LT. VI
nous suivons) <<o n'avaient d'abord d'autres lois que la souveraineté d'un chef sur la multitude: l'un défendait l'autre par les armes. Celle-ci, pour rendre cette protection efficace, obéissait marchant à son ordre, et pour ce service dont elle était la première à profiter, le chef en récompensait les plus braves par une arme de guerre ramassée sur le champ de bataille, par un cheval pris aux vaincus. Après les conquêtes les prix de la valeur, de la fidélité à cette autorité souveraine furent des terres devenues bientôt l'origine de grandes fortunes et de hautes situations. Voilà une royauté parfaitement dessinée, avec ses sujets soumis et dociles, avec sa législation restreinte, mais nette et résolue. Tel fut l'embryon des sociétés naissantes formées de ces hordes inconnues, môme dès le commencement des âges, aux plages encore inoccupés de l'Europe. Ne voit-on pas dans ces aggrégations nées du besoin de se rassembler et de s'entendre, l'origine providentielle de la royauté, de la société monarchique, la plus logique de toutes, qui gouverna le monde à tous ses degrés de civilisation, et qui emporta avec elle le repos et la prospérité des nations, dés lors que les convoitises des ambitieux poussèrent à la démocratie de l'histoire ancienne et c}e la nôtre? Comment toéé Notre société française descendue des Germains en ligne
monarchique en a été j • . • -A • i • tc> , . j
modifiée. directe, mais toujours plus ou moins modifiée au nom des
besoins créés par chaque période historique, se forma tout d'abord d'après celle des Francs, des Wisigoths et autres. Elle eut ses lois civiles en paroles écrites, en des codes qui se grossirent un jour des capitulaires, lesquels commencèrent à régler, au profit de la raison et de la justice, les prétentions des leudes entreprenants contre la faiblesse des petits. Ce fut le commencement des lois féodales ; c'est dès lors que les seigneurs commencèrent à se fortifier chez eux, et s'y firent, en dehors des souverains, des droits que les Edits, les Conciles et les Diètes contestèrent vainement : et
(a) Tacite, De moribvs Germanorum, lib. Iî.
quand les Normands ajoutèrent tant de désastres à ces violences réfléchies, dont les peuples n'étaient pas moins victimes que certains châteaux et le plus grand nombre do monastères, force fut bien de régler la vie seigneuriale de façon à sauvegarder les droits du roi, tout en cédant beaucoup aux prétentions des familles noble?. Ainsi se créèrent les concessions féodales, et commencèrent au x8 siècle ces usages de souveraineté absolue et de dépendance relative, qui firent des rois la source de tout pouvoir, y virent participer leurs fidèles en des proportions considérables, et qui, sauf les conditions d'obéissance et de respect toujours imposées envers le suzerain, donnèrent aux sujets, à titre héréditaire, des droits qui par la justice à tous ses degrés, par la guerre arbitraire, l'impôt de toute nature, le monnayage enfin, réduisirent le roi à son domaine privé et firent autant de rois de ceux qui, parés d'une couronne moins brillante peut-être, n'en furent pas moins les maîtres absolus, moyennant foi et hommage, de leurs terres et de leurs églises comme de leurs forteresses et de leurs manoirs.
Cette année 924, nous trouvons dans nos vieux chartriers v\m^ Mutnay. mention d'une viguerie d'Isernay, lieu à ne pas confondre avec Isarnum, dans le Maine-et-Loire, et qui était autrefois du Poitou, mais qui n'y fut jamais le siège d'une telle juridiction. Celui dont nous parlons est situé dans l'ancien archiprètré d'Exoudun, entre ce bourg et la Mothc-Saint- Héraye, sur le bord de la Sèvre Niortaise où il ne consiste plus qu'en une ferme et un moulin isolé. Il y avait eu là au Xe siècle un ancien prieuré de Saint-Germain, encadré en des chartes de 914 et 919, d'un Mariacus, que rien n'indique plus aujourd'hui dans la contrée.
Nous pouvons conclure de ces observations que la viguerie d'Isernay n'a jamais existé ; et qu'on l'avait attribuée, par suite d'erreur de copiste, à un lieu réel, mais sans importance au moyen âge, avec une juridiction qui n'appartint jamais qu'à Ingrande (12).
iDTâsion des Hon- Comme si les Normands n'eussent pas suffi à dévaster la France, il fallut encore qu'en 925 de nouvelles hordes, venant des montagnes septentrionales, vinseent tenter fortune sur ce même théâtre de l'Europe si ensanglanté depuis cent ans. C'étaient les Hongrois, qui s'étaient jetés sur la Pannonie, et de là, après plusieurs stations en Italie et sur les limites méridionales des Gaules, arrivèrent jusqu'en Provence* y pillèrent les principales villes, comme Nîmes et Toulouse, et massacrèrent tout ce qui ne fuyait pas à leur approche. Leur nom venait d'un mot de leur langue (Ungren) qui signifiait étrangers, et qui resta aux peuples indomptés qui descendirent d'eux et s'approprièrent
EikMUflflHirte les bords du Danube et de la Drave. Cet affolement des
on*,
populations devant le nouveau torrent qui inondait tout, aurait amené la porte complète de ces riches provinces, si un terrible fléau ne fût venu à leur secours. Une épidémie se mit dans le camp ennemi et l'état d'impuissance où elle le jeta bientôt encouragea les milices aquitaniques (13) à fondre sur lui, conduites par Raymond de Pons, comte de Toulouse. Leur défaite fut si entière que très peu purent repasser les Alpes.
t*j»nwmi y Ce prince Raymond, qui venait de débarrasser son pays de ces détestables émules de Normands, vit ceux-ci ramener bientôt la désolation en Aquitaine. C'était pourtant l'heure ou la France entière, frappée d'un impôt dont nous avons parlé, s'efforçait d'obtenir d'eux une paix qu'on ne croyait pas pouvoir acheter trop cher. C'était après des multiples traités conclus avec le roi Raoul, avec les ducs et les comtes de toutes les provinces. Ces sauvages qui vivaient, en qualité de païens, sans aucunes notions des lois morales, s'adonnaient à la ruse quand ils ne voyaient pas possible la violence qui leur était habituelle ; et à la première occasion, encouragés par leurs victoires passées, ils recommencèrent leurs courses, leurs attaques et leurs déprédations. Cependant, après une de ces reprises d'armes tentées en 925, ils avaient éprouvés de sanglantes défaites
ri cDîi-.r.i.
en Bourgogne. Mais ce n'était pas sans avoir fait de nombreuses victimes, et malgré leurs revers, conduits encore par Régnold, ce nouveau chef que nous connaissons pour leur avoir montré l'exemple d'un violent courage, ils se lancèrent encore, résolus de ne pas s'arrêter, et parvinrent jusqu'en Auvergne. Dieu sait ce qui allait arriver, et l'effarement du dë2îu*J*1,l,,*ll*i peuple le disait assez, s'ils n'y eussent pas rencontré deux héros que nous avons vus à l'œuvre : ils se trouvèrent donc en face du duc Guillaume II et de Raymond de Pons, qui les attaquèrent vigoureusement avec toutes leurs forces réunies, et leur tuèrent douze mille hommes. Cette défaite les dégoûta de l'Aquitaine , et à partir de ce revers , ils n'y reparurent plus que pour des escarmouches sans importance <*).
La paix était donc revenu en Aquitaine. Le Poitgu, où Bn?r™"1 îSS'l* Manzer était toujours respecté par les provinces voisines et Giii<nLlqwI*lAC par l'ennemi même qui redoutait son esprit militaire et sa vigilante activité, n'avait éprouvé aucun dommage de la dernière tentative des Danois. Il vivait dans une paix due au prince qui le gouvernait, sans aucune dépendance de Raoul. Ce môme esprit régnait, au reste, depuis le Poitou jusqu'aux Pyrénées, et Guillaume lui-même, tout vassal qu'il se regardât du roi élu, puisqu'il l'avait reconnu loyalement, bornait sa vassalité à ne pas se soulever contre lui mais n'en gardait pas moins avec Ebles Manzer et les autres princes aquitains, son inébranlable fidélité à Charles le Simple. Le nom de celui-ci figurait toujours dans les chartes comme celui du roi légitime. Guillaume II, qui marchait à la tête de cette noblesse ne pouvait, ni 'par sa politique ni par ses vieilles affections se séparer nettement de ses peuples. Il persista dans l'amour de la dynastie de Charlemagne. Si donc il se refusait toute action directement contraire à la domination de Raoul, il ne se prononçait pas du moins contre le sentiment général de ses peuples,
(a) Flodoard, Chronic. ad ann. 925, Capefiguc, invasion des Normands, p. 2âG.
et no s'opposait en rien aux anciens usages dans lesquels ils restaient attachés aux Carlovingiens. C'était là chercher à concilier sa foi à l'autorité féodale avec l'amour de ses sujets qu'il eût inutilement essayé de violenter sur ce point.
cJïîud. ** p0fle Mais Raoul ne consentait pas à cette espèce de neutralité et pour obliger le vassal à une soumission complète il n'hésita pas, quand il eut appris à quoi s'en tenir, devant les chances d'une mise en campagne : il marcha vers la Loire à la tête d'une armée de quinze à vingt mille Français et Bourguignons levés à la hâte. Arrivé à Nevers il trouva cette ville fermée et défendue par un frère de Guillaume IL C'était Alfred, qui la possédait en qualité de comte de Brioude et de Talende, deux principautés qui faisaient partie de l'Auvergne et qu'il tenait de ce frère. Raoul ne s'était pas attendu à cette opposition qui le retardait. Aussi poussa-t-il le siège vigoureusement: il s'empara de la ville, reçut d'Alfred une promesse de soumission avec des otages, et continua sa marche sur Aurillac. Le duc, qui ne voulait pas combattre contre le suzerain qu'il s'était donné volontairement par un traité, recula devant lui, espérant peut-être gagner du temps et arriver à quelques pourparlers. Dés lors, le siège de son gouvernement ne pouvait échapper à une invasion dont les suites eussent pu être très fâcheuses. Dieu permit que le danger disparut, quand on devait le moins s'y attendre. Les Hongrois venaient encore de traverser le Rhin et se répandaient dans l'Austrasie. Raoul abandonna alors son rôle d'agresseur pour aller se défendre ; Guillaume en profita pour regagner son pays, délivré de graves inquiétudes, n'aspirant plus qu'à rester inoffensif à un roi qui l'avait attaqué sans qu'aucune hostilité de sa part eût justifié cette prise d'armes.
Martd'ÀïHur, m- Aymar, que nous avons vu comte de Poitiers avant Ebles
ricu comte de Pbi-
Manzer, mourut le 29 mars 92G, à Angouleme, qu'il habitait toujours depuis sa déchéance (14). Les morts ne sont plus à craindre j et rien ne s'opposa à ce que l'exilé, qui aVait
choisi dès longtemps Péglise de Saint-Hilaire pour sa sépulture, y trouvât, le 2 avril, le lieu de son dernier repos. Il fut enterré devant la porte principale de la basilique poitevine. Au reste, nous savons qu'Aymar en avait été le bienfaiteur. Guillaume Ier, comte de Périgord, lui avait donné sa fille Sancie, qui ne lui laissa pas d'enfants. On a vu que cette princesse mourut en 919, à Angoulême, et y reposait dans l'église de Saint-Cybard. Cette abbaye lui était chère, elle lui avait donné la terre de Gourvîlle (15), dont Aymar avait approuvé la charte (*). Ce n'était pas leur seule générosité: les deux époux avaient donné d'autres preuves de leur zèle pour le service de Dieu et de son Eglise.
Les chartes de cette époque sont très rares, par suite ^D^dïvÏÏiV des ravages de tant de guerres : nous en avons vu une très authentique, dont Ebles Manzer est un des signataires. Aymar y donne des terres au prieuré de Sainte-Radégonda de Vouillé ; elle est datée de l'an IIIe du règne de Raoul, qu'une victime de l'avènement de Charles le Simple ne pouvait guère ne pas adopter. Les terres données ainsi ne sont plus connues : nous savons seulement qu'elles étaient situées près de la petite rivière de la Boivre et dans le voisinage du prieuré de Vouillé.
Ce prieuré n'a pas d'origine certaine et reste pour ses commencements d'une obscurité impénétrable. M. Pardessus a contesté avec raison l'authenticité d'une prétendue charte de 560 qui se rapporterait à l'existence, alors fort inconnue, d'une villa de ce nom, et qui aurait déjà appartenu à Sainte- Croix de Poitiers. On ne peut donc s'arrêter ici qu'à une conjecture sans d'autre preuve que cette pauvre assertion. Ce qu'on peut croire, c'est que le prieuré, dont le titulaire était toujours un chanoine de Sainte-Radégonde, dut sa création, bien avant le Xe siècle, à ladite collégiale. Nous ne doutons pas qu'il ne soit une des châtellenies de sa haute justice dès
{a) Art de vérifier les dates, x, 92; — Bcsly, Comte de Poitiers, ub. sup.
les premiers jours du régime féodal. Il fut donc pourvu dès lors d'une église importante rebâtie récemment avec d'élégantes proportions, et acquit dans la suite une juridiction sérieuse sur plusieurs localités voisines (*}. fcaye^wois.61^- Cette année 926> les Normands, maîtres de Nantes et de la Bretagne, naviguaient en tous sens la Loire, toujours victime de leurs férocités. Us s'étaient fait une station sous les murs du château de Loches, qu'ils comptaient réduire tôt ou tard, lorsque Elbon, seigneur de Duols, en Berry, s'entendant avec Raoul, attaqua leur camp, et fut tué dans la mêlée. C'était une perte sérieuse, qui devint sensible à son pays, car il était de ces âmes solides, dont la vie s'honorait d'un sincère désir du bien et d'une profonde piété. En mourant, il laissait inachevée une fondation qui eut plus tard une grande importance, son fils Radulîe l'ayant continuée après lui. C'était l'abbaye de Déols, ou du Bourg-Dieu, construite aux abords du château seigneurial, et qui reparaîtra assez souvent dans nos annales pour que nous en signalions les commencements. Cette maison eut bientôt un nombreux personnel sous la règle de saint Benoît et le vocable de la Sainte Vierge. Elle donna son nom à la ville de Châteauroux (16), et subsista avec une nombreuse suite d'abbés jusqu'à ce qu'en 1022, Henri de Bourbon, prince de Condé, la fît réunir par le pape Grégoire XV à son duché de Châteauroux, sous la forme d'une collégiale de chanoines séculiers (*). z«MSteEibu?uS!n" Ebles Manzer suivait toujours le plan, qu'il s^était fait dés le commencement de son règne, de rendre la justice par lui-même autant que possible, et quand il ne le pouvait pas, il voulait que les affaires majeures lui fussent au moins signalées avec les détails du
(a) Cf. D. Fonleneau, XXIV, 35; — Pardessus, Diplomatœs Charlmx clc+t 1, 119 et 125 ; — et les notes indiquées par nous ci-dessus à la taMe gcogni Crique du Ie' volume de cette histoire.
(b) V. Gallia chmt., II, col. 148; — Besly, Comte de Poitiers, p. 236; — Dcpping, Histoire des Expéditions des. Normands, p. 29&
zer pour la justice.
jugement par ceux qu'il avait commis à sa place. 11 était inspiré en cela par un sentiment chrétien qui lui faisait considérer un souverain comme étant pour ces sujets la source de la justice. Il suivait ainsi l'exemple de son beaupère, dont il avait pu étudier les habitudes dignes d'un saint et d'un grand roi (a). C'était donc à lui que revenaient tous les appels, et quand il reconnaissait qu'un môme juge s'était trompé plusieurs fois dans ses arrêts, il le faisait venir, lui recommandait d'étudier mieux les lois qu'il aurait dû mieux appliquer, et le menaçait de lui ôter sa place s'il n'obtempérait pas à cet ordre (17). De telles sollicitudes et cette connaissance du droit en vigueur à son époque attestent dans un souverain des principes religieux, des habitudes sérieuses qui s'en suivent, et des études que les moindres princes ne peuvent négliger sans rester au-dessous de leur tâche et contracter, quant à leurs devoirs devant Dieu, une redoutable responsabilité.
Il semble que le sentiment de ses fonctions judiciaires, w,HS,^à(£S™r portait aussi le comte de Poitou à visiter de temps à autre les lieux principaux de sa juridiction, pour y décider certaines affaires litigieuses. C'est sans doute dans ce but que cette même année 926, au mois de mars , il se trouvait près de Châtellerault, à Colombiers, qui était un chef-lieu de viguerie. Il y passa quelques'jours, en même temps que l'évêque Frotier, dont la présence fait croire que c'était un rendez-vous convenu, où les deux personnages devaient se trouver comme arbitres entre des députés du Chapitre de Saint-Martin de Tours et quelques seigneurs des environs de Thouars. Ceux-ci retenaient injustement depuis six ans presque toutes les propriétés que les chanoines possédaient à Coussaie (18) et à Antoigné <*), dans la viguerie de Thouars, Après d'inutiles revendications, ils s'étaient décidés à invoquer la justice locale, et ils apportaient les pièces de
(a) Bolland.y vita S. Efredi, 28 octobre.
{b) Sur Anloigné, V. ci-dessus, t. IV, p. 475, ad ann. 842.
rtalL
convictions contre les envahisseurs. Eclairés par ces titres, le comte et Pévêque crurent meilleur de ménager aux plaignants une décision plus solennelle, et leur conseillèrent d'attendre jusqu'à un plaid prochain qui devait se tenir à Avrigny, non loin de Châtellerault. Cette juridiction, en effet, devait offrir plus de garantie que n'en eût donné un simple arbitrage, car il fallait avant d'arriver jusqu'aux juges du plaid que l'affaire fût examinée au préalable par les vicomtes de Thouars, Amaury et Savary, son fils et son assesseur, qui prenait aussi le titre de vicomte, d'après un usage que nous avons reconnu plusieurs fois. Cet examen se fit le 21 mai dans une assemblée tenue au prétoire du vicomte. Les droits de Saint-Martin y furent reconnus et proclamés le 29, dans celle d' Avrigny («).
Mon de Guillaume ii Le reste de l'année 926 se paçsa sans aucun grave évé-
duc d'Aquitaine. . . . . . , ...
nement qui doive nous occuper. Mais, vers le milieu de l'année suivante, à une date qu'on ne précise pas, et qu'il faut fixer entre les mois d'avril et d'octobre , mourut le duc d'Aquitaine Guillaume le Jeune, IIe du nom, qui fut Les 25 chevaliers inhumé à Saint-Julien de Brioude. Cette abbaye qu'il avait fondée était le séjour de vingt-cinq chevaliers destinés à protéger les populations du pays contre les Normands. A la moindre nouvelle d'une apparition de ceux-ci, les chevaliers rassemblaient les vassaux et autres hommes de guerre, et plus d'une fois cette opposition, où les nobles donnaient l'exemple d'une bravoure entraînante, avait éloigné du pays les brigands indomptés qui n'osaient se commettre avec des troupes savamment secondées par une stratégie aussi active qu'habile. Quand les Normands eurent disparu par leur incorporation à la France, nos chevaliers, n'ayant plus de raison d'être au même titre, devinrent des chanoines réguliers et pratiquèrent exclusivement la vie religieuse. C'était le premier exemple de cette vie mixte adonnée tour à tour ou à la fois aux
(a) Le Livre noir de Saint-Martin de Tours, dans Bcsly, Comte de Poitiers, p, 318 bis; id — D. Fontcnèau, xxvi, 137.
pratiques de la prière et à celle des armes , comme nous verrons plus tard les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, et les Templiers qui leur succédèrent.
Guillaume laissa une mémoire renommée pour la dignité iMknm^ta, de son caractère, sa bravoure guerrière, et le bonheur de relever ses grandes qualités par une piété éclairée qui en fut la source et lui mérita le surnom de Pieux, dont il fut honoré pendant sa vie. Sa femme, Ingoberge, n'a pas d'origine connue, et, d'après quelques-uns (*), ne lui aurait pas laissé d'enfants. D'autres, avec Besly (*), lui recon- Br^rîenlé ITCC k* naissent pour descendance la maison de Brienne, en Bourgogne, et autorisent ce sentiment de ce que Guillaume avait porté Coticé d'argent et de gueules* et que ce sont encore les armoiries de cette illustre famille. Il aurait pu se faire que celle-ci descendît de notre duc d'Aquitaine en ligne indirecte ou collatérale, et qu'elle en eût adopté le blason. Ces cotices feraient remonter les Brienne au-delà des plus hautes données de leur généalogie, qu'on ne trouve pas avant le xie siècle.
Il y aurait aussi, quant aux armoiries qu'on leur oriEiMidafaiisoD. attribuerait ici en commun avec notre Guillaume II , à faire observer que l'usage que fit la noblesse de ces signes de ralliements n'étaient pas encore, en 927, réglé d'après le principe et les lois qui les régirent dans la suite : car c'est à présent que vient s'offrir à notre attention ce qui regarde l'origine des armoiries. Cette question est nécessairement très complexe, et ne peut avoir une solution qui les attribuent sûrement à telle ou telle époque. Tous ceux qui l'ont traitée ont fait valoir son extrême antiquité en remontant jusqu'aux héros d'Homère pour trouver des guerriers se distinguant dans les combats par des signes adoptifs destinés à rallier autour d'eux les serviteurs ou contingents qui devaient marcher sous leurs ordres ou combattre
(a) Bouchct, Annal. d'Aquitaine, p. 117.
(b) Comt. de Poivt., p, 37.
sous leur commandement. De là les bannières, les panaches, les cimiers du casque et les ornements des boucliers. On comprend qu'au moyen âge et à l'époque surtout où se multiplièrent avec les fiefs les familles seigneuriales, ces signes distinctifs devinrent d'autant plus nécessaires et inséparables de la chevalerie. Les chevaliers de Brioude, que nous voyons ici appliqués à courir sus aux Normands, ne purent s'en passer et durent se rallier au besoin par ce moyen si simple et pourtant si grandiose en lui-même. Ce dut ôtre une des premières occasions où le blason se manifesta avec une sorte d'ensemble : il faudrait donc remonter au-delà des croisades, et antérieurement aux faits militaires qui les préparaient, pour découvrir le véritable berceau de ces images célèbres dont un grand nombre sont venues jusqu'à nous fa). Quelque peu décisive que soient à cet égard, les assertions de Bouchet et de Besly, que nous venons de citer, il ne paraît pas douteux que là où fut, comme à Brioude, une agglomération militaire, là aussi durent être le drap^tu et ces symboles dont l'origine, le développement et les règles sont devenues une des plus attachantes branches de la science historique w.
Revenons à notre récit.
A.frad, rien d« Une preuve que Guillaume II n'avait pas laissé d'enfants, .in. ii- Aquitain* se trouve dans ce fait que son héritage échut à son frère Acfred (I0)f, qui, étant déjà comte de Gévaudan et de Brioude, acquit encore, par suite de cet événement, le duché d'Aquitaine avec les comtés d'Auvergne et du Velay. Ce prince restait toujours attaché à Charles le Simple, le regarda comme son seul roi légitime, et refusa constamment de reconnaître à ce titre Raoul, qu'il continua de qualifier d'usurpateur jusque dans son testament (c).
Cependant le comte de Vermandois Herbert, retenait
(a) V. notre HisL et Théorie du Symbolisme, t. II, p. 940 et suiv.
(b) Cf. Vulson do ta Colooiliure, Traité de la science du blason, i. I ; — Jacob Spiucer, de avte héraltiita, in-f'\ t. II.
(c) MabîLloQ, Annal bened. ; — Daluze, Hist. de la maison d'Auvergne.
toujours prisonnier le malheureux Charles III, qu'il comptait opposer à Raoul pour peu que ses propres affaires nes'arrangeassent pas avec ce dernier. L'occasion ne tarda pas à s'offrir de mettre sa reconnaissance à l'épreuve. Rotgber, comte de Laon, venait de mourir. Herbert demanda le comté pour un de ses fils, mais le comte défunt en laissait un à qui la loi féodale faisait échoir la succession de son père, et Raoul ne crut pas devoir la donner à un autre. Il n'en fallut pas plus à l'indigne vassal pour se tourner contre le roi auquel il s'était vendu, et il se hâta de ramener triomphalement son prisonnier à Saint-Quentin, où il fit publier par ses amis qu'il allait lui rendre la royauté. En même temps, il avisa de son projet le duc de Normandie, Guillaume Longue- Epée, qui venait de succéder à Rollon en 927. Guillaume, qui venait d'épouser sa fille, entra facilement dans ce parti ; il en fut ainsi du duc de France, Hugues le Blanc, beau-frére de Raoul, déjà séparé de celui-ci par des dissentiments de famille. Enfin un autre secours favorisait l'entreprise : c'était la menace que le pape Jean X avait faite à Herbert de l'excommunier s'il ne rendait pas la liberté au roi détrôné. Mais un événement imprévu mit à néant ce grand moyen. Jean X, victime d'une faction qui dominait à Rome, fut remplacé à de courtes distances par Léon VI et Etienne VII, qui n'eurent pas le temps de prendre à cœur les choses de la France (20). Raoul, de son côté, accorda à Herbert le comté de Laon, et le misérable vassal fit rentrer dans sa prison le malheureux prince dont il n'avait pas honte de se jouer.
Mais plusieurs mois s'étaient passés, au cours de l'année 928, en des péripéties variées, et pendant ce trop long intervalle qui ne fut pas sans causer d'amêres inquiétudes à- Raoul, Charles avait repris en plusieurs occasions l'exercice de la puissance royale. Une de celle qui nous intéresse le plus fut la mort prématurée du comte d'Auvergne Alfred II, que nous avons vu prendre pour si peu de temps le gouvernement du duché d'Aquitaine. Il disparaissait sans
descendance. Resté fidèle à Charles III aussi bien qu'Ebles Manzer, celui-ci, parent du titulaire défunt, reçut du roi provisoire les grands fiefs dont la disposition appartenait à la couronne.
Toutefois cette fausse position du donateur et sa seconde captivité sembla annuler bientôt une si importante générosité et, jusqu'à un nouvel ordre de choses, Ebles demeura simplement le souverain du Poitou et du Limousin. rswïïT^wnï Adèle d'Angleterre, femme d'Ebles Manzer, avait toujours ** gardé à Poitiers le rôle que lui assignait son éducation
chrétienne et la pratique zélée des vertus de son sexe. Elevée dans l'amour des arts, ingénieuse à les cultiver, pourvue d'ailleurs de cette piété intelligente qui regarde le service de Dieu et le culte public comme un double aliment de la sagesse des peuples, elle souffrait depuis son avènement à Poitiers de voir l'état de ruines où a diverses fois les attaques des Normands avaient réduit la basilique de Saint- Hîlaire. Elle résolut de relever le célèbre édifice et en posa cette année les premières pierres. Dés Tannée précédente elle s'était assurée, grâce aux sommes considérables prélevées sur ses propres revenus et sur ceux de son mari, le concours d'un habile architecte, Courland, qu'elle avait fait venir d'Angleterre où s'exerçait depuis un siècle surtout Gsttttkujtte* Thabileté des constructeurs M. Ce n'était plus alors ces UfcdcwUan?,i enchevêtrements de poutres et de moellons, souvent signalées pour les âges précédents, qui constituaient l'ensemble des plus magnifiques monuments religieux ou civils. On en était venu à n'employer presque exclusivement que la pierre dont la coupe et la taille étaient devenues à elles seules un travail technique qui avait ses régies et ses conditions de succès» Saint-Hilaire fut donc rétabli d'une façon toute nouvelle, dont on reconnaît encore les traces en visitant les combles et les fondations de l'église actuelle (21), Ce fut dans notre pays un des premiers
(a) Rapaillon, ffitt. mamts* de Saint-Hilaire*
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spécimens de cette méthode qui allait signaler bientôt ce beau xiie siècle où l'architecture chrétienne acquerrait le grandiose de ses belles dimensions matérielles, de son asthétique merveilleuse et de son ornementation pleine d'enseignements religieux. •
Observons bien toutefois que cette science du symbolisme prS?ïtK*KeiSS5qui se développa alors sous l'influence de cette régénération architecturale suppose nécessairement qu'en présence de ces architectes de choix qui purent s'occuper alors, et même assez rarement, de cette nouvelle architecture, il faut toujours compter pour beaucoup la surveillance et la direction des évoques, des chanoines et des religieux dont le sens théologique n'eût pas abandonné à des laïques le soin de construire leurs sanctuaires et d'y appliquer les arts du dessin. C'était là une science que l'Eglise se réserva dès ses commencements, d'abord par la peinture, comme iï est facile de s'en convaincre en visitant les catacombes, et, à partir du xie siècle, par ses sculptures d'abord assez grossières, il est vrai, mais qui aux xne et xme atteignirent l'apogée des grandes conceptions philosophiques que la pensée peut communiquer au ciseau.
Sous ces grands maîtres de l'art chrétien, il fallut bien ^gwg^jj^g des ouvriers formés par eux, et le roi d'Angleterre, saint Acfred, autrement dit Alfred le Grand, n'avait pas négligé d'en former en grand nombre dans son royaume, qu'il s'était plu à enrichir de tant d'églises et de châteaux. Ces travaux pendant trente-six ans que durèrent les règnes d'Alfred et de son fils Edouard, règnes employés tout entiers à de magnifiques choses, avaient donné l'élan à ce grand art pratiqué par des manœuvres expérimentés, et dont les guides instruits, formés dans le clergé à cette sorte de direction, avaient conseillé la main et l'esprit (a). Ce furent ces laborieux étrangers qu'Adèle manda en grand nombre, et qu'elle fit travailler sous ses yeux. Le Poitou les adopta, les garda
(a) V. Lingard, Hist. d'Angleterre, x« siècle, pamm ; — Bâtissier, Hist . de Part monumental, p. 607.
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longtemps, et c'est sous leurs leçons et à leurs exemples que se formèrent les maçons indigènes qui devaient porter bientôt sur toute la surface de notre sol les chefs-d'œuvre encore admirés de l'école romane, qui ne fut nulle part ni plus belle ni plus remarquable de construction et d'embeli^in"^ s lissements. C'est cette école Poitevine qui s'est importée dans la Saintonge et l'Angoumois, des bords de la Vienne, enrichis de si belles églises aux vastes dimensions, aux façades parées d'une sculpture luxuriante. C'est là qu'on, vit d'abord les arcades des portes garnies de voussures où s'étale une statuaire éloquente, où les trois nefs se couvrirent d'abord d'une toiture unique secondant, pour l'œil, les majestueuses proportions du monument, et que dépasse le fronton de la grande nef, pour dérober aux regards les arrêtes disgracieuses des combles et du faftage. Abaicitiondecftir- Cependant Raoul, qu'inquiétait toujours une position équivoque, sentait bien qu'il lui manquerait un grand nombre de partisans tant que son rival Charles III persisterait à soutenir ses prétentions. C'est pour l'amener à une cession de ses droits qu'il voulut avoir avec lui une entrevue que le comte de Vermandois leur ménagea à Reims. On ne sait que fort incomplètement ce qui se passa alors, Flodoard lui-même, notre illustre historien du temps, n'en ayant su aucune particularité et nous disant seulement que la paix s'étant faite, Raoul conserva tous les avantages de la royauté; cédant seulement à Charles, et comme une sorte de récompense de sa docilité, le palais royal d'Attignysur-Oise avec de riches présents <«j. Ainsi, le vassal étant devenu roi sans conteste, le roi se vit transformé en vassal, en accepta les conditions, et dut croire que sa dynastie disparaissait pour toujours avec lui de ce trône d'où sa faiblesse Pavait définitivement exclu. Au reste, cette liberté apparente qu'il sembla recouvrer par cette étrange convention, n^eut rien de réel. Le roi dépouillé fut gardé
(a) Flodoard, UîsL Remens, \\h. IV, c. 22; — Chronic, apud. Guizot, t. V,
dans le dernier palais qui lui restât, avec une vigilance
qu'on regardait comme Punique et indispensable garantie
de son annulation. La rigueur de cette nouvelle mesure u mcwi a péroné
s'accrut encore d'une autre mesure qui mit le comble à ses
humiliations. On voulut empêcher tous rapports avec ses
partisans en l'enfermant plus étroitement au château de
Péronne (<o. Cette violence ajoutée à l'amertume d'une si
malheureuse position et aux déloyautés de son perfide
geôlier, le jetèrent dans une tristesse qui amena bientôt la
maladie dont il mourut le 7 octobre 929.
C'était un événement très peu regrettable. Le pauvre roi n'avait pu trouver dans ses qualités personnelles, la bonté, l'esprit de justice, et une vaillance que personne no pouvait méconnaître, une suffisante compensation aux infortunes que lui avaient créées son manque de caractère et la faible portée de son esprit. Il ne lui restait pas moins un certain nombre de courtisans auxquels ses ennemis s'efforcèrent de cacher sa mort aussi longtemps qu'ils le purent.
Cependant Raoul était certainement un de ceux qui surent M politique i» le mieux, et des premiers, à quoi s'en tenir sur ce point. La *i*<i<** mort de son compétiteur agrandissait la carrière qu'il s'était faite. N'ayant plus à le craindre en Neustrie , ni on France, il songea à s'assurer l'Aquitaine/où des leudes énergiques vivaient dans une sorte d'indépendance qu'ils avaient d'autant plus solidement assurée pendant l'espèce d'interrègne où Charles n'y avait eu aucun pouvoir, Raoul d'ailleur.3 n'ayant pu s'en acquérir ni par les armes, ni par les négociations. Depuis le Poitou, où Ebles avait toujours refusé de reconnaître ce dernier, jusqu'aux extrêmes limites de la Gascogne et de la Gothie, chaque seigneur avait sa domination propre sur les terres qu'il s'était acquises, et toujours soumis aux lois féodales , partisans jusqu'à la fin du roi prisonnier, ils continuaient de dater leurs actes des années de l'interrègne. Ce n'était pas de
(a) Péronne, V. ci-dessus, t. III, p. 170.
t. vi 11
sur l' Aquitaine.
telle année de l'usurpateur qu'ils dataient, ni de celles du roi déchu, qu'ils regrettaient toujours, mais de l'année où ils attendaient un roi. Ce système se prolongea même après la mort de Charles le Simple ; car il avait lin fils, le jeune Louis, emmené en Angleterre par sa mère Edwige aussitôt que celle-ci avait su la déchéance de son mari. Aux yeux des Aquitains, le jeune prince, alors âgé de neuf ans, était seul légitime héritier de son père, et c'était vers lui que tournaient toutes les espérances. Cette politique si juste et si raisonnable sembla dangereuse à Raoul: il résolut de l'effacer par une expédition sérieuse qui, de gré ou de force, ramenât à lui les récalcitrants. Entreprise de Raoul Une heureuse circonstance le servit mieux qu'il ne s'y était attendu. Il apprit tout à coup, lorsqu'il allait se lancer dans l'Aquitaine, que les Normands, campés aux bords de la Loire, avaient fait une nouvelle et toute récente invasion, à travers le Poitou, vers le Limousin qu'ils pillaient encore et ensanglantaient de leur mieux. Sans hésiter, il les suit, les atteint à Etresse, non loin de Brives, et après les avoir défaits dans une bataille, il les chasse complètement du pays (a). Ce succès improvisé émerveilla les populations et ramena les seigneurs au vainqueur qui venait de les délivrer. Il fut donc reconnu pour roi, mais obligé pourtant de remettre la visite de l'Aquitaine du Sud, où nulle opposition ne se manifesta d'ailleurs contre lui, pour retourner à la hâte vers la Neustrie, où l'ambitieux comte de Vermandois profitait do son absence pour attaquer son autorité dans le but d'agrandir son territoire.
Cette facile conquête du roi n'augmenta pourtant que très peu le prestige de sa puissance en Aquitaine. La position du comte et du duc en effet resta la même, établie qu'elle était dans une parfaite indépendance de la couronne. Seulement, comme la suzeraineté appartenait toujours au roi, celui-ci acquit cette juridiction d'honneur
(a) Flodoard/tn h. ann.
qui le mettait àU premier rang ; toute la noblesse lui était soumise par l'hommage et le devoir militaire, et à partir de cette entrée en possession de la magnifique province, Raoul vit «on nom figurer, à quelques rares exceptions près, sur tous les contrats et dans tous les actes publics de la contrée (<*).
Mais les éléments de discorde ne s'éteignaient que difficilement en un pays si accoutumé aux secousses de guerres incessantes. A peine la féodalité était consacrée par la concession héréditaire des fiefs, que déjà les seigneurs se livraient à des contestations qui ne finissaient jamais que par les armes. Ce furent de telles inimitiés qui, étant survenues en 931, forcèrent Raoul à revenir au-delà de la Loire qu'il leur fallu repasser aussitôt, par des troubles que son absence avait suscitée sur le Rhin. Toutefois, dans cette courte apparition, il n'avait guère été possible de ne pas contrarier quelques prétentions seigneuriales. De là des mécontentements et des ruptures avec le roi, qui vit s'éloigner encore quelques vassaux importants et la consommation de l'unité en fut d'autant plus reculée.
Mais ces sortes de rébellions se bornaient â un petit nombre, n'étant que le fait de quelques têtes ardentes décidées, comme on en avait observé depuis longtemps dans le pays, à soutenir contre toute raison et toute espérance fondée ou de prétendus droits ou de fausses idées qui n'avaient plus d'influence autour d'eux. Raoul ne l'ignorait pas. Ses incursions réitérées sur ces plages qu'il regardait justement comme une des plus belles portions de son domaine, lui avait fait connaître ce qu'il pouvait attendre de l'esprit public, et ne désespérant pas de réussir enfin à force de persévérance, il entreprit une nouvelle campagne, résolut cette fois d'en finir à l'aide de nombreuses armées entraînées à sa suite. Les plus hauts personnages auxquels Manzer tut le premier à donner
(a) V. Besly, Rois et Ducs d'Aquitaine, p. 43.
l'impulsion s'entendirent aussitôt pour l'accueillir. On vit venir au-devant de lui, en avril 932, Raymond Pons, comte de Toulouse, Loup-Aznard, comte de Gascogne, et celui de Kouergue Ermengaud. Tous trois l'assurèrent de leur soumission, lui firent hommage, et entraînèrent vers lui à leur suite des pays dont ils disposaient, l'Albigeois, le Guercy, la Gothie, voisine au Sud des frontières de l'Aquitaine, et les pays de montagnes, dont -les richesses en pâturages et en chevaux de cavalerie avaient leur importance au point de vue militaire. Il résulta de ces circonstances où certainement les princes Aquitains n'avaient montré tant de condescendance qn'afin d'éviter qu'on ne la leur imposât, que ces habiles négociateurs reçurent la confirmation de leurs titres et dignités de celui qui sentait bien lui-même tout le prix d'une paix aussi facile. Celui qui en profita le plus fut le comte de Toulouse w. :« politique fr En effet, nous avons vu qu après la mort d'Acfred, en 924, Haoul avait donné le Berry et le Limouzin à\Ebles. Ce cadeau qui n'était pas à dédaigner, et sur lequel le nouveau roi avait dû faire avec les autres seigneurs quelques arrangements qui sanctionnassent la donation, ce cadeau, disons-nous, était toujours resté un peu indécis dans ses résultats aux yeux du plus grand nombre, étant toujours assujetti aux vicissitudes possibles d'événements incertains, De son côté, Charles le Simple avait profité de ses quelques mois de liberté pour confirmer le duché d'Aquitaine à Ebles Manzer dont il récompensait ainsi les services, mais ses nouveaux malheurs n'avaient pas permis au duc éphémère de garder longtemps le mobile héritage d'Acfred, Les comtes de Toulouse l'avaient donc conservé, et n'eurent pas à le reprendre. Ebles, qui ne s'était pas tant pressé à accueillir le nouveau régime pour lequel il n'avait jamais senti la moindre sympathie, s'en* tenait encore à tout ce qui constituait le Poitou, y cçmpris les
(a) V. Flodoard, Chron. ; — D'Aldeguier, Kist. de Toulouse, 1. 1, in-8<\ 183F.
Miii-^r.
parties de PAngoumois et de la Saintonge qui en relevaient. L'Auvergne même ne lui avait pas mieux échu, et Raoul le donna à Raymond III, aussi bien que lo Veîay et le Berry <*). La même famille exploita donc ainsi, pendant quelques années, la souveraineté de l'Aquitaine É par des successions de frères et de neveux toujours mieux nantis à mesure qu'ils ajoutaient à leur duché les apanages qu'ils avaient possédés d'ailleurs. Pour Manzer, toujours paisible et prudent, il put s'entendre avec tout le monde. D'un côté, après la mort de Charles, il se comporta sans opposition flagrante avec le roi qui n'était plus contesté, il s'entendit avec ses voisins de façon à faire triompher dans ses relations une juste et sage politique, et se ménagea ainsi sans effort des événements qui devaient lui devenir plus favorables. C'est ainsi qu'ayant joui du Berry et de Limoges, sans réclamation de personne jusqu'aux nouveaux succès faits à Raoul, il les céda sans résistance dés qu'il se les vit enlever nar ce dernier, et donner en cela une de ces trop rares preuves de sages calculs qu'un ambitieux n'aurait pas faits, mais qui décelèrent en lui autant de sang froid que de raison. Content de l'étendue modeste de ses Etats il dut trouver que cette paisible possession d'un domaine de soixante-dix lieues carrées, que personne ne lui contestait et qu'il aurait vaillamment défendu au besoin, suffisait à un bon gouvernement que la paix rendait d'autant meilleur ; il devait craindre d'ailleurs les convoitises accoutumées des pirates du Nord, qui depuis longtemps semblaient abandonner le Poitou et se porter de préférence vers les plaines du Berry et les montagnes du Limousin. Enfin, et c'était une preuve qu'il aimait ses peuples : il préférait soigner les villes et les campagnes ravagées jusqu'alors, y faire reparaître l'agriculture, le commerce et la civilisation qui les accompagne que de reculer ses frontières aux dépens du bien-être de son pays. Quels avantages pour la France
(a) V. Flodoard, ub. sup. ; — Chrome. Virdun, ad. ann. 932.
rab galants.
qui commençait à peine à se former, si les seigneurs de ce temps, au lieu de céder à des prétentions désordonnées qui tenaient encore trop à la barbarie de leur origine, s'étaient plus attachés à leurs devoirs de princes qu'à une insatiable avidité de richesses déréglées et d'honneurs trop souvent usurpés !
^ÏÏf8n.des "*" Au nombre des industries qu'il nous faut signaler comme se développant à cette époque dans notre province, il fautcompter celle des marais salants, dont nous avons déjà parlé, et dont les -communautés se montraient surtout désireuses, comme étant une source d'utiles revenus. On voit en cette même année 932(22), une charte d'Ebles Manzer accordant à l'abbaye de Saint-Cyprien quelques fonds de terres situées en Aunis pour y faire des marais qui furent entrepris aussitôt. Le genre de propriété s'étendait surtout autour de la Rochelle où, vers la même date, un diacre vendait à Martin, abbé de Saint-Cyprien, pour deux cents sous de terrain destiné aux mêmes produits (<o.
Mgkfctaticm de Une autre observation à faire ici regarde l'administration de la justice, dont nous avons eu occasion d'observer déjà d'intéressantes particularités. Les plaids se tenaient toujours à des époques indéterminées mais assez rapprochées, et selon que le comte les indiquait à tel lieu et à telle date sur les demandes d'un promoteur qui était ordinairement un viguier. Il était encore d'usage que de ces peuples venus d'origines si diverses, chacun était jugé selon le code de sa nation, ainsi les Goths, tous au midi de l'Aquitaine, les Romains dans le midi de la même province, et qui s'étaient mêlés aux Gaulois ; les Francs, habitant les pays d'Outre- Loire et ceux de la Neustrie jusqu'au Rhin, et se mêlant aux populations poitevines. Tels étaient, en effet, au xe siècle les petits peuples qui constituaient chez nous une unité sous le nom d'Aquitaine, et à qui la justice, qui exigeait en conséquence une sérieuse étude de la part des magistrats,
(a) D. Fontcneau, VI, 67 ; — Cartul. de Saint-Cyprien, n° 528.
y ■■ lice,
élait rendue selon des lois qu'ils comprenaient et dont ils , savaient d'avance les prescriptions et les pénalités. Rien ne pouvait donner une meilleure idée de la justice chrétienne de ce temps. Nous voyons figurer ce système dans certains jugements d'un plaids tenu à Narbonne, la quatrième année du règne de Raoul (927), après la mort de Charles III ; par Raymond Pons à qui Ton donne, outre son titre de comte, celui de Marquis, sans doute parce qu'il commandait aux Marches de Gascogne et d'Espagne, ces Marches étant voisines de chacune des petites nations que nous venons d'énumérer et avaient une importance proportionnée îi leur ensemble. Il y avait aussi un certain nombre d'auditeurs, appelés encore boni homines, c'est-à-dire bons hommes, ou choisis parmi les plus vertueux et les mieux famés j*h Enfin nous y remarquons toujours un ou plusieurs viguiers qui y signent avec mention de leur charge.
Ebles Manzer avait eu de sa femme Adèle d'Angleterre, „™3Î c'aX™^ deux enfants dont l'ainé Guillaume Hugues avait vingt ans. ™ndï!iûcesse Njr~ Il fallait songer à l'établir, et désireux pour lui d'une alliance qui lui assurât l'héritage paternel, il songea à la prendre dans une famille considérable et bien assise. Rollon, mort en 927, avait laissé ses Etats solidement fondés à son fils Guillaume Ier, dit Longue-Epée. Celui-ci avait à sa cour une sœur nommée Gerloc, de son nom d'origine normande, mais qu'on appelait Aloïse depuis son baptême; une des princesses les plus belles de son temps et d'une éducation digne de sa naissance. Ce fut sur elle que le comte de Poitou jeta les yeux. Il fit accompagner Guillaume le jeune par Hugues le Blanc, duc de France, et Héribert, comte de Vermandois: leur concours en cette circonstance prouvait très bien que les amis de Raoul étaient devenus ceux de Manzer. Le prétendant fut magnifiquement reçu à Rouen, et sa demande agréée (*). Le Poitou gagna à cette
(a) D. Vaissette, Histoire du Languedoc
(b) Guill. Gemetie ; — collection des Historiens de France <.lo Guizoï, t. XXIX, p. 64.
union une princesse qui en devint l'ornement, et une très appréciable délivrance d'un joug onéreux autant qu'humiliant. C'était cet impôt levé autrefois, en des jours de détresse, sur le Poitou comme sur les autres provinces de la France, et que les Normands avaient touché chaque année sans rester jamais fidèles aux conditions essentielles de garder la paix avec les contribuables. Comment de tels subsides avaient-ils été continués après le mariage de Rollon et son introduction dans la famille française? Nous T'ignorons; peut-être que le nouveau converti avait alors abandonné son droit â l'égard du roi, dont il devenait le gendre, tout en le gardant sur les autres portions du pays: U semblait que ces derniers, en effet, trouvaient dans leur condition féodale les raisons et les moyens de leur propre défense, quand ils le jugeraient â prepos. On eût donc renouvelé pour le mariage du jeune prince Poitevin ce qui se serait fait en faveur de Louis le Débonnaire. Quoi qu'il en soit, ce dut être le cas en Poitou de célébrer ces noces avec une joie que tout le monde dut y ressentir (a).
(a^rl^,^^(T'Ji En celte même année, la lignée des vicomtes de Thouars, frappée par la mort d'Àmaury Ier, se continua par son fils aîné Savary, qu'il avait eu de sa femme Aremberge, et qui lui succéda. Ce fut un des événements de l'époque pour notre pays, et tout se passa, selon la coutume, très paisiblement dans cette succession de seigneurs qui ne donna lieu à aucune secousse. Un autre fait éveilla beaucoup plus l'attention publique, et n'a laissé pourtant dans les chroniqueurs qu'un souvenir assez vague, quoique les circonstances en aient été sérieuses. Il s'agit d'une grave contestation élevée entre Tévêque de Poitiers Frotier II et le comte Dîpreniîft «le™ Eblcs Manzer. Les éléments de ce conflit, par une de ces
gjj: *•** de poi- singularités historiques dont on ne comprend pas le côté mystérieux, nous sont restés absolument inconnus^ et les résultats étonnent d'autant plus que rien jusqu'ici n'a
(a) h, Fontcncaor ttcsly, Cvmtes dv PokL
semblé autoriser quelque soupçon de malveillance mutuelle entre les deux personnages dont le bon accord ne paratt pas avoir jamais été troublé. Quoi qu'il en soit, par un abus de son pouvoir, dont nous verrons d'autres exemples, Ebles, qui pouvait toujours l'emporter puisqu'il avait la force matérielle à ses ordres, parut avoir exilé de son siège l'évêque de Poitiers, sans considération des dommages qu'en devait subir l'administration diocésaine, le sentiment religieux des populations et la justice la plus élémentaire, qui ne pouvait autoriser un souverain à de telles violences. Mais ces abus de pouvoir commençaient avec l'exercice d'une toute-puissance qui en protégerait bien d'autres. De plus en plus il faudra s'accoutumer à supporter des exigences qui ne relèveraient d'aucun tribunal, et les peines ecclésiastiques elles-mêmes resteront trop souvent impuissantes contre les caprices irrémédiables de volontés de fer s'opposant tyraniquement, dans le manoir ou le palais, aux calmes arguments de la raison et du droit.
Au milieu de ces événements qui prennent un caractère Derni*rst^ritHM plus particulier à notre Poitou, le temps paraissait venu ûttionàiaFrmcc, où la France entière allait avec lui pousser un long soupir de soulagement en voyant sa délivrance prochaine des brigands nomades qui, depuis plus d'un siècle, l'avaient sur toutes ses plages et dans ses citées les plus florissantes, appauvrie et désolée si souvent. En 919, ils avaient ruiné la Bretagne, obligé ses habitants effarés à quitter leurs propres foyers dévastés, pour se réfugier en Angleterre, Là cependant un retour s'était fait à un sentiment national: on s'était repenti de cette fuite ; on ne supporta pas de n'avoir plus de patrie ; on revint sur la terre natale trop longtemps désertée, et, par une entente secrète et bien conduite entre les exilés et leurs frères qui subissaient le même joug des vainqueurs, ceux d'Angleterre et ceux d'Armorique s'étaient soulevés en 931 sur tous les points de cette province, et, depuis la Loire jusqu'à la Normandie,
ils attaquèrent leurs tyrans et les expulsèrent de chez eux. En vain ceux-ci résistèrent par un retour tenté vers Rennes ; une nouvelle défaite les abattit, et ils furent forcés de se réfugier chez leurs frères de Normandie. Malheureusement les vainqueurs ne se contentèrent pas de ce succès. Ils eurent l'imprudence de les poursuivre jusque au-delà de ces limites où le fils de Rollon régnait depuis deux ans, et le duc les fit repentir de cette bravoure irréfléchie. Il défendit ses droits incontestables, se mit du côté des vaincus et les releva de leur échec en obligeant les Bretons de regagner l'Angleterre après avoir perdu tout le prix d'une si belle victoire ou. Il y eut plus : pour le malheur de la Bretagne; c*est qu'un chef qui commandait toujours sur les bords de la Loirfe, Inkon, profitant du mouvement imprimé au pays par la défaite de ses compatriotes, et y trouvant un prétexte à la rupture des traités qui le maintenaient à ce poste dans une paix relative, tomba sur le comté Nantais, et, secondé par Guillaume Longue-Epée, dont la colère ne s'apaisait pas facilement, il avait fait de cette expédition une nouvelle occasion de massacres, de pillages et d'incendies. fbHneii«t d* Cependant rétablissement des troupes de Rollon en une sorte d'état plus policé, plus libre, et d'une vie plus commode que la guerre et les vagabondages, avaient eu son influence sur les autres hordes qui enviaient ce même succès. Au reste, on était disposé à les subir, pourvu qu'ils demeurassent dans la paix ; de leur côté, ils sentaient le besoin du repos, et ne répugnaient pas trop au christianisme que le vœu public leur imposait de plus en plus. On en vint donc insensiblement à des arrangements qu'ils aimèrent â accepter, etT moyennant . des concessions de part et d'autre, on consentit a les souffrir plus volontiers. Bientôt on s'apprivoisa mutuellement, et une sorte de fusion se fit des indigènes et des étrangers, laquelle amena peu à peu l'effacement de leurs dernières dissensions.
(a) Chrotlir., Flodoard, ad aun. 931.
C1est quand ce jour nouveau commençait à poindre, que le repos se faisant partout, qu'on se trouva heureux de reprendre le cours paisible des affaires publiques. L'esprit se refaisait ; les ruines commencèrent à se relever de toutes parts; les travaux de la paix succédèrent aux guerres intestines, l'agriculture eut une refloraison qui, avec le commerce et les études, ramena Péclosion d'une prospérité inconnue depuis trop longtemps. On vit alors plus évidemment combien ce fléau de sauvagerie indomptée avait pu nuire durant plus d'un siècle au développement d'une nation dont le génie était si opposé à cette vie de violences, de terreur et de lassitude morale qui l'auraient perdue, si Dieu n'avait eu à lui confier pour le monde entier une mission d'intelligence et de foi.
Une des premières institutions qui semblait avoir profité i/AbbiMsKrir-
r * A mou lier renall de i«
en Poitou de cette régénération sociale fut celle de nos ""*«■ religieux de Noirmoutier. Nous les avons vu, après leur retraite forcée à Tournus, abandonner presque entièrement leur île désolée, n'y garder plus qu'un asile secondaire, simple prieuré dont la sécurité fut longtemps compromise par les retours sur la triste plage des redoutables ennemis contre lesquels leur unique ressource était de regagner leurs forêts et leurs souterrains. Le temps vint enfin ou ces alertes cessèrent, on put s'établir plus sûrement dans l'asile délivré des pirates , et sans qu'on en sache La date certaine, sur cette terre si longtemps disputée à ses légitimes propriétaires, on préluda à des restaurations provisoires qui ne devaient pas tarder à devenir définitives <*). Car on ne douta pas qu'en 934, les moines n'y fussent déjà réintégrés. C'est vers cette année ou à peu près que Frotier II donna une preuve de désintéressement qui témoignait aussi bien, par sa spontanéité, de son esprit pacifique. Les religieux de Nouaillé avaient été soumis envers ses prédécesseurs et l'étaient encore envers lui à
(a) Mabillon, Annal, ord. Bénéd., in h. ann.
droit de gîte et de past qui les obligeait, à cause de leur chapelle de Montvinard, à recevoir Pévêque lorsqu'il se présentait dans le pays, à le loger et à le nourrir lui et sa suite pendant un jour et une nuit, sans que les actes du temps en donnent la cause. Ce droit parut pouvoir être Pobjet d'une réclamation pour les moines de Nouaillé ; ils la firent à Poitiers, et s'en retournèrent avec un acte en bonne forme par lequel le prélat, soit qu'il en reconnût la justice soit qu'il voulût céder sans discussion pour l'abbé du monastère Rothard, abandonnait son droit, les délivrait pour l'avenir de toute charge semblable. Il s'en fallait que toutes les discussions de ce genre finissent avec si peu de débats (<o.
Mort d'Ebies ifuzer. Ebles Manzer avait soixante ans lorsqu'il mourut en 935 <*). L'illégitimité de sa naissance n'avait pas été un obstacle au développement de sa fortune, les idées de ce temps n'étaient pas encore assez formées aux saintes pudeurs du christianisme pour effacer sur ce point ces licences de la barbarie et des passions. En cela, d'ailleurs, les mérites personnels et la position sociale des grands, avec leur succès dans les affaires publiques, ne laissaient guère apercevoir que les côtés avantageux d'une vie princière. On s'entendait sans scrupule ni répugnance appeler Ebles Manzer aussi bien que Guillaume le Bâtard. Ebles, d'ailleurs, aurait su au besoin réparer le défaut de son origine par la dignité régulière de sa conduite qui ne lui mérita jamais aucun reproche devant la postérité. Marié deux fois, d'abord vers 913 à Emiliane, dont on ignore la naissance ; puis, peu de temps après, à Adèle d'Angleterre, celle-ci lui laissa deux fils , Guillaume Hugues, l'aîné, qui va lui succéder, à peine âgé de vingt ans, et Ebles, qui devint plus tard évêque de Limoges, et posséda en même temps, ou successivement, les abbayes
(a) D. Fonteneau, XVI, 243; — Gallia Christ., II, col. 1190 et 1237.
(b) Adhémar de Chabannais, in II ami.; — Besly, Comtes.
HlSTOlftE GÉNÉRALE DU POITOU (935) lW
de Saint-Maixent, de Saint-Michel-en-1'Herm et la tréso- Bientôt de «m
i rN • xtm • i t^ . . i-* ffère Eb,e,« évèïlae
rené de Saint-Hilaire de Poitiers. De son temps et par ses J«. umogw, «aven
r r Saint HiUire de Poi-
soins, ces deux dernières abbayes, qu'avaient fort endom- gffigg^M**magées les Normands, furent très bien réparées, on y reprit le service régulier sous la règle de saint Benoît, qu'on y avait suivie depuis le commencement. Les chanoines de Saint-Hilaire reprirent aussi leur régularité par une réforme que le trésorier poursuivit avec courage et persévérance jusqu'en 963. Alors il se démit de son siège de Limoges pour se retirer à Saint-Michel-en-1'Herm où il ne sera mort et inhumé qu'en 974; car cette année <*> on trouve une charte signée de lui en février, où il prend son titre de trésorier qu'il conserva donc jusqu'à la fin, et dont les riches revenus, en effet, persuadent peu qu'on ait pu s'en démettre surtout après avoir abdiqué les autres . Au reste, ce prélat fit un noble et louable usage de ses richesses, en outre des deux monastères qui lui durent leur restauration. Il dépensa aussi des sommes considérables à faire construire le palais épiscopal de sa ville, et à renouveler les murs d'enceinte renversés par suite des . assauts maintes fois soutenus contre les barbares, Son abbaye de Poitiers n'eut pas moins sa part de générosités princières. Elle fut, de son vivant, enveloppée de ces hautes et épaisses murailles qui en firent comme une seconde ville et protégèrent la cité d'une forte défense du côté Sud, telle qu'on la voyait encore jusqu'à la fin du xviie siècle. Pourvu de son évêché par la faveur de Louis d'Outre-Mer qui payait ainsi en partie l'attachement qu'Ebles Manzer lui avait témoigné, il s'en montra toujours digne et fit honneur à la famille des comtes de Poitiers par son zèle pieux, ses traVaux utiles et la régularité d'une conduite irréprochable. x
Avec notre Ebles II s'éteignit la race carlovingienne et , FimtainiwCH.
° ° toYiugltime tu Poi-
tou»
(a) V. Besly, Comtes de Poict., où il cite cette charte, p. 46, et le teste môme dans notre Chartrier de Saint-Hilaire, 1, 46, sous le n° 41.
la famille de Charlemagne, car son père, Raynulfe, était Parrière-neveu du grand Empereur (23). Moins de deux siècles avaient suffi à lui substituer, dans un des plus beaux pays de cette France qu'il avait si solidement fondée et que ses successeurs ne surent pas garder, une dynastie nouvelle qui occuperait à son tour un rang glorieux parmi les souverains de second ordre, jusqu'à ce qu'enfin, après deux autres siècles d'autonomie, ils iraient se confondre avec tant d'autres dans cette grande unité qui, sous le nom de Monarchie française, devait briller à la tête des plus illustres gouvernements de l'Europe.
Adèle d'Angleterre Ce fut aussi en ce même temps que Poitiers vit ajouter se retire du monde. à geg abbayeS) déjà illustres, de Sainte-Croix, de Saint- Cyprien et de Saint-Hilaire, une nouvelle fondation due à la pieuse veuve d'Ebles Manzer, Adèle d'Angleterre. Vingt ans elle avait été l'ornement d'une cour sérieuse, où sa piété s'était signalée par des bonnes œuvres. Mais cette grandeur, justement appréciée par elle, lui avait fait concevoir le peu de solidité des avantages humains. Du . vivant même de son mari, elle avait promis à Dieu de quitter le monde si elle lui survivait, et, dès que ses tiens furent brisés, elle songea à contracter cette nouvelle
Etat à cette époqne alliance. Pour peu qu'on se reporte aux souvenirs primitifs
du monastère de St- x x * x
pierre-ie-poeiiier, (je Poitiers, on y retrouve ceux de sainte Loubette et de cette église de Saint-Pierre-le-Puellier <*>, bâtie au temps de la sainte pour recevoir cette relique de la Vraie-Croix, apportée par elle de Jérusalem. C'est non loin de cette église, au Sud-Ouest de la cathédrale, que la comtesse songea à construire une abbaye où elle put se consacrer à Dieu. Il est certain que cette église de Saint-Pierre, qu'on avait dotée dès sa fondation d'un certain nombre de prêtres, avait subsisté jusqu'au xe siècle, s'appliquant au culte de la Sainte-Croix et à celui de sainte Loubette, dont le patronage s'était maintenu jusque-là à une petite com-
(a) Sancti Pétri Puellonum, V. ci-dessus, t. I, p. 168 et suiv., ad ann. 326.
tiers.
munauté de vierges à qui la vie spirituelle était continuée
par cette collégiale nommée pour cette raison Saint-Pierre- Q^t ream*iiLBe.
le-Puellier. La fondatrice songea à relever celte pieuse
association qui pouvait s'être à la longue plus ou moins
affaissée, et à faire de ses prêtres une collégiale qui prit
soin de leur intérieur, comme on voyait encore le Chapitre
de Sainte-Radégonde continuer ses soins aux filles de
Sainte-Croix. C'est dans ce même but qu'Adèle reconstitua
la vieille fondation de Saint-Pierre, en créant, pour son
abbaye, une collégiale de treize chanoines réguliers, dont
l'existence marcha parallèlement avec celle de la nouvelle
création monastique.
Quand à celle-ci, elle fut établie sur un vaste terrain qui d/,îflTuiiLSVws'étendait depuis l'Ouest en arrière des dépendances de Saint-Hilaire-de-la-Celle dans l'ancienne enceinte wisîgothe jusqu'aux bords du Clain, à l'extrême limite orientale de la ville. On s'étonnera peu de la longue suite de plusieurs années données à la construction des bâtiments, des cloîtres et de l'église dédiée à la Sainte-Trinité, en réfléchissant que désormais l'âge des constructions en bois était passé, et que le moellon seul, excepté pour les charpentes des combles et les planchers des divisions intérieures, s'unissait à la pierre de taille travaillée avec soin, et qu'on commençait à sculpter sinon encore avec goût, du moins sous l'impression d'une pensée artistique et des sujets empruntés à l'esthétique de la Bible et à la Théologie des Pères. Mais outre les dépenses en argent qu'Adèle consacra à son œuvre, elle l'enrichit dès le premier jour d'une riche donation dont les revenus lui vinrent en aide et secondèrent singulièrement l'entreprise. Ce furent les terres de Flée-sur-le-Clain (24), et de Secondigné (25), dans le pagus de Brioux.
Note 1
Guérande, Gueranda, chef-lieu de canton de la Loire- Inférieure, peuplée de 8 à 10,000 âmes. Elle est encore pourvue de ses murs et de son château du moyen âge. C'est dans cette forteresse que fut signé en 1365 le traité par lequel Jeanne, veuve de Charles de Blois , abandonnait le duché de Bretagne à Jean de Montfort.
Note 2
L'aire (area) n'est pas prise ici comme une mesure invariable et d'une certaine étendue, mais pour un espace déterminé par l'usage, et plus tard par les coutumes écrites. Sur cette surface une certaine quantité de sel se produisait. Il est donc impossible d'indiquer exactement cette quantité exprimée par les 108 aires qui avaient fiai par se composer de tant de verges et d'arpents donL la valeur différait selon les provinces. Peut-être Y aire équivalait-elle, comme son nom le ferait supposer, à l'are de notre système actuel. La Coutume de Poitou, art. 190 cité par Dùcango (V° area) parle de l'aire comme d'un certain espace de marais salant qu'on avait ainsi divisé pour en déterminer la quantité, et fixer d'après elle le prix de la vente.
Note 3
Cette conjecture peut seule concilier ce que prétend Adhémar de Chabannais (in h. ann. 922), avec la négation absolue qu'on a prononcée sur cette campagne presque inaperçue, et qu'aura peut-être promptement entravée la certitude, que Charles aurait acquise sur les lieux, d'une opposition très prononcée. Adhémar n'a pas inventé ea fait et a dû l'écrire sur des renseignements parvenus jusqu'à lui, comme il en eut pour toutes les périodes historiques exquissées dans sa Chronique. Rien n'autorise donc à nier ici son assertion, et il ne suffit pas de le contredire pour infirmer son témoignage. Flodoard, sur lequel s'appuie La Fontenelle, pour nier cette apparition à Limoges, a d'ailleurs omis assez de circonstances secondaires pour n'être pas appelé comme témoin dans cette cause.
t. vi 12
Note 4
V. Marehcgay, Chronique des Eglises d'Anjou, p. 134; QrdericVital, Htsi. normann, VII (Guizot, xxvii, p. 125) ; — Marchegay aurait dû faire observer que cette chronique se trompe de deux ans en plaçant ce Tait à Tan 921. C'est que l'obituaire de Saint- Serge, d'où la chronique Ta tiré, n'a pas indiqué l'année de la mort, mais seulement le jour du service anniversaire, comme nous aurons à l'observer plus d'une fois. — La chronique de Saint-Serge avait été écrite dans ce monastère fondé à Angers vers l'an 700 sous la règle de Saint-Benoit, et qui embrassa, en 1629, la réforme de Saint- Maur. Cette chronique finit en 1543 et commençait, au moins dans ce qui nous en reste, à l'année 1067. L'auteur de cet intéressant recueil et ceux de ses confrères qui le continuèrent après lui, emprunte beaucoup à la Chronique de Saint-Aubin, et à celle de Saint- Maurice , toutes deux de la môme ville. Duchesne s'était servi de ces éléments précieux pour son grand travail sur les historiens de France. Et c'est d'après sa copie que Marchegay a imprimé, pour la première ibis, la Chronique d'Angers en y ajoutant, par un seul et môme ordre chronologique, tout ce qu'il a pu tirer des autres manuscrits qu'il cite, du reste, avec soin par des notes qui faciliteront la distinction des diverses sources qu'il a étudiées très assidûment.
Note 5
Château- Thierry, chef-lieu d'arrondissement de l'Aisne, sur la Marne, est à douze Meues Sud-Ouest de Laon. Cette petite ville a 6,000 habitants, et quelques restes de son château féodal établi sur un coteau d'où il dominait la ville et les campagnes environnantes. L'origine de Château-Thierry remonte à 720, Charles Martel l'ayant fait bâtir pour servir de résidence au jeune roi Thierry IV (Castellum Theodorici), au nom duquel il gouvernait. Cette belle habitation devint plus tard celle des comtes de Vermondois et de Champagne. Elle eut, en 1108, le litre de pairie.
Note 6
D. Fonteneau, Manuscr., xxi, p. 233. — Nous avons vu par plusieurs actes du tx° siècle, que ce droit était celui d'user d'une terre riveraine, au bord d'une rivière ou.d'un ruisseau, pour y faire un abord âge afi ri de s y embarquer ou d'y tirer les navires pour les réparer. Quant au lieu où ce droit est accordé, la charte le désigne sous le nom de villa solniacus (in pago Thoarcinse), lieu qu'on ne connaît plus, et elle ajoute : in insuta Britonum. Cette île des Bretons ne semble pas
avoir d'analogue aujourd'hui, mais on peut supposer qu'il s'agissait alors de quelque petite lie disparue de la Sèvre-Nantaise qui avoisinait à l'Ouest le pays de Thouars et qu'on appelait des Bretons , à cause de son voisinage de la Loire.
Note 7
En Vaux ne parait pas naturellement une traduction très acceptable du Stivalis du texte latin. Ce serait bien mieux Estivaux, petit village dépendant de l'abbaye de Saint-Jouin, dans la commune d'Ouzilly-Vignole, en Loudunais; ou bien un des trois endroits nommés Etiveau, dans la commune de Voultegon (Deux-Sèvres). Mais Voultegon et Saint-Jouin étaient loin de la viguerie de Tillou, et nous ne trouvons rien aux environs de ce dernier qui puisse mieux convenir que les Vaux indiqués par La Fontenelle.
Note 8
Puyberland est un village de la commune de Saint-Genard, peu éloigné de Melle, vers le Sud. Cette paroisse, outre son église propre, avait un prieuré de môme vocable, auquel nommait l'abbé de Nouaillé et qui fut uni, vers 1769, à ia communauté de Puyberland. Cette maison avait été fondée, vers 1669, par Gabriel de Lusignan-Lezay et sa femme Suzanne de Cens qui, ayant été calviniste, s'était convertie. Les deux époux construisirent pour leur fille Françoise, aussi revenue à la vérité, le jfetit monastère de Puyberland, dont elle fut nommée prieure perpétuelle. Elle mourut en 1708. Cette maison, ainsi que l'église, n'est plus qu'une ruine que rien ne relèvera...
Note 9
Pouffonds, de Podio fontis, après avoir été Puteofundis, ce qui vient évidemment d'une mauvaise copie, prouverait très bien par sa position à mi-côte et son voisinage du cours d'eau qui la baigne, qu'on est fondé à l'attribuer à la viguerie du Tillou, commune du canton de Melle, dont la distance n'est que de quatre kilomètres de la ville, au Sud-Est. On trouve aussi Pouffonds sou3 le nom do Poufondium... une autre fois c'est de Pafonium, qui n'était plus qu'un acheminement sensible ver3 le nom actuel. C'est une commune de cinq à six cents âmes. Son église de Saint-Malo, autrement dit dans le pays Marcoul, est du xia siècle. Cette paroisse, d'une haute antiquité, dépendait de l'évoque de Poitiers au xme siècle. Il y avait dans cette église une chapellenie des Frotier, dont le seigneur de Malzéard était présentateur. Cette terre de Malzéard, voisine de Melle, aussi bien que Fontenille,
autrefois posée dans une vallée au Sud de Tillou, dépendait de l'illustre maison de la Messelière. C'est à partir des premières années du xvi° siècle que les Frotier sont indiqués comme propriétaires de Malaéard. — Fontenille dut leur venir vers la môme époque. (Dictionnaire des Familles du Poitou, II, 132.) *
Note 10
La Sioule, Steaula, prend naissance dans la basse Auvergne et se jette dans l'Ai lier ; cet endroit est maintenant ignoré et cache ce nom sous celui d'Ebreuil, Eborolacum, qui est aujourd'hui un cheflieu de canton de l'Allier, ayant 2,500 âmes. Elle honora, depuis ce temps-là, les reliques de Saint-Léger, qui lui restèrent' et qui est devenu le patron de l'église. Elle est sur la limite de l'ancien Bourbonnais,
Note 11
V. Velly, II, 96, qui porte le sou d'or vers le x° siècle à une valeur d'à peu près 15 francs en l'année 1765, où il écrit. En tenant compte de l'augmentation du prix de toute chose depuis cette dernière époque, et qu'elles ont augmenté des deux tiers en sus, les GO sous de 1765 vaudraient donc, en 1888, la somme de 2,700 à 3,000 fr. comme nous l'évaluons ici. Mais, nous le redisons, ce ne peut être ainsi calculé que pour arriver à une valeur très approximative. Les grains d'or ou les centigrammes, qui formaient des fractions intf ouvables , compliquaient toujours les comptes d'obscurités impossibles à éclaircir.
Note 12
À travers certaines erreurs nées avec le temps de copies fautives, des vieilles écritures, il était aisé d'adopter des idées fort inexactes, et malaisé plus tard de les relever; des savants, comme D. Liabœuf, s'y sont laissé prendre. Après eux, La Fontenelle peut sembler excusable d'avoir placé sur sa carte {Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, V. 326)! la viguerie hannensis, près de celle d'Exuldunensis. C'était bien là qu'était Izernay, réduit de nos jours et depuis longtemps à un mince hameau ; mais il n'en fallait pas faire un chef-lieu de viguerie qui n'y a jamais été. C'est, sans contredit, à la viguerie dTlngrande qu'appartenait la villa Mareiaeus, comme le dit expressément une charte de Nouaillé, que nous citons ici, et qu'avait citée avant nous Ducange dans son Glossaire, 1. 1, col. 1156. Mais le premier qui ait bien pensé sur ce point est notre docte Redet, que nous suivons avec confiance. Il s'était inspiré de l'étude sérieuse d'une charte de dora Fonteneau (Ms. XXXI. 219) et peut être aussi
du texte si décisif de Ducange j il a donc établi que Izannensis se . trouvait dans la viguerie d'Ingrande (Dictionn. de la Vienne, introduction, p. 22), parce que, dit-il, la villa de Magnacus, qui serait le Mariacus cité dans dom Fonteneau, n'était pas et ne pouvait être ailleurs (La Fontenelle, loc.cit. p. 115). Mais pour établir solidement ce point, il faut s'appuyer de la supposition faite par nous d'inadvertance mise au compte de certains copistes. C'est aussi la raison donnée par notre savant lexicographe, il croit reconnaître clairement aussi qu? Izannensis a été écrit plus d'une fois pour Igoracensis.
Nous croyons devoir ajouter à cette note une observation qui n'est pas sans utilité pour l'explication d'un mot latin qu\ revient souvent en parlant des vigueries. A propos du mot Condita , exprimait un certain territoire restreint et compris dans l'étendue d'une viguerie, nous avions ajouté à cette explication du mot latin, une conjecture qui nous semblait venir naturellement de son étymologie, et nous lui prêtions un sens qui précisait mieux son rôle par rapport à sa position dans la viguerie môme. Ce mot Condita nous semble le participe du verbe Condere, édifier \ fonder. Les latins dataient de la fondation de Rome, anno urbis conditœ. Ainsi la Condita ou Conditum dans une viguerie, exprimé en sus du nom principal nous semblait désigner une sorte de châtellenie, d'enceinte fortifiée, qu'on .citait pour indiquer plus précisément le lieu dont on parlait. Des textes concluants sont venus dans nos lectures confirmer cette opinion, et nous les citons pour le plus grand avantage de nos lecteurs. Ainsi un ancien Cartulaire de Saint- Cyprien, cité par Ducange (V° Condita) et dont la charte a été reproduite en entier dans les Archives historiques du Poitou, III, 193, et par Besly {Comtes p. 54), indique le village d'Aillé, encore existant à deux lieues de Chauvigny comme étant de la viguerie de cette ville et dans la Condita du château , in condita Calviniacensis Castelli. — Ailleurs, dans le Cartulaire de Nouaillè, cité ci-dessus : in vicaria Igoradense, in condita niverniacensi. D'autre part, on voit par la situation de Savigny-sur- Vienne, qu'il devait se trouver dans le Conditum d'Ingrande, c'est-à-dire dans le territoire de son château. Bientôt après, dans la môme charte, voici une Condita de Briou, dans la viguerie inconnue d'Icianense, lequel Briou avait aussi un château en f forteresse, étant une station militaire des Romains. Enfin, quand Ducange (ub sup.) croit que le mot Condita ou Conditum, pourrait venir des greniers et dépôts où se gardaient les récoltes en blé, en vin, ou autres denrées de la villa, il se rapproche beaucoup de notre idée, car les villas royales surtout étaient pourvues de défenses fortifiées pour le temps de l'année où le
roi les habitait avec une certaine garnison. De telles conjectures ont toute l'apparence de la vérité et se vérifieront mieux, croyons-nous, à mesure qu'on les examinera davantage à la lumière de nouveaux
textes.
Note 13
Saisissons ici un de ces traits qui passait souvent inaperçu dans toutes les histoires, et qui intéressent pourtant à juste titre les esprits sérieux qui aiment à se rendre compte de tout. C'est du mot ' Ungren3 que nos légendaires faiseurs de Contes des Fées ont tiré le mot Ogre, personnage souvent mis en scène dans nos vieilles fables populaires et qui y joue toujours un rôle plein de merveilleux. Nous sommes don doit) de Morin, qui, dans son Dictionnaire des mots français tirés du grec, faisait venir Ogre, du mot Agrios,$auvage, crueL Le mot Ungren} a donc notre préférence, car, en outre, il est contemporain des fées j il semble un souvenir de ces scènes affreuses du commencement du x9 siècle, où les mères affolées fuyaient avec leurs enfants que les Hongrois avaient la réputation de manger. Les Ogres de Perrault, les Barbe-Bleue, et tant d'autres sont des noms très bien imaginés d'après ces émouvants souvenirs qui firent longtemps la terreur de l'enfance sous les menaces assez mal inspirées, il faut le dire, de certaines mères ou de certaines nourrices.
Note 14
Gourvîlle, bourg de 1,200 âmes, canton de Rouillac (Charente), arrondissement d'Angoulême. Cette localité avait donné son nom à un gentilhomme qui fonda l'hôpital de la Rochefoucauld, autre petite ville de l'Angoumois, à 16 kilomètres Nord- Est de cette capitale.
Note 15
Cette date se confirme par celle de la donation faite au prieuré de Vouillè, dont nous parlons ci-dessous. Cette dernière en effetétantde la troisième année du règne de Raoul qui commença en 923, n'aurait pu être indiquée par ce chiffre si Aymar était mort en 921, comme le prétend La Fontenellc. Ce dernier, il est vrai, reconnaît (p. 572) qu'il y a incertitude sur l'époque précise de cette mort, mais le fait est que les divergences d'opinions à cet égard viennent de la Chronique d'Angoulême, qui a daté cette mort de 930, sans en être plus sûre que les autres, redisant soit 1031, soit 921. On voit du reste ici combien est fausse cette dernière donnée devant un acte signé d'Aymar
en 926.
Note 16
Château roux, Castrum Radulfi, est le chef-lieu du département
de l'Indre, il a 15,000 habitants. La préfecture est installée dans l'ancien château rebâti en 930, c'est-à-dire quelques années après l'abbaye par ce môme fils d'Elbron , qui l'avait continué après la mort de son père.
Note 17
Il n'y a que le christianisme, tel qu'il était compris en ces temps de foi où la lumière morale venait de lui seul, qui ait pu faire ainsi comprendre la doctrine biblique : « C'est par moi, dit le Seigneur, que les rois régnent et que les législateurs, les puissants rendent la justice. » Per me Reges régnant et Potentes decernunt justitiam (Prov. vin, 16.) Cette maxime est fondamentale, elle établit sans réplique l'origine en Dieu seul de tout Pouvoir social, depuis celui des rois, de quelque nom qu'on les nomme, et quelle que soit la nature de leur royauté. En disparaissant des contrées révolutionnées par la révolte et l'impiété qu'elle engendre, la foi a emporté avec elle ces principes sacrés qui sont pourtant l'unique garantie de tous les droits. La justice est devenue comme les autres vertus une lettre morte, incapable de produire, ni dans la conscience môme, ni dans les sociétés, les idées d'ordre inséparables d'un bon gouvernement. Elle aussi est devenue un instrument sacrilège au service des passions; elle n'est plus qu'une ombre de cette austère loyauté d'autrefois qui rassurait l'honnôteté publique et faisait trembler le crime. Depuis l'application des peines jusqu'au droit plus ou moins fondé de faire grâce, on a méprisé l'inamovibilité des juges, on a investi de ces nobles et saintes fonctions, par la création des jurys, les intelligences les plus obtuses et les plus ignorantes, et voilà que les peuples voient tomber chaque jour pourries et inutiles les dernières branches de cet arbre majestueux qui, plein de verdeur et de fruits, abritait toutes leurs garanties et toutes leurs plus chères institutions. Est-ce donc que, pour consoler un jour les innocents condamnés par des magistratures de rencontre, on ne verra pas les garnements qui ont fait un vol de la propriété, une vanité de la justice, et avant tout cela une fiction de Dieu lui-même, est-ce qu'on ne les verra pas morfondus au pilori de l'Eternité, subir cette condamnation imprescriptible et irrévocable qu'un poète païen avait trouvée dans un reflet mystérieux de nos Saintes Ecritures : Disette Justitiam monitij et non temnere Divos f
Note 18
Cous saie, village aujourd'hui dépendant de la commune de Saint* Germain, commune et canton de Menigoute, arrondissement do Bressuire.
Le droit de succession dans les fiefs était basé sur la même loi que celui de la maison royale» en qui la ligne directe avait toujours été 1* règle naturelle. L'aîné héritait du titre du père, que celui-ci fut roi, ou duc, ou comte. Les enfants puinés étaient admis à un partage défi autres biens, tels que le père en décidait par ses dispositions testamentaires. Les petits peuples, qui s'étaient gouvernés par des princes à leur choix, eurent souvent des anomalies singulières à cet égard, comme les Armoricains, par exemple, chez qui le plus jeune des enfants héritait de droit; et s'il n'y avait que des filles, c'était à la dernière née qu'échèait la succession à l'exclusion des autres. La féodalité dut fixer presque partout la règle générale qui créait aussi dans chaque famille un chef capable de la défendre et de la gouverner. L'alné eut Je manoir principal avec une certaine étendue de terrain appelée dans les coutumes le vol du chapon; les puinés, sans être entièrement privés de tout héritage, n'avaient cependant qu'une portion bien moindre, et dans certaines coutumes les filles étaient réduites â un douaire très restreint, ce qui n'empêchait pasHeur alliance avec les plus riches maisons, toujours jalouses d'un grand nom quand elles n'y pouvaient ajouter une fortune qui augmentât la leur. Pour avoir une juste idée de la jurisprudence sur ce point, il faut lire avec les Coutumes du Poitou, celles surtout des différentes provinces qui nous entourent, comme l'Anjou, le Loudunais, la Touraîoe, l'Angoumois, la Bretagne, la Normandie, PAunis, le Berry et le Languedoc.
Une particularité curieuse doit être remarquée en Poitou quant à Tordre suivi jusqu'au xi° siècle dans la maison de Thouars pour la succession nobiliaire. Nous savons que cette famille était apparue dans sa vicomte aussitôt l'institution de cette dignité vers 8 10. Des lors, revêtue d'une puissance qui alla se développant toujours plus, non plus seulement sur le comté d'Herbauges, qu'elle possédait depuis longtemps, mais aussi sur un territoire considérable entre la Sëvre-Nantaisu et la Dive d'un côté, et l'Océan de l'autre, elle put se faire des coutumes à elle et les imposer aux vassaux qu'elle y gouvernait. Or, voici comment on réglait dans ce pays les héritages, jusqu a ce quo l'établissement définitif du système féodal obligeât d'adopter lo régime nouveau. Nous empruntons cette observation à André Duchesne dans son Histoire de la maison de Chanteigner (T, p. 8 et 9j. Donc entre la Sèvre-Nantaise et la Dive, vers Moncontour, le fils aîné, s'il n'y avait que des enfants mâles, prenait tous les biens immeubles. S'il y avait une ou plusieurs filles il n'en prenait que les trois quarfsavec le principal château, ou tel
autre à son choix avec sa clôture. L'autre quart restait aux filles, qui se la partageaient. S'il venait des frères puînés , tant que l'aîné vivait, ils ne prenaient rien, sinon une neuvième portion du tout qui se prélevait provisoirement en leur faveur, chacun n'ayant qu'un de ces neuvièmes, et ceux de ces neuvièmes qui n'étaient point placé3 ainsi revenant à la portion de l'ainé. Quand cet aîné décédait, ses enfants ne lui succédaient pas d'abord. Ils n'obtenaient que les meubles; la terre que leur père avait tenue passait au premier frère puiné, et de frère en frère tant qu'il y en avait, lesquels entraient successivement en foi et hommage de la même terre. Par la mort du dernier de ces frères elle retournait de plein droit aux enfanta de l'aîné. — Nous trouverons à revenir sur l'origine de cette coutume.
Entre la Sèvre-Nantaise et la mer, l'aîné' prenait les deux tiers seulement, l'autre tiers se subdivisait entre les enfants des frères puinés, cette manière de succéder s'appelait: Retour en viage* (V° le P. Anselme, Hist. générale de la maison de France, III, 187.)
C'était là de singuliers usages, dont on ne voit guère la raison, puisqu?ils renversent toutes les notions de jurisprudence ancienne et moderne : et qu'on ne découvre en de telles dispositions aucun autre motif d'utilité publique ou particulière qui ait. pu les déterminer» Duchesne affirme tenir ces renseignements de Besly dans uûc lettre du 23 mai 1680, que le recueil donné par la Société des Archio* historiques du Poitou, a reproduite (IX, 93 etsuiv). Quelque reconnaissants que nous puissions être à notre illustre compilateur des documents laissés par ses soins sur notre histoire locale, il ne faut pas oublier pourtant qu'il n'y brille ni par l'ordre de ses narrations ni par la méthode de son classement de pièces. Il pourrait bien se faire que dans se^ renseignements sur les successions au pagus de Thouars, il eût mis quelques confusions, ne fût-ce qu'en ne distinguant pas assez l'époque très reculée où ces usages s'y introduisirent peut-être avec certaines populations barbares auxquels les premiers Armoricains pourraient n'être pas étrangers. Ce qui est certain, c'est que dans la maison de Thouars la succession des primogénitures de mâle en mâle, suivie sans interruptions depuis Savary lûr, qui apparaît de 903 à 926 jusqu'à Guy II, mort le 25 septembre 1308, dix vicomtes se succédèrent de père en fils, ce qui explique très bien qu'une nouvelle règle avait été imposée par le régime féodal.
Note 20
Nous ne savons comment La Fontenelle (Rois et Ducs d'Aquitaine p. 446J, a pu voir que Guy, marquis de Toscane, qui dominait à Rome livrée sans défense à ses crimes scandaleux, devint un anti-
pape qu'il ne fut jamais. Le successeur immédiat de Jean X fut d'ailleurs Léon VI ; celui-ci fut remplacé sept années après par Etienne VI , le 2 janvier 929, et pour trouver un anti-pape, il faut se reporter après Jean Xilp qui ne mourut que trente-six ans plus tard.
Note 21
V. Longuemar, Essais historiques sur Saint- Hilaire. — Cette reconstruction de la belle basilique, dotée de cinq nefs par une somptuosité qui avait été fort rare jusqu'à cette époque, fut de plus embellie au xn° siècle par de magnifiques sculptures encore existantes (en partie) dans tout leur luxe- Un cloître magnifique l'entourait où se multipliaient les symboles avec iosépitaphes curieuses de ses principaux dignitaires* La construction d'Adèle d'Angleterre fut suivie avant 1030 d'une autre duo à Agnès de Bourgogne, femme de Guillaume V, mais pour lesquelles on conserva certaines parties du monument intérieur, telles que la base du clocher, et certaines sculptures aussi curieuses que grossièrement exécutées. Nous suivrons toutes ces phases monumentales, chacune en leur temps, avec l'intérêt qu'elles méritent.
Note 22
La date de 934 donnée par le Cartulaire de Saint-Cyprien déjà cité souvent, p. 318, est en contradiction avec celle de la mort d'Ebles Manzer en 932, mais ne fait rien ici au fond de la chose.
Note 23
Guillaume de Malmesbury, De rébus gestis Regum Anglorum; — Besly, Rois et Comtes, p. 40t ïib. III. — Guillaume de Malmesbury fut moine de l'abbaye bénédictine de cette ville en Angleterre. Il écrivit beaucoup et entre autre Y Histoire de son pays que nous citons ici. IL la prit à l'invasion des Saxons, en 419, et la conduisit jusqu'à la douzième année du règne de Henri Ier, qui correspond à 1127; on lui accorde, et avec raison, une certaine élégance de style latin, une grande exactitude historique et un esprit de critique assez rare do son temps pour être justement apprécié. Il mourut vers le milieu du xn* siècle. L'éditeur anglais, Henri Laville, publia son Histoire pour la première fois, en 1596, dans son recueil Rerum anglicarum seriptores post Bedam.
Note 24
Fiée, in villa Flagiaco, est aujourd'hui un village de la commune de Saint-Benoist, distrait en 1832 de celle de Poitiers, où il s'encla-
vait en partie dans la paroisse de Saint-Saturnin, au faubourg de ce nom. Il avait toujours appartenu, depuis 991, & l'abbaye de la Trinité, dont il était, en 1790, un fief de haute justice.
Note 25
Secondigné, Secondiniacum, qu'il ne faut pas confondre avec le lieu de même nom latin en Gâtïne (Secondïgny), lequel est de l'arrondissement de ParLhcnay, était et est encore dans le canton de Brioux (Deux-Sèvres) , II fut, dès ce temps, un prieuré de la Trinité, sous le vocable de Saint-Pierre ès-liens; c'était l'abbaye qui présentait à la cure et au prieuré. Ce chef-lieu de commune a maintenant 140O habitants, il est arrosé par la Belle, à 6 kilomètres au Nord -Ouest de Brioux.