais nous observons, â travers l'exposé des faits, des personnalités qui importent à une connaissance plus exacte de ce qui se passait chez nous. Ainsi l'abbé laïque était alors Adhémar, frère d'Aimery, vicomte de Thouars. Cet abbé extra-canonique s'occupait
(a) Art de vérifier les dates, IX, 3G8.
(b) Anno trigesimo, quando fuit Korohis detentus a suis infidelibus.
du temporel, secondé par son frère Aimery. Quant au régime spirituel, il était confié à un prieur, Ermenfroi, et tout marchait d'après cet esprit mêlé d'intérêts personnels, que le seigneur ne négligeait pas, et de larges preuves de reconnaissance données aux voleurs. Pour ceux-ci, ils portaient parfois leurs hardiesses trop loin, Jîdfwïïïï des Gondebaud et son complice en étaient une preuve. Mais c'est une note honorable à la mémoire de Manzer que de le voir, en toute occasion, réprimer de tout son pouvoir les exactions du fort contre le faible. Au reste, son établissement en Poitou paraissait définitif. Il savait également s'y défendre et administrer, et déjà il jouissait dans une certaine mesure de cette indépendance que les rois avaient laissée à ce qu'on allait bientôt uommer les grands vassaux de la couronne. Cette vassalité se dessinait dans les actes publics des comtes et des ducs qui. se regardant comme les maîtres et possesseurs absolus de leur territoire , en faisaient autant d'Etats séparés et distincts, où le roi n'avait plus rien à prétendre, sinon à ces hommages de • chacun, et à un serment de fidélité, dont beaucoup plus ou moins oubliés en maintes circonstances. Cette nouvelle existence politique de la noblesse éclatait surtout dans le protocole des chartes et contrats écrits au nom du seigneur qui ne se regardait plus comme soumis au roi, mais comme souverain autonome, non par le bon plaisir du prince, mais par la grâce de Dieu, ce qui excluait toute influence d'un autre supérieur quelconque. Ebles lui-même, quoique resté dans le parti de Charles le Simple, n'en adopta pas moins avec les comtes voisins cette formule si expressive, et que nous voyons dans un acte de cette année par lequel il accordait un droit de rivage à un village du pays de Thouars (6).
vigucriedeTiiiou. Une autre particularité de la charte donnée en faveur de Saint-Maixent, c'est qu'elle nous révèle l'existence d'une viguerie de Tiliolo, dans le pagus de Melle, où se trouvait la villa appelée Stivalis, à laquelle appartenaient les
domaines usurpés sur l'abbaye. En consultant les cartes on trouve dans le canton et au Nord-Ouest de Chef-Boutonne (Deux-Sèvres), une commune de Tillou, formée de sept ou huit cents habitants, c'est l'ancienne villa de Tiliolo qui, en 817, était encore de la viguerie de Melle et qu'on trouve chef-lieu elle-même de vigueries à l'année 923 que nous suivons ici. Cette petite et obscure localité, qu'on a parfois appelé le Teillon, occupe le côté Ouest d'un coteau dominant une vallée qu'arrose le Sompt, ruisseau qui commence dans la vallée même et se jette dans la Vonne à quelques kilomètres vers l'Ouest. On reconnaît encore dans les environs quelques lieux aujourd'hui oubliés, quoiqu'existants, lesquels dépendaient de cette viguerie dont l'étendue était peu considérable, car elle n'avait qu'une portion des deux cantons actuels de Melle et de Chef-Boutonne. Les lieux qui, par leurs noms anciens, paraissent correspondre à ceux encore connus de notre temps, sont le Grand et le Petit Mas (Villa Masus), dans une vallée au levant de laquelle se trouvent les Vaux, qui semblent être VEtioalis placé au Sud-Est, au-delà de deux vallées dont le Tillou domine la première (7). Puis une villa Pebernunt, qui serait Puyberland (8), ancien prieuré de filles fondé par la famille de Lezay-Lusignan, dans les frais vallons que domine le village de Saint-Genard. La situation de ces demeures isolées, non loin du chef-lieu de la commune, autorise ces attributions. Pourquoi la Villa Puteofondis n'aurait-elle pas été aussi le bourg de Pouffonds, placé plus au Nord vers Melle (9)? Telle est à peu près la nomenclature qui nous reste des lieux placés dans la juridiction du viguier de Tillou.
Des traces de constructions romaines semblent exister .<WÉ,«>m encore dans le bourg de Pouffonds. Le moyen fige y eut un château dont quelques vestiges restent à peine. On supposé que sous ces ruines et dans le sous-sol du village ont été soit de vastes souterrains, soit des carrières que d'épaisses obstructions ne permettent plus de visiter. L'église date du
de PoaflbDJs.
uLn tJn Bercy.
xie siècle, a le vocable de Saint-Sulpice, et fut, jusqu'à la révolution, *un prieuré d'Augustins, dépendant de l'abbaye de Celles, dont l'abbé était collateur. La terre appartint longtemps à la famille de Vissay, et le seigneur, dont le château relevait de celui de Melle, en était haut-justicier. La paroisse est aujourd'hui de l'archiprêtré de Melle, son site est des plus agréables du pays, qui en a tant, et les paysages se ressentent partout de l'air limpide qui entretient de nombreux ruisseaux r«).
MrtîïiwKt wuv£ L'avènement de Raoul au trône de Charles le Simple n'avait rien changé, nous l'avons vu, aux dispositions de l'Aquitaine en faveur de ce dernier, à qui les provinces les plus importantes, y compris le Poitou, restèrent toujours fidèles. Le règne si court de Robert, sa mort malheureuse, qui pouvait paraître aux partisans de la légitimité un châtiment providentiel de sa trahison, étaient peu capables, en effet, de décourager ces derniers. Ce dut être même par le conseil d'Ebles Manzer et des autres seigneurs aquitains que la reine Edwige, que le roi prisonnier avait rendu mère d'un fils qui n'avait alors que cinq ans, et qu'il importait de soustraire aux factions, prit le parti de se retirer avec lui en Angleterre. De là elle put revenir en un temps favorable, ramenant pour le trône des Carlovingîens le roi qu'elle lui aurait conservé. Nous verrons ce prince régner, en effet, mais après de longues années, sous le nom de Louis d'Outremer. Ces secrètes dispositions du comte de Poitiers n'avaient pu échapper au coup d'œil investigateur de Raoul. Il espéra le gagner à son parti en dissimulant le déplaisir qu'il éprouvait de sa fidélité reconnaissante envers un souverain malheureux, et sachant la loyauté de son caractère, il ne douta point que des bienfaits n'excitassent dans le comte le même sentiment pour sa personne. Il lui donna donc la souveraineté de Bourges et de tout le Berry. Ebles n'eut garde de la refuser dès lors que cette libéralité
(a) Cf. Mém. des Antiq. de l'Ouest, V. 417; — Cassini, f>. 104 ; — M. Baùchet-Fillcau, De Ruffec à Niort, p. 59 et ci-dessus, I.
ne compromettait en rien sa délicatesse. Nous verrons d'ailleurs comment il sut y renoncer quand son honneur se serait trouvé compromis par une alliance qu'il réprouvait oo.
En ce même temps un fait très significatif prouve combien J^ff^Tg on était ou las de combattre ou incapable de résister aux n*""""^ Normands <*>'. C'est qu'en Poitou, comme dans les autres provinces de l'Aquitaine, on levait des impôts publics pour leur fournir une espèce de rançon moyennant laquelle on obtenait la paix, si tant est qu'ils voulussent bien l'observer après avoir reçu l'argent (c). Nous disons qu'en Aquitaine seulement on s'était astreint à cette charge, parce qu'il n'y avait plus que dans cette contrée que les Barbares se réunissaient encore. Tranquilles en Normandie sous les lois sévères de Rollon qui travaillait en homme de génie à leur civilisation chrétienne par un établissement florissant ; ils travaillaient alors en Bretagne à se poser, mais peu solidement encore parce que leur chef Regnold manquait, quoique aussi brave et entreprenant qu'aucun des siens, de l'initiative et de l'habileté gouvernementale de son compatriote de Rouen, Ces derniers, au reste, se ressentaient bien de cette discipline incomplète, et quand il s'était agi de répondre à un appel de Charles le Simple décidé enfin, après là défaite de Robert, à repousser les prétentions de Raoul, ils s'étaient présentés aussitôt pour soutenir le souverain méconnu, mais, tout en marchant vers l'Oise, ils avaient cédé à leur goût inné du pillage en dévastant tout sur leur passage (<*;.
Malgré tout ce n'étaient plus ces guerres générales et tt^fDe^«^f'!'i. ces invasions de tant de provinces à la fois, qui avaient en ^wu même temps, et depuis tant d'années, porté la désolation dans toute la France du Nord et du Midi. Les sauvages, d'ailleurs, savaient qu'enfin on n'était plus disposé à les arrêter en les combattant; ils trouvaient contraire à leur
(a) Chronic. Turonense, ad ann. 923.
{b) Fonteneau ; — Dufour, ms.
(c) Flodoard, Chronic. ad ann. 923 ; — Dcpping, p 289.
(d) Besly, Comt. de Poict., p. 230.
plan d'établissement définitif d'entretenir des guerres incessantes, où ils avaient plus à perdre qu'à gagner. Une paix relative se faisait ainsi, au moins par des trêves plus ou moins prolongées.
Ma^eïfetoedeeMiît ^est à cette esPèce de reP0S que l'Eglise dut de iîfïïi!S!rtée,diDI vo*r> en ^24, plusieurs de ses plus importantes reliques restituées aux lieux qu'elles avaient dû quitter pour un exil plus ou moins long. Il y avait alors cinquantehuit ans que les corps de saint Maixent et de saint Léger, enlevés de leur abbaye des bords de la Sèvre, avaient été portés en Armorique. La paix rendue à nos contrées persuada aux religieux poitevins de rentrer en possession préliminaires de de ces pieux trésors. Le vicomte de Thouars Avmery,
cette translation. r J 7
avoué du monastère, mit tout en œuvre pour seconder ce projet. Il envoya avec des lettres de lui un prêtre de Poitiers, Tutgaldus, vers Moroê, le doyen de l'abbaye de Redon, le priant d'employer son autorité à retirer les précieuses reliques [d'une des maisons de sa dépendance où elles avaient été cachées en 866. En reconnaissance de cette restitution, contre laquelle on pouvait craindre des objections et des retards, le vicomte offrait de donner aux religieux de Redon cent mesures de pain et autant de vin payables dans l'année, plus un moulin et des terres situées en Poitou. Ayant accepté ces propositions, les moines bretons se mirent en devoir d'exécuter le projet, disposèrent tout pour le voyage, et cheminèrent bientôt vers le Poitou. Il serait curieux de suivre ces itinéraires que les mémoires contemporains n'ont pas mentionnés, mais il y avait fort loin du point de départ à celui de l'arrivée, car on y peut compter de cinquante à soixante lieues, par des chemins dont certains étaient fort difficiles. Le plus court et le plus sûr, était donc de faire ce voyage par eau, en venant s'embarquer de Redon à Saint-Nazaire ; de suivre ainsi la Loire jusqu'à Candes, et d'entrer ensuite dans la Vienne jusqu'à Châtellerault, déjà assis sur la rive droite du fleuve, et, de là à Saint-Maixent, le trajet se faisait par les voies
romaines, toujours facilement pratiquées. Pour entrer dans le Poitou il fallait donc aux voyageurs traverser de la Loire dans la Vienne, au confluent des deux rivière, un peu au-dessus de Candes, et ce dernier num, nullement écrit dans la relation que nous empruntons aux Annales Bénédictines, indique bien que leur marche était tracée comme nous la suivons ici.
Mais là une cruelle déception attendait la religieuse orp^!iuUeâ nni ' caravane. Les païens, comme on les appelait, avaient repris leurs courses et remplissaient de désolations le paya qu'elle allait traverser. Il ne fallut dès lors ni revenir sur leurs pas, ni avancer vers leur but : l'un et l'autre parti eût été également dangereux. Ils se. décidèrent donc à gagner l'Auvergne à travers la Touraine et le {ferry, C'est ainsi qu'au mépris de nouvelles fatigues et de pénibles anxiétés ils arrivèrent non loin de Clermont. Là était un petit village de Candes, sur la Sioule (10). Ils en achetèrent reglise avec le territoire qui lui appartenait, pour une somme de soixante sous d'or, ce qui équivaudrait aujourd'hui à une somme d'à peu près trois mille francs (11). Cette acquisition et eotto perspective d'un repos que rien ne viendrait troubler souriaient à ces âmes simples et zélées : elles allaient donner un asile digne d'eux à ces corps pn eieux des deux grands saints du Poitou; elles allaient pouvoir, moyennant l'agrandissement de l'église qu'on méditait déjà, sauver, avec le trésor poitevin , une magnifique chasse d'ivoire où reposaient plusieurs reliques de saints vénérés en Bretagne.
Mais la joie de ces pieux desseins fut de courte durée. p°pt^* * « Tout à coup la renommée apporta dans ce pays menacé â ^'u(^ei*cl6aeli,3 son tour, l'effrayante nouvelle que les pirates s'avançaient Il fallut se réfugier à Auxerre soils la protection de Fevéquc de Clermont et du comte de Bourgogne Richard, le tils dâ celui qui s'était signalé devant Chartres contre Ilullon. Cependant l'orage passa et ne vint pas s'abattre sur cette contrée; et nos moines, aussitôt que la tranquillité fut
revenue de toutes parts, n'eurent rien de plus pressé que de reprendre leur voyage, au grand déplaisir du clergé et ■
des soigneurs du pays qui s'efforçaient de les retenir : Ils \
n'avaient plus rien tant à cœur, en effet, que de rendre à sa destination, à son asile préféré le précieux dépôt pour lequel on comptait toujours sur eux à Saint-Maixent et dans tout le Poitou. Donc prévenu par des envoyés de Tutgaldus, lequel avait toujours présidé à tant de vicissitudes, le vicomte de Thouars, et son frère Pabbé de Saint-Maixent, se rendirent d'abord à Poitiers. Là une imposante assemblée se tint dans le palais et sous la présidence du comte Ebles (
Manzer* On y vit siéger, avec les députés Auxerrois, Richard, archidiacre de l'Eglise de Poitiers et Maynard qui en était doyen. Après un examen attentif des précédents de L'affaire, et quand une enquête soigneusement préparée eut jeté le plus grand jour sur le passé des saintes reliques et les circonstances difficiles qui les avaient poussées jusqu'à Auxerre à travers tant d'anxiétés et de labeurs, on décida leur retour en Poitou. Les moines bretons promirent de rendre les deux saints en demandant toutefois qu'on leur laissât les deux maxilaires de saint Maixent, qu'ils comptaient honorer dignement chez eux. De son côté le vicomte de Thouars et son frère renouvelèrent la promesse des gratifications déjà convenues. Le comte Manzer, président de la réunion, y avait admis aussi un certain nombre de témoins destinés a signer l'acte qui devait suivre cette convention. Or il était d'usage que ces chartes, instrumentées en de telles circonstances, fussent ratifiées par les serments réciproques, et rechange des signatures se fit dans l'église de Notre-Dame, voisine du palais, et dépendante de la cathédrale, dont nous avons vu que les deux premiers dignitaires avaient été convoqués. C'est que ces grandes aiïaires où la religion intervenait comme garantie , étaient toujours censées se passer devant l'évequc, ou ses représentants, et par conséquent dans Péglise-mère. Toutes ces formalités consommées, saint Maixent et saint Léger furent
bientôt réintégrés dans leur vieille abbaye, le dimanche 20 juin 924. On devine avec quelle solennité, quelle afïïucnce de peuples, la pompe religieuse se continua depuis .Auxerre jusqu'en Poitou. L'assistance se renouvela à chaque station, donnant des témoignages admirables de cette foi si vive qui formait la France aux magnifiques œuvres de Philippe-Auguste et de Saint-Louis w.
Ce notable dépôt des deux saints rendus à leur abbaye ^^^S^^x originelle eut un grand retentissement dans le monde niinl*i*nf chrétien. Ce fut Poccasion de concessions nombreuses faites à divers établissements religieux de ces reliques fort recherchées. Les relations de Manzer avec l'Angleterre ménagèrent de la part de ce prince une précieuse libéralité de ce genre. Il donna à la célèbre abbaye de Lichlfeld, construite dans le comté de Lincoln en 719, des portions assez considérables de saint Léger, qui y devinrent l'objet d'une dévotion très populaire. <*).
Ces solennités religieuses qui eurent une grande impur- m nata* ■•■*!• tance dans la vie de nos aïeux, n'empêchaient pas les ^^/^S^ choses politiques de remuer en Aquitaine les populations Rlûa1' du Poitou et des provinces adjacentes. De ces dernières, celle dont l'opposition à Raoul semblait la plus importante, était l'Auvergne, où Guillaume II avait le titre de duc d'Aquitaine et exerçait une plus grande influence sur ce pays tout entier dont il était intéressé à soutenir l'autonomie contre le nouveau maître de la France. Celui-ci, ayant vainement insisté en plusieurs messages pour être reconnu par le duc, se décida à marcher contre lui et à l'aborder sur son propre terrain. Il était déjà sur la rive droite de la Loire et prêt à passer le fleuve, quand Guillaume, qui n'avait pas voulu l'attendre, se présentait sur l'autre rive. Alors des propositions de paix furent faites par le roi, des
GtiillailiMMSGumcl aa nouveau mu
(a) MabilloD, toc. cit.; — D. Chazal, Hist. du monast* de Saint-Maixent, in h. ami.
(6) V. Tanner, Notitia monasteriorum angliœ, in-fa, ad a nu. 975 ; — La Fontenelle, Rois et Ducs d'Aquitaine, V, 462 et 473.
pourparlers s'en suivirent. Le duc passa la Loire, entra à cheval dans le camp de son adversaire, mit pied à terre dès qu'il l'aperçut. Celui-ci sans descendre, se pencha vers Guillaume qu'il embrassa; quelques jours après, des conditions de bon accord ayant été posées, la paix se fit, le duc d'Aquitaine se reconnut vassal du roi de France, et recouvra, par une des conditions du traité, la souveraineté du Bcrry, que Raoul lui avait enlevé dès les premiers jours de son avènement y pour la donner au comte de Poitou. ^Sà^XS Ebles ne se trouvait donc pas dépouillé autant qu'on pouvait k iiuiiit d'AqaiLù&e, jô croire, d'une des belles perles de sa couronne: ce fut au contraire le triomphe de son habileté non moins que de son esprit pacifique. On s'étonne peu, au reste, de lui voir éviter une guerre que d'ailleurs il n'aurait pas entreprise contre Guillaume que lui attachait, outre des liens de parenté, une amitié réciproque et déjà ancienne. On le regarda comme ayant donné par correspondance un consentement qui contribuait à la paix entre le nouveau roi et son cousin par une soumission honorable dont suivait pour lui une dépendance qui ne Pétait pas moins. Belly, qui avait sans doute des mémoires qui nous manquent aujourd'hui, ajoute, sur cette restitution du Berry, que Manzer assistait à l'entretien qui précéda cet arrangement; qu'il y fut convenu qu'après la mort de Guillaume, cette province reviendrait au comte de Poitiers sans obstacle ni opposition, aussi bien que le duché héréditaire d'Aquitaine. Deux ans après comme nous le verrons, des événements donnaient raison à cet important article. Le traité demeura secret afin d'éviter en ces circonstances difficiles, toute sùsceptilité ambitieuse. Il parait d'ailleurs que l'historien Flodoard assistait à cette convention et la Chronique de Tours la rapporte d'après son témoignage (d).#
Un des détails de cette affaire donne lieu, ici à quelques réflexions que nous ne devons pas omettre.
fa) Bcsly, Hi$t. des Comtes de Poict., p. 37; — Flodoard, ann., 924.
Nous avons pu suivre aux différentes phases do cette &***wNrMfe< histoire comment les grands du pays reçurent de la faveur des rois d'abord des précaires ou terres accordées comme autant de biens à longs termes, pour des possessions à vie que la mort du concessionnaire faisait rentrer à la couronne, et enfin des biens territoriaux concédés sous le nom de jiefs avec obligation de foi et hommage et du service de guerre envers le seigneur dominant, qui, en ce cas, en faisait rentier abandon. A l'ouverture du Xe siècle, ces obligations n'étaient pas encore rédigées en un corps de doctrine juridique; là étaient moins des lois que des usages, maïs quoique non écrits ailleurs que dans certaines chartes dont les débris servirent plus tard à nous dévoiler tout le code des lois féodales, nous voyons, par ce qui se passe entre Raoul et Guillaume, que déjà existait dans ce monde seigneurial une hiérarchie respectée de tous et dont le cérémonial était déjà fixé. Ainsi la distance morale entre les deux antagonistes paraît ici dans toute son évidence. Le vassal fait acte de déférence envers le souverain f celuici garde sa position supérieure, et demeure sur son cheval tout en donnant à son inférieur une preuve de bienveillance. Ce baiser, en effet, ne doit pas être considéré ici comme une politesse sans conséquence, mais comme un détail du cérémonial observé dans Vhornmage simple, et par lequel le suzerain sanctionnait Pacceptation par lui faite des nouvelles relations établies avec son vassal. C'est donc là d'une part un acte de soumission, de l'autre une preuve évidente de souveraineté. Puis viennent la foi et Phommage, tels que les constatent dans le même temps et en maintes occasions des faits analogues à celui-ci. Les lois de la féodalité sont donc passées dans les mœurs des grands; elles ne se discutent pas : elles se produisent, elles vivent, pour ainsi dire, de souvenirs, et d'habitudes prises dans les anciennes mœurs germaniques.
Chose étonnante et que nos philosophes modernes ûai ut cc)ïe ^ devraient bien méditer! Les Germains (c'est Tacite que NSS^**1"1