LIVRE XXIX
Depuis l'envahissement de la France intérieure PAR LES Normands,
JUSQU'^A LA ROYAUTÉ DE PÉPIN EN AQUITAINE (De 841 à 845)
ENDANT les tristes dissensions qu'imposaient comment les Nor-
mands se préparent à
à la France les malheureuses guerres que envahir la France, l'incurie, l'inexpérience du gouvernement et l'ambition du pouvoir avaient si longtemps alimentées, d'autres ennemis, que nous avons perdus de vue et auxquels il nous faut revenir, ne s'étaient pas reposés, employant sept ou huit ans à s'exercer contre les nations voisines de la France et se préparant ainsi à s'emparer bientôt d'elle-même sans opposition sérieuse et profitable. Les Normands, retirés de nos côtes occidentales depuis leur défaite de 835 par le comte d'Herbauge, et abandonnant l'île de Noirmoutier, s'étaient jetés sur les rivages de la Flandre et de la Frise. Ils brûlèrent Anvers, endommagèrent Malines (1), et couvrirent de ruines les parages où la Meuse se verse dans rOcéanc^). Les années suivantes, 836 et 838, les avaient vus piller les villes florissantes qu'arrosait le Rhin ; et là, les habitants, malgré
(a) Depping, Hist. des expéditions maritimes des Nornands en France, '2e édition, 1846, p. 62 et suiv.
Texemple énergique des chefs riverains qui ne purent les empêcher de lâcher pied, cédèrent à la furie des Barbares et s'enfuirent quand ils auraient dû combattre pour la défense de leurs foyers. Mais ce n'étaient là que les abords de la France et non la France elle-même, où ils redoutaient la présence de Louis le Débonnaire, car plus d'une fois ce prince, qui eût été plus brave guerrier qu'habile politique, s'était porté vers le Nord maritime de ses Etats, et une flotte avait, par son ordre, croisé sur le littoral de la Frise (a). Enfin, pendant cette funeste année 841, quand Louis, descendu dans la tombe, avait emporté avec lui l'unité du pouvoir et l'énergie vitale de la France, la surveillance des côtes fut négligée, des concessions furent faites aux Danois, jusqu'à leur permettre, sous prétexte de garder la paix avec eux, d'occuper des îles et des territoires voisins de notre continent. C'est ainsi que Lothaire, en établissant l'ennemi à l'embouchure de l'Escaut, l'attirait réellement sur son royaume de Neustrie. Et déjà les audacieux navigateurs ne se contentaient plus de piller les îles de peu de résistance ; ils envahirent l'Angleterre , y causèrent d'énormes pertes, et ne s'en retirèrent qu'après avoir laissé entre les mains des Anglais, qui les attaquèrent près de Sandwich (2), neuf de leurs plus forts navires, forçant le reste de leur flotte à se jetter au large.
Mais la France ne gagna point à cette débâcle. Au mois de mai 841, pendant que les discussions carlovingiennes devenaient plus graves et attiraient l'attention des provinces et toutes les forces protectrices autour des frères ennemis, les pirates, chassés des rivages anglo-saxons, entrèrent, sous la conduite d'Oscker, dans l'embouchure de la Seine, brûlèrent Rouen, emmenèrent prisonniers une foule de moines et de gens du peuple ; puis, le 16 mai, abandonnant les ruines qu'ils venaient d'accumuler, ils redescendirent vers la côte, ravageant et détruisant les châteaux et les
(a) Annales de Saint-Bertin, ad ann. 837.
couvents des bords de la Seine ; enfin, le 24, ils incendièrent la magnifique abbaye de Jumiéges, où vivaient encore le nom vénéré et Tesprit religieux de notre saint Filibert, et n""}^ laissèrent que des décombres, qui ne devaient se relever qu'après trente ans d'abandon et de silence (a).
Jumiéges, par son origine poitevine, par sa fondation due P"'°e ^^e l'abbaye à Pun de nos saints les plus célèbres, mérite que nous arrêtions le lecteur à cette page de ses infortunes, qui, hélas ! ne devaient pas être les plus grandes. Une anecdote touchante s'y rattache, que nous a conservée un Bénédictin du x^ siècle dans un poème latin où il déplore la ruine de la belle et illustre abbaye. Il y raconte, à la louange de son digne prédécesseur, qu'obligé de s'éloigner de ce lieu qui îorre^^nTuuse'ia
1,.,., . . Ti .. , . première notion de
dévaste, il ne trouva rien de plus précieux a emporter la musique ecciesias-
qu'un gros manuscrit auquel il avait peut-être travaillé de
longues années, et qui n'était autre qu'un antiphonaire
noté, comme on commençait à en faire alors, et qui serait
aujourd'hui d'un prix considérable. Le pauvre cénobite se
souvint qu'à Saint-Gall (3), dans les montagnes de la Suisse,
était un monastère de son Ordre, où il serait en sûreté avec
son trésor, les brigands qui venaient de désoler la Nor- '
mandie, n'étant pas près sans doute d'y aborder. Il eut le
courage de traverser toute la France, et d'aller bien au delà,
en voyageant avec son manuscrit sur les bras, doter une
sœur de sa chère abbaye d'un des très rares spécimens
qu'on eût encore du chant ecclésiastique. Ce qui est plus
remarquable, c'est que cet exemplaire, sans doute unique,
même à Jumiéges, servit en Suisse et en Allemagne de
spécimen pour l'instruction musicale des religieux w.
Alors commencèrent à se montrer les conséquences fatales de la dernière bataille où tant de défenseurs de la France avaient péri. Les audacieux bandits qui ne craignaient
(a) Annal. Bertin., ad ami. 841. — Guillelmi Gemetens., Histor. Normann., lib. I, c. VI.
(b) Nolker, Prefat. in librum sequentiarum apud Pez, Thesaur. anecdotor., I, p. 17. — Depping, p. 70.
plus d'envahir ses fleuves, et de pénétrer par là plus sûrement sur son territoire, furent d'autant plus redoutés qu'on n'avait plus de forces à leur opposer (a). Le découragement éteignait partout le patriotisme ; quand les moines ne pouvaient composer avec l'ennemi, comme ils le firent à Sàint-Wandrille, à quelques lieues de Jumiéges, où ils se rachetèrent pour six livres d'argent, ils fuyaient après avoir caché leurs trésors de vases sacrés, et emportaient au loin les reliques de leurs saints qu'ils regardaient comme leur principale sauvegarde. Quant aux ravageurs, par une tactique qui entrait essentiellement dans leur plan de campagne, inhabiles aux batailles rangées, et sachant mieux attaquer que se défendre, ils se hâtaient de regagner leurs barques dés qu'ils pressentaient un corps de troupes s'avançant vers eux pour s'opposer à leur invasion. Ils ne semblaient forts dans ces premières courses que sur leurs navires. Et conçoit-on quelle terreur on en avait et quelle Frîîic?Ts"/défend!e péuurlc dc troupcs subis^ait la France pour qu'on ne des invasions. cherchât pas à les accabler à la fois des deux côtés des
grands fleuves qu'ils remontaient sans opposition, et qu'ils ne redescendaient que pour porter à la mer, par leurs embouchures, le riche butin de toute nature recueilli au milieu du trouble et des attentats de toute sorte dans les villes qu'ils abordaient sur leur passage !
Ce que nous voyons ici dans les hautes provinces de la France deviendra bientôt applicable au Poitou. Là on se ressentait, comme partout, de l'horrible calamité qui avait privé les provinces de la fleur de leur noblesse, et les peuples de conducteurs braves et aguerris. Nous ne tarderons pas à voir ce malheur suivi des plus déplorables catastrophes.
Charles le Chauve Peu après la bataille de Fontenay, quand Louis le
en Aquitaine. . ■ t ^ • ^ -n./^ii
Germanique reprenait le chemin de ses Ltats, bharles se dirigea vers l'Aquitaine avec' son armée et accompagné de
(a) La Fontenelle, Rois et Ducs d'Aquitaine, p. 240. — Mauléon, Carlov., II, 235.
rimpératrice sa mère. Judith, pendant son séjour à Poitiers,
avait travaillé avec succès dans les intérêts de son fils ; là,
grands et peuples étaient généralement attachés à sa
cause. Il n'en était pas de même dans le Toulousain et le Pépin refuse de négocier. Vains efforts
pays qui environne cette capitale de TAquitaine : on s'v de Bernard de sepu-
^ "^ ^ '■ ^ " manie pour l'y deter-
était déclaré en masse pour Pépin II ; et celui-ci, voyant ■°'"^'^que ses chances doublaient de valeur, se sentait encouragé à une sérieuse résistance : c'est pourquoi il refusa d'écouter les propositions de Bernard de Septimanie, qui, selon sa constante habitude, n'avait pas manqué de se faire un double rôle dont Fun au moins pût servir ses propres affaires. Après cet échec, il alla vers Charles, et lui annonça le refus de Pépin d'entrer dans le moindre pourparler sur le pied d'un arrangement. Pépin, d'après ce rapport, se serait maintenu dans la résolution de ne rien céder, d'agir en toutes choses à titre de roi d'Aquitaine, et soutiendrait, s'il le fallait par les armes, la légitimité de ses prétentions. Pour Charles, soit qu'il s'en rapportât ou non à la loyauté de Bernard, qu'il avait bien le droit de soupçonner, il se trouvait entre deux difficultés également impérieuses. Fallait-il user des troupes qu'il avait sous les armes pour attaquer le prétendant et le forcer à lui céder le pays ? C'était prendre le parti qui semblait le plus naturel ; mais il pouvait être malheureux dans une contrée qu'il fallait envahir et où la défense était déjà organisée. D'autre part, il savait que Lothaire travaillait à s'affermir en Neustrie et qu'il y organisait de nouveaux moyens de recommencer la guerre. C'était bien une double preuve du tort qu'avaient eu les vainqueurs de Fontenay de |'n'avoir pas poursuivi leurs avantages en imposant à Lothaire des conditions qui l'eussent repoussé en Italie et forcé à une paix si désirable pour tous. Enfin Charles se décida à ne pas quitter l'Aquitaine sans tenter quelque entreprise contre Pépin. Mais, quand il formait ce projet, il arriva que ses troupes, soit fatiguées de la guerre qu'elles venaient de soutenir, soit ennuyées de l'inaction qu'elles subissaient et dont elles ne
pouvaient prévoir la fin, se séparèrent sans aucun congé reçu du roi, et ne restèrent auprès de lui qu''en très petit nombre. Ce fut le moment que prit Bernard pour persuader à Pépin de venir à Poitiers conférer d\ni arrangement. Le prince y mit d'abord quelque bon vouloir; mais, apprenant aussitôt que Charles était réduit à si peu de monde, il éluda la conférence, et ce voyage ne servit pour ce dernier qu'à détacher du parti de Pépin quelques rares seigneurs dont l'éloignement ne nuisit en rien à leur maître. Manœuvres de Lo- H est vrai Qu'cu Ncustrie on tenait généralement pour
thaire en Neuslrie, o i
Mmbattues par Adé- Charlcs ; mais Lothaire, qui s'était retiré à Aix-la-Chapehe, y agissait par ses agents de façon à égarer l'opinion publique contre le frère qu'il détestait de plus en plus. En dépit des efforts que ce dernier faisait dans le pays par ses serviteurs les plus fidèles, entre autres le comte Adélard, qui s'était bravement battu contre Pépin à Fontenay, Lothaire avait su jeter dans les masses la persuasion que Charles avait été tué. Pépin blessé gravement, et qu'i] n'y avait plus moyen pour leurs partisans de compter même sur le prestige de leurs noms. En vain Adélard s'était avancé jusquà Quiercy-sur-Aisne avec des troupes, et parlait du roi comme d'un homme qui, loin d'être mort, se préparait à revenir lui-même revendiquer ses droits : les esprits étaient prévenus contre ce langage ; on prétendait que s'il vivait il devait se montrer et qu'un prince qui voulait reconquérir la plus belle partie de ses Etats ne devait pas se contenter d'y envoyer un général avec quelques hommes : il devait y venir lui-même.
qu?t!iiî^^t"vienl''^â ^^ ^0^^ côté, Lothairc, tout en se tenant encore au delà de la Meuse, qui sépai;^itrAustrasie de la Neustrie, cherchait à conserver l'obéissance de celle-ci, en la faisant parcourir par Gombaud, un de ses généraux les plus dévoués, lequel y cherchait la rencontre d' Adélard pour appuyer solidement d'une victoire les prétentions de son maître. Mais Adélard avait à se ménager un jeu tout opposé. Il évitait avec soin toute aventure de ce genre. Il écrivit donc à
Neustrie,
Charles ce qui se passait, lui persuada qu'il lui importait infiniment de se porter en Neustrie, et lui dit qu'il allait l'attendre à Paris, où l'on tenait toujours pour lui. Charles se hâta dés lors, quitta l'Aquitaine, et vint s'aboucher avec Adélard non loin de Mantes (4), dans un bourg nommé Eponne (5). De là, il se rendit à Langres, où il était convenu avec le roi de Bavière de se trouver le l*^"" décembre, pour traiter les affaires communes. En s'y acheminant, il voulut passer par les villes principales qui s'échelonnaient sur sa route afin de s'y montrer et d'y attirer ses partisans : c'étaient Compiégne, Soissons, Reims et autres. Il y fut où n est mai acreçu parce qu'elles n'étaient pas en état de se défendre, mais n'y vit que très peu de seigneurs qui vinssent le reconnaître ; de sorte que, par indifférence pour lui ou par crainte de Lothaire, rien n'indiqua que sa présence eût pu occasionner le moindre mouvement en sa faveur. C'était une preuve palpable du tort que lui avaient fait dans le pays les deux mois passés en Aquitaine, lesquels eussent pu être employés depuis la fin de juin à y ruiner le parti de Lothaire. Il était encore à Reims quand le roi de Bavière lui manda, par un courrier, qu'il ne pouvait se rendre à Langres, parce que Lothaire était sur le point d'envahir ses Etats ; il l'engageait même à venir à son secours. Pendant que Charles marchait sans hésiter vers le Rhin, l'empereur en fut averti et abandonna ses opérations contre la Bavière pour se porter au devant de Charles, secondé par Pépin qu'il avait prévenu de son dessein. C'était donc une nouvelle guerre qui allait commencer. Le roi d'Aqui- Préiudesd'uuenoutaine, voyant Louis dégagé, lui fit dire de venir le trouver à Paris, où il croyait prudent de retourner comme dans un centre dont la population lui restait fidèle. Lothaire crut, de son côté, devoir aller se retrancher à Saint-Denis. La Seine séparait les deux armées, et elles en fussent venues aux mains sans une forte inondation qui obligea d'abord les deux camps à s'éloigner. Des propositions de paix, dès que les deux armées s'étaient vues en présence, avaient
été faites par Charles, selon sa coutume; mais Lothaire ne démentit pas non plus sa perfide habitude : il refusa de rien écouter, pas même Pidée d'une diète à convoquer' pour les mettre d'accord. La suite de tout cela fit que Lothaire se porta sur Sens, où il fut rejoint par Pépin avec des troupes de la basse Aquitaine. Avant de quitter les environs de Paris, il s'amusa à dévaster le Maine; puis, informé que Louis venait à grandes journées au secours de son frère, il se retira vers le Rhin, et retourna à Aix-la-Chapelle dans l'intention d'y passer l'hiver. Pépin, de son côté. Diète de Strasbourg; repassait la Loire et retournait dans ses Etats d'Aquitaine ('î).
olijet de cette rénniou. '■
Cependant Charles et Louis, voyant leur principal ennemi en fuite, sentirent le besoin de resserrer leurs liens en se faisant un plan d'après lequel ils pussent au besoin, et quoique éloignés l'un de l'autre, agir d'un commun accord, soit pour se défendre isolément, soit pour faciliter leur réunion contre de nouvelles tentatives. C'est dans ce but qu'ils se rendirent en février 842 à Strasbourg (6), d'où ils pouvaient surveiller la conduite et les mouvements de Lothaire. Leurs deux armées entouraient la ville : l'une, formée de Germains exclusivement ; l'autre, composée de soldats Francs, pris au Nord de la Loire, et de méridionaux aux ordres de leurs chefs indigènes. Les seigneurs des deux nations, aussi bien que beaucoup d'évêques et d'abbés, furent réunis en une sorte de diète par un acte solennel que les deux princes avaient arrêté d'un commun accord. Il s'agissait de formuler entre eux et leurs peuples une alliance qui devmt un gage de paix et une promesse de dévouement mutuel contre l'ennemi commun. L'assemblée se tint le 22 février, en plein air, et par un froid très intense, dans une immense plaine où la solennité pouvait avoir pour témoins, non seulement les grands des trois royaumes de Neustrie, d'Aquitaine et de Germanie, mais aussi le peuple, qu'on tenait à y faire assister pour qu'il y prît sa part naturelle, car il s'agissait
(o) V. M. de Mourcin, Serments prêtés par les rois Lothaire^ Louis le Germanique et Charles le Chauve. Paris, Didot, 1815.
de former une ligue sérieuse et durable de laquelle sortît une paix si nécessaire et si désirée de tous. Donc, ayant rangé leurs armées en bataille à la vue de la ville de Strasbourg, les deux' frères montèrent sur une haute estrade où ils purent attirer tous les regards, et, Tun après l'autre, s'adressant à leur noble escorte, ils exposèrent dans une harangue aussi brève que nette et concluante les motifs de cette réunion et le but qu'ils se proposaient pour le bien de leurs sujets ; chacun parla dans la langue de l'un des deux pays, afin d'être mieux compris de tous.
Ce fat Louis, nui, étant l'aîné, ouvrit la conférence en Allocution de Louis
' ^ ' ' le Germanique.
rappelant aux deux peuples « comment, depuis la mort de Louis le Débonnaire, Lothaire, que ce prince avait chargé de régler la marche des événements selon l'ordre et la justice, ne s'était appliqué, au contraire, qu'à persécuter ses frères, lesquels, invoquant avec la sainteté de leur cause les droits du sang, n'avaient jamais pu arriver à une entente si désirable aux peuples et à eux-mêmes. La bataille de Fonteil&y, perdue par lui, n'avait pu lui ouvrir les yeux, malgré la générosité des vainqueurs, et il s'en était vengé en couvrant la France de meurtres, d'incendies et de brigandages. C'est pour remédier à ces malheurs que cette assemblée a été convoquée. C'est pour que tous les membres présents de la noblesse et du peuple sachent désormais à quoi s'en tenir sur la fidélité des deux frères à la foi chrétienne et à une alliance désormais indissoluble, qu'ils ont voulu l'affirmer par un serment dont chacun comprenne l'importance, et dont l'oubli ou la violation par l'un des deux délivrerait (car ils y consentent d'avance) tous leurs sujets de la fidélité qu'ils leur doivent. »
Cette formule fut répétée à son tour par Charles ; après quoi ils s'avancèrent ensemble entre les deux armées, et Louis commença à prononcer le serment, non pas en langue tudesque, qui était celle de son pays, mais en roman, afin que ceux de l'armée de Charles l'entendissent ; Charles, au contraire, le fit en tudesque, afin d'être entendu des soldats
de Louis ; de sorte que des deux côtés chacun put se rendre compte de la teneur stricte de ces promesses. Ces deux formules sont les deux plus anciens monuments des deux langues parlées en France et en Germanie au ix^ siècle. L'historien Nithard, qui assistait à cette assemblée, nous les a conservées, et l'histoire doit la perpétuer comme un souvenir curieux du langage parlé à cette époque en Neustrie et au delà du Rhin. nceTûslue"' ^^°' Voici douc cu qucls termes fut conçu le serment de Louis : « Pour Pamour de Dieu et l'avantage du peuple chrétien, et pour notre commune sûreté, je jure que dorénavant, et autant que Dieu me permettra de le connaître et de le pouvoir, j'aiderai mon frère Charles en toute occasion et soutiendrai ses droits contre les entreprises de mon autre frère, et ne prendrai aucun engagement qui puisse être à son préjudice » (8).
Charles aussitôt prononça le même serment en tudesque, c'est-à-dire dans cette langue, aussi informe que la nôtre, en quoi consistaient alors les grossiers éléments de l'allemand actuel et qu'il nous importe peu de pouvoir apprécier.
Dès que les deux armées eurent entendu cette double allocution suivie d'une si solennelle promesse affirmée par les deux rois au nom de Dieu et de leurs peuples, elles furent appelées elles-mêmes à prononcer aussi un serment de fidélité et d'obéissance. Un délégué choisi parmi les plus beaux hommes s'avança de chaque côté, leva la main devant les deux princes, et prononça d'une voix égale, en scandant ses paroles dites aussi haut que possible, l'engagement qui devait unir plus étroitement les deux armées à leurs chefs naguère victorieux avec elles : « Si Louis est fidèle et garde de son côté le serment que Charles lui fait, et que Charles ne le conserve pas, je jure et m'engage de ne pas tenir son parti et de ne l'aider en rien contre Louis ». Le même serment fut prononcé dans les deux langues (a).
(a) Duchesne, Hist. de France^ Script. Il, 374.
Et celui des deux armées.