‹ Histoire générale, civile, religieuse et littéraire du Poitou (volume 2)Chapitre 10 sur 24 · LIVRE XXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXVIII

Depuis la mort de Pépin P"", roi d'Aquitaine, jusqu'à LA bataille de Fontenay-en-Puysaie

(De 839 à Ui)

ijl OUR bien comprendre les faits qui vont suivre, ce qu'était i-Aqui-

. taine à la mùrt de

nous avons besoin de nous rappeler quelle PfP'n-

était, à la mort de Pépin, Pétendue de notre Aquitaine, qui avait formé la surface de ses j Etats. Elle était donc bornée par la Loire depuis sa source dans les Cévennes jusqu'à son embouchure dans rOcéan, par les Pyrénées et la Septimanie à l'Ouest et au Midi. Elle renfermait donc toute la partie de la Touraine et de l'Anjou que baigne la rive gauche de la Loire. Ainsi ce royaume comprenait les trois anciennes provinces de l'Aquitaine, et par conséquent l'Albigeois, le Velay et le Gévaudan qui furent plus tard compris dans le Languedoc. Pépin possédait même dans cette dernière province une portion considérable de la première Narbonnaise, c'est-à-dire tout ce qui compose aujourd'hui la métropole de Toulouse et les anciens comtés de Carcassonne et de Razés ou Limoux (1).

Il semblerait naturel qu'à la mort de Pépin, son fils aîné, du môme nom que lui, et quoique âgé seulement de quatorze ans, lui eût succédé en Aquitaine. -Cet âge devait être

Intrigues de Juiiilh eu faveur de son lils,

d'autant moins un obstacle aux yeux de Louis le Débonnaire, que lui-même avait reçu en naissant ce royaume des mains de Charlemagne. Le droit seul était contestable, car ceux qui rinvoquent en faveur de Pépin II oublient que PAquitaine était une partie de la France ; que les rois que lui avait donnés Charlemagne n'avaient jamais été établis comme héréditaires, ce qui eût impliqué une distraction formelle de la grande monarchie franque ; qu'il n'y avait eu d'exemple de cette hérédité, de Louis le Débonnaire à Pépin P'", que par suite d'une convenance de famille dont la loi de succession au trône n'avait souffert aucune atteinte ; et qu'enfin lorsque un roi avait partagé un territoire entre plusieurs de ses enfants, et que l'un d'eux mourait, le peuple pouvait lui élire un successeur de son choix, ou laisser partager sa succession par ses autres frères (<i). — Il semblerait donc que, dans le cas présent, l'empereur n'avait pas tout à fait à se guider d'après la loi salique, mais à observer un usage consacré déjà par les habitudes nationales. Dès lors, il ne s'agissait plus pour lui de recourir à un droit qu'il avait exercé légalement, lorsque en 832 il déposséda Pépin, dont les injures envers son père semblaient avoir effacé l'inviolabilité, et qui, d'ailleurs, s'était condamné lui-même d'avance en acceptant sa déchéance ultérieure s'il manquait à son nouveau serment de fidélité. Louis aurait dû raisonner d'après ces données qu'autorisaient en même temps la justice et la prudence. Elle fait reconnaître Malhcurcusement 11 céda à d'autres considérations qui déjà

le prince Charles pour

roi d'Aquitaine. trop souvcut avaient déterminé sa conduite envers ses enfants ; ce fut encore Judith, qui, aimant mieux pour son fils Charles l'Aquitaine en entier qu'en partie, poussa son mari à une faute de plus, en le déterminant à exclure le jeune Pépin de l'héritage de son père. La stricte rigueur des principes, fût-elle appuyée sur des raisons, n'est pas toujours d'une politique habile, et le parti auquel Louis

(a) Cf. Mézerai, I, 507.

inclina de dépouiller ses petits-fils au profit de son dernierné fut une autre maladresse qui recommença pour lui et les siens un enchaînement de pitoyables infortunes.

En effet, à peine Pépin P'" avait-il fermé les yeux, que rimpératrice, de concert avec son mari, songea à reprendre avec Lothaire des négociations que les événements avaient interrompues, mais dont Judith n'avait jamais abandonné la pensée : il s'agissait encore de faire du roi d'Italie un protecteur pour son fils ; car il lui importait d'empêcher qu'après la mort de l'empereur, qu'elle pressentait déjà, Lothaire ne se liguât avec ses frères contre le jeune prince qu'elle avait fait nantir d'une partie de leurs Etats.

Un conseil fut donc réuni où l'on décida tout d'abord que les jeunes fils de Pépin seraient exclus de la couronne, tant par suite des mécontentements donnés par leur père que parce qu'on reconnaissait qu'un partage de ce royaume entre eux ne pourrait qu'affaiblir l'autorité et jeter dans le pays de redoutables ferments de guerre civile.

On ne craignait pas le roi de Bavière, trop éloigné de l'Aquitaine pour venir l'inquiéter ou y rien prétendre.

Lothaire, gagné à Timpératrice, qui lui avait promis de lui Nouvelle révouede faire rendre la participation au gouvernement de l'empire, ne pouvait que devenir un allié plus utile que redoutable. De tout cela on conclut que, pour allécher Lothaire, mandé à Worms afin d'en conférer, on ferait à Charles une Aquitaine agrandie au Midi de tout ce que la France possédait encore au-delà des Pyrénées, et bornée alors par la Suisse et le Rhône d'un côté et par l'Océan de l'autre. Lothaire avait tout le reste, sauf la Bavière, qu'on laissait à son roi, sans la diminuer ni l'agrandir (a). Il accepta de bonne grâce ce partage, dont il avait voulu que son père demeurât l'arbitre. L'ambition de Judith parut ainsi satisfaite, et comme la cour ne se composait plus que de ses partisans, assurés de plaire à l'empereur en applaudissant à ce

(a) Daniel, H, 279. — Nithard, Vita Ludov. PU, ad h. ann.

quil avait voulu, ce fut un concert d'approbation qui éclata à la nouvelle de ces arrangements. Ce n'était pas toutefois que le jeune Pépin n'eût trouvé dans rassemblée des partisans qui fissent valoir son nom et le traitassent même hautement de roi d'Aquitaine, en soutenant avec un certain courage la justice de sa cause. Mais une telle protestation que pouvait-elle, quand l'immense majorité s'exprimait autrement ? Un seul des princes intéressés, le roi de Bavière, en conçut une profonde amertume. Il résolut étourdiment de se porter au-delà du Rhin pour s'emparer de toute la France germanique . Mais l'empereur , en l'apprenant, s'avança incontinent vers Mayence, mit aussitôt obstacle aux ferments de révolte, et le rebelle fut encore trop heureux de venir obtenir à ses genoux un nouveau pardon moyennant des promesses qu'il comptait bien ne pas tenir. Le comte de Poitou Cependant tout ne se passait pas en Aquitaine selon les

Emenon proclame Pé- i i i

piu II à Poitiers. plaus adoptés à Worms. Emenon, que nous avons vu revêtu de l'importante charge de comte du Poitou, avait le centre de son gouvernement à Poitiers, où Pépin P^' avait habité souvent. Il y avait eu avec le roi d'Aquitaine des rapports fréquents, rendus plus intimes par des faveurs royales, et, depuis la mort de son ami, il avait gardé près de lui ses deux jeunes fils, dont il se considérait comme le tuteur. On ne lui aurait donc pas fait comprendre aisément qu'ils pussent devenir étrangers à ce beau royaume. Le droit pouvait lui paraître utile à invoquer, car en pareil cas, on s'abuse facilement sur le sens des lois ; mais au moins l'usage consacré jusque-là lui semblait favorable aux prétentions de ses pupilles, et il ne doutait pas que l'aîné du moins ne dût ceindre la belle couronne de son père. Il manifesta donc ses espérances à cet égard, et ne se reconnaissant aucun titre pour diviser le territoire, il se décida à lui donner pour roi Faîne des deux i)rinces qu'il patronait. Le roi, selon lui, devait être désormais Pépin II. Il savait d'ailleurs que par souvenir du prince qui les avait bien traités, et aussi par un principe de nationalité dans lequel

ils avaient vécu depuis un demi-siécle, le plus grand nombre des seigneurs aquitains aspiraient à voir régler ainsi cette importante succession ; car en l'admettant, chacun gardait ses titres, ses richesses, ses habitudes princières; on avait encore pour soi le peuple, qui regrettait le monarque disparu et désirait sa dynastie. Emenon crut voir par toutes ces apparences qu'un coup de main réussirait, et, entouré des partisans du jeune prince, il n'hésita point à le proclamer roi, et il fut salué à ce titre par une grande partie des sujets de son père, dans le courant du mois de septembre 839(«). Puis, sans perdre de temps, Emenon se met à la tête de plusieurs milliers de partisans, mélange d'Aquitains et de Francs, non moins persuadés par leurs intérêts que par le sentiment du pays, et se répand avec eux dans toute la contrée pour entraîner dans son parti tous ceux qui, en grand nombre, doivent se sentir émus par la double éloquence du fait et d'une parole dévouée. Et pourtant une opposition se formait à cette entreprise Difficultés qu'il ren-

coulre.

difficile. Si quelques Francs se comptaient parmi les partisans d'Emenon et de son jeune pupille, un bien plus grand nombre en Aquitaine appartenait à l'opinion opposée, soit par préjugé de race, soit parce que ces grandes familles n'étaient retenues dans ce pays que par les avantages de la vie sociale, une existence plus douce dans un climat plus clément, des mœurs publiques empreintes d'une civilisation moins rude ; soit enfin, et plus encore peut-être, parce qu'elles craignaient qu'un fils du roi dont elles avaient vu les désordres, ne succédât à ses vices aussi bien qu'à son pouvoir. Cette dernière considération ne semble pas être restée étrangère au parti cjue préféra un antagoniste d'Emenon, avec lequel celui-ci devait avoir à compter.

C'était l'évêque de Poitiers, Hébrouin, Franc d'origine, L'évêque de Poitiers

.,., ,, .ir-ii' «1 Hébrouin se déclare

allie, comme nous lavons vu, a la lamille impériale, occu- pour le parti oppose'.

(a) Art de vérifier les dates, IX, 231.

pant de hautes positions qu'il devait autant à son mérite qu'à cette illustre parenté. Il ne pouvait oublier tant de liens que fortifiaient nécessairement les graves raisons qui Péloignaient d'entrer dans une révolte ouverte. En tout cela la sagesse d'Emenon ne paraissait peut-être pas autant que la sienne. En s'attachant à la famille de son dernier roi, il cédait aussi à une pensée patriotique. Aquitain avant tout, né dans le pays, y tenant par ses ancêtres et par sa dignité comtale, il considérait trop peu cependant que cette dignité même il l'avait due bien moins au roi qu'à l'empereur, dont l'autorité n'avait pas cessé d'être supérieure en Aquitaine à celle de son fils. Il écoutait donc plus dans sa conduite le sentiment que le devoir ; et si Hébrouin, en prenant le parti contraire, avait de secrètes pensées d'ambition qu'on lui suppose gratuitement, toujours est-il que sa ligne était la plus régulière et la plus conforme aux intérêts de la paix qu'il devait préférer à tout.

Antagonisme entre Quoi qu'il cu soit, il y avait toujours eu entre ces deux

Hébrouin et Emenon. . . . i t • i

nommes un antagonisme qui tenait autant à la diversité de leurs intérêts qu'à leurs convictions les plus profondes. Emenon, resté seul comte de Poitou depuis la disparition de son frère, s'était attaché à Pépin P'', dont il était aimé ; le caractère plus sérieux, la position non moins respectée d'Hébrouin, l'intégrité de ses mœurs et de ses principes, lui faisaient supporter difficilement les folies du roi et les complaisances qu'Emenon ne devait guère manquer de leur accorder : Si l'on pense qu'à ces motifs dût se joindre aussi celui d'un sincère attachement à l'empereur, on comprendra comment l'évêque, d'ailleurs nanti dans son diocèse d'un caractère politique, ne crut pas pouvoir cacher au gouvernement le mouvement qui agitait déjà l'Aquitaine et s'opposait à ses intentions. Il s'exprima de cette pensée en une réunion des partisans de l'empereur tenue à Poitiers, et fut délégué vers lui avec quelques autres pour le prier de venir imposer par sa présence aux

fauteurs des troubles qui menaçaient le pays d'une guerre civile (a).

Louis était alors dans la forêt des Ardennes, prenant le Hébrouin va trouver

' ^ l'empereur et ) ins-

plaisir de la chasse. Déjà la fermentation des esprits com- truit des affaires d'A-

^ ■' i^ quitaine.

mençait à produire ses fruits d'agitation et de désordre dans l'Aquitaine, où les têtes étaient plus ardentes ; les partisans de Pépin n'y ménageaient pas le parti français, et le mal était tel que l'évêque et sa suite demandaient qu'on y opposât une force puissante et immédiate : ce n'était pas moins que l'empereur lui-même qu'on appelait, ou du moins un roi qui le remplaçât et payât de sa personne : ce qui était significatif. De plus, les fauteurs de la révolte ne furent pas i/opposiiion se dé-

'■ ' ^ veloppe en Poitou pour

épargnés, non plus qu'on n'oublia de signaler ceux qui «'. «^^'f^ '«* *^^^^

princes.

restaient fidèles à la cour d'Aix-la-Chapelle. De ces derniers étaient les deux gendres de Pépin P"", Gérard, comte d'Auvergne, et Ratier, comte de Limousin, lesquels abandonnaient la cause de leur beau-frère, sous prétexte de sa jeunesse, comme si Charles qu'ils semblaient préférer eût été beaucoup plus âgé que lui, par leur naissance n'étant qu'à quelques mois de distance l'une de l'autre. Parmi les premiers, au contraire, on voyait en plus grand nombre les principaux officiers de l'Aquitaine, tels que les comtes de Bordeaux, de Limoges, de Saintes et de Périgueux. Mais dans toutes les provinces, quels que fussent leurs chefs, il y avait de flagrantes oppositions et deux partis qui se disputaient le trône pour leur roi préféré. Louis, qui aurait dû les prévoir, ne s'attendait pourtant à rien de semblable. Indigné au récit d'Hébrouin, il indiqua une assemblée à Diète de cbaion- Châlon-sur-Saône (2), point plus facile à gagner par les seigneurs de l'Aquitaine et de la France septentrionale. Mais, sans perdre de temps, il prétendit protester contre les adversaires de ses idées, et déclara hautement qu'il élevait son fils Charles à la dignité de roi d'Aquitaine ; puis il dressa ses plans contre ce royaume qu'il comptait envahir,

(a) Bouchet, Annal. d'Aquitaine, p. 104, deuxième édition, iii-f", 1644..

et enfin vers la fin de septembre, il présida la diète de Châlon, où se trouvèrent un nombre considérable des grands d'Aquitaine ; on y traita de tout ce qui concernait les affaires de Charles, et le jeune prince en fut solennellement déclaré souverain.

L'empereur passe Mais il fallait souteuir cette grande décision par un coup

en Aquiiaine pour y -, . ■ .

combattre les révoltés; dc vigucur, ct Louis, c|ui 11 avait pas accoutumé ses peuples

— Ses succès en Au- <j i 71 i 11

vergue et en Limou- à lui cu voir faire, dut être poussé à celui-là par l'énergie que l'impératrice savait lui inspirer au besoin. Il se dirigea donc vers l'Auvergne en quittant Chàlon, et vint à Clermont, où il était convenu avec Hébrouin qu'il se trouverait dans les premiers jours d'octobre. Là il reçut des envoyés de l'évéque de Poitiers, parmi lesquels Raynaud, comte d'Herbauge, qui s'accordait peu avec Emenon. A voir ce qui se passa -dans cette réunion, où fut prêté avec enthousiasme le premier serment fait à Charles, on aurait cru que le pays tout entier se tournait vers lui. Mais, au contraire, une guerre ouverte s'était déclarée, et le parti opposé se préparait à une résistance que seule la persévérance de Tempereur pouvait dompter. Il y avait sur les frontières de l'Auvergne et du Rouergue la forteresse de Cariât (3), où les partisans de Louis s'étaient retranchés et où ils comptaient tenir. Le château de Turenne (4) s'élevait à plus de vingt lieues vers l'Ouest au milieu d'un plaine montagneuse diflfîcile à aborder, et posé sur une hauteur escarpée ; là aussi, l'ennemi s'était renfermé, très décidé à une longue résistance. Mais, dans les deux châteaux, on apprit ce qui s'était passé à Clermont, et que l'empereur était suivi de troupes formées surtout de la noblesse et de la bourgeoisie des provinces conquises. Les deux places n'hésitèrent pas à se rendre, l'une après avoir capitulé, l'autre, sans môme fermer ses portes qu'elle ouvrit à l'approche du monarque Charles et Juoith à dout elle rcdoutait le courroux. Pendant ces opérations,

Poitiers. /~ii i • • t • • -i •

Charles était parti pour Poitiers, où il arriva avec sa mère, et fut accueilli par des amis qu'avait préparés Hébrouin. Là il attendit son père, qui, très prévoyant, ne voulut pas

négliger un moyen qui devait agir le mieux sur les peuples. Il rendit, avant de quitter l'Auvergne, deux ordonnances qui forçaient les ateliers monétaires d'Angoulême et de Saintes à fabriquer des monnaies au nom de Charles, roi d'Aquitaine (^). Un peu plus tard, et quand ce prince se fut rendu maître plus incontesté du pays, son nom iigura sur les monnaies de Melle, dont l'atelier était encore florissant. On en peut conclure que l'atelier de Poitiers, qui avait fonctionné pour les IMérovingiens, et dont on a des types de la troisième race, avait interrompu ses émissions à cette époque, sans doute à cause de la proximité de Melle, où les mines s'exploitaient toujours abondamment (b). Quoi qu'il en soit, l'empereur, maître de tout le pays qu'il venait de parcourir, arriva à Poitiers, où le zèle de ses partisans et surtout les efforts de l'impératrice et d'Hébrouin avaient assis solidement le nouveau roi. Une armée y avait été formée, afin d'être toujours prêt à appuyer le mouvement politique ; mais une soumission au moins apparente s'y était faite de façon à laisser croire qu'on n'aurait plus besoin de ce secours. C'est pourquoi Louis se hâta de la licencier.

En arrivant à Poitiers, il y avait trouvé l'évêque s'occupant Nouvelles dignité

. ^ " . . conférées à H ébrouia

activement des intérêts de la jeune dynastie qu il avait contribué à introniser. Louis n'avait pas tardé à récompenser son zèle ; car, avant même que le prélat eût quitté Châlon, il avait été gratifié de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, dont l'abbé Hilduin P^ venait de mourir (c). Cette dernière charge explique les soins qu'Hébrouin se donna à plusieurs reprises pour obtenir ou faire confirmer à la célèbre abbaye parisienne des donations que nous trouvons encore dans ses vieux cartulaires. L'une de ces concessions regardait le droit de navigation donné aux religieux, comme

(a) Verncil Puirasseau, Hist. d'Aquit., II, 95. {b) Besly, Evesques de Poictiers, p. 27 et 32. (c) Fisquet, La France pontificale^ archidiocèse de Paris, \). 71 et 271.

nous Pavons vu en 830 pour Noirmoutier, sur les rivières avoisinant le monastère, la Seine, la Marne, T Yonne, rOise et la Saône (5).

Cette dignité lui donnait la direction de tout le clergé attaché à la chapelle du palais, et multipliait nécessairement ses relations avec la cour , c'est-à-dire qu'elle diminuait d'autant plus l'action directe et la surveillance sur le diocèse de Poitiers. L'archichapelain éfait donc alors ce que l'on a appelé depuis le grand aumônier de France (6). Raynuife nommé Quaut à Emcnou , qui, daus cette affaire, avait obéi

comte de Poitou en

place d'Emenon. plutôt à uuc impulsiou plus OU moins éclairée de son attachement qu'au conseil d'une ambition bien évidente, il n'avait pas attendu qu'on lui enlevât son gouvernement du Poitou. Averti du succès de l'empereur en Auvergne et en Limousin , apprenant presque aussitôt que l'impératrice et son lils se dirigeaient vers Poitiers, il s'était décidé à ne pas tomber entre leurs mains, et s'en était allé chercher un abri près de son frère Turpion, qui était comte d'Angoulême. Le vainqueur aurait pu l'y poursuivre et le traiter sévèrement ; il préféra, selon les habitudes de son cœur toujours étranger à toute rancune, le laisser en paix dans cet asile qui lui paraissait inviolable. Il se contenta de lui ôter sa charge, et la donna, avec le comté, à Raynuife, fils de Gérard, comte d'Auvergne, qui, par sa mère Mathilde, était neveu de Pépin II, quoique beaucoup plus âgé que cet oncle. Cette confiance dans un parent si proche d'un prétendant encore insoumis prouve combien les opinions étaient tranchées et les convictions profondes dans chaque parti. C'était la branche cadette qui entrait en possession de la province, mais nous verrons que pour cela son aînée n'en était pas définitivement exclue. Nous avons des preuves, au reste, qu'Èmenon, protégé par la faveur que son frère s'était attirée , n'en continuait pas moins à traiter librement et publiquement ses affaires personneHes dans le Poitou, car, cette année 839, il donna à l'abbé de Nouaillé Godolenus, que nous avons vu figurer

précédemment à ce titre, des moulins sur la Clouére, avec des maisons et des terres situées à Mesgoune, sur le territoire de Vivonne. Or, ce Mesgoune est le nom traduit aujourd'hui par Mougon (7), village indiqué par Hincmar comme étant à dix milles de Poitiers, et autour duquel se donna la fameuse bataille de Voulon^ si longtemps dite mal à propos de Vouillé.

Au reste Emenon ne fut pas le seul frappé à la suite de ces émotions dont il avait espéré une issue si différente. D'autres changements semblables se firent par mesure de sécurité, dans d'autres provinces de l'Aquitaine. Turpion fut confirmé pour l'Angoumois ; Ratier devint comte de Limoges; Séguier eut Bordeaux, et Landry devint comte de Saintes. Jusque-là, Angoulême avait dépendu du comté de Poitou ou de celui de Bordeaux, car Turpion est cité deux siècles après comme ayant été le premier comte de l'Aneoumois (a).

Quand tout parut terminé et marcher vers un affermisse- séjour de Louis le

ment assuré de la nouvelle branche carlovingienne en Aquitaine, Louis voulut s'établir quelques mois à Poitiers, tant pour y asseoir plus solidement son fils que pour veiller aussi par lui-même aux chances de succès ou de variabilité des affaires. Il y habita le palais royal, toujours affecté à ses prédécesseurs (^', et y passa les fêtes de Noël, de l'Epiphanie et de la Purification, toujours occupé de soumettre à la domination de son fils quiconque refusait de se rendre ou semblait se plier difficilement au nouveau pouvoir. Les troupes parcouraient la contrée, recherchaient les partisans de Pépin II, les arrêtaient, et selon qu'on les voyait résister avec énergie ou céder à des circonstances impérieuses, ils étaient condamnés ou à la mort, quand des précédents fâcheux étaient mis à leur charge, ou à la prison, ou à l'exil. De ces derniers fut Bernard, cet autre frère d'Emenon qui

(rt) Histor. Episcop. et Consulum Engolismensium, in ann. 839. (b) Mémoires des Antiquaires de l'Ouest^ XII, 25.

Dc'boanaireà Poitiers.

l'avait trop secondé dans son dévouement à Pépin II. Obligé de quitter le pays, il se retira près de Raynaud, comte d'Herbauge, qui était son parent. Raynaud n'était cependant pas de son parti : il était de ceux qui préféraient une nouvelle royauté dont il espérait la réforme des abus; et, d'ailleurs, il serait difficilement resté sous les mêmes influences . qu'Emenon, avec lequel une rivalité de puissance l'avait rarement laissé d'accord w. i»

Reconstruction de Pendant le séiour de la famille impériale dans la

Véa.V\se Sainte-Radé- *•

goide à Poitiers. capitale du Poitou, cette ville se ressentit du nouveau régime administratif qu'on ne pouvait mieux inaugurer que par des bienfaits capables de gagner les Poitevins. L'église fondée par sainte Radégonde sous le vocable de Notre-Dame, et qui, après sa mort, avait pris le sien (8), datait déjà de trois siècles, et avait subi les avaries communes aux constructions de ce temps, où le bois entrait autant que la pierre. Il n'y a môme pas à douter qu'étant en dehors des murs, elle eût eu à subir les injures des guerres qui avaient désolé notre contrée, ne fût-ce qu'en 732, où nous l'avons vue brûlée par les Arabes, aussi bien que Saint-Hilaire. Des réparations considérables lui étaient devenues nécessaires. Judith n'avait pu oublier ses premières infortunes, non plus que la douce hospitalité qu'elle avait reçu en 830 au monastère de Sainte-Croix. Elle persuada à l'empereur do concourir avec elle à la reconstruction de la basihque, et l'œuvre fut commencée aussitôt. Mais ni l'un ni l'autre ne put assister à son achèvement, comme nous le verrons. Le clergé de Sainte-Radégonde était toujours cette institution qu'avait fondée la sainte reine de France pour le service spirituel de sa communauté. Un prieur et des religieux continuaient d'y vivre dans les exercices de la vie monastique. Ce fut peu de temps après qu'ils passèrent à l'état de chanoines réguhers, selon la tendance qui s'emparait alors d'un certain nombre de monastères, mais

(a) Adhémar de Chabannais, Chronic, in h. ana.

sans rien changer à leurs attributions primitives de chapelains de Sainte-Croix w.

C'est aussi pendant le séjour de la famille impériale à ro£? de st'.viaud- Poitiers que Louis, sollicité peut-être par Tévêque Hébrouin, <^°"'^^"ou même ,par Tabbé Arnould, qui l'y serait venu trouver, accorda au monastère de Déas, qui lui agréait beaucoup, une terre nommée alors Scrobitj située dans le pagus de Retz, avec une église de Saint- Vital et toutes les dépendances qui en relevaient. C'est l'origine de la paroisse de Saint-Viaud-en-Retz, qui n'existait auparavant qu'à l'état de simple chapelle rurale, sur une élévation où l'avait construite, vers 740, le saint solitaire Vital, moine de Marmoutier, qui s'y était retiré par amour d'une retraite plus profonde. . Il y mourut dans une grotte du mont Scrobit, et y fut vénéré depuis lors par les populations de la contrée. La date du diplôme était du 27 novembre 839 (&). C'était la dernière année du gouvernement d'Arnould à Déas, où il mourut bientôt après. Saint- Viaud était alors du Poitou, à une lieue au-dessous de Paimbœuf, vers l'embouchure de la Loire, sur la rive gauche du fleuve. C'est maintenant un chef-lieu de commune de dix-sept cents âmes du canton de Saint- Père-en-Retz, sur l'ancienne Marche de Poitou et de Bretagne.

On peut reporter à cette époque ou à un temps quelque débonnaire ïr 'a peu antérieur le soin, que Bouchet (c) attribue à Louis le Débonnaire, de quelques restaurations de nos monuments religieux, ruinés ou profondément attaqués par le temps bu par les événements contemporains. On cite entre autres monastères dès lors célèbres, ceux de Saint-Maixent, de Saint-Savin, de Sainte-Radégonde de Poitiers et de Saint- Paixent. Ce dernier était depuis quatre siècles sous l'invocation du saint évêque de Poitiers Pascentius, qui

(a) Gallia christiana, II, Cap. Sainte-Radég.

(b) D. Bouquet, VI, 628.

(c) Annal. d'Aquit., 1544, p. 93.

religion

Paroisse de Saint- avait succédé immédiatement à saint Hilaire. Honoré dans le diocèse aussitôt après sa mort, une église de son nom fut construite alors près de Tlle-Jourdain. En 997, quand fut fondée l'abbaye d'Ahun (9), elle lui fut donnée, et devint le siège d'un prieuré qui garda son premier vocable. La restauration de Saint-Paixent indiquée ici ne dura guère ; les Normands ayant détruit le petit moutier dans une de leurs excursions du ix^ siècle, ce sont ces ruines qu'on releva magnifiquement vers la fin du xii^ siècle, dont l'église actuelle a conservé les beaux caractères architectoniques et Tornementation sculpturale. A cette époque, la prospérité était revenue au modeste établissement, car Saint-Paixent fut une des étapes où s'arrêta le roi Jean- Sans-Terre pendant son voyage en Poitou, en 1499.

Pendant ces troubles si profonds où les ravages de ses plus cruels ennemis plongèrent la France dans le cours du IX® siècle, les reliques de saint Paixent furent portées avec plusieurs autres à l'abbaye de Mossay (10), non loin de Vierzon (11) en Berry. Elles y furent conservées jusqu'en 1562, quand les huguenots dévastèrent le pays et brûlèrent les précieux restes des saints. La fête de saint Paixent s'y faisait le 23 septembre, qui avait été le jour de sa mort.

Nonveiie prise d'ar- Mais rcvcuons aux affaires politiques. L'empereur ayant

mesduroi de Bavière.

donc posé des règlements utiles, et comptant sur le service de ses partisans, allait quitter Poitiers, où il laissait sa femme et son fils en pleine sécurité, lorsqu'on lui annonça, au commencement de février 840, que Louis de Bavière se disposait à envahir l'Allemagne voisine du Rhin , et que déjà la Thuringe et la Bohême prenaient part à un soulèvement. C'était, pour ce roi parjure, la mise en œuvre des plans formés au moment même de son dernier pardon. Louis n'avait pas à déhbérer longtemps; il part en diligence, arrive à Aix-la-Chapelle, où il réunit ses troupes, et se dirige vers la Thuringe, résolu d'en finir cette fois avec ce fils indigne de lui, toujours coupable, toujours pardonné et jamais repentant. Celui-ci, dont l'astuce était toute la pru-

dence, se souvint de ses dernières déceptions ; il eut soin de se tenir toujours à une grande distance de Tarmée impériale; il feignit de fuir, s'engageant à dessein dans des montagnes, dans des passages difficiles ou dans des forêts dont le pays était couvert. Cette habile stratégie eut le succès qu'il avait espéré. Elle découragea bientôt un père que l'âge et les souffrances rendaient incapable de suivre une aussi fatigante expédition, et qu'il craignait d'ailleurs de ne pas voir réussir s'il en chargeait quelques-uns de ses généraux.

INIais les événements l'avaient autorisé à se méfier, et opposition et mié-

' te de 1 empereur.

craignant d'être trahi, il préféra cesser la poursuite, et convoqua, contre le coupable, une diète à Ingelheim pour le mois de juillet suivant. Ce terme était rapproché, car il était parti d'Aix après Pâques, qui avait été le 15 avril, et sa campagne s'était prolongée jusque vers la première semaine de mai. Cependant Dieu ne lui en laissa pas le temps. Après avoir écrit à Lothaire de venir à l'assemblée où il devait être question du révolté, il voulut se rendre à Ingelheim, et, en passant le Rhin, il se trouva malade dans une des îles qui s'y sont formées au-dessous de Mayence. C'était la dernière atteinte d'une fluxion de poitrine qui, d'abord légère en apparence, lui avait laissé sur les poumons un embarras accru par l'humidité de l'air et la fatigue. Le mal fit des progrès, sinon rapides, au moins très sensibles. Pendant les quarante jours qu'il dura, sa piété ne se ii meurt dans son

j - ,•- . ,• , 1 - i- • 1-. 1 voyage à Ingelheim.

démentit pas et se soutmt par la réception journalière de la sainte Eucharistie que lui donna Drogon, son frère, évêque de Metz, que Charlemagne, après la mort d'Hildegarde, avait eu de Régine, une de ses femmes du second ordre. Ce Drogon était en même temps archichapelain, et Louis avait en lui une confiance que justifiait sa vie exemplaire. Quelques jours avant d'expirer, il voulut qu'on portât à Lothaire une couronne, une épée et un sceptre d'or enrichi de pierres précieuses, en signe de l'empire dont il l'investissait de nouveau, à condition qu'il garderait sa parole au

prince Charles et à sa mère, et ne leur ferait aucune peine à Pégard de la partie de ses anciens Etats qu'il leur avait cédée. Les évêques, remarquant alors qu'il ne disait rien du roi de Bavière, appréhendèrent que le mourant ne conservât contre lui quelque amertume et ne compromît ainsi son salut. Il les assura qu'il lui pardonnait et les chargea de lui porter son baiser de paix. « C'est pourtant à vous, ajouta-t-il, de lui dire que nonobstant le pardon que je lui accorde, il doit solliciter celui de Dieu, car il sait que c'est lui qui a conduit ma vieillesse avec douleur au tombeau w ».

C'est dans ces sentiments de piété sincère et d'un calme tout chrétien que mourut, le 20 juin 840, le monarque dont le royaume avait été, comme celui de son père Charlemagne, le plus vaste de l'Europe, et à qui les humiliations n'avaient pas plus manqué que les grandeurs. Drogon lui donna la sépulture dans l'église de Saint-Arnould de Metz, où reposait sa mère, l'impératrice Hildegarde.

Caractère de ce Louis le Dôbonnairc avait été roi d'Aquitaine , et son régne sur cette contrée ne fut signalé que par une sage administration, parce qu'il y était toujours demeuré sous la tutelle de son père, qui l'y avait accoutumé dés son enfance. Après lui, Pépin P^, ceignant la même couronne, ne porta sur le trône ni la même aptitude que son grand-père, ni la droiture et la régularité exemplaires de son prédécessur. Le second Pépin n'y aura qu'un règne éphémère, plein de troubles, avec une autorité contestée et des vicissitudes qui font du trône, fùt-il le plus légitime, un siège aussi incommode que dangereux. Charles le Chauve ne pourra se fixer dans la contrée que lui avait léguée un caprice paternel, et sous lui commenceront à se montrer les signes évidents Rôle déplorable de clc la décadencc de sa race. Mais ce que l'histoire ne doit ses^enfantsdansi'his- ^^^ négliger d'cnrcgistrer, c'est le prompt effacement des trois fils de Louis le Débonnaire, qui abreuvèrent sa vie de

(a) Thégan, ad ami. 840, cap. xx.

prince

révoltes et de trahisons, et dont la postérité bientôt disparue ne laissa dans l'histoire aucune trace entourée de cette gloire que leur ambition avait tant convoitée. On dirait que Dieu voulait ainsi justifier par un exemple de plus Pauthenticité de so;i quatrième commandement (^).

Mais ces défections mêmes, ne faut-il pas en trouver la combieniiyacon-

' ' Inbue.

cause dans la faiblesse de ce père dont les imprudences continuelles datèrent surtout de Pépoque où ses funestes condescendances pour une femme ambitieuse jetèrent le désordre dans son gouvernement, renversèrent les droits les mieux acquis, et mirent en question Pavenir de ses successeurs? Si les trois fils de Louis, aveuglés par la légalité de leur droit, ne surent le défendre que par une colère coupable , et ajouter à des complots criminels d'impardonnables parjures, on trouve cependant le principe de tant de fautes dans 1q seul oubli que l'empereur fit tour à tour de la justice et de la loyauté impériales et de l'autorité paternelle qu'il aurait dû exercer toujours avec autant de force que d'impartialité. Doué de beaucoup de qualités personnelles, d'une réelle piété, de lumières acquises en des études sérieuses, il faillit toutes les fois qu'il fallut donner à tant d'avantages le caractère d'une vertu, et en faire la garantie d'un bon gouvernement. En cela, un de ses plus grands torts fut de prodiguer à ses amis, dont il croyait acheter ainsi la fidélité, les honneurs et les fîefs qui d'abord n'avaient consisté qu'en une possession temporaire et qu'il déclara pour beaucoup héréditaires, faisant par là au pouvoir royal des rivaux qui pourraient bientôt lui tenir tête en augmentant leurs propriétés par des alliances ou des acquisitions de territoire (*). Nous avons vu qu'il n'hésita pas non plus à élever jusqu'aux emplois les plus dignes, et même jusqu'à l'épiscopat, des gens de rien, tirés de la

(n) Honora patrem luiim et matrem tuam, ut sis longevus super terrain, quam Dominu? Deus tuus dabit tibi. (Exode, xx, 12.)

{b) Nithard, lib. IV, sub fin.

servitude, et dont les services espérés se changèrent en grossières ingratitudes et en ignobles trahisons (a).

Plus d^une fois aussi, et on peut le lui reprocher, il s'arrêta devant des succès nécessaires et devenus possibles, faute de la courageuse persistance qui mène au triomphe, ou du jugement qui en fait profiter. Très instruit dans les belles-lettres et dans les sciences pratiquées de son temps, sachant bien le grec, le tudesque et le latin, il était d'une petitesse d'esprit qui excluait de sa part un plan sérieux dans les plus importantes affaires, et le discernement qui lui eût fait accepter ce qu'il y avait de bon dans les plans d'autrui. Il n'eut réellement d'autres conseils que ceux de Judith, depuis son mariage avec elle, et il s'aveugla sur cette femme jusqu'à ne jamais soupçonner qu'à son gré, et dans son unique intérêt personnel, elle dénaturait le principe de la Monarchie et frappait le gouvernement dans sa durée en détruisant son unité. Enfin, si Louis fut chaste, sobre, modeste ; s'il méprisa le faste sans compromettre sa dignité ; s'il fut un très bon prince pour ses sujets, un père trop bon pour ses enfants, il ne fut qu'un roi insuffisant et un empereur de très petite portée. Ajoutons aussi qu'il mérita par sa douceur inaltérable et sa bonté envers tous le surnom de Débonnaire et de Pieux qui exprimait, non pas le mépris qu'inspira son caractère, comme certains l'ont prétendu, mais l'estime qu'on faisait dès sa jeunesse des vertus dont il donnait l'exemple. La preuve existe encore dans une monnaie frappée à Strasbourg et portant ce titre avec son nom (^). Heureux s'il eût pu relever de quelque éclat les qualités qu'il tenait de son naturel et de son éducation, et auxquelles il ne manqua pour le bonheur de ses peuples, et pour le sien propre, que d'avoir mis son cœur sous la garde d'une royale fermeté.

Les conséquences de ce pauvre système de gouvernement,

(h) Thég-an, liv. II. — Montesquieu, Esprit des lois, liv. XXXI, c. xxi. (a) Ludovicus Pius-Argentina civitas.

de gouvernement.

de l'imprudente confiance que les intérêts de Charles lui conséquences mai-

, p., 1 1 ,1 . . • i,,i,- 1 heureuses de son inin-

avaient tait reprendre dans la loyauté si mal établie de teiugence politique. Lothaire, et de rintronisation de son dernier fils en Aquitaine, ne tai'dèrent pas à se faire sentir. A tous les maux causés par l'oubli du sentiment filial vont succéder ceux qui doivent naître des haines fraternelles et des insatiables jalousies de quatre prétendants de même race et de même sang, qui mettront la perfidie et la force au-dessus de la justice et de la générosité. Lothaire, en qualité d'agresseur, donna surtout à sa conduite un caractère de violence qui le rendit, aux yeux des peuples accablés par tant de malheurs, bien plus coupable que ses frères, qui ne parurent agir que pour leur défense.

Le lecteur calme et désintéressé qui étudie à mille ans ^ Nécessité de nmité de distance les événements dont la France eut tant à souffrir, reconnaît aisément que ces déplorables calamités ne vinrent que de la division du pouvoir. Charlemagne, en assignant une partie de son vaste et riche territoire à chacun de ses enfants, n'avait pas cessé d'en être le véritable et unique possesseur. Le titre de roi donné à ces princes qu'il surveillait de prés ne l'empêchait pas de les maintenir dans une dépendance naturelle de sa propre autorité, et ceux-ci, sans altérer en rien l'unité administrative, l'aidaient à gouverner, secondaient son action directrice, et ne réalisaient jamais que ses intentions. Cette main puissante du grand empereur ne fut pas celle de son fils, qui crut pouvoir se décharger aussi d'une grande portion de sa tâche en se réservant une sorte de suzeraineté, bientôt déposée entre des mains féminines qui ne pouvaient qu'en abuser. Son insuffisance n'avait même pas su maintenir son sceptre sur quelques-unes de ces petites nations du Nord, toujours soumises à la France longtemps avant lui, et qui, sous son règne, ne craignirent pas de se redresser plusieurs fois contre le joug que quelques-unes étaient parvenues à secouer. Cet abaissement politique des frontières prouvait trop qu'on ne savait plus les défendre,

et Lothaire devait se servir de ce moyen pour autoriser ses espérances de reconstituer à son profit un pouvoir dont il s'attribuerait la possession. Outre la France, dont il était nanti par la volonté de son père mourant, il eût donc acquis en réalité, comme empereur, la haute main sur l'Italie, l'Aquitaine et la Bavière, qui n'eussent été, selon la teneur même du testament de Chaiiemagne, que des fiefs mouvant de la couronne de France (a).

En quoi Lonis le Mais Louis Ic Débonuaire, tout en rendant à son fils aîné

Débonnaire y manque. '

les insignes de l'empire et le titre dont ils étaient l'emblème, ne refaisait pas de la Bavière un Etat dépendant de l'empire, auquel il l'avait soustraite pour éviter tout prétexte de dissension. De même l'Aquitaine lui avait bien semblé devoir être désormais un royaume à part, très indépendant de la France, car Judith n'aurait pas souffert que son fils fût assujetti à personne. Lothaire n'en devait donc être que le protecteur et le défenseur au besoin. A cet égard, les promesses de ce dernier n'avaient pu manquer. C'était encore une des dernières conditions exprimées au lit de mort par son père : rien ne devait lui permettre de l'oublier. Lothaire travaille Mais Lothairc n'était pas d'une franchise éprouvée. Il

au profit de son am- '■ '■

*>''•""• n'avait montré, pendant toute sa vie, que l'esprit d'hostilité

contre les devoirs de la famille, l'ardente convoitise d'une position plus élevée ; surtout depuis sa déchéance de l'empire, il n'avait médité que sur les moyens de s'y replacer, et maintenant il s'agissait pour lui d'effectuer ce plan qu'il ne voulait pas tarder d'accomphr. A peine donc eut-il appris en Italie la mort de son père, qu'il songea à s'assurer une prééminence sur ses frères. Il commença donc à agir en empereur, dépêchant partout des émissaires chargés de lui faire des partisans, lesquels parcoururent les provinces, assurant à tous les employés de l'Etat la conservation de leur charge, les engageant de venir au devant de leur nouveau maître, poussant surtout les seigneurs dans cette voie, et

(a) Nithard, liv. II.

leur promettant ou la continuation de leur gouvernement, ou un avancement prochain. En même temps il déclarait la guerre à Louis de Bavière, dont il comptait s'adjuger le ii s'associe Pépm

... contre Charles.

royaume par droit de conquête ; et, astucieux plus que jamais, il envoyait des ambassadeurs à Charles, qu'il croyait encore à Poitiers, afin de l'assurer de sa bienveillance toute fraternelle, ajoutant qu'il s'en tenait au partage de Worms, qui assurait l'Aquitaine au nouveau roi, mais que Pépin étant son neveu, il le priait d'interrompre la guerre qu'il lui faisait jusqu'à une prochaine entrevue qu'il ne manquerait pas de ménager.

Charles ne reçut pas cette ambassade à Poitiers. Il s'était Hostilités entre m

^ et Louis de Bavière.

porté vers Bourges, où Pépin II était allé se renfermer avec sa mère, à la nouvelle de la mort assez prévue de son aïeul. De là il avait compté poursuivre d'autant plus activement la guerre contre son jeune rival ; mais il dut changer de plan lors des ouvertures qu'il reçut de Lothaire, et, dés ce moment, il chercha à ouvrir des négociations avec Pépin, qu'il avait convié à une diète à Bourges même. Les représentants de ce dernier avaient assuré avec serment que leur jeune maître s'y rendrait. Cependant Pépin, qui avait les confidences de son oncle, ne se pressait pas d'y venir, ne cherchant en réalité qu'à gagner du temps, et à permettre ainsi à Lothaire d'arriver avec son armée en Aquitaine, qu'il devait l'aider à conquérir définitivement.

On voit déjà comment ce prince continuait à se déshonorer Mauvaise foi de lo-

'' *• tnaire envers Charles.

par des fourberies, alliant la ruse, par laquelle il entrait en campagne, à des projets de violence qui ne devaient pas tarder à éclater.

Après avoir fait agir en France et en Aquitaine les envoyés Ses violences, qu'il y avait expédiés tout d'abord, il s'était approché des Alpes assez lentement pour que les partisans sur lesquels il comptait pussent y arriver en môme temps. Ils se présentèrent en grand nombre, quelques-uns attirés par un souvenir affectueux d'anciens rapports avec lui ; mais le plus grand nombre par des espérances de fortune et d'avenir. T. IV 25

De tels renforts étaient bien faits pour Tencourager : il marcha en toute hâte vers le Rhin pour surprendre son frère, mais celui-ci ne Pavait pas attendu. Ne laissant qu'une portion assez considérable de son armée aux bords du fleuve pour en défendre le passage, il s'était rendu chez les Saxons afin d'y recruter des renforts. Lothaire ne s'arrêta pas devant l'obstacle qu'on prétendait lui imposer sur la rive droite du Rhin. A Worms, un léger combat l'arrêta quelques heures ; l'ennemi défait repassa sur la rive où était son quartier général, et le vainqueur continua sa marche par une heureuse traversée jusqu'à Francfort: c'est là que Louis l'attendait, rangé sur la rive gauche du Mein, avec une armée non moins considérable que la sienne. Devant les chances incertaines que lui firent craindre au premier coup d'œil de tels éléments de résistance, il crut prudent de proposer une négociation qui fut acceptée. On convint d'un armistice de trois mois, après lequel, faute de s'être entendus, les deux camps reviendraient au même lieu, vider la querelle par le sort des armes. Il laissa donc Neu^l'rie'dfsaMusè'! sur le Rhin, avcc uu corps d'armée, Adalbert, comte de Metz et duc d'Austrasie, et il rentra en Neustrie avec le reste de ses troupes. Là, il reçut les hommages et l'accueil assez empressé d'une infinité de seigneurs qui jusqu'alors avaient paru fort dôvoaés à Charles. Pour les ramener vers le nouveau maître, il n'avait fallu aux uns que l'amour d'une paix plus durable, sous un souverain plus expérimenté ; aux autres, comme toujours, l'attente des sérieux avantages que devaient leur valoir cet acte de soumission et une chaude promesse de fidélité.

Cependant Charles venait, le 22 décembre, de se faire couronner roi de France à Sainte-Croix d'Orléans par Wénilon, archevêque de Sens, comptant utiliser ainsi sur les peuples le prestige de cette religieuse cérémonie (^). Les chefs qui l'entouraient, plus expérimentés que lui, et qui

(a) Besly, Comtes de Poictou, p. 11.

par leurs affidés recevaient des rapports exacts sur les projets et la marche de Lotliaire, comprirent la nécessité de conjurer Porage dont les nuages s'amoncelaient sur le jeune roi. Ils étaient avec lui à Bourges, où Charles présidait les Etats d'Aquitaine auxquels Pépin avait promis de se trouver et qu'il se gardait bien d'aborder, espérant que la guerre, prévue entre ses trois frères, lui ferait naître des .'conjectures favorables pour s'établir solidement en Aquitaine. Charles, de son côté, appréhendait les mêmes

Tii'i iT«.i Ti- P^pin II se ligus

attaques. 11 s avisa donc de dépêcher à Lothaire, qui était avec uihaire. alors à Paris, Nithard, l'historien à qui nous empruntons si souvent nos renseignements, petit-fils, par sa mère Berthe, de Charlemagne, cousin germain de Charles par conséquent, et celui de ses deux frères. Il lui adjoignit Adalgaire, autre comte, qui avait sa confiance et dont nous ne savons pas l'emploi. Ces deux envoyés durent rappeler à Lothaire le serment qu'il avait fait de protéger Charles et sa mère, et lui promettre en leur nom que, ni lui, ni elle ne cesseraient jamais de respecter son droit d'aînesse et sa qualité d'empereur. Mais celui-ci avait sa marche bien arrêtée. 11 donna une réponse évasive, capable déjà de faire apprécier sa bonne foi; en effet, il témoigna une grande tendresse pour Charles et lui promit de lui envoyer des ambassadeurs, pour traiter avec lui des moyens d'une paix définitive. Et en dépit de ces belles promesses, il se dirigea vers Quiercy-sur-Aisne (12), où était un château royal, d'où il continua sa marche vers la Bavière. Là il comptait se rendre maître de Louis et réunir ses Etats à la France. Pendant cette marche il ne prit même pas soin de dissimuler ce dessein, exerçant sur les frontières toutes sortes de violences contre les seigneurs français qui avaient manqué à son appel, leur enlevant leurs biens, les privant de leurs titres et dignités acquis par leurs services sous le dernier empereur ; agissant, en un mot, comme un roi contre des sujets coupables d'infidélité et de félonie. Les peuples d'entre la Meuse et la Seine voyant des

troupes si nombreuses inonder le pays, essayèrent de conjurer les malheurs d'une nouvelle guerre en envoyant vers Charles, qu'ils avaient reconnu pour leur roi aussitôt la mort de son père, le conjurant de venir se mettre à leur tête, l'assurant de leur fidélité et promettant, pourvu qu'il se hâtât, de l'entourer d'une armée capable de tenir tête à son ennemi.

Charles, comprenant qu'il fallait se hâter, laissa l'impératrice sa mère à Bourges avec une garnison suffisante, et dans le but de traiter avec Pépin II, afin de s'entendre contre leur persécuteur commun, s'avança vers l'Aisne et se trouva à Quiercy entouré de seigneurs dont les vassaux lui composèrent bientôt une armée capable de faire réfléchir l'ennemi.

Et succombe à Bour- Pépin, Qui agissait de concert avec Lothaire, n'ignorait

ges sous les armes de

Charles. pas cc qui sc passalt. Dès qu'il sut Charles parti de Bourges,

il comprit de quel prix serait pour lui l'impératrice, dont il importait de s'emparer. Il rassembla donc à la hâte ce qu'il avait de troupes, se mit à leur tête, et marcha sur Bourges. Charles l'apprit avant même d'avoir pu arriver à Quiercy, et se trouva perplexe entre deux intérêts également graves : l'imminence d'une guerre en Neustrie et le danger que courait sa mère. Ce dernier sentiment l'emporta dans le cœur du fils ; il résolut de retourner à Bourges : ce ne fut pas cependant sans avoir fait porter à Lothaire une nouvelle prière de s'en tenir aux traités existants ; et en même temps, de l'avis d'un conseil de guerre, il donna ordre de livrer bataille à Lothaire s'il passait la Meuse, derrière laquelle il occupait encore la rive droite.

Puis, à peine en Aquitaine, il marcha droit à Pépin revenu à Bourges, mais dont l'armée ne se composait que de gens rassemblés à la hâte, sans aucun choix possible, sans aucune habitude de la guerre et de la discipline. C'étaient de mauvaises conditions contre un ennemi mieux secondé ; aussi Pépin ne résista pas à une attaque vigoureuse. Il fut défait et obligé de fuir après une bataille dont on ne dit

pas le lieu, et qui ne dut être qu'un combat sans importance. Durant ces escarmouches, Lothaire n'avait pas perdu son temps : il avait passé la Meuse ayant à sa suite plusieurs seigneurs des Ardennes qui s'étaient déclarés pour lui, et presque tous ceux de Neustrie dont il se fit suivre au delà de la Seine qu'il traversa aussi, [luis la Loire, au delà de laquelle Charles ne savait plus comment se défendre d'une agression aussi décidée qu'elle semblait irrésistible.

Une autre surprise l'attendait et devait lui prouver ?^^°."« ^« Nomé-

^ ^ noe, roi des Brelous.

à quel homme il avait affaire. Pendant que Lothaire s'avançait vers lui à marche forcée, il apprit que les Bretons, conduits par Noménoé, après une glorieuse défaite des Normands, envahissaient les terres de France, secouant toute vassalité, et prétendaient s'y établir jusqu'à la Loire. Noménoé, devenu naguère duc de ce petit peuple par la faveur de Louis le Débonnaire, s'en était déclaré roi et en profitait pour tenter une nouvelle indépendance. Il n'y avait pas à douter que ce mouvement n'eût été ménagé par Lothaire, intéressé à faire occuper derrière lui, contre Louis de Bavière et les partisans de Charles, un territoire qu'il pourrait dés lors quitter sans inquiétude afin de s'avancer vers l'Aquitaine («}. La position de celui-ci devenait donc chaque jour plus critique. Les envoyés avaient été mal reçus par son frère, qui levait enfin le masque et se comportait en ennemi déclaré. Pépin, de son côté, armait de nouveau et se trouvait revenu à des espérances dont il faut ici raconter les motifs inattendus w.

Nous avons parlé de l'intervention que Lothaire avait intrigues de Bernard de Septimanie.

proposée à Charles en faveur de Pépm, et -comment il s'en était servi pour temporiser selon le besoin de ses affaires, en se servant de l'un et de l'autre de ces deux antagonistes pour arriver à s'en mieux débarrasser tour à tour. Un

(a) Nithard, lib. H. — Chroniq. Armorie.

(b) La Foiitenelle, Bois et Ducs, p. 228. — Daniel, Hist. de Franee, II,

homme de grande expérience et que nous avons déjà vu souvent dans les grandes affaires du pays, avait entamé entre l'oncle et le neveu ces négociations qu'il espérait faire réussir dans l'intérêt du prince qu'il préférait. C'était Bernard de Septimanie, ce même comte de Poitou qui figura en tant de rencontres dans les troubles de l'Etat depuis le mariage de Louis le Débonnaire avec Judith. Son crédit, dans le Sud de la province surtout, le rendait capable d'un secours très opportun. Lié d'une étroite amitié avec Pépin II dont le père lui avait conféré, à la mort de Béranger, comte de Toulouse, le titre- envié de duc d'Aquitaine, auquel le comté de Toulouse était attaché, il se portait vers le jeune prince par un louable sentiment de reconnaissance, et tous deux intéressés personnellement aux événements de leur époque, ils s'étaient promis par serment de ne faire aucun traité l'un sans l'autre avec Charles. Il n'en était pas moins vrai aussi que Bernard tenait de Charles le duché de Septimanie, et qu'il n'osait trop se séparer de son parti. Il avait d'ailleurs pour principal mobile son propre intérêt qu'il était disposé à maintenir avant tout autre, et pour lequel un double rôle ne devait pas lui coûter (13). Il songea donc à tenir entre eux une sorte d'impartialité apparente, en leur proposant de négocier un arrangement réciproque. Mais Charles n'ignorait pas l'attachement de préférence que le duc avait pour Pépin, en dépit de ce qu'on croyait assez généralement que Bernard Il perd le dnché était Ic pèrc dc Charles. Il ôta donc à Bernard le duché

d'Aquitaine, donné à

^^'a™- d'Aquitaine qu'il donna à Warin, seigneur puissant de la

Bourgogne, dont il savait le dévouement. Mais Bernard ne laissa pas de conserver son titre de duc d'Aquitaine, et de l'exercer dans l'intérêt de Pépin II. Toulouse et son territoire, voisin de la Septimanie, appartenaient à ce prince, L'Aquitaine gou- qui s'y maintenait. Le reste de l'Aquitaine, où Warin

veraée siiDultHnéinent .,, „ ,. ,, , •,./->iii ti

par deux ducs. cxcrçait Ics lonctious de duc, appartenait a Charles, il y eut alors deux ducs d'Aquitaine, anomalie qui ne dura pas longtemps, et qui divisa momentanément ce grand territoire

en Duché du Midi, ayant Toulouse pour capitale, et Duché du Nord, dont le chef-lieu fut Poitiers («). Pendant que les princes français se disputaient le Projets amwtieux

^ de Noménoé déjoués

pouvoir, Noménoé avait songé à profiter de l'occasion, parRicuin. non pour faire Fœuvre de Lothaire telle qu'elle lui avait été confiée, mais la sienne propre, et le conquérant improvisé songea à reculer ses frontières ; et outre qu'il rebâtit la ville de Rennes détruite par Louis le Débonnaire après la révolte de 818, il chassa les Français au-delà de la Mayenne (14), comptant s'emparer ensuite de Nantes pour faire de la Loire la limite méridionale de ses Etats. Mais il échoua dans ses projets devant l'ancien comte de Poitou, Ricuin, devenu comte de Nantes, et qui, en dépit de son vieil âge, car il devait avoir alors soixante-dix ans, sut résister à ce petit conquérant de circonstance et le força de se retirer. On voit que cet épisode a son intérêt dans notre histoire w, d'autant plus que nous verrons Noménoé revenir sur la scène, et nous saurons d'autant mieux à quoi nous en tenir sur la valeur de son caractère moral.

Nous savons qu'au moment où le prince breton s'efforçait de mêler sur la terre de France ses intérêts aux desseins de Lothaire, celui-ci s'avançait à grandes journées vers l'Aquitaine pour se défaire de Pépin et s'emparer de ce second royaume. Il vint à Bourges, où Bernard lui avait promis d'amener Pépin, après un engagement formel d'abandonner son parti. Pépin n'y parut pas, mais Bernard s'en excusa sur l'engagement qu'il avait pris avec lui de n'agir que conjointement avec le roi de France. Celui-ci, fort choqué de cette mauvaise foi, ne vit plus en Bernard qu'un esprit artificieux, et résolut de le faire arrêter avant son départ. Heureusement pour le duc qu'il en fut averti ; il s'évada dans le moment même où on l'investissait pour le prendre, et après une défense énergique où plusieurs de

(a) Daniel, II, 299.

(b) La Fontenelle et Dufour, Rois et Ducs d'Aqnit., p. 228. — Daniel, II, 309. — Mézerai, II, 309.

ses gens furent tués, il se retira au plus vite dans son gouvernement de Languedoc, où il trouva Pépin Tattendant plein d'anxiété et méditant les moyens à prendre pour se relever de son échec, prudencede Charles Cliarles couiprit de SOU côté cuvil fallait son^-er pru-

dans ses négociations ^ ^ •^ i

coutreLothaire. demmcnt à profiter de cette défaite qui venait de le débarrasser d''un de ses antagonistes. Il chercha donc à entamer des pourparlers avec Lothaire, à qui il envoya quatre de ses officiers renouveler les demandes déjà faites par Nithard et Adalgaire. Il y avait un double but dans cette démarche : d''abord retarder Pactivité de Lothaire, et par là se donner le temps de rassembler les troupes que devaient lui amener des amis sûrs de la Bourgogne, de l'Auvergne, de la Touraine et du bas Poitou.

Bravoure des Tei- i\ yiq faut pas oubller parmi ces comtes devenus les

fales, toujours au ser- '■ ^

vice de l'Aquitaine, serviteurs de Charles, Raynaud, qui commandait à Herbauge, lequel avait sous ses ordres un petit peuple digne d'être cité par sa bravoure, et qui sentait encore couler dans ses veines le sang bouillant et la nature guerrière de ces Teifales, ses ancêtres, qui s'étaient signalés dès le v^ siècle au service des premiers rois Franks. Raynaud était à leur tête. Il avait été placé par Charles à Angoulême. Un autre corps commandé par Modoin, évéque d'Autun, se tenait à Clermont en Auvergne. Ces différents postes avaient eu pour premier but de protéger la retraite de Judith, que son fils avait dirigée du Berry sur la France ; puis, par ces mêmes moyens, il surveillait les populations contre toutes tentatives de soulèvements qu'auraient pu y Charles fait des souffler dcs affidés de ses ennemis. C'est après avoir pris

offres d'alliauce à Lo- z-n i i • • i i i

tiiaire, CCS sages précautlous que Charles s était avisé de déléguer

à son frère aîné des confidents qui le portassent à une paix sur laquelle il comptait peu ; car assuré d'un refus dont il trouvait la raison dans les projets bien connus de ce dernier, il envoyait en même temps vers Louis le Germanique, et parvint à le convaincre que son intérêt était d'agir de concert avec lui contre leur aîné qui ne cherchait qu'à les dépouiller.

entre lui et Charles.

Lothaire, qui ne doutait de rien, ni de lui-même quand Qui s'y refuse, tout semblait lui présager un succès, daigna à peine écouter les envoyés de son jeune frère, et s'avança vers la Loire pour commencer les hostilités sur le Poitou. Pépin II, prévenu de sa marche, armait de nouveau, et de concert avec Bernard, se disposait à une énergique résistance ; il agissait même très activement en deçà de la Loire pour rétablir solidement son autorité. Mais là, Poitiers tenait pour Charles, et refusa de recevoir Pépin, qui se disposait à Tassiéger, lorsque Charles, ayant tenu conseil sur la conduite à adopter, et décidé aussitôt à marcher contre Lothaire, s'empresse avant tout de délivrer sa capitale, force l'ennemi d'en lever le siège, y laisse des troupes de défense, et s'avance vers le Nord contre l'envahisseur, auquel il était décidé à présenter la bataille.

C'est non loin d'Orléans que les deux armées se rencon- ^,?*'T'"^^ ^^':T^

■i de Lothaire ; armistice

trérent. L'une s'était rapprochée de la ville du côté du Nord; l'autre s'arrêtait au Sud à la même distance. Autant il y avait d'ardeur dans les chefs de celle-ci, qui savaient la communiquer à leurs troupes, autant Lothaire et les siens parurent indécis et ébranlés, manquant en réalité de ce courage qui avait déjà fait défaut à Francfort. Quoique supérieur en forces, il fit proposer à son frère de renvoyer la discussion de leur différend à une assemblée du champ de mai de l'année suivante ; il y mettait pour condition que Charles garderait provisoirement l'Aquitaine et les dix comtés entre la Loire et la Seine, tels que l'Anjou, le Maine, le Perche et autres, puis la Septimanie et la Provence (a). C'était restreindre de beaucoup le territoire que Charles voulait conserver. Il n'hésita pas cependant ; car, outre que la faiblesse numérique de ses troupes lui faisait craindre un engagement, il recevait la promesse que d'ici là, c'est-à-dire pendant un espace de cinq ou six mois, Lothaire laisserait régner son frère sans Tinquiéter, sans

(a) Mauléon, Les Cmiovingiens, II, 230. — Longueval, VI, 90. — Daniel, II, 298, d'après Nithard et les autres contemporains.

tenter de soulever ses sujets contre lui, et qu'il ne ferait pas la guerre au roi de Bavière. Les principaux seigneurs des deux partis garantirent ces dispositions, et ceux du parti de Charles déclarèrent que si on violait ce traité, ils se tiendraient dés lors entièrement dégagés de leurs serments.

La Bretagne entre Cliarlcs , vovaut alors Qu'il Douvait sc livrcr à d'autres

dans les intérêts de i tj x i

•^''^r'fis- soins, passa en Bretagne au commencement de 841, pour

y compléter, par sa présence, les arrangements qui, tout en reconnaissant à Noménoé le titre de roi, le maintenaient pourtant sous la suzeraineté du roi de France. Les Marches de Bretagne étaient défendues de ce côté par le comte Lambert, qui vint au devant de Charles jusqu'au Mans, et lui promit de ne jamais abandonner ses intérêts. De là, il envoya à Noménoé, pour savoir ses dispositions, et il en reçut la promesse de lui rendre pour la Bretagne tous les hommages qu'il reconnaissait lui devoir.

Nouvelles intrigues Tout avaut été réglé de la sorte, et s'étant assuré en plus

de Bernard et de Lo- " ^ ^

"'»''"«• de la fidélité d'un grand nombre de leudes français dont

l'autorité et le crédit pouvaient seconder ses vues, Charles pensa aux mesures qu'il avait à prendre pour la conférence d'Attigny. Il fut décidé dans son conseil qu'il s'y rendrait, quoiqu'il ne comptât pas sur la parole de Lothaire ; du moins voulait-il s'y présenter fort contre tout péril d'attaque perfide. Il évitait donc d'être pris en s'y faisant suivre de forces respectables, qui lui serviraient d'ailleurs, en cas de besoin, à opérer sa jonction avec Louis le Germanique, en passant la Seine pour éviter les embûches dont leur ennemi commun avait rempli contre eux tout le territoire entre ce fleuve et la Meuse.

Préiiniimires inu- Ccs précautious étaient d'autant plus motivées que Charles

tiles d'une diète à ^ ^

Attigny. ^6 dcvalt plus avoir qu'une profonde méfiance de son perfide

compétiteur; il avait eu, en quittant les environs d'Orléans, une nouvelle preuve de son insigne mauvaise foi. Lothaire avait poussé l'audace du parjure jusqu'à tenter de gagner, avant même leur sortie de la conférence, ceux qu'il croyait

le plus fidèles à son frère, et s'était hâté, dès le lendemain, d'envoyer dans les provinces de ce dernier pour les détourner de se soumettre à lui. De plus, il continua ses hostilités et ses intrigues contre Louis le Germanique. Un fait inouï signala ces dernières et méprisables opérations ; c'est que, en dépit des violences exercées naguère contre Bernard de Septimanie, on vit ce même Bernard revenir tout à coup vers Lothaire, celui-ci le recevoir très bien, accompagner même cette réception de plusieurs grâces, et le charger de traiter de sa part avec Pépin. Tant d'étonnantes versatilités de l'un et de Tautre, ne cachaient-elles pas une trahison évidente d'un homme disposé à servir tous les partis dont il pouvait toucher à la fois le prix de ses ignobles hardiesses?

A travers tant de combinaisons où la bonne foi était Lcstronpesdei'A-

quilaine sont dirigées

obligée de lutter contre la déloyauté, et de parer, à force surAïugny. d'habileté, les plans de la plus noire fourberie, le temps était venu où devait se décider à Attigny ou la paix ou la guerre. On s'y prépara par de grandes précautions ; d'une part pour éviter un piège, de l'autre pour appuyer des prétentions peu honorables. Charles, après avoir réuni autour de sa personne tous ceux qui s'étaient engagés à suivre sa fortune, convint avec eux qu'on se rendrait à la diète et qu'on y recourrait à la voie des armes si Lothaire refusait, après des négociations, de lui rendre la justice qu'il en attendait. Il reçut à cet égard le serment de tous les seigneurs de le défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Ceci se passait au Mans. C'est de là qu'on devait se porter Marches et contremarches des deux par-

sur Attigny, et préalablement ordre fut donné de rejoindre ''s. le roi, que sa mère accompagnait, à toutes les forces qu'il avait en Aquitaine. Là de grands préparatifs se faisaient par Lambert de Nantes, et Renaud d'Herbauge, qui, ayant levé deux armées dans la Bretagne et le bas Poitou, les réunissaient aux environs de Fontenay (15), alors simple petit bourg des rives de la Vendée, et qui fait ici sa première apparition dans l'histoire de notre pays. On se mit

donc en mouvement vers la Neustrie, où un rendez-vous général était assigné aux différents corps dont Charles disposait pour sa cause : ce furent les Teifales qui y vinrent de leur garnison d'Angoulême ; puis les troupes du haut Poitou, auxquelles ces auxiliaires devaient se joindre à Poitiers. De là, on se portait ensemble par Mirebeau (a) et Loudun jusqu'à Tours, où Ton traversait la Loire pour remonter vers le Mans. Les Bretons, fournis par Noménoé, étaient sous les ordres de Lambert, devenu comte de Bretagne, depuis qu'elle avait eu un roi. Ainsi concentrées, et ne formant plus qu'une armée assez imposante, ces forces marchèrent ensemble sur Nevers, où Charles les attendait, et où arrivèrent en même temps les

Conduite équivoque troupcs statiounécs à Limoges et à Clermont. On attendait encore les levées du Languedoc, que devait conduire Bernard de Septimanie ; mais il fallut s'en passer. 11 avait donné pour raison de ses fréquentes abstentions dans les conflits précédents, qu'ayant des domaines en Neustrie, et gouvernant le comté de Toulouse, il ne pouvait guère contrarier ni Pépin, à qui appartenait ce dernier pays, ni Charles, qui possédait le territoire entre la Seine et la INIeuse. Cette fois, n'ayant de raison à donner à personne, puisqu'il comptait se rapprocher du vainqueur, quel qu'il fût, et recouvrer ainsi ses bonnes grâces, il s'abstint d'arriver à temps, mettant toute la lenteur possible dans sa marche, et espérant que pendant cju'il traversait l'Aquitaine on viendrait lui annoncer que tout était fini (16).

Dispositions pour Charlcs, sc voyaut bien entouré, se dirigea enfin vers la

une affaire décisive. ™ . vi i • /• n -i i * t

Seine, qu il lui fallait passer pour gagner les Ardennes. Mais Lothaire, qui avait ses raisons pour ne vouloir à Attigny Cjue son frère avec une suite qui ne fût pas une armée, outre qu'il avait donné ordre de ne l'y recevoir que peu accompagné, avait pris soin de faire rompre les ponts et couler bas toutes les barques. Ses gens défendaient, qui

(a) D. Bouquet, ub. sup.

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (S4l) 397

plus est, le passage du fleuve, qui, d'ailleurs, s'était répandu dans les campagnes par suite d'une grosse inondation. On réfléchissait sur le parti à prendre lorsque des marchands arrivant là par hasard, et qui fréquentaient souvent ces parages, conseillèrent de descendre vers Rouen, où le fleuve serait plus praticable. L'opération s'y fit assez facilement malgré une légère opposition de l'ennemi qu'on trouva encore posté sur la rive droite, mais qui ne résista pas, et alla porter à Lothaire des nouvelles de cet échec.

Mais à peine Charles était-il à Saint-Denis, où il comptait coucher, qu'il fut obligé de repasser le fleuve pour se porter au secours de deux de ses généraux qui lui amenaient un surcroît de renfort. C'était Warin, comte d'Auvergne, et un autre comte Théobald, dont on ne dit rien de plus. L'ennemi avait su leur départ et s'était résolu d'arrêter leur marche. Après avoir cheminé toute la nuit et en grande hâte, le roi arriva au confluent de la Seine et du Loing (17), entre Melun et Montereau (18). Il y trouva Warin avec sa petite armée. Comme celle de Lothaire était campée dans une forêt, près de Sens, il se dirigea de ce côté ; mais averti à temps, ce dernier leva ses tentes et ht une retraite précipitée. Ceci se passait le mercredi saint 14 avril. Charles charies célèbre les dut renoncer à le poursuivre avec des troupes que des Troyes.''*^ ^^''"^^ ^ marches forcées avaient fatiguées outre mesure. Il tourna donc du côté de Troyes, où il arriva le surlendemain vendredi, et voulant y demeurer pour célébrer la fête de Pâques, il campa ses gens autour de la ville.

C'était une coutume imposante et à laquelle le peuple tenait beaucoup, qu'en ces grandes solennités les souverains ne parussent à l'église pour les offices que parés de toutes les pompes de la royauté, le manteau, la couronne et le sceptre. Or, en cette circonstance, Charles, parti un peu à l'improviste, ne s'était pourvu d'aucun de ces ornements et s'inquiétait avec les siens de l'effet que produirait sur la foule le simple costume de voyage dont il devrait se contenter, lorsque le samedi saint, comme il sortait du bain,

011 lui annonça Parrivée de messagers qui lui avaient apporté ses ornements de cérémonie, à travers les dangers des chemins remplis de voleurs et d'ennemis, et qui arrivaient au moment le plus opportun. L'armée regarda cela comme d'un bon augure, et le roi y vit une promesse du ciel qu'il régnerait enfin dans cette Neustrie qu'on lui contestait avec tant de méchanceté et de mauvaise foi [a).

Il n'y avait guère plus que trois semaines pour atteindre l'époque de la diète d'Attigny, fixée au 7 mai. Le roi se remit donc en route le mercredi de Pâques, après avoir donné à la dévotion les trois premiers jours de la semaine. Trente ou quarante lieues seulement le séparaient de son but; ce n'était qu'un court trajet pour chaque jour, et il pouvait y arriver avec des troupes très disposées à combattre comme il s'y attendait. Une bonne nouvelle pourtant, dont.il fallait profiter, le porta à presser sa marche. Il venait d'apprendre que Louis de Bavière, contre lequel Lothaire avait envoyé au delà du Rhin le comte d'Austrasie Adalbert, pour lui en interdire le passage, avait battu dans une rencontre ce dignitaire, resté mort sur le terrain. Il y avait donc à espérer que Louis allait se rendre à Attigny, et doubler les forces de Charles. Cette attaque était une infraction évidente aux engagements pris. Le coupable accusa son frère d'avoir enfreint sa parole et marcha vers lui. Mais comme toujours, et afin de gagner du temps, il fit faire des propositions. Charles, averti que Louis venait à son secours, les refusa tout d'abord, et comme il attendait l'arrivée de sa mère dans ses campements, il alla au devant de Judith jusqu'à Chalon-sur-Saône, et la ramena au camp, dont les forces s'augmentèrent d'un tiers par cette adjonction assez considérable d'Aquitains dévoués.

Lothaire refuse de On était déjà au 13 mai, et la diète du 7 était en réalité

se rendre à AUigiiy, , t ,i • •, . • , . c<

devenue ce que Lothan^e en avait toujours espère, ba mauvaise foi la lui avait fait trouver comme une trêve qui

(0) Nithard, lib. II. — Daniel, II, 301.

lui donnait le temps de chercher quelque nouvelle perfidie pour accabler ses frères. Le moment venu, il se tint éloigné, d'autant plus, il est vrai, qu'il avait besoin de veiller du côté du Rhin aux opérations du Gei'manique. Charles Tattendit donc quatre jours à Attigny, où il était dès le G mai. N'espérant plus, et ayant appris que Lothaire, retiré dans les environs d'Arras, n'attendait, pour l'attaquer, que sa jonction avec Pépin, qui lui amenait quelques troupes, il usa de ce retard pour ménager des communications avec Louis par des envoyés qui rendaient compte ainsi chaque jour à ces deux frères de l'état des choses en chaque camp. Enfin ils se joignirent dans l'Auxerrois, et tinrent conseil sur la conduite à suivre dans ces conjonctures où un conflit décisif paraissait inévitable.

Il s'en fallait qu'il y eût du côté de ces deux princes Et d'entrer en ar-

.. " , , /-H ^ • ' rangement.

autant d arrière-pensées que du cote de leur amé. Celui-ci était la fourberie personnifiée, et ne voulait que le pouvoir complet et absolu ; ceux-là cherchaient la paix de bonne foi, et se seraient contentés de leur position, s'ils avaient pu espérer de la garder sans trouble. Avant donc de tenter le sort des armes, ils envoyèrent du petit bourg de Tauriac (19), où ils s'étaient arrêtés, des députés à Lothaire pour l'exhorter à maintenir la paix de l'empire, dont il garderait le principal titre, s'il s'engageait à ne plus les troubler dans la possession des Etats que leur père avait assignés à chacun. Ils ajoutaient même à ces offres de lui céder quelques contrées situées auprès du Rhin et de la forêt des Ardennes. Puis, comme dernière preuve de leur bon vouloir et de leur amour de la paix, ils eussent cédé à l'empereur tout ce qu'ils avaient dans leur armée, bagages et trésors, ne se réservant que les hommes avec leurs armes et leurs chevaux.

Lothaire, usant de sa politique accoutumée, sembla hésiter, et en effet ne se pressait pas, parce qu'il comptait sur l'arrivée promise de Pépin, qu'il savait venir à grandes journées. L'arrivée de celui-ci, suivi de quelques milliers

de combattants, devait lui permettre de refuser nettement, et avec ce secours il espérait en finir. Bataille de Fonte- Sur la limite Septentrionale du Nivernais, entre la Seine

nay ; description des '■ '

''^"''- et FYonne, s'étend un petit pays nommé autrefois la Puisaie,

qui fit partie de Tancienne Champagne et de l'ancien diocèse d'Auxerre. Là, vers l'Orient, et non loin de la Seine encore peu considérable parce qu'elle n'est qu'à quelques lieues de sa source, était un village du nom de Fontenay ou Fontanet (20) qu'entourait une vaste plaine. Ce village était assis sur un mamelon qui dominait les alentours, et c'était un point important pour diriger les mouvements d'une armée. Charles chercha tout d'abord à s'y poser. Les deux frères s'en aperçurent, et se portant vers lui avec toutes leurs forces, s'emparèrent du village de Tauriac, placé entre Lothaire et Fontenay : c'était intercepter les abords du point capital. On était au 22 juin. Le lendemain, tout était prêt pour ouvrir les hostilités, et dans cette plaine ne se déroulaient pas moins de cent mille hommes appartenant aux deux partis. Sous la bannière de leurs leudes respectifs, se rangeaient d'un côté tous les peuples de l'Austrasie, de la Neustrie, de la Germanie et de l'Aquitaine ; de l'autre, qui était celui de Lothaire, on voyait, avec les Provenceaux, ceux de l'Auvergne, du Périgord, du Quercy et du Limousin, unis avec Pépin des intérêts de leur propre nationalité et comme de leurs propres affaires de famille. Charles et Louis allaient prendre l'offensive à la demande de leurs troupes et des chefs, qui paraissaient s'impatienter de n'en être pas encore venus aux mains. Cependant un dernier effort pour la paix les préoccupait encore ; ils s'y hasardèrent en répétant leurs dernières offres ; ils allèrent même jusqu'à proposer un nouveau partage plus conforme aux intentions de Lothaire. Celui-ci, fidèle à son plan d'hésitation calculée, demanda deux jours de trêve pour y songer, espérant encore que Pépin viendrait, ce qui ne manqua pas cette fois, car le lendemain, jour de la fête de saint Jean-Baptiste, Pépin étant arrivé, après un conseil

de peu de durée, Tempereur fit dire à ses deux frères qu'étant le chef de la monarchie française, il n'entendait à aucun accommodement, et voulait combattre au plus tôt.

Le lendemain donc, dès la pointe du jour, les deux rois L'action s'engage, rangèrent leurs armées en bataille ; ils occupèrent, avec un tiers de leurs forces, le mamelon qu'ils s'étaient réservé la veille, et se disposèrent pour commencer l'action à neuf heures, terme précis de la trêve conclue l'avant-veille. C'était encore la coutume des Francs de s'élancer pour une bataille avec des chants de guerre qui signalaient le commencement de l'action, et au bruit desquels s'animaient les courages par les excitations d'une poésie barbare où rien n'était épargné, ni des injures grossières à l'ennemi, ni des populaires souvenirs des victoires nationales. Dans cette journée mémorable, les deux partis ne manquèrent pas à ce vieil usage, et aussitôt les bataillons s'avancèrent pour le premier choc. Alors les combats se livraient encore selon la vieille théorie des armées franques. Les corps se mêlaient avec fureur, et la bataille consistait en autant de combats particuliers, en véritables duels, où chaque antagoniste vainqueur abandonnait le vaincu pour se jeter sur un nouvel adversaire ; et les chefs, se portant alors sans aucun ménagement de leur personne au milieu de la mêlée, et reconnaissables soit à la richesse de leurs armures, soit à leur enseigne qui s'en éloignait peu, étaient particulièrement attaqués, et succombaient en grand nombre, pour peu que l'action fût meurtrière.

Nithard, qui était un des généraux de Charles, raconte (^) lothaire et Pépin que Lothaire enfonça d'abord l'aile commandée par Louis le Germanique, qui avait pris position à Brittes ; mais, secouru à temps par le duc Warin qui commandait les Toulousains et les Provençaux, Louis reprit l'avantage et mit Lothaire en déroute. En ce même temps, Charles se battait

(«) Lib. II.

T. IV 2t>

y sont défaits.

à Fagitw contre le centre, commandé par Pépin, pendant que Nithard, et Adélard, autre comte qui opérait avec lui, triomphaient de ce qui restait de forces à Tennemi en une localité rapprochée nommée alors Solemnat. Toutefois ce double revers ne décourageait pas encore les impériaux, qui résistaient et cherchaient à rallier leurs fuyards, se reportant, lorsqu'ils étaient parvenus à les ramener, vers le lieu des opérations avec un acharnement qui tenait de la fureur. De leur côté, Charles et Louis redoublaient d'énergie à mesure qu'ils voyaient la victoire se prononcer en leur faveur, et parvinrent à la compléter en forçant leurs antagonistes à chercher leur salut dans la fuite et à abandonner le champ de bataille. A midi, il n'y avait plus de lutte en aucun lieu. Beaucoup parmi les vainqueurs, harassés d'une résistance inattendue, se reposaient en quelque sorte sur le lieu même témoin de leur succès, pendant que l'oncle et le neveu s'éloignaient rapidement pour échapper aux poursuites qu'ils redoutaient (*).

Belle conduite de Daus ccttc crucllc phasc de la guerre civile, les pertes

Charles et de Louis de -t^ ^ ' i

^"'^''«' furent considérables des deux côtés ; comme toujours on

les a toutefois exagérées, portant jusqu'à cent mille de chaque parti les morts de cette journée. Ne fallùt-il s'en tenir qu'au chiffre qui semble plus vrai dans les troupes de Pépin et de Lothaire, on trouverait encore quarante mille hommes, et un nombre moins considérable dans l'autre armée. Charles et Louis, en voyant le terrain couvert de tant de cadavres, arrêtèrent la poursuite des fuyards, et, dès le lendemain dimanche, ils y revinrent pour faire enterrer les morts des deux partis ; ils ordonnèrent ensuite trois jours de prière et de jeûne, tant pour remercier le ciel du succès de leurs armes que pour le salut de tous ceux qui avaient péri dans l'action (c). Cette conduite

(a) In loco qui Fagit vidgo dicitur, selon Nithard. C'était une ferme très rapprochée, dont l'empereur avait fait son point de ralliement.

{h) Nilhard, hb. III.

(c) Nithard. — Adhémar de Chabannais. — Chronique de Maillezais. — Chronique de Verdun, et autres à cette année.

était digne de ceux qui méritaient le plus de vaincre ; et', dans cette fatale division qui semblait terminée par une des plus sanglantes batailles que racontent les fastes de la monarchie française, Charles et Louis avaient certainement donné les plus grandes et les plus longues preuves de modération. Ils avaient tout fait pour éviter une mêlée ; ils furent aussi généreux après la victoire, faisant soigner avec une véritable sollicitude les blessés des deux partis. Les fuyards éperdus errèrent pendant plusieurs jours, cherchant un pain qu'ils ne trouvaient pas, les couvents, les châteaux, les maisons des riches et les fermes ellesmêmes ayant été épuisées par le passage ou le séjour de ces armées nombreuses, nourries alors par les populations qu'elles approchaient. Pour remédier à ce malheur, les deux princes firent proclamer que tous ceux qui viendraient demander leur secours seraient bien reçus, et qu'aucun ne serait recherché sur le passé. Si le carnage et le butin avaient été énormes, l'humanité des deux princes vainqueurs fut admirable et digne d'une mémoire éternelle (^).

Notre Poitou se signala dans cette journée, car Ravnaud, Et je la noblesse

"^ ' poitevine.

comte d'Herbauge, y fit, dit Besly, des prodiges de valeur. Le comte de Poitiers Gérard, qui avait succédé dans cette charge à Emenon, ne s'y conduisit pas moins vaillamment ; il s'y montra digne de la haute position qu'il avait occupée comme comte de Bourges, et illustra par son habileté militaire le duché d'Aquitaine, dont il était titulaire en même temps que du comté de Poitou. Là aussi se conduisit avec une valeur qui pouvait faire présager son avenir, le jeune Wulgrin, parent de Charles le Chauve, qui devint plus tard comte d'Angoulême. Mais cet éclat de quelques

. M . • - - 1 • 11 1 1.L c i ^ • ■ Malheureuses con-

privilégies échappes aux malheurs de cette latale journée, séoueices de cette iia-

T ■ • n-i 1 1 i. 1 Cl 1 ui taille pour la France.

ne diminua en rien retendue des pertes qu y ht la noblesse française. Des deux côtés, la fleur des plus considérables familles périt sans retour et laissa des vides désastreux

(a) Mauléon, II, 233 et suiv. — La Fontenelle, Rots et Ducs d'Aquitaine, 340 et suiv. — Nilliard, 1. III.

dans les rangs des généraux les plus renommés et les plus nécessaires. Parmi ces derniers se trouvèrent les deux beaux-fréres de Pépin II, Gérard, comte d'Auvergne, et Ratier, comte de Limousin depuis 837 : tous deux étaient morts au service de Charles ; puis Ricuin, que nous avons vu comte de Poitou et qui était devenu comte de Nantes (a). Cette dernière perte surtout fut très importante par ses suites dont nous aurons à parler bientôt.

Charles, ému de la mort de deux serviteurs comme Gérard et Ratier, avait donné la succession du premier à son frère Guillaume, et celle du second à Raymond, qu'il ne faut pas confondre avec le premier comte de Toulouse de ce nom (*). Remarquons ici que Gérard et Guillaume étaient neveux de saint Guillaume de Gellone, et par conséquent de la famille qui, plus tard, régna sur le duché d'Aquitaine et à la fois sur le comté de Poitou (O. Ces grandes pertes furent cause de l'espèce de découragement qui s'empara des deux rois vainqueurs quand il s'agit de profiter de la victoire. Ni Charles ni Louis ne surent utiliser l'immense avantage que la Providence venait de leur faire. On eût dit que la sagesse et l'activité déployées par eux dans cette circonstance difficile les abandonnaient tout à coup. Au lieu de s'entendre pour forcer leur frère aîné à une paix solide, en lui faisant des conditions qu'il n'eût pu refuser, ils renoncèrent aux conséquences de leurs travaux ; au lieu de poursuivre le vaincu, ils laissèrent la défection se continuer ou se reformer en Neustrie à l'avantage de Lothaire, et s'en furent, Louis en Bavière, où il espérait maladroitement se tenir en paix, Charles en Aquitaine, où sans doute il avait à retenir dans son parti les seigneurs qui s'y étaient réfugiés et n'avaient plus aucun intérêt à le quitter, mais que, à la vérité, Pépin pouvait bien chercher

(a) Adhémar de Chabannais, Chroniq., ad ann. 841. — Annal. Met., ibid.

(&) Art de vérifier les dates, IX, 243.

(r) La Fontenelle, Rois et Ducs d'Aquitaine, p. 241.

manie en cette occasion.

à suborner encore. Ce fut une des premières occasions où Charles le Chauve donna une trop juste idée de son inhabileté dans les affaires.

Les poètes du temps et ceux des deux siècles qui suivent vieux souvenirs de

^ 'la poésie de cette épo-

nous ont laissé sur cette malheureuse bataille des détails q"equ'on ne trouve pas ailleurs et qui prouvent de quelle profonde impression furent longtemps émues les populations, témoins de ces incomparables calamités de la guerre. Soit en latin, soit en provençal, la poésie immortalisa ce triste carnage, en montrant les plaines, les bois, les marais, rougis dans une longueur de deux lieues et plus du sang de soixante mille combattants dont il fallut ensevelir les cadavres. Et cette déplorable calamité n'était que le prélude de bien d'autres («).

Ici nous devons revenir à notre Bernard de Septimanie, deïrSd deSu dont le rôle, pour avoir été celui d'une politique sans franchise, lui ménageait, pour un prochain avenir, des orages qui devaient l'écraser. Après cette grande affaire de Fontenay, où il avait passé les trois heures que dura la bataille dans une inaction calculée, on l'avait vu se tenir dans l'expectative, s'éloigner pour n'y pas combattre de l'un et de l'autre parti, et un peu plus tard, quand le sort des armes se fut prononcé, il s'applaudissait de son adroite politique dont il ne pensait pas qu'on put soupçonner la fausseté. En effet, il n'avait pas manqué, selon les ordres de Charles, de réunir des troupes pour aller le rejoindre. Mais, systématiquement arrêté en Aquitaine, il avait motivé ce retard sur ce qu'il attendait des nouvelles de son épouse Dodane, qui, lorsqu'il partit de son gouvernement, était sur le point de lui donner un second fils, à Uzés, qu'elle habitait toujours. Un guerrier tant soit peu pressé de se trouver à une bataille ne se serait pas attardé pour de telles raisons. Pourtant il fit plus, car il prolongea sa halte en se faisant apporter son fils, et le fit baptiser

(a) Mary Lafon, Hist. du Midi de la France, II, 7 et suiv.

par Tévêque cVUzès, Alifaiit, qui raccompagnait dans Texpédition.

Après cette étape aussi prolongée que possible, il se remit en marche par la Bourgogne, et tit ce long trajet jusqu'à Fontenay, de façon à n'arriver qu'après la mêlée, qu'il voulait éviter. Mais les négociations et les atermoiements de Lothaire l'avaient assez retardée pour tromper les calculs du comte, qui, ayant appris à trois lieues du champ de bataille que les deux armées en étaient venues aux mains, s'arrêta au bord de l'Yonne, et ne la traversa qu'après avoir connu certainement le résultat de la journée. Par une nouvelle ruse digne de lui, il n'arriva sur les lieux que lorsque déjà lés deux rois vainqueurs les avaient quittés, ce qui sembla lui permettre de se faire suppléer par son fils Guillaume près de Charles, à qui il envoya offrir ses hommages avec ses assurances de service. Il osa même lui proposer de négocier de nouveau avec Pépin, promettant de le décider, aussi bien que ses partisans, à des concessions qui consolideraient l'autorité souveraine de Charles dans le pays.

Charles feint d'i- Mais commc Ics ambltieux ne savent jamais s'arrêter, et

gûorer sa perfidie. ,.,, . . , nj t ± ± ^

que celui-la songeait toujours a pronter de toutes les positions que sa perfidie lui avait faites, il avait chargé son fils de couronner ses offres de service en demandant pour son propre compte des avantages qu'on ne devait guère, lui semblait-il, refuser à un tel dévouement. Il s'agissait d'obtenir pour le jeune homme, qui devait être bientôt l'un des plus rudes antagonistes de Charles en Aquitaine, des fiefs situés en Bourgogne et que laissait vacants la mort de quelques seigneurs tués à Fontenay. Parmi ces biens, il y en avait que Bernard tenait en bénéfice depuis longtemps; et comme celui-ci pouvait redouter qu'après ses menées de chaque jour ils ne lui fussent ôtés enfin pour crime de félonie, il songeait, en les faisant passer sur la tête de son fils, à les soustraire du moins à cette chance malheureuse. Le roi, qui n'était pas dupe de ces calculs, si audacieux

tes.

qu'ils fussent, ne pouvait refuser des faveurs de ce genre qui semblaient devoir payer d'avance des services promis. Il accorda les fiefs sollicités, et chargea le jeune homme et son père d'aller commencer en Aquitaine les négociations qu'ils avaient offerts d'y entreprendre.

Dans une autre circonstance à peu près semblable, Raynaudd'Herbauge

'■ ^ ' devient comte de Nan-

Charles montra moins d'expérience et d'habileté. A la

mort de Louis le Débonnaire, les démêlés entre ses enfants

avaient porté un certain nombre de grands vassaux à

choisir pour maître celui d'entre eux qu'ils pouvaient

préférer. Lambert, que nous avons vu commander en qualité

de comte les Marches de Bretagne et de Poitou, crut

pouvoir profiter de la mort de Ricuin pour demander à

Charles, dont il avait suivi les drapeaux, le comté de Nantes.

Il appuyait ce désir des services qu'il avait rendus à la

cause royale, lui ayant conservé l'obéissance de la Bretagne

et des efforts qu'il avait faits pour lui rallier ses compatriotes.

Soit que les services de Lambert ne parussent pas aux

yeux du roi aussi importants, soit qu'il n'eût pas une

entière confiance dans la fidélité du solliciteur, Charles n'y

obtempéra point, et pourvut du comté de Nantes Raynaud,

comte d'Herbauge, qui, ayant exercé le même pouvoir

depuis plusieurs années dans cette contrée maritime, lui

parut peut-être plus capable de la défendre au besoin contre

les attaques du dehors. Quoi qu'il en soit, ce refus accusait Trahison du comie

une mauvaise politique. Lambert avait fait ses preuves

comme Raynaud lui-même. Celui-ci ne demandant rien

n'aurait pu regretter ce qu'il n'avait pas convoité, et Lambert,

au contraire, homme de grandes prétentions, s'imaginant que

ce refus était un passe-droit, s'en trouva abaissé, quitta la

cour fort mécontent, et, pour venger son orgueil humilié de

ce qu'il appelait une injustice, il se retira auprès de Noménoé.

Ce devait être un mauvais conseiller pour ce prince. Il lui

fit comprendre en effet le côté faible du vainqueur de

Fontenay, dont les aptitudes royales lui avaient semblé

assez douteuses ; il fit valoir de quel secours il pouvait être

de Nantes Lambert,

lui Raynaud, au roi de Bretagne pour consolider la couronne sur sa tête ; il insista sur la mésintelligence des trois frères. Noménoé saisit avidement l'occasion et le secours qui lui étaient offerts. Lambert, en le secondant, allait mettre sur les bras de Charles une lâcheuse guerre de plus.

Note 1

Razès ou Rasés était un petit pays du bas Languedoc, ayant le titre de comté, et dont la capitale était Limoux, qui est aujourd'hui une petite ville de 6 à 7,000 habitants, sous-préfecture de l'Aude, renommée par ses vins blancs. Le comté de Razès appartint aux comtes de Carcassonne jusqu'en 1247, où il passa à saint Louis. Le territoire appartient aux départements de l'Aude et des Pyrénées-Orientales.

Note 2

Châlon, Cahillonum ou Cahallinum, ancienne ville des Œdui, dont la capitale était Autun, Augustodunum. Châlon, assise sur la Saône, fut une des cités considérables de l'ancienne province de Bourgogne, ayant été la résidence de ses premiers rois. Elle a aujourd'hui 13,000 âmes, et est une des sous-préfectures de Saôneet-Loire.

Note 3

Cariât, Cartilatam, ancien comté, capitale du Carladais^ aujourd'hui bourg de 1,000 âmes, canton de Vic-sur-Cère (Cantal), à 3 lieues Nord-Est d'Aurillac.

Note 4

Turenne, Torennaj petite ville du bas Limousin, du canton de Meyssac (Corrèze), â 3 lieues Sud-Est de Brives. On y voit encore les ruines du château des vicomtes dont elle était la possession et qu'a illustré un des plus héroïques maréchaux de France de Louis XIV ; elle a 2,000 habitants.

Note 5

Cette charte est datée du 8 août 846, au palais de Vern (Verno)^ qu'on croit être aujourd'hui Verneuil-sur-Oise, entre Creil et Pont- Sainte-Maxence en Beauvoisis. — L'autre, dont la date n'est pas indiquée, confirmait des diplômes par lesquels Charlemagne et Louis le Débonnaire accordaient aux moines de St-Germain l'exemption de

tous droits et de toute justice étrangère, pour eux et pour les hommes de leur service ; et tout cela à condition de continuer pour la famille impériale et le bien de l'empire, les prières, les aumônes et bonnes œuvres accoutumées. On voit dans ces actes la signature de l'Evêque de Poitiers comme archichapelain de l'empereur.

Note 6

Il paraît que cette dignité d'archichapelain était partagée par plusieurs dignitaires à la fois, et au moins par deux, car nous verrons bientôt que l'évèque de Metz Drogon en était revêtu, et que c'est en cette qualité qu'il assista aux derniers moments de Louis le Débonnaire.

D. Bouquet, III, 379. — Redet, Dictionnaire de la Vienne, p. 283.

— Ce Mougon, Mogatum, est un village de la commune d'Iteuil (Vienne), où était un prieuré de Saint-Marc.

Note 8

La Fontenelle prétend [Rois et Dues d'Aquitaine, p. 225) que l'église Sainte-Radégonde avait alors pour vocable la Sainte-Vierge.

— Elle avait reçu en effet ce nom de la sainte reine lors de sa fondation; mais elle prit le dernier aussitôt après sa mort, comme nous l'avons vu ci-dessus, ad ann. 587.

Note 9

Ahun est un bourg de 2,300 âmes, chef-lieu de canton de la Creuse, où fut fondé, en 997, une abbaye de Bénédictins sous le vocable de saint Etienne. Le lieu était alors depuis longtemps connu, ayant une origine gauloise, et s'appelait Agedunum ou Igedunum. Cet établissement fut élevé par la pieuse générosité de Boson II, comte de la Marche, qui habitait Charroux, ca[)iiale de cette petite province. (V. Gallia Christiana, II, col. 609, et Prob., col. 610.)

Note 10

Mossay, Massiaeum, Massayum, fondée vers 738 par Egon, comte de Berry, avant que cette dignité fut héréditaire. Elle reçut le vocable de saint Martin et la règle de saint Benoit. Le Cher baignait ses murs; sa position, à mi-côte, en fit un lieu aussi agréable que peu facile à aborder, étant d'ailleurs entourée, dès l'apparition des Nor-

mands, par des fortifications qui la rendaient imprenable. Du vivant de Charlemagne, elle fat restaurée par Louis le Débonnaire, déjà roi d'Aquitaine. En 810, les tendances de quelques abbayes à la règle plus commode des chanoines réguliers avaient déjà amené quelque relâchement dans la règle. Saint Benoît d'Aniane, qui aimait mieux la règle primitive, y vint avec quarante bénédictins de son abbaye du Midi, et opéra une réforme complète, en même temps qu'il lui donna des biens assez considérables.

Vierzon, petite ville du Berry, au confluent du Cher et de l'Evre, à 7 lieues au Nord-Est de Bourges, aujourd'hui chef-lieu de canton de 5,000 âmes. Son premier nom fut Douerum, qui resta à un village voisin où fut créé un prieuré, vers 815, par Rodolfe ou Raoul, archevêque de Bourges. Ambron, seigneur de Vierzon, lui fut très généreux. Les Normands la ruinèrent en 903, mais elle ne fut pas rebâtie dans le même endroit, et fut transférée à Vierzon, dont les remparts offraient plus de sécurité. (V. Gall. Christ., II, col. 133 et suiv.)

Note 12

Quiercy-sur-Aisne, Carisiacum et Corsiaeum en 862, palais royal et villa de la Picardie, bourg de 700 âmes, arrondissement et à 12 lieues Ouest de Laon.

Note 13

Daniel a très bien développé ce caractère plein d'astuce et d'équivoques dans son Histoire de France^ II, 298 et 299. — Bernard ne préférait le parti de Pépin que par haine de l'impératrice, et parce que, dans ce parti, il lui serait facile de tenir le premier rang.

Note 11

La Mayenne, Meduena, Meduana, Medanum, a sa source près Saint-Martin-des-Landes (Orne) ; elle se joint à la. Sarthe pour former la Maine, avant de se jeter dans la Loire au-dessus des Ponts-de-Cé.

Note 15

Fontenay, Fonteneum , Fontanetum, et plus tard Fonteniacum^n'a. pas d'origines connues. Tout au plus découvre-t-on dans son nom même une forme gallo-romaine. On le voit ici, en restant dans une obscurité complète entre sa première existence et cette année 811.

Il était alors une bourgade du territoire poitevin, assez apparent pour qu'on pût l'indiquer comme un point de réunion pour les troupes considérables que notre province envoyait au secours des deux princes alliés contre Lothaire. Congregaverunt, dit la chronique de Nantes (in h. ann.) immensum exercitum apud Fonteneum^ Pictavii territorii vicum. (Dom Bouquet, Scriptores^ VII, 217.) Peu à peu le bourg deviendra une ville, et nous en suivrons les progrès en le voyant reparaître de temps à autre dans nos chroniques jusqu'à son entier développement vers le xvi* siècle. Son nom n'apparaît, au reste, en aucune rencontre où les Normands ravagèrent ses environs. Mais le silence de l'histoire à ce sujet vient sans doute du peu d'importance de l'endroit à cette époque, et n'empêche pas de supposer qu'avec beaucoup d'autres il aura dû éprouver plus d'une fois les funestes conséquences de ces cruelles incursions. Nous en reparlerons à la fin de ce siècle.

Note 16

Nithard, lib. II, — Annal. Fuldens., in h. ann. — Fulde, Fulda, aujourd'hui ville d'Allemagne dans l'électorat de Hesse-Cassel, à 8 kilomètres de cette ville, est placée au bord de la rivière qui lui a donné son nom. Une abbaye, fondée en 744 par saint Boniface, y devint une pépinière de grands hommes qui y allièrent le savoir à la piété. On ne voit pas sans admiration Charlemagne, protecteur de son école devenue célèbre dès la fin du viii° siècle, encourager Banzulte, son second abbé, à y faire fleurir les bonnes lettres, « afin, disait le grand prince, que vos moines puissent y pénétrer sûrement et plus profondément les mystères de l'Ecriture Sainte ». C'est dans ce monastère que furent écrites les Annales de Fulde, Annales Fuldenses, que nous citons ici et qui contiennent la plupart des détails que nous reproduisons. C'est un des plus intéressants mémoires de l'époque où l'histoire de l'Allemagne contemporaine se mêle agréablement à celle de l'abbaye et de la France. L'auteur est resté anonyme, mais ce devait être un homme de jugement par son exactitude.

Note 17

Le Loing, Lupa, petite rivière de Bourgogne, qui a sa source sur les limites orientales du Nivernais. Elle arrose les petites villes de Saint-Fargeau, Bléneau, Chàtillon, Montargis, Nemours et Moret, à travers l'Auxerrois, le Nivernais et la Beauce, et se rend dans la Seine après un parcours de 30 lieues.

Montereau, Monasteriolum Senonwn^ petite ville, chef-lieu de canton de Seine-et-Marne, dans l'ancien Gàtinais. Elle est sur l'Yonne, et a 3 ou 4,000 habitants, au confluent de cette rivière et de la Seine, entre Sens et Melun.

Note 19

Tauriac, Teriaeus, d'après Nithard (lib. II, suh fine), lieu qu'on pourrait traduire par Thoury, mieux que par Tauriac, et qui parait n'avoir été alors qu'un hameau de peu d'importance. Est à présent un bourg d'Eure-et-Loir de 1,200 âmes, à onze lieues de Chartres.

Note 20

Fontenay, Fontaneum , dans Nithard; aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Saint-Sauveur (Yonne), à 6 lieues Sud-Est d'Auxerre ; il a de 7 à 800 habitants.

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