LIVRE XXVII
Depuis la restauration définitive de
Louis le Débonnaire
jusqu'à la mort du roi d'Aquitaine Pépin P^
(De 834 à 839)
ouïs, après avoir retrouvé la paix avec ses Restauntion défi-
^ niiive de Louis le
deux fils d'Aquitaine et de Bavière, aurait dû Débonnaire, se porter, selon le conseil de ses amis, contre Lothaire, dont la révolte continuait d'être incorrigible. Mais le père, toujours indulgent, et sentant lui-môme qu'il n'était pas sans reproche, préféra témoigner sa reconnaissance à ceux qui avaient pris son parti. Il se rendit donc de Saint-Denis à Nanteuil, puis à Quiercy-sur-Aisne, où Pépin et Louis de Bavière furent accueillis avec de grandes démonstrations de joie. Il en fut ainsi des seigneurs de leur suite. Peu après, une diète se tint à la mi-carême à Quiercy. Pépin y recouvra le titre officiel de roi d'Aquitaine ; Bernard fut rétabli duc de Septimanie ; Judith ne tarda pas à revenir de Tortone à Aix-la-Chapelle, où elle se purgea de nouveau par serment des imputations qu'elle avait subies ; enfin une amnistie générale mit fin à toutes les dissensions [a).
(a) Nithard, ad h. ann.
Qui se soumet enfin.
Nouvelle rébellion Lotliaire seul résïstait toujours sous Timpulsion de Mainfroi, ancien comte d'Orléans, et de Lambert, qui commandait toujours les Marches de Bretagne. Suivis des partisans du prince, ils se mirent à ravager la Neustrie et tout le pays que la Loire bornait au INIidi. Après de trop longues péripéties, des succès divers entre les deux partis, et enfin une rencontre dans le Blaisois, où les troupes d"'Aquitaine vinrent se joindre aux troupes impériales, on ne doutait pas du succès de celles-ci, lorsque, sur les observations de Bérenger, comte de Toulouse, qui redoutait surtout de voir renaître une guerre interminable, Lotliaire se rendit à la tente de son père, se jeta à ses genoux avec ses principaux généraux, et obtint encore un pardon qui s"'étendit à tous ceux qui avaient secondé sa révolte. Dès lors, sur les ordres de Pempereur, Lotliaire se rendit en Italie, qui lui fut de nouveau concédée, avec ordre formel de n''en pas sortir sans congé de son père. Louis se retira vers la Bavière, et Pépin revint en Aquitaine avec son armée.
Bernard de sepii- Ou voit quc Bernard, duc de Septimanie et comte de
manie muni du duché
d'Aquitaine. Poïtou, avait coutribué par son courage et son dévouement
à la liberté de Tcmpereur. Une question fut soulevée alors entre lui et Bérenger, qui, après l'assemblée de Jouac, où Bernard avait été dépouillé de son commandement comme rebelle, avait reçu sa dépouille et prétendait la garder môme après Tamnistie, quoique beaucoup soutinssent que ce pouvoir ne lui avait été donné qu'en qualité d'intérimaire. La mort de Bérenger vint mettre fin à cette contestation, car Bernard resta en possession de tout son gouvernement, mais fut bientôt après gratifié du duché de Toulouse, et réunit ainsi sous sa main tout le Languedoc, le RoussiUon et la Catalogne.
Domms-es causés Ccttc année 834, si troublée par tant de malheurs, se
par la guerre aux . • r. i ^ i n t
églises et aux parti- coutinua SOUS dcs auspiccs fâcheux. Quand Tordre eut été .
culiers. . ^
remis dans le gouvernement, on ne tarda pas à découvrir les graves désordres qu'avaient trop favorisés partout les
agitations politiques. Des plaintes arrivèrent de toutes parts sur les excès dont les provinces avaient souffert. Des voleurs publics avaient porté atteinte à la propriété, à la tranquillité de toutes les classes. L'usurpation des biens de l'Eglise par les seigneurs secondaires qui avaient préféré cette occupation à celles de la guerre civile, était devenue presque générale, surtout en Poitou et en Aquitaine. Ces seigneurs étaient aussi de ceux qui avaient tenu le parti de Lothaire, de Louis et de Pépin, lesquels ne s'étaient pas abstenus eux-mêmes de telles injustices qui récompensaient leurs favoris. Ce genre d'expéditions s'alliait trop bien, on le sait, avec les aberrations de temps si profondément troublés ; mais quand le sentiment de la justice était enfin revenu, comment s'aveugler sur le principe qui ne permettait pas plus de piller les biens des églises que ceux des individus '? Le pieux monarque mit donc tous ses soins à comment rempe-
^ / reur les r(?pare.
faire disparaître les usurpations, les confiscations et autres actes d'une violence coupable. Ayant convoqué une assemblée à Attigny, il y décida l'envoi de commissaires pour réformer les abus dans les différentes provinces. Ernoldius était alors abbé d'Aniane. Il fut revêtu de pouvoirs étendus sur toute l'Aquitaine, afin de faire restituer au clergé les biens usurpés par les laïques. La plus grande vigilance fut recommandée aux ducs, aux comtes et aux évêques. Quelques-uns de ces derniers, parmi lesquels se voyait Ebbon de Reims, qui avait trahi grossièrement le prince à qui il devait d'être sorti de la boue, devaient être punis légalement. Un concile fut assigné à Thionville vers le Nouvelles mesures milieu de février. Quarante prélats y assistèrent, qui se mënt.^^°^ gou>erne transportèrent bientôt dans la cathédrale de Metz, où ils remirent la couronne sur la tête de l'empereur. Là se fit en môme temps un remaniement des Etats de chacun des enfants de Louis. Il réduisit la portion de Lothaire , augmenta celle de Pépin et de Louis le Germanique, et le prince Charles fut doté d'une partie de l'Allemagne, de la Bourgogne, de la Provence et de la Septimanie, s'étendant
ainsi vers PEst de la France, depuis sa partie Nord jusqu''au Midi. Il ne fut personne alors qui n'attribuât à Judith cette dernière clause du partage. C'était acheminer son fils vers une possession plus ample qu'elle ne cessait pas de vouloir pour lui. Au reste, rien ne fut cette fois déclaré définitif dans ces diverses attributions. Une pensée de prudence réservait au père le droit de modifier encore chaque lot, selon que ses enfants se montreraient dignes de le perdre ou de le garder («).
Procès des exacteurs ]S[os chrouiques out couservé, à l'occasion des recherches
de la deruière guerre. ^ '
faites par les envoyés de l'empereur sur les exactions commises dans notre pays pendant les dissensions des années précédentes, les curieux détails d'un procès intenté à un certain Agnaldus qui en avait pris sa trop bonne part. C'était un seigneur poitevin, homme riche et habitant alors un lieu appelé Cavedado, le môme, paraît-il, que Comblé, où nous avons vu sainte Florence embrasser, en 360, la vie de recluse (1), et qui fait partie aujourd'hui de la paroisse de Celle-l'Evêcault. Il possédait aussi une villa appelée Fraya [2], dans la forêt de ce nom, que nous supposons n'être plus qu'un hameau déboisé dans le canton de Lussac. Quand les troubles furent apaisés, et qu'on vit le gouvernement réassis en Aquitaine disposé à rendre bonne justice à qui de droit, on ne manqua pas de se plaindre partout des violences exercées par ce dangereux voisin, et il fut accusé près de l'abbé de Nouaillé, dont il était justiciable, la terre de Comblé appartenant à l'abbaye, d'être venu, à la tête d'une bande composée d'hommes à lui et d'individus de condition libre, frapper les colons du lieu sans aucune provocation de leur part, de les avoir pillés, et de s'être retiré ensuite dans la forêt pour y cacher le fruit de ses rapines. En avril de cette année, Gratian, en qualité d'avoué du monastère, et Aguarius officier de Pépin, furent délégués pour interroger Agnaldus, et vinrent dans ce but à sa villa,
(fl) Mauléon, II, 213 et suiv. — L'Astronome. — Thégan.
accompagnés de quelques autres personnages de marque. L'incursion et les voies de fait étaient trop publiques pour qu'il pût les nier ; mais il soutint n'avoir rien soustrait. Un tel système de défense avait sa valeur : comme coupable d'un fait de violence sur des inférieurs , ledit seigneur, en effet, ne risquait que fort peu, d'après le code usité en pareil cas ; mais s'il y avait vol ou larcin, la peine était plus sévère, les lois franques ne les permettant à personne. Sa cause entendue, on remit l'arrêt au premier jeudi de mai suivant. Mais l'inculpé n'obtint sa liberté qu'en donnant caution d'exécuter le jugement s'il lui était défavorable, et de se présenter au jour dit avec ceux de ses complices qu'on avait découverts.
Nous ne savons pas à quoi fut condamné le seigneur, reconnu coupable quelques jours après. Un colon de Saint- Hilaire fut désigné pour toucher l'indemnité reconnue nécessaire par le tribunal, et il fut donné acte du jugement au condamné, ainsi qu'à Gratian, pour que l'affaire fût désormais bien terminée ta).
Telle était alors la forme des plaidoiries et des consti- Nouauîé*'""^' ^^''^^ ^^ tutions judiciaires. Godolenus était toujours abbé de Nouaillé, et l'on voit qu'il ne faisait guère rien sans l'assistance du monastère de Saint-Hilaire. Pépin contribua cette même année, par son influence favorable à ce monastère, à une donation faite par Ingelger et Arctérilde sa femme, de domaines situés dans le pagus de Brioux, qui, d'après l'acte dressé à cette occasion, est qualifié de ville w. On y parle aussi d'une viguerie que nous rencontrons ici pour la première fois. C'est celle d'Ensigné, située près de la forêt d'Aunay, sur la limite de la Saintonge. C'est dès 834 qu'elle est indiquée dans nos chartes. Nous allons y revenir Avènement de pnaprès avoir signalé, en cette année ou dans la précédente, Sge^d'e'V^itos: l'avènement de Fridebert au siège pontifical de Poitiers. Il
(a) Besly, Rois et Ducs d'Aquit., p. 23.
(b) In urbe Briocense : Besly, m&. sup.
sort des ténèbres de nos dyptiques pour succéder à Sigebrand, dont rien ne nous a indiqué la mort, et qui nous a donné à peine quelques preuves de son existence. Son successeur, Fridebert, occupa sur ce siège la quarante et uniénae place. Il était abbé de Saint-Hilaire, et archichapelain du roi Pépin P^. On le vit inaugurer son entrée en charge HETpoftiets!"'" paï' une mesure que les derniers événements rendaient opportune, en obtenant, avec Pagrément de Louis le Débonnaire, que sa communauté et toutes ses appartenances fussent placées par un nouvel acte authentique, pour le présent et l'avenir, sous la protection de l'autorité royale. A cette faveur était jointe la défense expresse d'exiger du monastère ou d'aucune de ses dépendances quelque redevance que ce fût en sus du cens ordinaire. Entin, il résultait de l'ensemble de cet acte que le roi Pépin se faisait le protecteur et l'avocat de la célèbre communauté. Ce n'était pas de trop contre les attaques plus ou moins violentes que subissaient les religieux de la part des riches personnages qui convoitaient leurs biens («). Une clause importante terminait ce diplôme : Si quelque serf, homme ou femme, appartenant au monastère, ou à quelqu'un de ses prieurés ou de ses villas, se mariait désormais, les enfants ne seraient point séparés comme il avait été jusqu'alors, pour revenir par moitié à la propriété d'où serait provenu le père ou la mère. Ils devaient demeurer là où se seraient établij les parents (b). On voit ici une amélioration au sort de la famille qui prouvait, de la part de ceux qui la demandaient, une juste et religieuse sollicitude pour le bien-être moral de leurs vassaux. En effet, on sortait en cela du droit commun, et partout ailleurs, le régime légal, suivi jusqu'alors, continuait d'être observé : mais c'était un acheminement à une condition meilleure, et toutes les réformes ont commencé ainsi, à mesure que la religion a pu faire sentir dans la
(a) Besly, Evesq., p. 21.
(b) Besly, Comtes^, ub. sup., p. 24.
marche du temps une influence qui tourna toujours au profit de Thumanité par une civilisation plus avancée.
On voit qu'il faut attribuer à Fridebert cette bonne pensée d'avoir signalé les premiers jours de son épiscopat par une mesure toute de charité prévoyante.
Pour revenir à notre viguerie d'Ensigné, nous supposons qu'elle est aussi la même que celle appelée Undactus. Ce qui se rattache à l'existence de cette viguerie laisse donc bien des doutes ; mais des conjectures qui semblent assez fondées conduiraient, d'après une note donnée par le savant Dictionnaire de Rédet (a) à en placer le siège dans Brioux même, qui alors avait le titre de ville [in urbum Bruicensem), d'après un texte de D. Estiennot et de D. Fonteneau. Ensigné, village du canton de Brioux (Deux-Sèvres), aurait appartenu à cette viguerie, mais rien n'indique qu'il en ait été le centre. On ne voit rien non plus dans la géographie locale qui nous traduise raisonnablement les localités appelées Deuna:^um et Ploria^ quoiqu'on sache par les chartes du temps que cette dernière dépendait de Saint- Junien de Maire, dans les environs de Mairé-l'Evêcault et de Sauzé-Vaussais (Deux-Sèvres). Concluons donc sans crainte d'erreur que si on ne sait pas précisément l'endroit nommé Undactus^, il est certain que sa viguerie représentait une portion des pagus d'Aunay et de Brioux.
Malgré les précautions multipliées pour réparer les audacieux attentats qui avaient attaqué les propriétés et les personnes, l'habitude prise ne se perdait pas facilement pirmi les gens qui comptaient sur leur force pour dédaigner les menaces de l'autorité. Des brigands continuaient de ravager les provinces ; des plaintes arrivèrent de toutes parts à l'empereur, et, qui plus est, le roi Pépin ne fut pas épargné dans ces récriminations énergiques. On l'accusait d'avoir, par ses vassaux où par lui-même, envahi où laissé prendre des biens ecclésiastiques dans l'étendue de son
Viïueried'Ensigné.
Brigandage en Aquilajne.
(a) Page 12.
propre royaume. Ce moyen avait été destiné sans doute à battre monnaie pour les besoins de la guerre. Pépin, depuis son retour de la dernière campagne, habitait son palais de Saint-Jean-d'Angély. C'est là que le comte Ermenald, dépêché vers lui par son père, vint lui enjoindre de réparer le mal qu'il avait pu faire, en faisant rendre et en restituant lui-même les biens qu'il s'était appropriés. Les auteurs qui racontent ce fait ne disent pas à quel point cette réparation fut complète; ils semblent ne pas douter que l'empereur n'ait été obéi (a); reste toujours à savoir si les victimes auront été suffisamment dédommagées des pertes irrémédiables qu'éprouvent toujours en pareil cas des maisons livrées au pillage, et dont les plus précieux objets ne se retrouvent jamais.
Diète de Crémieu. i\ y eut, cu 835, uuc asscmblée de quelque importance à Crémieu en Dauphiné (3). Des intrigues devaient s'y débattre sous l'impulsion de l'impératrice Judith, qui poursuivait patiemment le dessein de faire rentrer Lothaire dans ses anciennes dignités. Par là elle comptait s'en faire un protecteur assuré pour son fils après la mort de l'empereur, que faisaient déjà prévoir les fatigues de sa mauvaise santé. Le roi d'Italie se rendit donc à la diète, et il y fut question de lui faire restituer à l'Eglise de Rome les biens dont il n'avait pas craint de dépouiller le patrimoine de Saint-
comment Lothaire Pierre. Mais la conduite du spoliateur fut plus franche alors que de coutume : il refusa de céder aux ordres de son père, Il envoya même des troupes garder les passages des Alpes, donnant ainsi une coupable sanction à son refus, qu'il se déclarait prêt à maintenir par une nouvelle révolte. Devenu énergique devant cette. criminelle audace d'un fils si souvent pardonné, Louis décida qu'il allait passer lui-même en Italie. Il manda près de lui les rois d'Aquitaine et de Bavière afin qu'ils l'y suivissent. Mais d'autres affaires, auxquelles aussi il fallait bien s'attendre, arrêtèrent tout à coup ce
(a) L'Astronome. — Mabillon, Amial. Bénéd., in h. ann. — La Fontenelle, p. 198.
projet qu'aurait d'ailleurs entravé sans doute une sérieuse maladie de Lothaire.
Le plus grave de ces empêchements fut une nouvelle et Nom-eiie apparition
des Normands.
plus menaçante apparition des Normands sur les côtes
occidentales du Poitou. Nous avons vu comment leurs
attaques sur Noirmoutier, en 820, avaient donné lieu d'établir
à Herbauge le siège d'une administration centrale. Depuis
ce temps, la force militaire du comte Raynaud s'était opposée
plus d'une fois à leur retour ou à des attaques déterminées,
et tout en gardant l'habitude de revenir chaque été vers
Noirmoutier, ils s'étaient tenus à distance, et n'avaient
engagé aucune lutte, se sentant surveillés et n'osant guère
se mesurer avec des troupes sérieusement aguerries.
Qu'était-il arrivé cependant en 830, pendant que les tempêtes
publiques de la France semblaient enhardir les espérances
des brigands maritimes qui la surveillaient? Peu après les
faveurs accordées par un diplôme impérial, de nouvelles
infortunes avaient frappé les moines. Il avait fallu se fortifier
sur ces rivages continuellement menacés, et sans que nous
le sachions par des documents certains, il n'est pas douteux
que le comte d'Herbauge, encore tout apphqué aux soins
de sa surveihance officielle, n'ait eu avec eux des conflits
réitérés. Mais arriva la fatale année 834 : chaque province
prit une part plus ou moins active aux fâcheux éclats qui
apportèrent à la France entière de profondes perturbations.
Les troupes nombreiises levées en Poitou par Pépin, pour
soutenir son parti dans la guerre civile, durent un peu
détourner l'attention de ce qui pouvait se passer sur le
littoral, et d'autres événements nous prouveront plus tard
qu'au besoin Raynaud laissait en effet son gouvernement
d'Herbauge pour guerroyer loin de là. Les hordes nor- iis ruinent de nouveau l'île et le mo-
mandes avaient donc pu observer certaines interruptions "^s'ère de Noirmoude sa vigilance ordinaire, lorsque vers le milieu de l'été 834 elles revinrent sur le territoire toujours convoité, et cette fois, las enfin d'y voir revenir leurs pacifiques adversaires, furieux surtout de ces moyens de défense beUiqueuse qui les
avaient arrêtés depuis quatre ans, les pirates prirent le parti de tout détruire, et contrairement à leur habitude d'un pillage aussi complet que possible, dont ils s'étaient contentés jusque-là, ils résolurent d'ôter aux moines et aux insulaires jusqu'à la moindre espérance d'un autre retour. Ils brûlèrent le monastère, en renversèrent les derniers murs, et disposèrent les fortifications de manière à s'en servir euxmêmes. Les religieux qui étaient alors à Déas durent donc renoncer à leur chère solitude et s'établir définitivement . „ . sur la terre ferme. Déjà une petite ville s'était formée
Deas devient Saint- •> '■
Fihbert de Grand- autour dc la nouvcIlc abbavc (4). On songea aussi à s'y maintenir et à en protéger les habitants, qui, en grande partie, étaient des colons et des serfs venus de Noirmoutier (5). L'empereur, afin d'atteindre ce but, accorda des privilèges à tous les hommes de condition libre qui viendraient s'y établir, les exemptant de tout autre service public, à condition qu'ils se constitueraient, en cas de besoin, les défenseurs de la ville. Il ajouta à cette marque de sollicitude un bienfait devenu absolument nécessaire aux religieux. Depuis plusieurs années la présence des Danois dans les îles de l'Ouest et les troubles politiques multipliant les levées de milice, avaient empêché la culture des terres ; partant, point de récoltes, mais la disette et la plus affreuse pauvreté pour les moines. Louis le Débonnaire voulut subvenir à cette détresse et leur accorda, jusqu'à ce que la culture fût rétablie, un secours annuel de six livres pesant d'argent, prises sur son trésor, et, de plus, une remise de tous dons et redevances quelconques («). Les rapports avec Tîle furent abandonnés, mais non sans une surveillance assez active de la part des moines, car les ruines du monastère recouvraient encore les reliques de saint Filibert, qu'on espérait bien ne pas y laisser toujours. Tout ceci, que nous avons rapporté tout d'un trait, avec ce qui va suivre, s'était passé en 834. Un an après, à
(a) Diploma Liidov. PU, ap. Bouquet, VI, 563. — Bollandistes, VUa Sancti FiUbeiti.
l'époque où nous sommes arrivés, le comte Raynaud,
profitant de Tabsence des pirates, avait occupé l'île de
Noirmoutier avec des forces considérables. Utilisant ce qui
restait des ruines de Tabbaye et des fortifications que les
pillards s'étaient conservées pour s'en servir bientôt , il
s'était retranché de façon à s'y défendre énergiquement.
L'ennemi, qui s'était aguerri par de nouvelles attaques et Notnïny'surNoIr-
de nombreux combats dans la Flandre et dans la Frise, où '"'^""'^''•
il était entré par la mer du Nord, n'en était plus à garder
le simple rôle de voleur à main armée, il avait osé résister
à la tactique des armées, se mesurer avec elles et mettre
son butin à Tabri de sanglantes victoires. Il se présenta
sous les rochers de Tile le 19 août avec neuf vaisseaux de
haut bord, en face du port nommé la Conque (5), lequel
avait été pratiqué du côté oriental de l'ile, vis-à-vis de la
ville même de Noirmoutier, qui entourait l'abbaye. Plus
avisé par ce qu'il avait vu dans ses expéditions antérieures,
il amenait au sein de ses masses flottantes de la cavalerie,
qui devait rendre ses excursions plus lointaines dans les
terres et ses voyages plus rapides vers la flotte chargée
de ses rapines. Le débarquement eut lieu le 20, jour , , ,,,, ,
i i ' '' Lecomledllei bauge
auquel se célébrait la fête de saint Filbert. Il fallut donc se '«s repousse. rendre, non à l'église abbatiale, où la solennité devait attirer une grande partie de la population, mais aux remparts, d'où il importait de ne pas laisser aux Barbares le temps de se ménager un assaut ; c'était pourtant sur quoi ils avaient compté et à quoi ils appliquèrent toutes leurs forces. Des deux côtés on sentait un grand intérêt à ne pas céder. C'est pourquoi la résistance dura toute la journée (a), au rapport d'Ermentaire, moine de Saint-Filbert, qui, trente ans après, affirmait tenir ses renseignements de témoins oculaires. La défaite des Normands fut entière ; leur perte s'éleva à quatre cent quatre-vingt-quatre hommes, parmi lesquels un certain nombre de cavaliers. Beaucoup
(o) Chronic. Engolism. consulum, apud Labbe, Biblioth. nov. man., I, 323.
de chevaux furent tués ou pris. On ajoute même que les Poitevins n'eurent à regretter que la mort d'un seul d'entre eux. Cette particularité ne semblerait pas croyable, si l'on ne savait que tout le désavantage de l'action dut être pour les Normands, resserrés qu'ils furent entre la place et le rivage, qui en était très rapproché, et que d'ailleurs les troupes restées dans la ville ne manquèrent pas de les accabler de flèches, de javelots et de matières bouillantes qui, lancés d'une position supérieure, durent manquer rarement leur but («). Les historiens de notre temps se sont partagés, faute de critique, sur le succès de cette journée mémorable, et prétendent, les uns que Raynaud fut vainqueur comme nous venons de le rapporter, les autres que la victoire demeura à l'ennemi. Ce sont, tout l'indique, ces derniers qui se trompent, et la cause d'une tehe erreur est toute dans une distraction qui leur a fait confondre ce premier fait avec une seconde rencontre qui n'eut pas la même issue (6).
rsjjeyiennentpea ]7y^ gffet, Ics Nomiauds, furieux de leur défaite, dispa-
après et s en emparent ' 7 7 1
rurent et gagnèrent la haute mer, mais ne renoncèrent pas à revenir bientôt se venger. C'est ce qu'ils firent un mois après, quand on ne se méfiait pas qu'une leçon si âpre put rester inutile. Ainsi lorsque, par une imprudence que favorisait trop l'espérance de les avoir éloignés pour longtemps, Raynaud s'était éloigné de Pile, qu'il croyait n'avoir plus à défendre, les vaincus se représentèrent en septembre, au même port, qui n'était plus gardé w. Nulle résistance ne leur fut opposée ; ils débarquèrent et massacrèrent tout d'abord les habitants, qui, occupés aux travaux de la campagne, n'eurent pas le temps de s'enfuir. De nouveau donc les pirates occupèrent Tîle et le monastère, où nous savons que les moines n'étaient plus depuis longtemps. • Dès lors il ne fallut plus que ceux-ci songeassent à y
(a) Besly, Comtes de Poict., p. 167. — Dufour, Manusc.^ p. 5. — Longueval, VII, 73.
(fc) Depping, ub. sup.
revenir. Les Barbares étaient maîtres de la ville, du monastère et de la plage ; ils faisaient de File une sorte de quartier général où ils apportaient le fruit de leurs expéditions. Il fallut donc y renoncer, au moins iusc|u"'en des Abandon de nie
' .j 1 pap igj nioines et par
temps plus heureux ; car on n'oubliait pas qu'à l'abri de ces '" habitants. murs toujours vénérés le corps de leur saint fondateur n'avait pas cessé de reposer. C'était là ce qui les eût retenus, s'il eût été possible, et on y voyait un motif grave de tout faire pour y revenir en temps opportun ; mais jusque-là il fallait reculer devant les difficultés d'une mer houleuse et aux surprises possibles de l'ennemi pendant un retour imprévu. Le parti à prendre était donc de se retirer. La colonie monastique resta tout entière à Déas, et les insulaires, n'espérant plus de repos dans une solitude menacée, vinrent habiter autour des moines le sol de leur nouvelle ville de Déasr^).
Quand cette grande révolution vint affliger nos religieux ^Hudebode, abbé de bénédictins, Hildebode, que nous avons vu présider à la fondation de la petite ville du lac de Grand-lieu, vivait encore, et veillait à tous ces soins si émouvants pour lui et pour ses frères. Sa charge d'abbé, qu'avaient signalé tarit de zèle et de préoccupations difficiles, n'était pas finie, et nous allons le retrouver bientôt mettant la main à une des plus importantes portions de sa tâche.
Les historiens de ces malheureuses scènes de dévastation ne pouvaient avoir l'œil à tout ce qui se passait dans ces pays où ils couraient tant de périls, et l'on est souvent réduit à des conjectures, très fondées au reste, pour expliquer des faits locaux dont leurs mémoires n'ont pu entretenir le lecteur. Ainsi, rien ne nous dit certainement si les bords de la Sèvre Niortaise furent témoins des invasions nautiques devenues faciles aux pirates lorsque, après avoir envahi le haut Poitou, on les vit peu après endommager par
(a) Mabillon, Annal. Bénéd., in h. aiin. — Ernientaire, Hist. transi. S. Filiberti, lib. 1.
Déas.
de lamentables saccages toute la partie méridionale de l'Aquitain e.
Autres ravages sur Une autrc TOutc Icup avait d'ailleurs été ouverte vers la
le territoire de Niort.
cité déjà florissante de Niort, lorsque, arrivés par l'embouchure de la Sévre vers Marans, ils avaient pu remonter le fleuve jusqu'à la ville principale qu'il arrosait. Il importait de s'opposer à de nouvelles invasions, quand partout des ruines noircies par les flammes marquaient la place où avaient existé les plus magnifiques monastères, à coté des cités les plus riches (^î). C'est à ces calamités, sans doute, qu'on a raison d'attribuer la construction de tant de châteaux dont les derniers vestiges rendent encore si pittoresques, aux environs de Niort, les coteaux arrosés par le cours navigable de la Sèvre. A commencer par Niort lui-même, qui devait être, à cause de son commerce et des richesses qu'il lui procurait, le point de vue des pillards, on éleva une forteresse capable de résister à leurs premiers assauts. Toutefois ce ne fut pas encore celle qui a conservé sous nos yeux sa majestueuse apparence et ses murs solides et élevés. Les constructions les plus importantes n'étaient alors qu'un système d'épais enchevêtrements de poutres mêlées de moellons et de ciment, lequel, étant bien défendu, pouvait encore opposer aux tentatives d'assaut ou d'incendie une résistance énergique. Nous en verrons une preuve lors du siège de Paris en 885. Le château dont on admire encore à Niort les vastes et solides proportions ne date 'que du commencement du xii® siècle, où un incendie arrivé en 1104 le fit abandonner encore quelque temps et motiva sa reconstruction.
On y construit des A la même époquc on attribue quelques autres forts
forteresses. i i .
dont nous parlerons en leur lieu, et qui durent s élever la comme partout où les comtes de Poitiers en purent établir. Ils défendaient ainsi le territoire niortais, d'où il eût été facile à Fennemi de gagner la ville principale, en fortifiant
(a) Chartes de Lescar, citées pai- Depping, p. 83.
les lieux dès lors habités sur le parcours de la rivière, tels que Damvix, situé sur la rive gauche, dans le territoire de Fontenay ; Coulon, posé du même côté, à dix kilomètres de Niort ; Magné, qui occupait la rive gauche à une moindre dislance, et Telouze, poste alors plus important, à deux kilomètres de la ville, aujourd'hui simple hameau perdu dans la commune de Sainte-Pezenne.
Il paraît que le roi Pépin, malgré les ordres de Tempe- rha^eif* ^t'/jn\'i reur et les décisions prises à Thionville et à Crémieu, ne niTôbitésàïs'^sse pressait pas d'opérer les restitutions que les églises "'""''"^• d'Aquitaine attendaient de sa loyauté et de celle des grands de son royaume, qui les avaient dépouillées par ses ordres ou avec sa permission. Les évêques, surtout ceux de notre Aquitaine, auxquels d'autres se joignirent dans l'intérêt de leurs diocèses, demandèrent à Louis de convoquer une assemblée dans ce but. Elle fut indiquée à Aix-la-Chapelle pour le jour de la Purification, 2 février 836. On y fit beaucoup de règlements, fort utiles pour le temps, où les évêques, de plus en plus portés à des conseils sévères, recommandèrent à l'empereur une vigilance toujours plus active sur le gouvernement de ses vastes Etats ; sur le choix de ses ministres, que le mérite devait élever au premier rang près de lui bien plus que la faveur du prince; sur le soin enfin de ne laisser faire au hasard des élections d'évêques, et la conduite du clergé secondaire ou inférieur. Il y eut cela de remarquable surtout, c'est que la partie de ces séances que l'on peut regarder comme conciliaires se prononça nettement sur les limites des deux pouvoirs, stipulant que nul des deux ne devait empiéter sur l'autre, tout en déclarant avec fermeté, selon le droit de l'époque dont on a le malheur de s'étonner aujourd'hui, que chez les Francs, ni les rois d'abord, ni les empereurs ensuite, ne pouvaient porter ces titres augustes qu'après avoir reçu l'onction sainte de la main du Souverain Pontife («). Enfin
(a) Epist. Ludov. Il ad Imperat. BasiUum, qui renouvela ce principe enSTG. •— Cf. Schannati, Concil. Gennan., in ann. 836. ^
les évêques lurent aussi un mémoire sur la détresse où les Eglises d^Aquitaine avaient été jetées, et demandèrent que ces injustices fussent enfin réparées après tant d'ordres inutiles émanés du pouvoir impérial («). Pépin fut indiqué nommément comme étant celui qui devait le plus s''exécuter; l'empereur l'ordonna de nouveau ; et, cette fois, le coupable prit le parti de céder à des injonctions qu'il n'était plus possible de décliner. En Septimanie, la même mesure fut sollicitée et accordée. Là, soit Bernard dans les si fréquentes vicissitudes de sa faveur, soit d'autres qui l'avaient remplacé dans cette charge, devaient se reprocher aussi d'avoir cédé aux entraînements d'une cupidité personnelle, et durent, pour se maintenir prés du pouvoir, accepter et accomplir le même devoir de justice. Autre assemblée à Bientôt eucore, ct daus la semaine oui suivit Toctave de
Tliioûville. ' ^
Pâques, Thionville s'ouvrit à une autre assemblée où s'agitèrent de nouveau, sous le voile de quelques précautions, les projets toujours nourris dans le cœur de l'impératrice. Louis s'entendait trop bien avec elle, et attirait par là, autant qu'il lui était possible, et sans peut-être le soupçonner, de nombreux malheurs dans sa famille. Il avait mandé à son fils Lothaire de se trouver à cette réunion. Loihaire rcfase de On ivx Vit quc SCS aiiibassadcurs , qui excusèrent leur
s'y rendre. . " , , . , ,
maître de n avoir pu s y rendre a cause de sa santé. Le chef de cette ambassade était l'abbé de Corbie, ce Wala qui avait soutenu les droits de Lothaire dans ses débats de famille, sans autoriser en rien les torts qu'il s'y était donnés. Sa présence fut une occasion de se rapatrier avec l'empereur, et il obtint, avec un traité de paix pour Lothaire, la restitution entière des provinces que son père lui avait ôtées. Mais toujours fidèle aux volontés de Judith, Louis renvoya Wala en Italie avec mission formelle d'ordonner à son prince de venir le trouver pour la mi-septembre suivante à Worms, où une nouvelle réunion devait se tenir (7).
(a) L'Astronome; — Mabillon.; — Thégan.
Dans Pintervalle de ces deux assemblées, on songeait on transporte les
, . - ^ , . , , reliques de saint Fi-
toujours aux Normands, mais personne plus que les liiendeNoirmoutier moines de Déas, qui, tout en se sentant à Pabri de leurs cruautés, vivaient cependant en de mortelles préoccupations du trésor qu'ils avaient laissé dans leur île. Au milieu de Pété, et quand rien ne faisait redouter un retour des funestes étrangers, qui se reposaient encore, dans leurs îles de la Norwége et du Danemarck, des rudes épreuves du dernier hiver, Tabbé Hildebode se décida à traverser encore le bras de mer qui le séparait de ces rivages désolés et de rapporter dans sa nouvelle abbaye les précieux restes du saint fondateur de Jumièges et de Noirmoutier. Un concile tenu à Mayence en 813 avait défendu, pour éviter les abus et Ips périls de trop nombreuses translations, que les reliques des saints fussent transportées désormais sans la permission du souverain ou d'un Concile (a). Il fallut donc que Hildebode allât trouver Tempereur lui-même et obtînt de procéder à cet enlèvement. Ce voyage, au reste, se fit sur les instances ferventes de ses religieux, qui lui représentèrent comment leurs terribles ennemis avaient déjà profané les corps saints qu'ils avaient découverts en Bretagne en les jetant dans la mer, ou les brûlant, ou dispersant leurs os dans les grands chemins et les fossés. D'ailleurs, on ne devait pas compter prudemment que les saintes reliques demeurassent longtemps abritées dans la tour formidable qu'on avait fait élever à leur intention, et dont les païens pourraient bien se rendre maîtres tôt ou tard, s'ils apprenaient sa sainte destination. On devait craindre enfin qu'en tout autre temps les difficultés de la saison , qui rendaient souvent l'autre rivage inaccessible, ne se compliquassent d'un retour inattendu des Barbares, qui, cette année, occupés sur les côtes de la Grande-Bretagne à d'autres expéditions assez malheureuses pour eux, ne tarderaient pas sans doute à reparaître sur celles du Poitou. Il fut
(rt) Flcury, ad ann. 813. — Concil. German., ibid.
donc arrêté qu'on procéderait à Fenlévement du saint corps. La demande de l'abbé fut écoutée, et le transport décidé pour le 7 juin(^). Ce jour-là, en effet, on s'embarqua de grand matin, on arriva heureusement sur le rivage désert, et bientôt le fardeau béni fut déposé sur une barque et escorté par plusieurs autres jusqu'aux bords voisins de la Vendée. Le trajet se fit par une mer calme et un jour serein, au chant des psaumes et au milieu d'une multitude de flambeaux allumés.
loienniié de celte A peine débarqué dans l'endroit nommé alors le Pont-dela-Fourche (8), en face-de l'île, le cercueil fut porté tour à tour sur les épaules des prêtres, des diacres et des religieux jusqu'au lieu de sa destination, où l'accompagna une grande foule. L'itinéraire parcouru de là jusqu'à Déas a été l'objet plus d'une fois de recherches soumises à de minutieuses discussions. On est aujourd'hui d'accord sur les trois
t ses siations au- localités du pavs Qul Dcuvent noter ces stations dans leurs
Il nui cuuuues. i t j. i
souvenirs historiques. La première couchée se fit le soir même où commença la marche processionnelle, au bourg nommé Vicus Ampennunij aujourd'hui Beauvoir-sur-Mer, et alors prieuré du malheureux monastère (9). Le lendemain, on dit la messe dans cette église, et les reliques y restent déposées pendant trois jours avec un grand concours de peuple avide de toucher le brancard sur lequel ehes reposent et l'étoffe qui les recouvre. Plusieurs guérisons miraculeuses se firent pendant cette première station (t).
La seconde station se fit le 11 juin à Varennes (10), nommé depuis longtemps le Bois-de-Céné, que nos pèlerins gagnèrent en s'éloignant du bras de mer appelé le Daim, lequel baigne la côte occidentale qu'on venait de quitter. On fit ainsi quatre lieues de route. On n'en repartit que le 12, après y avoir couché, puis on arriva à Palum ou Paux,
(a) V. Mabillon, qui s'est trompé en assignant à ce récit l'année 857, Annal. Bénéd., sœc. IV, par. 1», p. 539. — D. Bouquet, VI, 2Î3-261.
(b) Proprium Lucionense, XX aug., in 11° nocturne.
dernière couchée, d'où l'on toucha à Déas le 13. dans la matinée, d'assez bonne heure pour qu'on pût célébrer une messe (11).
Ce fut là qu'on arrêta de fixer définitivement le saint esprit de m du
i peuple a cette occasion
patron qui désormais devait y être honoré, et dont la présence attira bientôt des foules nombreuses en ces contrées naguère inhabitées. Telle était partout, et telle, bien plus encore, dans un court avenir, allait se montrer la foi des populations chrétiennes et leur confiance dans ces saints si pieusement révérés alors pour les bienfaits qu'ils répandaient au milieu des populations. Les récits des contemporains surabondent de ces guérisons merveilleuses que, certes, personne n'eût osé raconter faussement devant des milliers de témoins qui eussent pu, en les démentant aussitôt, déjouer de si hardis mensonges et en mépriser les auteurs. Loin de là, les masses populaires se portaient vers les tombeaux des saints avec un empressement plein d'enthousiasme, et c'était sans contredit un énorme contrepoids, en faveur de la religion, aux scandales donnés par l'ambition, la simonie et les audacieuses impiétés de certains évêques et de tant de leudes indomptés. Pendant la marche des saints convois, les peuples émus se portaient à leur suite, les accompagnaient au loin, beaucoup revenaient subitement guéris de leurs maladies ou de leurs infirmités. C'est ainsi qu'à Déas l'affluence ne cessa pas
^ leghse de Déas
pendant plusieurs mois, si bien qu'Hildebode se vit obligé agfai"iie. d'agrandir Téglise, tant les pèlerinages y étaient nombreux et journaliers. A cette occasion, et pour ne restreindre en rien les grâces obtenues au tombeau du saint, la règle dérogea, selon l'usage des Bénédictins, aux lois strictes de la clôture (a). Les femmes furent admises dans Téglise pendant toute l'année qui suivit la dédicace, pour y satisfaire leur dévotion. Ce fut une cause de plus grand concours. Les femmes y devinrent plus nombreuses que les hommes,
(a) Mabillon, iib. siip., Il, 587.
et Ermentaire (12) raconte qu'une dame appelée Rainilde s"'y rendit de bien loin, puisque partie du Mans, sur la Sarthe, elle navigua successivement par cette rivière sur la Mayenne et la Loire, d'où elle aborda à Rezé, qui n'était qu'à cinq ou six lieues de Saint-Filibert (.î).
Ermentaire écrit la Ernicntaire, Quc uous veuous dc citer, était un moine de
relation des miracles ' ^ '
de saint Fiiiijert. Noirmouticr vcuu dc Jumiéges, où il avait fait profession, et avait changé ce séjour, par quelque raison que nous ne savons pas, pour la colonie que l'abbaye normande avait expédiée en Poitou sous la conduite de son saint fondateur. Il avait été guéri trois ou quatre fois par saint Filibert de diverses maladies, et il suivait avec d'autant plus d'intérêt les phases de cette vie postume du vénéré thaumaturge. D'ailleurs il ne manquait pas de goût littéraire, et il écrivit d'un style qui, pour être simple, ne l'emporte pas moins sur celui de beaucoup d'écrivains de son temps. L'abbé Hildebode, qui tenait à conserver tout ce qui venait de se passer à cette translation merveilleuse des cendres de son saint prédécesseur, ne pouvait mieux confier qu'à Ermentaire le soin d'en faire l'histoire : il le chargea de la rédiger. C'est donc à l'abbaye de Déas que le pieux auteur mit en œuvre le récit de ce mémorable voyage où il n'omit aucun des consolants prodiges dont tout le pays retentissait, et desquels tout ce qu'il n'avait pas vu lui-même lui fut raconté par des témoins oculaires. Il y travailla, paraît-il, aussitôt, et composa son premier livre entre 836 et 840, car il fut dédié à Hilduin, abbé de Saint-Denis, qui mourut cette dernière année. Bientôt après, les irruptions des Normands ayant forcé nos moines à fuir avec leur précieux dépôt, il accompagna dans ses divers refuges le saint qu'il aimait à nommer son père, et ce fat pendant ces pérégrinations laborieuses et chargées de tant de tristesses qu'Hildebodo ayant succombé à ses fatigues, Ermentaire se trouva obligé en 861 de lui succéder dans le gouvernement de cette
(a) ErmciUaire, De translatione rcliq. S. Filibcrti.
Idée de son livre.
communauté errante. Il travailla alors à un second livre des miracles du saint qui dut être terminé avant 865, car cette année fut celle de sa mort (a).
A la diète de Worms, convoquée vers la mi-septembre N'ouveiie opposition
' ^ ^ de Lothaire à la paix.
pour recevoir Lothaire et cimenter avec lui une paix solide et si désirable, on vit Fempereur arriver le premier. Il y attendait le roi d'Italie , quand vinrent des députés de celui-ci qui se fît excuser de nouveau sur sa même maladie c|ui le forçait, disait-on, à garder le lit. Quoiqu'il régnât alors dans ses Etats une maladie contagieuse, ce prince n'en souffrait pas encore, et ce ne fut qu'un prétexte pour ne pas recevoir de nouveaux ordres relatifs à ses spoliations de l'Eglise romaine ; et quand son père lui envoya, par des ambassadeurs, porter des paroles affectueuses qui dissimulaient sa véritable pensée, le prétendu malade y répondit de manière à faire douter de son sincère désir de la paix. Il ne fallut donc plus l'espérer, non plus que des conseils de Wala, qui la voulait sincèrement, et lui avait en vain représenté qu'elle était toute dans l'intérêt de son autorité et de sa personne. Le bon religieux, entrant dans Mon de waia et de les projets de Judith, qui l'avait conjuré de ramener son beau-fils à de meilleurs sentiments, car la pacification était pour beaucoup dans sa politique, se remit en route dans ce dessein ; mais il mourut bientôt après cette mission, lorsque étant retourné sans tarder à son couvent de Bobbio, envahi par une épidémie qui sévissait alors dans le Milanais, il y succomba en peu de jours. Ce fut aussi la cause de la mort de Mainfroi, comte d'Orléans, qui l'avait accompagné à Worms, en était revenu en même temps, et n'avait pas voulu le quitter sans avoir passé quelques jours avec lui dans sa solitude de la Trébia (13).
Le moine anonyme que nous avons cité maintes fois sous le nom de L'Astronome, et qui habitait encore la cour de Louis le Débonnaire, ne peut être suspect d'indulgence
(rt) Cf. Chifflct, Hist. de Tournus, II, 70. — Mabillon, Aci. Bênéd., II, 816. — M. l'abbé du Tressay, I, 123.
pour ces deux personnages, enlevés presque le même jour aux affaires de ce monde. C'est lui cependant qui les loue, en parlant de ce trépas prématuré, comme deux hommes dont la mort fut sensible à la France, puisqu'elle perdit en eux des modèles de noblesse et de bravoure comme d'énergie et de sagesse (^).
Nouveaux troubles Lotliairc ii'cu Tcstait pas moins silencieux au-delà des
a Gascogne. '■
Alpes, et d'autant plus rancuneux et décidé à maintenir son opposition. Wala lui manquerait désormais aussi bien qu'à Judith, qui, par des motifs tout différents, eût voulu de lui une obéissance dont son fils eût profité. Louis, poussé par sa temme, indiqua une nouvelle diète à Thionville pour le mois de mai 837 ; il voulait y décider une expédition en Italie, accorîipagné des deux autres rois ses fils. Mais la Providence devait entraver ces plans, et le premier obstacle fut dans les nouvelles qu'on reçut des excursions que les Normands avaient reprises sur les côtes de l'Océan Germanique ; Louis crut devoir se reporter dès lors de ce côté et se rendit à Nimégue. Le roi d'Italie profite de cet embarras pour donner de nouvelles preuves de sa mauvaise foi. Il continuait ses vexations envers l'Eglise romaine qu'il dépouillait de plus en plus, et comme il sut que l'empereur envoyait au Pape des ambassadeurs pour s'entendre avec lui sur ce point, il ne craignit pas de les faire arrêter, et par cet acte qui équivalait d'après le droit des gens à une déclaration de guerre, il préluda à d'autres mesures hostiles, telles que de faire fortifier les défilés des Alpes pour interdire à son suzerain l'entrée de l'Italie. Mort d'Aznar, comte D'uu autrc côté, et pendant que les Normands dévastaient
de Navarre. '■ ^
les campagnes du Nord de la France, où ils détruisaient tout, des troubles de même genre agitaient la partie orientale de la Gascogne (14). Pépin n'était pas sans inquiétude en Aquitaine, et craignait de voir tourner contre lui Aznar, ce comte amovible du pays, qui habitait les frontières
(a) L'Astronome, ad ann. 836.
Nouvelles perfidies Lotbaire.
de la Navarre, et menaçait de faire une irruption dans ses Etats, étant depuis plusieurs années dans la disgrâce du roi. Ici Thistoire reste fort obscure et ne laisse rien que de très conjectural sur les suites de ce mouvement bientôt arrêté par la mort du comte, laquelle demeura un mystère quant à sa cause immédiate et au genre de supplice qui lui fut infligé. Mais on s'accorde à établir qu'il termina sa carrière d'une manière horrible, d'après les Annales de Saint-Bertin. Comme Pépin refusa d'accorder son gouver- , , > ^ ,
^ " Son frère Sanclie
nement à son frère Sanche, ce qui était assez contraire à p^pj^""^**® "^'^'^ l'usage suivi en pareil cas, on l'accusa d'avoir fait assassiner le malheureux comte, ce dont les auteurs du temps ne semblent pas l'avoir cru incapable. Les Gascons secondèrent de tout leur pouvoir la prétention qu'eut ce frère de succéder à son aîné ; à quoi il parvint sans trop redouter ■ la vengeance d'un roi qui n'avait jamais fait de prouesses guerrières, mais dont la vie peu honorable confirmait assez le mépris qu'on faisait de son autoî'ité (15) et justifierait trop le crime dont il fut accusé. On voit par là que le royaume de Navarre, que nous avons vu fonder en 824 pour Garcias Ximénès, avait dû subir, pendant les guerres qui suivirent, des contradictions de la branche carlovingienne ; et qu'à Aix-la-Chapelle comme à Toulouse, on n'avait pas sanctionné l'élection de Garcias. Mais la famille de celui-ci n'en persista pas moins à soutenir sa légitimité.
Au reste, les événements qui allaient suivre confirmèrent Et fait reprendre
la chaîne interrompue
assez bien cette prise de possession pour que la souveraineté des rois de Navarre. de ce pays fût transmise comme inamovible à son fils, un autre Garcias, dont l'héritier porta sous le même nom, en 857, le titre de roi. De sorte que l'infortuné Aznar peut être considéré comme la tige des rois de Navarre, si toutefois il n'avait pas eu deux ou trois autres ascendants de son nom, gouverneurs avant lui de la Gascogne depuis 824 : point historique sur lequel les savants ne sont pas d'accord, mais que nous cherchons ici à éclaircir contre
les auteurs de VArt de vérifier les dates j qui nous semblent s'être trompé (a).
Pépin restitue les Pépin, dout la vle était peu exemplaire d'ailleurs, s'affais-
biens usurpés. ^ '
sait depuis longtemps en des habitudes qui le menaçaient de mort à la fleur de son âge. Nous l'avons vu user largement du droit que bien d'autres que lui s'étaient attribué pendant les troubles de la monarchie, de dépouiller les communautés pour payer les services de ses favoris. Des restitutions avaient été ordonnées, mais c'étaient de ces injonctions impériales dont il semblait tenir le moins de compte, et il fallut un ordre daté du 23 avril 837 pour le déterminer à remettre aux mains de l'abbé de Jumiéges la propriété de Thaizé (16), qu'il lui avait enlevée dans le pagus de Thouars w .
Il augmente le petit C'cst sans doute aussi daus un but d'expiation pour tant
monastère de Saint-
jeau-d'ADgéiy. ^q yqIs sacrilègcs que Louis persuada à son fils d'augmenter à ses frais le petit monastère d'Angerie, voisin de son palais de l'Aunis, qu'il avait fondé en 762 (c) pour des ermites qui y vivaient toujours dans les saints exercices de la vie solitaire. Pépin y fit donc un voyage, revenant d'ailleurs toujours volontiers à cette demeure dont il affectionnait le silence et la verdure.
Nouveaux démêlés Cependant l'empereur, poussé beaucoup moins par le
dans la famille impé- '■ 171 1 a
"2'«- sentiment de sa majesté outragée et le besoin de réprimer
l'indigne désobéissance de Lothaire, que par les obsessions de Judith, qui ne perdait pas de vue ses ambitions maternelles, avait résolu de ne pas tolérer plus longtemps l'opiniâtre insoumission de son fils aîné. Il voulut présider à Aix-la-Chapelle une diète d'hiver pour en finir, et il manda, comme de coutume, ses deux puinés, Pépin et Louis. Le premier n'y manqua pas plus que d'ordinaire. Le second
{a) V. Maiiléon, Les Carlovingiens, II, 08, 211 et 186. — Alphonse de Beaucliamp, Biographie universelle de Michaud, III, 148. — Art de vérifier les dates, VI, 491.
(h) D. Bouquet, Script. Rer. Gall., VI, 675. (c) Vid. Supr., in h. mm.
s^excusa sur la défense de ses Etats contre les Normands qui
les menaçaient encore, et se fit représenter par des officiers
de sa cour. C'est là, qu'en présence d'une assemblée Les euis rie lo-
nombreuse, l'empereur déclara qu'il donnait à Charles, le Pépin'diminués à l'a-
vanlage de Charles.
plus jeune de ses enfants, outre les provinces qu'il avait reçues à Thionville en 835, plusieurs de celles déjà concédées à ses frères. C'était une nouvelle maladresse impériale. L'empereur aurait dû, en effet, tout en frappant celui de ses fils qui le méritait aux yeux de tous pour sa résistance à un père qui était son roi, n'avoir aucun motif d'employer envers les deux autres cette rigueur qui n'eût été qu'un blâmable caprice, si elle n'eût paru une faiblesse cédant à des exigences féminines. L'assemblée, plus préoccupée de la conduite de Lothaire que prudemment éclairée sur les suites d'une si malheureuse décision, ne fit aucune difficulté de la sanctiormer. Les. seigneurs aquitains venus à la suite de leur roi applaudirent surtout à cette espèce d'intronisation (a), et, séance tenante, une scène préparée par un artifice très explicable fit apparaître le jeune Charles (il n'avait que quatorze ans), auquel prêtèrent serment de fidélité les grands des provinces qui devenaient ses vassaux. Mais tout en gardant un silence dont ils comprirent la nécessité actuelle. Pépin et les ambassadeurs de Bavière se retirèrent mécontents.
L'Astronome prétend que ce n'était pas là un acte sérieux comment l'Asifo-
, ,, . ^ , ,, . nome s'égare sur ce
dans 1 esprit même de lempereur, mais une sorte d'intimi- po'Qt. dation qui devait forcer Lothaire à résipiscence, et ramener ce trop illustre dissident par une crainte salutaire. On peut se permettre de voir dans une tehe explication l'argument peu valable d'un ami dévoué qui, cette fois, fait de l'histoire moins avec la tête qu'avec le cœur. On ne dut persuader facilement à personne de ne voir qu'une sorte d'apparat sans valeur bien arrêtée dans cette assemblée solennelle, approuvant d'une seule voix une décision impériale de la
(a) Cf. Daniel, II, 277, fjui a très bien rendu compte de cet épisode.
plus haute gravité ; dans ce serment demandé sans retard aux peuples rangés sous le joug d''un nouveau chef; dans cette entente préalable enfin, par laquelle Judith ne se considérant guère plus que Lothaire depuis ses disgrâces et la perte de ses deux meilleurs conseillers, était convenue avec Pépin qu'elle payerait son consentement aux décisions de son époux par une augmentation de ses Etats et l'assurance de maintenir le trône d'Aquitaine dans sa famille (a). Tel était le secret du silence de Pépin et du consentement ouvert qu'il sembla donner au nouvel ordre de choses.
Mais les ambassadeurs d'Aquitaine pensaient bien autrement. Ils n'avaient pas été envoyés à Aix-la-Chapelle pour y sanctionner le dépouillement de leur maître ; et, à peine au sortir de la diète, ils s'abouchèrent avec le roi, dépouiUé comme eux, et le firent revenir à leur sentiment qui était celui d'une protestation dont on allait méditer le moment et l'opportunité.
Il fallut donc se voir et converser. La politique tortueuse de Pépin, d'ailleurs intéressée par les promesses de l'impératrice qu'il n'oubliait pas facilement, lui persuada une sorte de neutralité vis-à-vis de ses frères. Sans donc leur dévoiler ses pensées, il les laissa faire, et apprit bientôt que le Bavarois était entré en relation avec l'Italien, et qu'à la mi-carême de 838 une entrevue avait eu lieu dans la vallée de Trentin, au milieu des Alpes. On y convint de dissimuler et d'ajourner l'explosion d'une révolte armée à une époque plus opportune.
Nouveaux griefs en- Mais l'empcreur avait tout appris. Après avoir prévenu
tre l'empereur et ses '■ i i i i
fils Lothaire et Louis, \q^ gouvemcurs dc provinccs de se tenir sur leurs gardes, il réunit autour de lui des troupes nombreuses, et fit dire au roi de Bavière de venir le trouver après les fêtes de Pâques à Nimègue, où il voulait tenir les Etats. Louis ne vint que pour chercher à se défendre, nia la conférence qu'on lui reprochait avec Lothaire, et ne put retenir ses
(a) Annal, de Saint-Bertin, ub. sup. — Nithard, 1. 1.
plaintes sur la diminution de son partage qu'il avait publiquement acceptée. Ces plaintes ne firent qu'irriter d'autant plus l'empereur, qui, par un discours prononcé aussitôt en Qui sont déponiiiés
A X7171 1 en faveur du jeune
pleine diète, déclara qu'il enlevait au roi de Bavière la chanes. France orientale, dont il l'avait gratifié à Thionville. Si cette mesure était conforme à la clause qui lui avait laissé dans ce même acte le droit de revenir sur ces générosités dans le cas où ses enfants s'en rendraient indignes, ce n'en fut pas moins une faute grossière qu'en privant un de ses fils de cette portion de la France, il l'attribuât en même temps au jeune Charles, contre lequel il accumulait de plus en plus la haine jalouse de ses aînés (a).
Nous savons pourquoi la conduite de Pépin contraste si , Politique astucieuse
^ ^ ^ de Pepin.
nettement avec celle des deux autres rois. Personne ne se montra plus souple et plus pacifique. 11 se garda bien d'aucune alliance qui aurait pu lui mériter les reproches de l'impératrice, et lui attirer de son père des sévérités qu'elle savait trop lui inspirer au besoin. Une diète devait se tenir à Quiercy-sur-Aisne à la mi-septembre. Il était outre-Loire, dit-on, et dans cette partie de la Touraine qui appartenait encore au Poitou, se tenant prêt, sans doute, à tout événement, lorsqu'il reçut l'ordre de se rendre à Quiercy. Il se d/èfal?* ''^^''^^^ hâta d'obéir, et, sur le point de partir, il signa, en la datant du 3 septembre 834, et de la vingt-quatrième année de son règne, une confirmation des privilèges accordés précédemment par son père à l'abbaye de Grasse (17). C'était à la demande d'Agila, alors abbé, qui avait fait exprès le voyage. Cette abbaye avait été fondée vers 778 sous le vocable de Nptre-Dame au diocèse de Carcassonne. Charlemagne et Louis le Débonnaire l'avaient tour à tour protégée. Pépin reçut le dignitaire ecclésiastique avec une grande affabihté, et la charte qu'il lui accorda, datée de Saint-Martin en Campagne (18), fut probablement la dernière qu'il eut l'occasion de promulguer.
(a) Thégan, in h. a an.
D^autres bonnes œuvres du même genre, faites par Pépin à la persuasion de son père, prouvaient alors, soit sa docilité à tout ce qui pouvait faire croire à un retour sincère après les égarements de sa politique violente, soit Thabiletô qu'il savait mettre à se ménager les bonnes grâces de ce père dont il comptait bien profiter. Car c"'est toujours le risque où s'engagent les natures équivoques, de se laisser légitimement soupçonner d'agir trop souvent avec moins de franchise que de calcul. Quoi qu'il en soit, il nous faut raconter tout ce qui paraît être à sa décharge devant l'histoire, et nous ne devons pas omettre les deux faits suivants.
Il augmente les i)â- Nous l'avous VU uaguére se montrer gracieux envers
timenlsileSaiiit-Jeaii- . ioi-t t,* i^ i
d'Angéiy. Ics rcligicux (XQ Samt-Jcan-d Augclv. Comme toutes les
autres, cette maison avait eu à souffrir des exactions suscitées par les désordres dont la France et l'Aquitaine subissaient les tristes contre-coups. C'est pour les réparer autant que possible que les moines réclamèrent du roi Pépin P'" une confirmation de leurs privilèges et possessions que le prince leur accorda en 838, dans un voyage de quelques jours qui l'avait ramené aux rives de la Boutonne. Et reconstruit la Cc fut lui aussi qui fit rcconstruirc la cathédrale de
cathédrale de Saintes.
Saintes, bâtie à la fin du vi^ siècle par l'évoque saint Palais sous le vocable des deux saints apôtres Pierre et Paul, et que diverses catastrophes avaient ruinée presque entièrement. Cette œuvre imposante qu'avait inspirée comme tant d'autres la piété de Louis le Débonnaire,' ne résista pas aux ravages des Normands, qui devaient bientôt ruiner l'Aquitaine. Plusieurs fois rebâtie, elle le fut en dernier lieu au Xïv^ siècle dans le style gothique de la seconde époque ogivale, qu'on lui voit encore aujourd'hui, après avoir été dépouillée en 1790 de sa couronne épiscopale. Deux raisons avaient sans doute contribué à cette grande entreprise, une des dernières de Pépin : c'est qu'il était comte de Saintes en même temps que roi d'Aquitaine, et que l'évoque, qui ne manqua pas sans doute de joindre ses félicitations au bon
vouloir de Tempereur , était toujours ce même Atton qui, d'abord abbé de Saiiit-Hilaire de Poitiers, et tenant par des liens de parenté à la famille impériale, occupait le Siège de Saintes depuis Tannée 799 («).
A Quiercv, où Pépin ne manqua pas de se rendre au mois Pépin favorise l'eié-
•- ' '■ ^ ^ valiondu jeune prince
de septembre, il reçut l'accueil le plus affectueux, au moins ^,'^j|,[f^ '-''• '"' '^'"'^'^ en apparence, de son père et de Judith. Il y avait à exploiter sa complaisance, à quoi il ne se refusa point comme on en était convenu. Il promit d'être d'autant plus un bon frère pour Charles qu'il en espérait d'avantage; il alla jusqu'à lui céder volontiers le Maine, qui lui appartenait, et à porter ses vassaux de cette belle province à passer sous le joug de leur nouveau prince; et pendant qu'après la diète celui-ci se rendit au Mans pour y recevoir les hommages de ses nouveaux sujets. Pépin s'achemina vers l'Aquitaine et revint à Poitiers, qu'il habitait ordinairement, et qu'il regardait comme la capitale de ses Etats.
Ainsi tout semblait consommé à Tégard du jeune roi, que son père préposait à une grande portion des Etats de ses autres enfants. Sa royauté avait été consacrée par le suzerain lui-même, sous la volonté duquel tout semblait plier : mais cette couronne de Neustrie que l'empereur venait de poser sur sa tète de ses propres mains, en pleine assemblée et aux applaudissements unanimes de la cour, n'était pas, il s'en fallait de beaucoup, un signe de paix inaltérable. Nous ne tarderons pas à voir combien de telles illusions devaient être, au contraire, le signal de déplorables tempêtes.
Le dernier voyage de Pépin lui avait causé d'autant plus MoriduroiPépini-. de fatigue qu'il avait été plus improvisé, et accompagné de plus de circonstances au milieu desquelles il s'était plus contraint. Il arriva à Poitiers déjà malade, au mois de novembre 838, vit son état empirer chaque jour pendant un mois, et s'éteignit le 13 décembre, à peine âgé de trente-six ans.
(a) Du Tems, II, 347. — Rainguej, Biographie Sainlongeoise, p. 447.
Ses enfants.
Sa sépulture.
Ses monnaies et ses diplômes.
De sa femme Ingeltrude, qu'il avait épousée en 822, laquelle était fille du comte de Madrie (19) et sœur de Robert le Fort, il avait eu deux fils, Pépin, qui lui succéda, et Charles, qui, obligé plus tard d'embrasser la vie monastique, devint évêque de Mayence et y mourut en 8G3. Il eut aussi deux filles, dont Taînée, Mathilde, épousa Gérard, comte d'Auvergne, et l'autre Ratier, comte de Limoges.
Pépin fut inhumé dans l'église de Sainte-Radégonde, et non dans celle du monastère de Sainte-Croix, comme Pont dit quelques annalistes mal renseignés (20). Ingeltrude, morte peu de temps après lui, reçut la sépulture dans la même église, et à ses côtés, disent les historiens, ce qui est péremptoire dans la question. Ce qui ne l'est pas moins, c'est l'affirmation d'un manuscrit de la bibliothèque Richjlieu qui indique la place de cette sépulture « derrière le grond autel, dans la partie Sud du déambulatoire qui avoisinait le cloître ». — Du temps de Pépin (^), l'Aquitaine enveloppa dans son gouvernement l'Autunois, dans lequel se trouvaient le Nivernais et cette partie de la Bourgogne qu'on appela le Charolais (*). Parmi ses ministres se trouvèrent nos évoques de Poitiers, Fridebert et son successeur Hébrouin.
Ses monnaies son^t fort rares, mais curieuses en ce qu'elles offrent, d'un côté, le nom du roi d'Aquitaine, et de l'autre, le monogramme de Sainte-Croix de Poitiers : Ainsi sont deux deniers d'argent trouvés, en 1858, à Imphy, bourg d'un millier d'habitants dans la Nièvre. Ces types paraissaient avoir été frappés à Melle, sous l'abbatiat de Gerberge, qui prolonge encore son long gouvernement de l'abbaye jusqu'en 840 (24).
Les actes de son règne sont datés de deux formules différentes. De 814 à 832, c'était : Pépin, par la grâce de Dieu, roi des Aquitains ; après cette année, et jusqu'à sa mort , ce fut : Pépin, par la permission et la grâce de
(a) Bulletin des Ant. de l'Ouest, XIII, 15. {b) Revue de numismatique^ 1858, p. 218.
la divine Majesté (a). Cette dernière façon de parler de luimême annonçait-elle, depuis ses révoltes, une idée plus absolue de sa position royale qui avait souffert de si améres et parfois de si justes contradictions? N'était-elle qu'une affirmation plus explicite d'une autorité qu'il entendait mettre sans partage sous la protection de la majesté divine dont il voulait uniquement relever? Tout cela serait possible dans un prince qui, par une fatale erreur, se croyait moins obligé d'obéir en rien parce qu'on avait abusé contre lui d'un pouvoir dont il attendait plus de justice.
Le milieu agité dans lequel vécut, depuis la fatale année son caractère morai 832, ce malheureux prince, indique moins ses vertus que ses défauts et ses vices à ceux qui voudraient l'étudier à fond. Il n'eut guère d'occasion d'édifier par les unes, et trop souvent les autres allèrent en lui jusqu'au scandale. Il était un de ces hommes trop peu rares à qui la religion qu'ils respectent ne sert pas assez de contre-poids contre des passions qu'ils ne veulent pas combattre : hommes dont la vie, par cela même, devient une alternative continuelle de bons exemples et de mauvaises actions. Ainsi, tout en dépouillant au besoin les monastères, selon que l'avarice ou de prétendus besoins d'Etat oblitéraient en lui le sentiment de l'honnêteté publique et le respect de la propriété, il avait bien l'intention de réparer ces offenses à Dieu et aux hommes par des restitutions et des fondations charitables. Il donnait des témoignages habituels de foi en ne voyageant jamais sans faire porter avec lui des reliques de quelques saints (22), et nous l'avons vu donner aux religieux de grandes preuves de sa confiance et de son respect. Mais les violences de la colère étaient aussi trop fréquentes, et des retours passagers ne réparaient pas toujours les maux qu'elles avaient causés. Au reste, sa facilité à employer les ruses et les détours des conspirateurs s'était exercée en une foule de circonstances, et il l'employa
(a) Art de vérifier les dates, IX, 230.
T. IV t.i
tantôt contre un parti, tantôt contre Tautre de ceux qu'il patrona tour à tour selon les vues de son ambition et de ses intérêts. Ses contemporains qui, sans l'avoir beaucoup fréquenté, pouvaient en juger avec plus d'indépendance, ne le flattent pas sur le côté moral de sa conduite , et cachent peu les travers de sa vie privée, dont le public était trop prévenu quand il n'en était pas témoin. De ce nombre est surtout le savant Reginon, abbé de Prum, au diocèse de Trêves, auteur d'une intéressante chronique, continuée par lui jusqu'en 906 (a). Il y parle beaucoup de Pépin , et s'exprime sur son compte en homme qui savait pertinemment à quoi s'en tenir. Pépin, d'après lui, avait souverainement négligé ses devoirs de prince, et cette négligence n'avait pas peu contribué aux hardiesses des Normands, qu'il n'appartenait en effet à personne autant qu'à lui de surveiller et de repousser des côtes du Poitou. Il fallait bien d'ailleurs que Louis le Débonnaire connût son peu de bravoure ou d'aptitude à la guerre pour avoir toujours confié à des seigneurs subalternes la défense du pays. On le vit toujours appeler son fils prés de sa personne pour toutes les expéditions projetées contre la rébellion de ses enfants ; mais toujours ces expéditions manquèrent, et Pépin n'y trouva aucune occasion de se montrer glorieusement. Le secret de cette inaction était dans les écarts de sa conduite privée, qui allèrent jusqu'à la débauche dans les' orgies de la table et d'autres plus ignobles encore. Il en était venu à être toujours dans l'ivresse, ce qui avait fini par altérer sa raison, si bien qu'il ne mourut qu'après avoir perdu depuis quelques semaines le sentiment de son existence, affaissé dans une sorte de stupidité (23). Louis, insuffisant lui-même à sa propre tâche, n'avait pu prévenir les désordres qui dégradaient son fils et dans lesquels un trop grand nombre de seigneurs se vautraient comme lui. On eût dit que
(a) Beginonis abbatis Prumiense Chronic, apudPistorium: Rerum Germanie. Script., 1'« p. — Duchesne, Histor. Normannomm scriptores antiqui. — Dom Rivet, Hist. littér., VI, U8 et suiv.
Tempereur n^'avait donné TAquitaine à ce prince que pour s^en décharger lui-même ; il nV avait gardé que des droits de suzeraineté pour y distribuer les honneurs et les places. En un mot, l'esprit de Charlemagne n'était plus là, et la décadence de sa race préparait activement le règne de la féodalité qui s'avançait à grands pas.
Et cependant on lui rend cette justice de reconnaître que dans son gouvernement d'Aquitaine, Pépin P"" se conduisit souvent d'après les principes de Téquité, et avec une droiture qui, avant ses égarements de conduite, lui avait mérité l'estime de ses sujets. Surtout il avait gardé le respect de la nationalité de ses peuples, et cette dernière considération n'entra pas médiocrement dans la lutte qu'ils soutinrent en faveur de sa dynastie. Avant d'entrer dans ces détails, arrêtons-nous quelque peu à d'autres faits qui marquent encore pour notre pays le cours si agité de cette année 838.
Peu de temps avant la mort de Pépin, celle de Fridebert „ Hébrouin, xlii»
^ ^ Evêque de Poitiers.
laissa vacant le siège de Poitiers. On ne doit pas douter que la nomination de son successeur n'ait été due en partie à l'influence de Pépin, dont il était le chancelier depuis sept ans. Son nom figure, dès 831, parmi les signataires d'un diplôme accordé cette année à l'abbaye de Cormery (24). C'était Hébrouin, que sa parenté rattachait aux comtes du Maine, étant petit-fils, par son père, de Roricon P*", et neveu de Bernard, comte de Poitou et de Septimanie. De telles alliances lui furent profitables, si l'on peut qualifier ainsi des bénéfices nombreux qui enrichissaient des titulaires que l'Eglise a toujours désapprouvés. Ainsi, il était déjà pourvu en 833 de l'abbaye de Saint-Maur-sur-Loire, lorsque son oncle, Roricon II, obtint encore pour lui, par la faveur de Pépin, le monastère de Saint-Maur-des-Fossés, où le corps du saint n'avait pas encore été transporté (25). Tant caractère de ce préd'honneurs dans un âge où l'ambition naturelle à un jeune homme de haute race devait le pousser vers le maniement des affaires, ne purent qu'éblouir le jeune prélat : il était
grand déjà aux yeux du monde, et les membres du clergé, qui attachaient plus dMmportance- à la sainteté d'une vocation éminente qu'aux avantages temporels qu'on en pouvait retirer, durent voir en lui un évéque plus anxieux de son avenir que de l'éminence de sa mission («). Il paraît que l'abbatiat de Saint-Hilaire était devenu un complément du siège de Poitiers, car aussitôt nanti de celui-ci, l'autre lui fut donné comme à son prédécesseur. Le clergé séculier et régulier trouva donc en lui un guide plus sûr, quant aux intérêts matériels, qu'à ceux des âmes. Il ressembla surtout à bien d'autres évoques de ces temps difficiles, lesquels, abandonnant les soins de la direction spirituelle à des clercs ou à des religieux, se jetaient plutôt dans les négociations ou les litiges, et parvenaient toujours à les faire réussir auprès des grands. L'habileté d'Hébrouin devait avoir déjà une certaine réputation aux premiers jours de son épiscopat, car, peu de temps avant la mort du roi d'Aquitaine, il avait été pris pour arbitre entre Aldérik, évêque du Mans, et Sigismond, abbé de Saint-Calais (26), relativement à la juridiction que l'un et l'autre prétendaient sur ce monastère.
Mais tout cela n'était encore qu'un rôle bien secondaire devant le prochain avenir qui allait lui ouvrir une carrière d'action politique. Nous ne tarderons pas à le voir à l'œuvre, et nous le jugerons avec l'histoire, moins par ses gestes que par l'intention qui les aura inspirés.
(a) Dom Bouquet, VI, 670.
Note 1
La Fontenelle croit [Histoire des Rois et Dues d'Aquitaine, p. 197 et note 47) que ce nom doit se traduire par une des nombreuses i^ar/es^ Paya, encore connues dans le Poitou, Faye-l'Ahhesse, Faye-sur- Ardin, etc. Nous pensons, tout bien examiné, qu'il s'agit du bameau que nous signalons ici, parce qu'il est nommé plusieurs fois dans des actes de l'abbaye de Nouaiilé, depuis 1270, parmi ses prieurés. Si rien ne prouve que, trois siècles auparavant, ce titre ne fut pas encore donné à la villa dont il s'agit, mais dont nous voyons qu'elle appartenait bien à la célèbre abbaye, rien ne prouve non plus que le P'ay ne soit pas devenu un prieuré en titre après la conclusion de l'affaire d'Agnaldus. (^Cf. Redet., Didionn,, p. 163.)
Note 2
Ce hameau est le village de Bouresse, Boeritia. C'était, d'après un acte de 901, une église de Notre-Dame, appartenant à l'abbaye de Nouaiilé, et de la viguerie de Civaux. Elle était entourée d'une grande forêt, très voisine de celle du Fay, et qui se confondait probablement avec elle. L'abbé de Piouaillé était, avant 1790, seigneur châtelain de la paroisse, il nommait à la cure, enclavée dans l'archiprètré de Lussac. L'église, sous le vocable de l'Assomption, est du XI*" siècle, avec de curieux chapitaux historiés. Le bourg possède encore quelques maisons du moyen âge, et dans son cimetière des pierres tombales remarquables. Bouresse, à trois lieues Nord-Ouest de Lussac, est une des treize communes de ce canton, et n'a pas moins de 1,200 à 1,500 habitants.
• Note 3
Crémieu, Cremiacum^ bourg et chef-lieu de canton de l'Isère; a 2,500 habitants. C'était, au ix'^ siècle, un château royal.
Note 4
C'est la petite ville de Saint-Filbert, devenue un chef-lieu de canton de la Loire-Inférieure, et survivant aujourd'hui avec une population
de 3 à 4,000 âmes à la ruine de son abbaye, dont il ne lui reste que l'église devenue paroissiale.
Note 5
Concha; nos auteurs en ont fait une sorte de lieu d'abordage, dont ils ne disent pas la situation, et qui, en réalité, n'était autre que le port ainsi nommé à cause de sa forme hémisphérique.
Note 6
Adhémar de Chabannais est un de ceux qui tournent en une défaite complète cette victoire du comte d'Herbauge. Mais il vivait au commencement du xi^ siècle, et ne peut guère infirmer ce que raconte sans hésiter un historien du ix® comme Ermentaire, qui produit le fait dans ce sens. Cet Ermentaire était venu à Noirmoutier avec les autres moines envoyés de Jumièges en 674. Il assista à toutes les transmigrations que les religieux de cette maison durent faire de 83G à 863 en divers lieux du Poitou, pour sauver les reliques de leur saint Filibert, à Grand-Lieu ou Déas, à Cunaudetà Mossay. Ce fut en ce dernier lieu qu'il mourut, en 860, revêtu depuis cinq ans de la charge d'abbé. Toujours auprès des saintes reliques dans ce pénible voyage, nul mieux que lui ne pouvait en dire les laborieuses péripéties. C'est ce qu'il fit en deux livres de la Vie de saint Filibertj en un style assez bon pour son siècle. On la trouve dans le V^ volume des Actes de Mabillon, et on peut la consulter avec confiance, car elle est écrite avec autant de sincérité que de candeur. (V. Dom Rivet, V, p. 315.)
Note 7
Annal, de Saint-Bertin, ad ann. 836. — Les Annales de Saint- Bertin sont ainsi nommées parce qu'elles furent découvertes en un manuscrit du ix* siècle dans la célèbre abbaye de ce nom, appelée d'abord Sithiu, au diocèse de Saint-Omer. On n'en connaît pas l'auteur, qui était certainement étranger au monastère, dont il parle sans plus d'intérêt que d'autre chose. On le croit de quatre ou cinq auteurs, à la variété de la diction et à la différence de leur méthode. Ils se seraient succédé pour raconter les événements de leur temps de 741 à 861 ; et ce qui ne laisse pas douter de cette pluralité des auteurs, c'est que les cinq parties du manuscrit sont d'autant d'écritures dissemblables. On y voit une grande impartialité à l'égard de Charles le Chauve, qui n'a pas été si bien traité par l'annaliste de Fulda. Les Annales de Saint-Bertin ont été recueillies parmi les
Historiens de la France de D. Bouquet, et font partie de ses tomes VI, VII et VIII . (V. D. Rivet, Hist. littéraire de la France, V, 504 et suiv.)
Note 8
Le Pont-de-Ia-Fourche, Furca Pontus, à cause de la configuration de cette petite rade, où l'on voit encore, près de Beauvoir, la réunion de deux étiers ou canaux qui se dégorgent dans la mer après être partis des marais voisins du continent.
L'Ampennum d'alors est certainement représenté aujourd'hui par le moulin de ÏAmpan, dont les ruines romaines sont mêlées au sol environnant, et que Beauvoir a remplacé au moyen âge, comme son nom l'indique assez. Ce dernier est devenu chef-lieu de canton de l'arrondissement des Sables-d'Olonne, et a 2,500 habitants. — Beauvoir n'a son nom dans les chartes qu'au xi* siècle, et doit être une reconstruction de l'ancien Ampennum. On en trouve une preuve dans ce fait que Beauvoir était devenu, dès le xii* siècle, un prieuré de Noirmoutier, sans doute après la ruine à' Ampennum, dont on voyait encore au xiv® siècle une forte tour détruite alors par les Anglais. Comme le prieuré des Bénédictins avait été reconstruit et repeuplé après plusieurs catastrophes, les populations se réunirent enfin autour du dernier couvent reconstruit, et contribuèrent à y faire une petite ville de quelque importance par ses rapports de commerce avec les îles voisines et le continent. Plusieurs communautés s'y établirent dans la suite, tels que les Dominicains, les Mathurins, et des Ursulines. L'église paroissiale est sous le vocable de saint Filbert : c'est un beau monument du xii'= siècle, dénaturé malheureusement plusieurs fois, de façon à ne rien laisser aux regards de l'archéologue que des restes de son ancienne splendeur. Nous croyons à l'identité primitive des deux localités avec les Bollandistes, le P. Chifflet (Hist. de Tournus), et plusieurs autres, parmi lesquels, en dernier lieu, M. Ed. Gallet, auteur d'une Histoire de Beauvoir-sur- Mer (in-12, Nantes, 1868).
Note 10
Varennœ ou Varinnce, aujourd'hui le Bois-de-Céné , de Bosco Cœnaio, ainsi nommé sans doute de son terrain humide. Varinnœ ou Varennœ en était synonyme, et a produit notre mot garenne. Son dernier nom latin indique pour cet endroit une modification du
moyen âge avec son église de Saint-Etienne qui suppose une paroisse établie là avec son église dès ou avant 836. Bois-de-Céné a aujourd'hui 1,800 habitants, et est une commune du canton de Challans.
Note 11
Paux, Palum, localité de 1,800 âmes, dans la Loire-Inférieure, canton de Machecoul. On voit que dès ce temps il y avait une église paroissiale. Elle est arrosée par le Faleron, et est devenue en 1790 du diocèse de Nantes.
Note 12
Ermentaire était abbé de Noirmoutier à cette époque. C'est lui qui écrivit la relation des miracles dont nous parlons ici, et à qui on a faussement attribué une Vie de saint Filihert qui était trop mal écrite pour être de lui, comme on peut le voir dans Mabillon, Act. Dénéd., tome II, de la page 816 à 825. Dom Rivet établit d'ailleurs que cette relation, au style poli et plus élégant, n'était qu'une révision de celle d'Ermentaire, qui n'avait d'abord écrit qu'avec beaucoup moins d'agrément et de distinction. Mais celui qui avait été chargé de ce second travail par l'abbé Cochin, successeur de saint Achard, aurait cependant profité des notes recueillies par Ermentaire, qui, ayant vu tout ce qu'il raconte, ne cessait pas d'être un homme à la bonne foi duquel on pouvait s'en rapporter.
Note 13
La Trébie est une rivière d'Italie qui descend des Apennins et se jette dans le Pu. C'est sur ses bords que le monastère de Bobbio avait été construit.
Note 14
Thégan était coadjuteur de l'évèque de Trêves Hetti, et fut témoin des trames ourdies contre Louis le Débonnaire qu'il aimait et dont les vertus excitèrent d'autant plus son attachement et sa pitié. Il détesta donc surtout le parti de Lothaire, et s'étudia, dans son récit des événements contemporains, à dévoiler les perfidies des évêques ambitieux et des courtisans sans pudeur qui suivaient la fortune de ce fils dénaturé. Son récit est écrit avec une simplicité qui témoigae de sa bonne foi. Walafride Strabou, théologien et poète de l'époque, loue Thégan pour son talent, pour la pureté de ses mœurs et de sa doctrine. Son histoire fait partie de la collection d'André Duchesne et du tome III de celle de Guizot.
Note 15
Reginonis abbatis Prumiensis Chronicon, lib. II, ad ann. 853. — Reginon était religieux dans l'abbaye de Prum. Il y entra sans aucune teinture des lettres et parvint en moins de six ans à se faire un fond de savoir qui le porta bientôt à cultiver la littérature, les arts et les sciences, et lui procura la prévôté, c'est-à-dire le second rang dans son abbaye, dont enfin il devint abbé. Les troubles de son temps lui attirèrent des disgrâces, sans le faire méconnaître de ceux qui rendaient justice à ses intentions et à son talent. Il en profita pour écrire sa Chronique^ qui commence au i'^'" siècle de l'Eglise et se continue jusqu'en 906. Ou y trouve beaucoup de détails pour l'histoire de la France et de la Germanie. Elle n'a pas été imprimée, et ce qu'on sait par elle vient d'un manuscrit de l'abbaye de Prum.
Note 16
Thaizé, Thesayum^ Taeséj était depuis longtemps au xiv® siècle une église paroissiale de Notre-Dame relevant du prieuré de Notre-Dame du château de Loudun. Elle est aujourd'hui du canton de Thouars, dont elle n'est éloignée que de 2 kilomètres au Sud-Est, et n'a que 6 à 700 habitants. Cette population n'était guère que de 400 âmes au commencement de notre siècle. Le territoire de cette commune est arrosé au Nord-Ouest par le Thouet. L'histoire se tait sur l'origine celtique de ce lieu, qu'il ne faut pas confondre avec celui du même nom qui se trouve traduit dans les chartes par Iseia^ et qui a une église de Saint-Pierre, dans le canton de Ruffec (Charente).
Note 17
Grasse, Monasterium Grassinense Septimania ^ sur l'Othieu ; petite ville de 1,500 âmes, chef-lieu de canton de l'Aude, à 20 kilomètres Sud-Est de Carcassonne. (V. encore ci-dessus, p. 242.)
Note 1<S
Saint-Martin-en-Campagne. Ce lieu, que La Fontenelle place à la gauche^ c'est-à-dire, sans doute, sur la rive Sud de la Loire, ne nous apparaît pas dans les cartes, ni dans les dictionnaires de géographie. Il est donc probable qu'il faut ici reconnaître une inexactitude, ou une mention de lieu qui n'existe plus, car l'unique localité de ce nom connue aujourd'hui est un village de 600 âmes, situé dans le canton d'Envermeu (Seine-Inférieure), et ne peut convenir en rien à l'affaire en question.
Madri ou Madrie, Madriacum, était le nom d'un village de Neustrie situé dans le département actuel de l'Eure, et chef-lieu d'un pagus appelé encore au vu* siècle Pagus Madriacensis. Leufroi y fonda en 692 un monastère de Sainte-Croix, en souvenir d'une croix que saint Orner y avait élevée après l'apparition d'une croix lumineuse dont il avait été favorisé. Le monastère y fut mis tout d'abord sous la règle de saint Benoît. Elle fut ruinée à partir de 1726 par les abbés commandataires, et réunie en 1741 au petit séminaire d'Evreux. Ce lieu est connu sous le nom de la Croix-Saint-Leufroi; il posséda le titre de baronnie, et n'est plus qu'une bourgade de 800 âmes, du canton de Caillou.
Note 20
Par exemple Besly, qui le fait mourir au mois de novembre ; mais Adhémard de Chabannais, in ann. 838, et Richard de Fleury, dans sa Chronique, tiennent pour Sainte-Radégonde, et par leur temps si rapproché de la mort du prince, ils devaient ne pas se tromper. La Chronique de Maillerais tient aussi pour Sainte-Radégonde. Enfin c'est encore la tradition monastique de Sainte-Croix. — Richard, abbé de Fleury ou Saint-Benoit-sur-Loire, vivait au x*^ siècle et en fut l'un des plus savants hommes. Il mourut le 16 février 979, après avoir recueilli dans plusieurs voyages qu'il fit en Aquitaine plutôt des notes qu'une Chronique, dont le P. Labbe nous a conservé de précieux restes dans sa collection de monuments écrits pour l'histoire de ce grand pays.
Note 21
On lit sur ces types : Pippinus, graiiâ Dei, rex Aquitanorum. — PippinuSj ordinante divinœ Majestatis gratiâ.
Note 22
Cet usage était habituel alors aux princes, et lez Annales de Metz, ad ann. Ihl , disent que Pépin le Bref n'y manquait pas, voulant d'ailleurs que ceux qui lui prêtaient serment jurassent sur les reliques qu'il leur faisait présenter.
Note 23
Reginonis Chronieon, ad ann. 853. — Quand D. Vaissette assure, dans son Histoire du Languedoc citée par La Fontenelle, que rhistoire ne peut reprocher à Pépin que sa part dans les rébellions
contre son père, il n'avait pas lu sans doute le passage de Reginon que nous venons de citer; il n'avait pas lu non plus la Chronique anonyme de Saxe. Ce sont deux auteurs des ix* et x* siècles, qui ont très bien pu savoir ce qui s'était passé cinquante ans avant eux.
Note 2i
Cormery, Cormeriaeum^ abbaye bénédictine fondée entre Tours et Locbes avant 737, car on a d'elle un cartulaire daté de cette année : ceux qui attribuent sa fondation à l'an 870 oublient que Cbarlemagne n'en fut que le restaurateur, aussi bien que Rihier, abbé de Saint-Martin de Tours, qui, en la relevant, la soumit à son monastère. Cormery était sous le vocable de saint Paul, et embrassa, au xvii^ siècle, la réforme de Saint-Maur.
Note 25
Les reliques de saint Maur n'y furent portées que du temps de Charles le Chauve, afin de les soustraire aux Normands. — Saint- Maur-des-Fossés, Monasteriuni Sanctl Mauri Fossatensis, est à 2 lieues Sud-Est de Paris, sur la Marne. C'était le chef d'Ordre de la congrégation de Saint-Maur qui s'y établit en 1618.
Note 26
Dom Bouquet, VI, 300 et suiv. — Saint-Calais, Monasterium Sancti Karilesij fondé vers 536, au diocèse du Mans, par le saint dont il prit le nom plus tard. Il était sur la petite rivière d'Anisole. C'est maintenant une ville de 4,000 âmes, chef-lieu d'arrondissement de la Sarthe, à 40 kilomètres Est du Mans.