LIVRE XXIV
Depuis la mort de Charlemagne et le régne
DE Pépin en Aquitaine
jusqu'à la première invasion des Normands en Poitou
(De 814 à 820)
ORSQUE Charlemagne expira, le roi d'Aquitaine Le roi d'Aquitaine
1^1 devient empereur
était à Doué, une de ses maisons royales que «l'Occident. nous savons située sur les confins de l'Anjou et du Poitou. Il y tenait l'assemblée générale de son royaume, et il y reçut la nouvelle de cette perte avec l'assurance, de la part des seigneurs français, de leur fidélité et de leur attachement à sa personne (a). Cinq jours après, les opérations de la diète étant closes, il se dirigea vers Aix-la-Chapehe. On comprend les difficultés des voyages en ces temps où les voies romaines devenaient si rares, et les autres chemins peu praticables à des escortes de quelque importance, quand on lit dans nos anciens historiens que le prince n'arriva à sa destination qu'à la fin de janvier, c'est-à-dire après vingt-cinq jours de marche et autant de couchées. Il s'y vit accueilli avec empressement, et d'un consentement unanime il fut reconnu empereur d'Occident et roi de toute la France.
(o) Eginhard, VU. Car. Magni. — h' Astronome, Vit.Ludov. PU, ad ann. 8U.
Le pays dont il avait eu le gouvernement depuis sa jeunesse, où il s^était fait aimer par ses grandes qualités et la bonté éprouvée de son cœur, le regretta et le lui témoigna vivement. Louis, en effet, y avait maintenu Tordre public, le respect des lois et de sa personne ; il s'y était entouré de serviteurs dévoués, craint des étrangers qu'il avait toujours réduits à la soumission par ses armes ou par celles de généraux aussi fidèles qu''expérimentés. En cela, il est vrai, on Pavait vu aidé activement et sans relâche par le zèle aussi tendre qu'infatigable de son père, et la suite prouva trop que, privé de ce soutien, il eût pu faire des fautes graves autant dans son gouvernement que dans l'administration de ses affaires personnelles. Il n'en était pas moins vrai que, honoré de tous pour sa religion et pour sa conduite morale, il avait rendu ses peuples heureux, et que ceux-ci lui en montrèrent une sincère reconnaissance par l'expression de leurs regrets. Il sentit lui-môme qu'une telle nation, vive, intelligente, attachée à ses maîtres, forte à la guerre, et naturellement adonnée aux industries de la paix, n'était pas oubliée facilement. Aussi ses premiers soins furent-ils de lui continuer les preuves de son attachement en gardant la direction de ses destinées. Il partage ses Etats C'cst pouFouoi, cu prenant Ics rêucs de l'empire et le
avec ses enfants. i i i i i
trône que son père avait occupé, il voulut donner à ce beau royaume d'Aquitaine un gouvernement qui continuât le sien ; et, suivant l'exemple de ses ascendants, aussi bien que les données du droit national, il crut devoir partager la puissance souveraine avec ses enfants. Il en avait eu trois de la reine Hermengarde, fille d'Ingéramne, duc d'Aquitaine, épousée par lui à Toulouse en 798. L'aîné, appelé Lothaire, avait donc environ quinze ans ; le puiné était Pépin, qui n'en avait que treize ; Louis, le troisième, était encore dans sa première enfance, et deviendra célèbre sous le nom de Louis le Germanique. Dès ce jour il reçut le gouvernement de la Bavière.
Ce fut au second de ces trois fils que le nouvel empereur
Poitou.
destina PAquitaine, le plus jeune, âgé de deux ans seule- à PépÏÏ^i'ot^seœnd ment, devant rester auprès de lui. Pépin fut donc envoyé '''^' prendre possession du trône aquitanique vers la fin de 814. Rien ne devait être changé aux anciennes habitudes de cette cour. Le jeune monarque devait y être entouré des comtes et autres seigneurs qui avaient secondé le gouvernement de son père, et celui-ci se proposa de surveiller la nouvelle administration comme Charlemagne avait surveillé la sienne. C'est pourquoi on recula le couronnement, qui n'eut lieu que trois ans après, ce qui n'empêcha pas Pépin de dater de 814 la première année de son règne (a).
Nous rencontrons à cette époque parmi les comtes de ce Ricuin. comte de royaume, Ricuin, que d'excellentes qualités avaient fait Pami de Louis le Débonnaire, et qui semble avoir succédé à Abbon, en Poitou, cette même année 814, quand celui-ci s'effaça entièrement et ne laissa plus rien autour de son nom. Etait-il le père de Ricuin? Quelques-uns le croient; aucun ne peut l'affirmer. Il ne faut peut être pas plus le croire que la découverte de son prétendu tombeau, par le comédien Beaumesnil (1), dans l'abbaye de Talmont, qui ne date que de deux siècles plus tard. En réalité, Ricuin avait la confiance de Pempereur, qui savait pourquoi il Pavait placé auprès de son fils ; et lorsqu'il fallut renvoyer honorablement à Constantinople les ambassadeurs de Léon l'Arménien, venus en France pour féliciter le nouvel empereur, celui-ci associa à Norbert, évêque de Riez (2), le comte Ricuin pour accompagner en Orient les envoyés, et conclure avec leur maître un traité de paix et d'alliance. Ricuin rapporta en effet bientôt après la ratification du traité (b). Il paraît qu'antérieurement à la mort de Charlemagne, il habitait la cour impériale et devait y être l'un des principaux seigneurs, puisque son nom se trouve parmi ceux des
(a) L'Astronome. — EgiuharJ, ub. sup. — Chronique de Moissac, ad h. ann.
(b) Script. Rer. Gall., YI, yS. — Eginhard, Annal., in h. ann. — Besly, Comtes de Poictou, p. 6.
signataires de son testament. Un autre seigneur de ce même nom parait dans une charte de 747 avec le titre de comte dMne localité de la Neustrie qu'on croit être Cherbourg (3), Le nôtre eût donc été d'une haute extraction, et peut-être même de la famille impériale. Nous le retrouverons pour en parler encore.
Pépin à Saint-Jean- Pépin, qui n'avait, comme souverain de l'Aquitaine, nous le savons, que des demeures variables, choisies tour à tour dans un de ses quatre palais, en trouva un cinquième que nous ne connaissions pas, mais dont il faut peut-être attribuer la création à son bisaïeul Pépin le Bref, lorsque vers le miheu du siècle précédent il avait protégé les rehgieux d'Angéricw, établis non loin de là par une donation du Chapitre de Poitiers w. Ce lieu s'était agrandi, et les derniers rois mérovingiens y avaient construit un rendezvous de chasse qui devint pour eux, par le voisinage de grandes forêts, par la pureté de l'air, par l'agrément du site qu'arrosait la Boutonne, un séjour qu'ils aimaient à fréquenter. Pépin se plaisait en Saintonge ; l'Aunis, surtout,
■ nV^H^sor^fu ^^^ souriait pour la variété de ses sites et sa proximité du
onasière. Poitou. Un châtcau fort y était déjà construit ; les religieux
qui habitaient ses environs depuis plus de quatre siècles s'étaient bien trouvés de ce voisinage, qui avait étendu leur petit territoire et augmenté les ressources de leur solitude. Un jour viendra où de plus grandes faveurs leur seront accordées par ce même prince {c,.
Comment Louis le Ou a licu dc peuscr pourtant quc ccttc prédilection de
>ieux surveille l'ad- . .
linistratiou de son Louis pour cc palais nouvellement créé n avait pas pour unique but d'y satisfaire aux goûts paisibles de sa première adolescence. C'était aussi un point d'observation d'où ses tuteurs pouvaient mieux épier ce qui se serait passé sur les côtes occidentales du pays, et il est probable que son
(a) Le même lieu qui devint plus tard Saint-Jean-d'Angély.
{b) V. ci-dessus, aux années 402 et 762.
(c) Rainguet, Biographie saintongeoise, p. 447. — Arcère, Histoire de la Rochelle^ 1, 168. — Et ci-après, ad ann. 838.
pére n'était pas pour rien dans cette disposition. Celui-ci, d'ailleurs, tout en se désistant des détails secondaires du gouvernement de l'Aquitaine, n'en était pas moins le suzerain de ce royaume, comme de la Bavière et de la portion de l'Italie qui dépendait de l'empire. Nous allons voir que tout en prenant le sceptre impérial, il n'oubliait pas en effet que de lui dépendait beaucoup l'ordre et la paix sur tous les points de sa domination.
A peine les premières dispositions de son nouveau règne commissaires im-
, . ,, . ...... - périanx envoyés en
etaient-elles prises, qu il y joignit un moyen de gouverne- Aquitaine.
ment très capable de servir beaucoup à l'affermir. Il se
hâta de dépêcher sur tous les points des commissaires
habituels, chargés de faire reconnaître son autorité et de
pourvoir à ce que les biens et la liberté fussent rendus à
ceux qui en avaient été privés injustement. Cette mission
devait avoir surtout de graves effets pour le Poitou. Là,
des troubles inquiétants s'étaient élevés presque aussitôt
après le départ du nouvel empereur. Les grands profitèrent
de l'espèce d'interrègne pour exiger des impôts contre
lesquels personne ne pouvait plus défendre les peuples.
Ceux-ci se révoltèrent, et de funestes conflits firent des
victimes nombreuses. Il ne fallut rien moins que la présence Leur action dans le
^ ^ Poitou.
et la sévérité des commissaires impériaux pour rétablir l'ordre, qui ne fut pas troublé à partir de ce moment, parce que ensuite les conseillers du jeune roi prirent les moyens de ramener la confiance avec la justice. Ces tempêtes n'avaient agité que faiblement nos monas- cerbeite. abbesse
■ • . T i ■ , "^6 Sainte-Croix.
teres qui avaient de bonnes raisons pour regretter le gouvernement de Louis et les faveurs que lui et son pére avaient répandues sur eux avec autant de continuité que de bienveillance. Cette raison n'avait pas peu contribué à les garder contre les entreprises des exacteurs. Nous avons dit combien Noirmoutier était florissant à cette époque ; Sainte-Croix de Poitiers ne l'était pas moins , grâce à l'observance de la règle de saint Benoît, qui y avait remplacé dés le vii^ siècle celle d'abord adoptée de saint
Césaire d'Arles. Depuis cette époque, et par suite sans doute des déprédations subies par le monastère pendant les IX® et x^ siècles, on ne trouve le nom d'aucune des abbesses de Tillustre maison. C'est en 814 que nous voyons se renouer cette chaîne si longtemps interrompue. Alors paraît l'abbesse Gerberte, à laquelle nous verrons se rattacher quelques faits d'un haut intérêt, et dont le long abbatiat se prolongea jusqu'en 840. C'est-à-dire qu'elle dépassa la durée du règne de Pépin, dont eUe vit toutes les émouvantes alternatives.
Fondation du mo- Louis , OU quittant l'Aquitaino ,• v avait laissé un person-
tiastère d liiile pour ' -*- i i <j i
samiBeiloîtd'AuiaDe. nage digne de son affection, autant par ses services publics que par le rôle de conseiller privé qu'il avait eu près de lui. C'était saint Benoît d'Aniane, qui avait eu la consolation ■ de seconder la vocation de saint Guillaume dans le désert de Gellone, et de recevoir son dernier soupir. Louis ne supportait pas aisément la pensée d'en être séparé. Jusquelà ses entretiens lui avaient été si utiles ; il en avait si bien profité pour son propre avancement dans sa piété aussi constante que sincère, qu'il voulut l'avoir avec lui pour n'être jamais dépourvu de sa parole. Le meiUeur moyen qu'il trouva d'accomplir ce projet, fut de le rapprocher de la cour sans lui ôter les saintes austérités de la vie religieuse. Il lui construisit donc dans le voisinage d'Aix-la- Chapelle une abbaye sous le vocable de saint Corneille, pape, dont il y plaça les reliques. Ce lieu était du diocèse de Cologne, à deux lieues seulement au Sud-Est du palais impérial. Entouré de grandes forêts, établi aux bords de la rivière de l'Inde, aujourd'hui la Dente, ce lieu a fini par appartenir à la Prusse. Il plut beaucoup à Benoît, qui s'y établit peu après avec trente religieux venus d'Aniane, et en prenant cette nouvelle mission, il continua près de son royal pupille la tâche que Dieu avait déjà bénie et qu'il étendit encore à l'apostolat des environs (a).
(a) V. nos Vies des Saints de l'Eglise de Poitiers, p. 52.
le Débonnaire,
Louis le Pieux ou fe Débonnaire, double surnom qu'il caractère de Louis mérita également par la bonté de son cœur porté à Findulgence et à la douceur, et par les profondes convictions chrétiennes qui les lui rendaient plus familières, prit avec le sceptre de son père un poids qu'on l'aurait cru plus capable de supporter, en ne considérant que les antécédents de son propre régne, et sans égard au noble et puissant soutien qui, d'Aix-la-Chapelle, avait inspiré ses vues et dicté ses meilleures actions. Mais par la force même des choses, cet héroïque secours lui manquait en même temps que son pouvoir venait à s'agrandir. Cette soumission filiale qui avait si souvent consolé Charlemagne de ses peines privées, il n'avait pas eu de peine à la lui garder en toutes circonstances : il en avait trouvé le germe et le développement dans sa nature et dans le sentiment de son devoir. Mais avec ces principes solides de loyauté et de vertu, il lui aurait fallu une dose égale de force morale sans laquelle un prince n'est jamais propre qu'à demi au commandement, et peut commettre de grandes fautes, trop souvent irréparables. Le règne de Louis sur toute la France qui lui appartenait tout entière, puisque ses enfants n'étaient réellement en Bavière et en Aquitaine que de véritables adjoints à son pouvoir, ce régne se fera trop souvent remarquer par des dissensions de famille qu'il eût peut-être évitées avec plus de prudence et de fermeté. Il nous faudra encore entrer dans ces détails lorsqu'ils se rattacheront intimement à notre histoire locale, et pour tenir la balance égale entre l'empereur et ses antagonistes, nous aurons besoin de le juger maintes fois autant par le caractère de ses ennemis que par ses propres actes. En de telles rencontres, l'histoire ne peut se prononcer impartialement qu'en appréciant dans une balance égale et des circonstances atténuantes qui rendent moins sévères pour les fautes, et les charges réelles qui ne permettent pas de les excuser.
Le premier soin de Louis, en prenant possession de l'empire, fut de se faire apporter le testament de son père
Sa juste sévérité et d'en exécutcr les dispositions avec une exactitude scrupuordres de la cour leusc, Qui dépassa même ses obligations en y ajoutant de
mpériale. i i i
royales libéralités envers celles de ses sœurs nées de reines de second ordre (4) qu'il ne trouvait pas assez bien partagées. Mais par un contraste que lui inspirait aussi une pensée de justice chrétienne, il déclara aussitôt qu'il entendait faire disparaître de la cour certains désordres qu'une conscience de roi chrétien ne doit jamais accepter. Caractère de ces Ccci a bcsoiu d'cxplicatiou. Ceux qui savent quelle sage
IpenrHrpc
réserve Charlemagne avait toujours eue dans ses mœurs, quel amour de la religion avait présidé à toute sa vie, se demanderont quels étaient ces désordres que son fils voulait extirper de son nouvel entourage, et l'historien doit user ici, sur de telles choses, d'autant de circonspection que de sévérité.
Charlemagne avait eu huit filles qui furent toutes élevées à sa cour avec des soins particuliers, et confiées sous sa surveiUance à des maîtres qui devaient leur enseigner les sciences et les lettres. Il se donna lui-même aux détails de leur éducation, et ne négligea rien pour les maintenir à la hauteur de leur grande position dans le monde. On ne comprendrait guère comment aucune d'elles ne prit le parti du mariage, et la résolution que Charles semblait avoir prise de les garder sous ses yeux, sinon qu'il redoutait peut-être de se donner en autant de gendres des familiers disposés à s'ingérer plus ou moins dans les affaires publiques. Mais qui nous assure aussi que les princesses ne trouvaient pas volontiers dans ce célibat une source de plaisirs plus libres qui leur faisait trouver cette condition plus commode? Quelle que fût la véritable cause d'un tel état de choses, il paraît, d'après le moine limousin qui écrivit la vie de ce prince, que le succès ne répondit pas en tout aux sollicitudes paterneUes, et que la vigilance du chef de la famille ne parvint pas à éloigner tous les dangers qu'il fallait redouter d'une cour où certaines licences jouaient un rôle trop actif. Des intrigues s'étaient formées entre les
princesses et certains courtisans ; leur faste et leurs habitudes de légèreté, le grand nombre des jeunes femmes qu'elles s'étaient données, et dont les mœurs étaient devenues plus ou moins faciles, tout avait répandu autour d'elles une influence de coquetterie et d'imprudence qui contrastait trop avec la sagesse austère de celui qui les désapprouvait sans peut-être les réprimer suiïisamment, ou qui, trompé par des apparences meilleures, n'apercevait pas des travers qu'on avait grand soin de lui cacher. Si bien qu'à sa mort, il laissait toutes ces personnes royales en assez mauvaise réputation de régularité. On ne manqua pas d'aviser le nouvel empereur de ces abus qu'il voulut tout d'abord réformer. On l'avait même prévenu que les princesses compromises aimeraient mieux quitter la cour sous la protection de certains seigneurs leurs affiliés, que de subir une réforme qu'on leur avait fait pressentir. Il ne s'agissait donc de rien moins que d'un complot bien arrêté entre elles et d'audacieux courtisans qui ne craignaient pas de déshonorer la maison royale. Il parut à Louis qu'il ne devait pas souffrir de tels scandales, et quelles qu'aient pu être les opinions que se sont faites plusieurs historiens modernes sur la juste sévérité qu'il leur opposa (a), on ne peut méconaître dans le chef chrétien d'une famille royale un droit et un devoir à tenir la conduite qui lui parut plus convenable : il ne voulait pas, et avec raison, se prêter à un nouveau déshonneur après le mariage de sa grand'tante Hiltrude avec un duc de Bavière qui l'avait fait enlever (5). Louis avait été instruit de ces particularités, soit par châtiment de quel-
i ' •■ aues fauteurs.
Théodulphe, évêque d'Orléans, qu'il avait vu sur sa route de Doué à Aix-la-Chapelle, soit, et peut-être en même temps, par le comte Rampon, qui lui avait apporté la nouvelle de la mort de son père. Il n'y avait pas de temps à perdre ; et, pour prévenir ces honteuses aventures qu'on lui représentait comme devant peut-être précéder
(a) Daniel, Histoire de France, II, 179.
ques fauteurs.
son arrivée, il avait dépêché devant lui à Aix-la-Chapélle quelques seigneurs de sa suite, chargés d^arréter les principaux fauteurs du complot. De ceux-ci, quelques-uns, avertis à temps, vinrent se jeter aux pieds de Louis et obtinrent leur grâce ; d'autres furent arrêtés , et parmi eux, un des plus considérables, nommé Hédouin, qui, s'étant mis en défense, tua un de ses adversaires, blessa l'autre, et fut lui-même blessé grièvement.
Tant de troubles et cette résistance malheureuse ne portèrent point l'empereur à l'indulgence. Il ordonna à ses sœurs de sortir du palais et les relégua dans plusieurs monastères (a). Hédouin fut mis à mort. Tullus, un de ses complices, fut privé de la vue : il n'y avait dans ce châtiment rien de contraire à la justice, rien qui ne fût autorisé par les lois du temps. Nous concevons peu comment on a pu traiter de violence arbitraire (6) une rigueur dont les causes ne pouvaient être autrement désavouées. Plus de lenteur à punir et plus d'indulgence n'auraient servi qu'à donner au complot le temps d'éclater.
Un autre incident eut lieu presque en même temps, qu'on ne pourrait justifier aussi nettement, et qui pouvait faire présager de la part de l'empereur qu'il serait facile à quelques flatteurs d'user au besoin de sa faiblesse. Là encore, les mômes historiens que nous venons de citer prennent trop dans le vague de convictions peu fondées pour se faire des conclusions qui ne nous semblent pas admissibles.
Il s'agit de deux autres grands seigneurs qui éprouvèrent de Louis des mécontentements peu justifiés par leur conduite.
Disgrâce injuste de L'un dcux était Wala, un des petits-fils de Charles- Martel, homme distingué par ses talents autant que par sa naissance, lequel, après avoir épousé une fiUe de saint Guillaume de Gehone, et, devenu veuf, s'était fait moine
(a) Eginhard, De vita Car. Magni. — Nitard, 1. I.
Wala,
à Corbie(^), et n'avait pas tardé à en devenir abbé. Lorsqu'on octobre 812 Pépin, fils de Charlemagne, fut remplacé sur le trône d'Italie par son fils Bernard, très jeune encore, celui-ci trouva à sa cour Wala, chargé depuis deux ans de la régence, dont il s'était acquitté à la satisfaction de tous. Rien ne parut mieux à Charlemagne que de lui confier aussi la conduite du jeune souverain , qui devait tenir tête à la fois aux Sarrasins, envieux de la Sardaigne, et au duc de Bénévent Grimoald, qui prétendait à l'indépendance. Courageux au dehors, habile dans le conseil, Wala avait terrassé tous ces ennemis et assuré la paix de l'Italie. Aussi la confiance de Charlemagne égalait pour lui l'affection du petit roi dont les intérêts étaient si bien sauvegardés entre ses mains.
Quand Louis prit la couronne impériale, il trouva à . Et de son frère
^ ^ ' AdalharJ.
Aix-la-Chapelle, l'y attendant déjà, le roi d'Italie Bernard, puis Wala et un certain nombre de leudes de cette dernière cour, empressés de venir rendre hommage à sa nouvelle souveraineté. Parmi eux se trouvait Adalhard, frère de Wala, qui, ayant pris, dés l'âge de vingt ans, la profession monastique à Corbie vers 770, en avait été abbé plus tard, et s'y était fait admirer par ses humbles vertus. Outre qu'il était cousin de Louis, puisqu'il était comme lui petit-fils de Charles-Martel, on l'estimait pour son habileté gouvernementale et son savoir, puisé dans sa jeunesse aux écoles du palais impérial. Mais peu accoutumé à la flatterie, il avait désapprouvé en 772 la répudiation de la reine Ermengarde par Charlemagne, et s'était retiré alors dans son abbaye, où il n'avait jamais eu que des habitudes édifiantes. Depuis ce temps , Louis n'avait eu que très peu de relations avec les deux frères ; mais, soit par les préventions que certains lui inspirèrent contre eux, soit qu'il cédât à un sentiment de jalousie dont on l'accuse envers son neveu Bernard, roi d'Italie, dont ces deux seigneurs avaient
(a) Sur Corbie, voir supra une note de l'année 860.
toujours été les conseillers aussi expérimentés que fidèles,
Louis priva ce dernier prince de ces amis si utiles, et, pour
Qui prend l'habit g'eu débarrasscr, il renvoya Wala à Corbie. Toutefois il eut
religieux a Noirmou- ' «^
""• soin de le séparer d''Adalhard, en assignant à celui-ci le
monastère de Noirmoutier. Wala reprit à Corbie les pratiques de la vie religieuse; Adalhard en fit autant dans Fîle de rOcéan où il était relégué. Ce que nous savons de Tétat de cette maison se borne au nom d'Arnoul, qui en était abbé lorsque ce nouvel hôte y arriva (a). Nous verrons plus tard les merveilleuses péripéties de cette existence si injustement poursuivie : ce qu'il faut établir, c'est la sainteté avec laquelle il vécut dans sa solitude, où il mérita le respect et l'affecfion de ses frères. Nous savons ce qui se rapporte à ce saint homme beaucoup plus par les contemporains, tels que Eginhard, la Chronique du Mont-Cassiti et Hincmar de Reims, que par les titres de Noirmoutier môme, lesquels ont disparu par suite des invasions successives que Pile dut subir : car tant de ruines l'avaient réduite à n'être plus qu'un prieuré de Tournus en Bourgogne, dont le concordat de 1517 avait donné la nomination au roi de France (&).
Louis le Débonnaire devint, dès son avènement à l'empire, d'une faiblesse de caractère qui lui fit peut-être imposer ce surnom, beaucoup plus que sa bonté naturelle qui en fut trop souvent déparée. On lui persuada aussi qu'il ne devait pas supporter à sa cour des alliés ou proches parents de l'exilé de Noirmoufier avec lequel ils auraient pu correspondre. La disgrâce d'Adalhard s'étendit donc aux membres de sa famille, qui furent dispersés. Un autre frère, Bernaire, fut exilé à l'île Saint-Honorat de Lérins en Provence, où était une abbaye de Bénédictins. Enfin leur sœur, Gondrade, fut envoyée à Sainte-Croix de Poitiers, où elle embrassa la vie religieuse et se perfectionna dans la pratique de son nouvel état.
(a) Bolland., Vita S. Adalhardi, 2 jan,
(b) Mauléon, Les Carlovingiem, II, passira.
Beaucoup de familles illustres de ce temps furent ainsi à cette époque privées de quelques membres évitant par là un traitement que la législation ordinaire eût rendu moins supportable. Il devint assez commun d'envoyer les grands dont le prince croyait avoir à se plaindre en des couvents où ils restaient ignorés du monde, sous la responsabilité des chefs de FOrdre. Ce moyen, à une époque où l'autorité s'exerçait sans contrôle, avait cela de bon que c'était un progrés dans l'emploi de la justice executive : on évitait les châtiments plus rigoureux d'une prison étroite et incommode, et parfois la mort elle-même, à laquelle ne regardaient que fort peu des justiciers qui n'avaient d'autres lois que leurs ressentiments. Un autre avantage résultait' aussi de ces mesures arbitraires : c'était que le plus souvent une telle retraite s'ouvrait malgré eux à des personnages qui en profitaient pour y revenir aux pensées sérieuses de l'éternité, à une plus exacte intelligence des choses de la terre, et que le salut s'y rencontrait qu'ils n'auraient jamais pu obtenir dans la condition dont on les privait. Que de saints sont sortis de ces épreuves momentanées, sans lesquelles de grands désordres se fussent continués, où de grandes vertus eussent été négligées !
Une remarque doit être faite d'ailleurs à ce propos. C'est que les monastères choisis pour de telles exécutions étaient toujours remarqués avant tout pour leur régularité et leur importance. Ils étaient donc par cela môme dans une position très favorable, et nous pouvons juger ainsi de Noirmoutier, de Sainte-Croix de Poitiers, de Corbie et de Lérins, au moment où nous les voyons ouverts à ces illustres victimes des commotions du monde.
Quoi qu'il en soit, ces sévérités, dont on ne voyait pas clairement la cause envers Wala et Adalhard, mécontentèrent beaucoup d'esprits contre Louis, et furent une semence encore cachée des haines qu'il s'attira plus tard et des malheurs qu'augmentèrent trop souvent ses maladresses.
T. lY 9
cerTenuTe 1™ eâ Pépin, au Contraire, était arrivé en Aquitaine dans de Aquitaine. I^j^^^ meilleures conditions. C^était à lui qu"'avait incombé la
charge honorable de faire restituer les biens aux nombreuses victimes des exactions dont nous avons parlé, et quoique en cela il n"'eùt agi que diaprés les décisions des commissaires impériaux, c'était à lui surtout que s''en reportait la reconnaissance publique. Il est vrai que ces restitutions ne regardaient pas tant le peuple que des familles riches, objets de déprédations cupides des officiers royaux; mais il est rare qu'une population ne s'indigne pas des injustices évidentes de ses gouvernants, et c'était le cas. On se rappelle que Charlemagne avait rompu les trames des révoltes interminables des Saxons, en exilant leurs principales familles dans le Midi de la France. Louis, en arrivant à l'empire, leur avait rendu le droit de succéder à leurs proches. Des Espagnols s'étaient réfugiés dans la Septimanie pour échapper aux violences des Sarrasins. Charlemagne leur avait concédé quelques domaines dans plusieurs diocèses du Midi. Mais les comtes, ne respectant nullement leurs diplômes d'investiture, les chargeaient de mille vexations, et les réduisaient en esclavage. Ce sont ces maux extrêmes, qui s'étaient étendus des confins méridionaux de l'Aquitaine jusqu'aux limites de la Loire et au-delà, que Louis avait chargé ses commissaires de réparer et auxquels Pépin se prêta avec un zèle très louable dans un souverain (a). C'était une heureuse inauguration de son règne. Bernard !•'. comte Le Poitou, dcDuis Quc Ricuiu s'était VU députer à Cons-
de Poitou. 'il i
tantinople par le nouvel empereur, avait été gouverné comme comté par un autre seigneur, nommé Bernard, qui lui avait succédé, ce qui n'empêcha pas le prédécesseur de garder toujours le titre de comte, comme il était d'usage en pareil cas, lors môme qu'on n'en avait plus les fonctions (7). Ce Bernard était de la famille royale de Charlemagne, car il avait eu pour père Adeline, frère de saint
(Œ) Besly, Histoire des Comtes de Poict., p. 176.
Guillaume de Gellone, et pour aïeul un comte Théodoric, proche parent de Pépin le Bref («). De telles affinités menaient toujours à des positions des plus élevées, et il n'en était guère dont ne fussent ainsi pourvus des personnages ayant fait leurs preuves dans les armées ou dans les administrations civiles. Souvent même ces liens du sang autorisèrent des faveurs qui se perpétuèrent insensiblement, et c'est de cette cause que naquirent les droits de future succession qui, des enfants, dans les familles titrées, firent des héritiers d'une dignité inféodée à ses membres.
Un document curieux de l'administration de Bernard en Deux serfs faussaires condamnés a
Poitou prouve très bien qu'il y gouvernait en 815, car un ''"""cf '=^"^'°°acte judiciaire du 20 juin de cette année porte un jugement rendu en son nom par un certain Godilus, qui se qualifie son délégué (missus) (8) pour siéger en son absence dans les causes soumises à son tribunal. Il n'y a rien en cela qui n'ait toujours été usité, et l'on comprend du reste que dans un chef-lieu de comté surtout, et dans la capitale d'un pays aussi vaste que le Poitou, un seul juge n'aurait pu suffire à toutes les affaires litigieuses. Quant au fait, il s'agissait de deux frères, nommés Alfroi, fils de Léoffroi qui avait été serf de l'ancienne abbaye de Maire, et employé de la culture de la villa de Teciaco dépendante de Nouaillé. Les deux enfants n'avaient pas été affi^anchis avec lui : il était mort depuis longtemps lorsque les deux frères s'avisèrent de réclamer leur liberté en montrant une charte d'affranchissement que l'abbé Godolenus soutenait fausse. Nouaiué. Sur l'insistance de ces deux hommes, l'abbé en appela au juge compétent de la cour du comté, et chargea Ramnulfe, l'avoué de l'abbaye, d'y poursuivre Taffaire. C'est dans ce but que le comte délégua à Nouaillé le juge Godilus, au lieu de mander les deux frères devant son tribunal de Poitiers, sans doute par égard pour le dignitaire ecclésiastique (9), ou parce que des plaids se tenaient tour à tour en
(a) Cf. Dom Vaissettc, Eist. du Languedoc, I, 4i6.
132 HISTOIRE GÉNÉRALE Du' POITOU (814)
des lieux divers pour faciliter l'écoulement des affaires. Les accusés apportèrent devant le tribunal une charte d'affranchissement d'après laquelle ils se prétendaient libres, et réclamaient contre Pabba^^e, qui en contestait l'authenticité. Mais le juge Godilus embarrassa si bien nos hommes par ses questions, qu'il les força d'avouer que, pour soutenir leurs prétentions à la liberté, ils avaient eu recours à un faussaire consentant à fabriquer la prétendue charte. Alors les deux complices se jetèrent aux pieds de Ramnulfe, le suppliant de leur épargner le châtiment qu'ils méritaient. Celui-ci, d'accord avec l'abbé, consentit à se contenter de deux cautions. Cette manière de réparer un tort et de s'assurer contre les récidives d'un coupable condamné, était venue des lois germaniques dans les capitulaires de Charlemagne. Elle consistait à permettre qu'un homme libre se mît provisoirement à la disposition de l'offensé, s'obligeant par serment à travailler comme le serf lui-même, pour un temps convenu, pendant lequel le coupable donnerait des preuves de résipiscence qui permettraient de compter sur lui. La loi salique avait plus anciennement admis ces sortes d'otages. Une telle disposition était d'un grand secours pour éviter l'application de lois plus sévères, et était fort employée dans les monastères, où l'esprit de miséricorde était toujours plus écouté qu'ailleurs (^).
Ce Godolenus que nous voyons ici serait, d'après quelques historiens w, le môme qu'un Darderius qui figure avant lui dans les anciens dyptiques de Nouaillé comme ayant gouverné l'abbaye en 816. L'erreur, par cette date même, est très apparente, car c'est cette même date qu'on assigne à un des actes les plus importants de Godolenus. En cette année 81G, il commence une nouvelle église abbatiale qui ne fut achevée et consacrée qu'en 830, lorsqu'il continuait encore à remplir sa charge.
(a) V. Besly, Comtes de Poict., p. 176. — Ducange, v^ Wadius. {b) Gallia christ., t. II. — Du Teras, t. II, p. 4-i2.
Nous ne devons pas omettre ce qui regarde cette villa roisse°deT?rcé'.* ''*' de TaciacOj, qu'avait cultivée le serf Léofroi dont nous venons de parler. La géographie moderne en a fait Tercé ; elle se trouvait à trois lieues Sud-Est de Poitiers, à deux de Nouaillé, et devint peu après une paroisse sous le vocable de saint Crépin et saint Crépinien. Plus tard encore elle releva du Chapitre de Morthemer, qui nommait à la cure, dont nous ne savons comment Fabbaye s'était détachée. Au reste, cette localité, dont le nom ressemblera quelque chose de gallo-romain (Tertiacum), ne datait pas d'au-delà de la création, alors toute récente, de la viha, qui n'a aucunes traditions ni souvenirs antérieurs au moyen âge. Son nom même ne paraît point dans le cartulaire de Nouaillé avant l'année 120.2, et nous l'y voyons écrit Tercee ou Terzic, et enfin Tercé en 1479, mais nulle part Taciaco , comme dans le récit que nous venons de reproduire (10). Toutefois, sa proximité de Nouaillé ne laisse pas douter qu'il ne soit question de Tercé dans le texte que nous avons suivi, et que telle ne soit bien l'origine de cette paroisse.
Nous avons vu Thébert, moine du Mont-Cassin, venir à Abbatial de xhéber
,, 1 1 y^i 7 f. • . rN • T« r • 1 à Saint-Maixent.
rappel de Charlemagne pour reiaire a Samt-Maixent la régularité monastique, bien altérée par plus d'une cause. Il faut dire cependant, pour être exact, qu'on n'a pas de données historiques dont on puisse conclure d'autres causes à cette sorte d'irrégularité que la ruine des bâtiments claustraux, qui, faute de ressources locales, avaient dû se détériorer considérablement, puisque les auteurs que nous suivons ici parlent bien plus d'une restauration que d'une réforme. Au reste, les chroniqueurs nous parlent d'une autre restauration du même monastère entreprise par le même prince en 812, c'est-à-dire à trois ans de là, ce qui paraît singulier, et pourrait s'expliquer par une erreur de date consacrée en quelque manuscrit. Il est vrai aussi qu'on doit peu s'étonner de ces ruines, que le genre de constructions usité jusque-là rendait plus fréquentes, le bois y entrant pour la plus grande partie et se détériorant par lui-
même dés qu\in trop long retard était imposé à des réparations urgentes par des troubles et des guerres si fréquemment renouvelés. De là, maintes fois, des impossibilités au maintien de la règle en des lieux qui n'avaient rien de régulier. Alors les moines se logeaient au hasard, où ils trouvaient à se poser; Tordre, par là même, manquait à leurs pieux exercices. Les saints offices n'étaient pas à faire en une église démantelée, en des cloîtres ouverts à tous les vents. Il s'en suivait forcément que rien de mieux ne pouvait s'accomplir sans des efforts communs, et que, pour rétablir les choses en leur premier état, il fallait une mahi capable de ramener à la discipline, de la maintenir avec fermeté, et de veiller avec un égal succès à l'amélioration des âmes aussi bien qu'à l'économie temporeUe de la maison.
Le religieux italien n'arriva en Poitou que peu de temps avant la mort de Charlemagne, mais Louis l'accueillit favorablement et poursuivit l'œuvre de son père en secondant les pieuses intentions du voyageur. Pour mieux assurer la réforme, il le fit élire abbé du consentement de ses frères, et, à cette occasion, il lui accorda des immunités précieuses qui durent laisser les religieux plus libres dans l'exécution de leurs devoirs en les dégageant plus des sollicitudes matérielles. Ces immunités, que nous avons vu déjà appliquer ailleurs, consistaient à n'être tenus d'aucuns présents à l'empereur quand il visitait le pays, ni à fournir le contingent militaire pendant la marche des armées. Ils n'étaient plus obligés qu'à prier chaque jour pour la conservation du souverain et la prospérité des peuples qui dépendaient de
lui (^^). ' '
Faveurs accoH.'es La même favcur fut cette année accordée à nos solitaires
au monas tèie de Cliar-
"^"ux. de la Marche, pour lesquels Louis, pendant son règne en
Aquitaine, avait conçu la même tendresse que son père. A peine sur le trône impérial, il date d'Aix-la-Chapelle, le 12 février 815, une charte de confirmation pour tout
(a) Constit. Ludov. Pu, apud Bouquet, uh. sup.
ce qu'ils avaient reçu antérieurement du roi de France et du comte Roger, mort depuis plusieurs années (^). Les pèlerins s'étaient multipliés à ^Charroux, où ils arrivaient de toutes parts depuis que les reliques dues à la munificence royale, mais surtout la Sainte- Vertu eucharistique, y avaient montré ce que Dieu a de miséricordes pour les peuples guidés par la foi. On y apportait des offrandes, on y faisait des vœux, on s'édifiait de la vie fervente des moines honorés par tous; jusque-là que Charlemagne, ému de cette confiance générale, avait le premier exempté les vassaux de l'abbaye des charges militaires supportées par toute la province dans ses continuelles, expéditions (*).
L'Abbé Just, à qui ces grâces furent octroyées en Abbatial de Just. grande partie, semble avoir siégé au moins dix années, tant du régne de Charlemagne que de celui de son fils ; mais deux ou trois ans seulement sous ce dernier. Il dut établir dans ses dépendances une école comme celles que Fordonnance de 787 avait voulues dans les cathédrales et les monastères : là, cet enseignement était moins pour un public qui ne pouvait le fréquenter dans une ville de population encore restreinte, que pour les jeunes moines et les enfants que les familles confiaient aux monastères. Ce fut là un foyer de science et de littérature dont nous verrons plus tard les résultats. Just aima lui-même les études et fut lié avec Claude, chef de l'école d'Aix-la-ChapeUe, qui avait été moine à Charroux, et devint plus tard évêque de Turin. De son école palatine, ce Claude lui dédia un Commentaire sur l'Evangile de saint Mathieu que le docte abbé lui avait demandé (c). Enfin la célébrité de Charroux fut telle en ce siècle, qu'il reçut parmi ses religieux des membres de la famille royale, dont nous aurons occasion de parler. Le premier diplôme donné au successeur de Just
(a) Besly, loc. cit., p. 152 et 165.
(b) Notre Hist. de Charroux, p. 65 et 469.
(c) Rivet, IV, 223 et suiv.
étant de 817, indique suffisamment qu'on doit dater la mort de celui-ci avant le 31 juillet de cette année, à partir duquel Lothaire, fils de Louis, ayant été associé à Pempire, les actes publics reçurent la signature simultanée des deux princes.
Il obtient l'exemp- Une preuvc dc la prospérité de l'abbaye à cette époque
tion du droit de péage ^ ^ ^ "^ ^ ^
pour les barques de ge trouvc daus uuG autre concession qu'un diplôme royal
labbaye. ^ ^
lui accorda deux ans après, de pouvoir faire parcourir à trois navires qu'elle entretenait à son service toutes les rivières qu'elle voulait fréquenter, sans être assujettie, en quelque port que ce fût, aux droits d'entrée et de sortie qu'on avait coutume d'y percevoir. Nous verrons ce privilège accordé à d'autres établissements religieux. Il constate ici de quelle importance était celui de Charroux, dont les navires ne fréquentaient pas seulement la Loire, la Charente et nos autres rivières, mais côtoyaient jusqu'au La navigation iiu- Httoral même de nos deux mers. Ces voyages supposent îi^deCrï. ^"■'' que déjà l'abbaye était devenue un centre d'industrie et de travail qui nécessitaient une sorte d'exportation et d'importation, et un commerce qui se faisait surtout par des échanges (a). Mais ils établissent aussi d'une manière évidente que la navigation suppléait alors pour beaucoup aux routes qui manquaient presque partout. Les piétons traversaient les grandes forêts, les bois épais, par des sentiers étroits, à peine praticables à leurs bêtes de somme, pour gagner les fermes isolées et les villas ; car les voies romaines établissaient des rapports entre les points principaux qu'elles traversaient, mais ne pouvaient suffire aux communications nécessaires entre les localités qui s'en trouvaient éloignées.
Tremblement de Egiuhard racoutc (b) ou'au mois de septembre de cette
terre en Poitou et en '^ '■ '■
Aquitaine. année, on ressentit en Aquitaine des secousses d'un
tremblement de terre qui y causa plus de frayeur que de
(a) D. Bouquet, Script. Rerum Gall, VI, 5G7. — D. Fonteneau, IV, 23. (6) In h. ann.
mal. On ne dit pas qiie le Poitou en ait souffert ; mais on signale de graves accidents en Saintonge, où le phénomène s'accentua beaucoup plus.
Une trêve de trois ans avait été signée en 812, entre Louis Nouvelles révoltes
° ' en Gascogne.
d'Aquitaine et les Sarrasins que commandait le calife Abdel-Rhaman, autrement nommé Abdérame. On savait que ces infatigables ennemis, toujours désireux, malgré leurs revers, de s'établir dans la Vasconie et de s'élancer de là sur l'Aquitaine proprement dite, auraient voulu cacher leurs projets sous une nouvelle trêve qu'ils n'avaient pas envie de tenir. Conseillé sagement par son père, Pépin ne voulut pas sembler souhaiter la paix avec les infidèles, et se résolut à une expédition qui eut lieu en effet; mais on n'en sait pas les suites, et après quelques escarmouches, une demande ayant été adressée par le calife à Aix-la-Chapelle, on convint de renouveler la trêve, ce qui facilita contre les Gascons, de nouveau révoltés en même temps, une démonstration qui se fit contre Skimin, fils aîné d'Adalric. Nous avons vu les tristes aventures de ce dernier, et comment son fils ahié était devenu, par la générosité de Louis, duc de la haute Vasconie. Ce jeune prince, de mœurs grossières, n'en était pas moins resté l'ennemi déclaré des Francs, et avait profité de la mort de Charlemagne et de l'éloigncment de Louis pour reprendre une indépendance pleine d'orgueil et d'insolence. Mais une rencontre eut lieu où l'empereur le fit prendre par surprise, et sans doute qu'ayant voulu se défendre, il y aura été mis à mort, car on n'entend plus parler de lui ultérieurement. De là une nouvelle révolte des Gascons, qui élurent pour leur comte Garsimire, fils de Skimin, qui entretint leur animosité et perpétua la guerre pendant plusieurs années, moins par des combats décisifs que par une suite d'escarmouches qui harcelaient les Français ; et ces opérations, en quelque sorte capricieuses, eussent pu se prolonger indéfiniment, si une mesure de haute politique n'eût entravé cette opposition, en détournant l'attention sur un autre i
objet qu'il faut mentionner ici.
Les chrétiens d'Es- Depuis la conquête, par Charlemai^ne, des Marches
pagne se léfngient en ^ i i i >^ i ^
Aquitaine. d'Espagiie sur Ics Maiires, en 797, les chrétiens de Tinté-
rieur du pays vinrent par milliers chercher un asile sur ce sol délivré, et Louis d'Aquitaine, suivant en cela les sages inspirations de son père, concéda à ces nouveaux venus les terres en friche de la contrée pour les cultiver et y vivre sous l'autorité du comte ou gouverneur de la province. Méthode (le conser- Une mesurc administrative fut prise à cette occasion, qui
vation des actes nota- i • i i
ries de cette époque, nous apprend de quelle façon on remplaçait alors les études des notaires. Sept copies furent faites de ces concessions et déposées dans les archives de sept des villes principales de la province. C'était donc sept garanties au lieu d'une, assurant les droits des propriétaires, qui, par cela même, s'attachaient au sol, pouvaient en revendiquer sûrement la possession injustement contestée, pendant que, de son côté, le gouvernement royal s'en faisait un rempart contre de nouveUes tentatives des Arabes ; car, en retour des grâces qui leur étaient accordées, et en qualité d'hommes libres, ces sujets, devenus Français, étaient astreints au service militaire sur la réquisition des comtes. Mais ceux-ci osèrent en abuser, car on en avait vu, à peine les ordonnances royales publiées à ce sujet, s'oublier jusqu'à garder les chartes de concession, sous prétexte de les viser, ce qui amenait des conflits que le roi d'Aquitaine fut obligé de terminer à l'avantage des persécutés.
Du recrutement des A cc propos, il cst boii dc voir ici cu quoi consistait
milices, ..,.., ,
alors le service militaire et le recrutement des armées. Il résulte d'une lettre de Charlemagne à Fulrade, abbé de Saint-Denis, que les seigneurs qui disposaient de vassaux devaient, au premier commandement du roi, se rendre avec leurs hommes et en bon ordre au lieu et au jour indiqués. Ils y faisaient amener, outre les armes dont chacun était pourvu, les outils, instruments et engins nécessaires pour les combats ou pour les sièges ; enfin il fallait se pourvoir de vivres et de vêtements. Chaque soldat devait avoir un cheval, qui n'était exigé que depuis certaines
rencontres dans lesquels Charlemagne avait compris l'importance de la cavalerie, soit pour appuyer la marche ou Taction des hommes de pied, soit pour se mettre plus sûrement à la poursuite des fuyards. Enfin, chaque homme était armé de Fespadon, grande et large épée qu'on maniait des deux mains, d'un arc et d'un carquois garni de flèches. Mais il y avait aussi ce que nous comprenons sous le Et des intendances
.... y^i- • 1 1- militaires.
nom d mtendance militaire. C était une suite de chariots fournis de vivres pour trois mois et de vêtements pour six. On voit par là que les vêtements prescrits à chaque homme s'accumulaient dans ces fourgons à proportion du contingent mis en mouvement, et que le soldat ne portait pas ses habits de rechange, mais les réunissait lors de son départ à la niasse commune, ne devant avoir à porter que ses armes, ce qui était bien assez. Une autre catégorie de voitures contenait une foule d'instruments indispensables en campagne : coins de fer pour fendre le bois ou les rochers, pierres à aiguiser, haches, pelles, piques et hallebardes : toutes choses qui servaient aux campements , et pouvaient encore s'employer en temps et lieu à l'attaque et à la défense.
Les comtes ou officiers chargés de la conduite des armées Discipline des ardevaient marcher à leur destination par le plus court chemin, et sans tumulte qui pût troubler les populations sur leur passage. Ils ne pouvaient exiger des villes ou villages traversés par eux que les choses de première nécessité, les fourrages, l'eau et le bois; les conducteurs des chariots no devaient pas les abandonner; ils étaient responsables du moindre désordre qui serait survenu dans leurs transports pendant leur absence. On voit en tous ces détails combien Charlemagne tenait à ce que les populations ne reçussent aucune injure de ces troupes qui avaient besoin d'une discipline fermement conçue et maintenue chaque jour. Malheureusement les guerres antérieures, et beaucoup qui suivirent, portèrent dans leurs marches moins de preuves de cette touchante sollicitude que de ravages et de désolations.
mees.
Retour de Ricuin. Cette aimée 816, Ricuin revint de Constantinople avec Norbert, en compagnie duquel il était parti à la fin de Tannée précédente. Ils avaient conclu avec Pempereur Léon un traité qu'ils rapportèrent. Ricuin avait encore le titre de conite, parce qu'il en avait joui dans son gouvernement du Poitou. Nous avons fait observer déjà que c'était là un usage du temps qui se continuait ainsi à l'égard des leudes devenus illustres par des services envers l'Etat ou l'éclat de leur famille. Ricuin paraissait réunir les deux conditions, et c'est poar n'avoir pas considéré ce fait sous son véritable jour, que plusieurs historiens comme Besly et La Fontenelle ont prétendu que celui-ci et Bernard eurent en même temps le titre de comte de Poitiers, titre qui ne fut jamais partagé, non plus qu'aucun autre de ce genre : c'eût été un trop mauvais système de gouvernement dont la prudence de Charlemagne n'était pas plus capable que celle de son fils (^).
Usage de dater de II cst bou dc cousigncr daus le cours de cette année un
rincarnatioa. ^ . , ,. , , j. .• /-ii ^ -,
événement historique digne de notre attention, C est qu un
concile tenu le 27 juillet à Celchyt, en Angleterre, ordonna
à tous les évêques de dater leurs actes de l'année de
l'Incarnation (11).
Concile d'Aix-ia- En octobrc dc ccttc mêmc année, un autre concile fut
^^^ ^' tenu à Aix-la-ChapeUe qui intéressa toutes les provinces
de l'empire, et dont la principale décision se rapporte à des
questions qui se représenteront dans l'histoire de notre
diocèse. Un savant prêtre de l'Eglise de Metz, Amalaire,
dont le zèle égalait l'intelligence, et que de doctes ouvrages
d'exégèse biblique et de liturgie avaient déjà fait connaître,
nomïrégûiSs'ïé- s'était mis à composer une nouvelle règle pour les chanoines
gie d'Amaiaire, régulicrs , qui devenaient de plus en plus nombreux en
différents monastères. On a prétendu trop nettement que
l'empereur Louis avait imposé lui-même cette règle en
dehors de toute autorité ecclésiastique c^-). D'autres ont
(a) Cf. Bcsly, p. G. — La Fontenelle, Rois et Ducs d'Aquitaine, p. 122. {b) Cf. Daniel, 11, 185. — Mézerai, I, 495.
blâmé Louis de s'être occupé de pareils détails (12), oubliant que les instituts monastiques avaient créé la France, qu'ils y constituaient leur action salutaire, alors indispensable, et que le souverain qui s'appliquait à en maintenir l'esprit et la vie régulière faisait acte de la meilleure politique possible dans un royaume chrétien.
Les gens du monde qui hésitaient souvent devant une Régie d'Amaïaire. règle austère comme celle des moines, vivant presque tous d'ailleurs sous celle de saint Benoît, abordaient plus volontiers une mitigation qui leur ouvrait la vie monastique sans effrayer leur faiblesse. Aussi ces instituts nouveaux se répandaient-ils de toutes parts. La règle d'Amalaire, qui avait précédé celle de saint Chrodegand (^), était plus large et plus facile, permettant aux sujets l'usage du pécule, et accordant plus à la nourriture de chaque jour. L'habitation restait commune dans les cloîtres et les dortoirs, exactement fermés la nuit; mais il était permis, ce qui ne l'était pas aux moines, de porter du linge, de manger de la chair, de donner et de recevoir, d'avoir du bien en propre et de jouir de ceux de l'Eglise. On voit en cela quelle tendance on avait déjà à séparer la mense capitulaire de celle de l'évéché, comme il arrivera bientôt, et l'on doit suivre ces variations du régime ecclésiastique pour se faire une juste idée du nouvel état de choses qui sera adopté un peu plus tard (&). .
C'est pour cela que ces règles nouvelles s'appliquaient Appiiqui?e aussi aux
^ ^ . couvents de femmes.
aussi, avec certaines modifications nécessaires, aux couvents de femmes qui s'étaient presque toujours, comme nous l'avons vu, formés parallèlement aux abbayes d'hommes, et parmi lesquels on avait introduit les mêmes adoucissements aux rigueurs primitives. Rien n'était plus raisonnable que ce soin d'administration dont le seiil côté n'était pas le côté religieux, comme semblent l'indiquer les longs détails
(a) Sup. ad ann. 758. ;
(b) Cf. Dom Rivet, IV, 536. - Labbe, ConciL, VII, col. 386.
relatifs à la résidence, à la régularité, à la tenue ecclésiastique dont on éloignait le luxe mondain et les ornements du siècle (rt). Ce n'était pas non plus perdre son temps que de remployer à la conservation des biens de PEgiise, à rappeler aux évoques et à leur clergé la dignité de leur position, et comment ils devaient, par une exacte observance des matières décidées dans le concile, travailler des premiers à ce renouvellement des mœurs religieuses, et à maintenir les peuples, par leurs exemples, dans le respect de la loi divine et Faccomplissement de leurs propres devoirs. Zèle de Louis le Ou regarda ces principes comme si importants et d'une
Débonnaire à les sanc- ....
t'onner. applicatiou si nécessaire, que l'empereur les sanctionna dès
lors, en avertissant les évêqucs et les grands que, vers la fin de l'année, il enverrait des commissaires dans tous ses Etats pour lui préparer un rapport sur l'empressement qu'on aurait dû mettre partout à pratiquer ces importants capitulaires. C'était veiller à ce que la constitution do l'empire ne fût pas faussée et ne souffrît aucune atteinte du relâchement des premiers corps de l'Etat. Enfin, observons-le encore : de telles assemblées, que les historiens laïques ont affecté souvent de figurer sous le nom de diètes, Qi de champs de mai, furent en réalité des conciles, et l'histoire ecclésiastique les nomme ainsi justement, puisque dans les matières religieuses qui s'y mêlaient toujours plus ou moins les décisions n'étaient prises que par les évoques et les abbés, puis sanctionnées, pour leur donner force de lois civiles, par les souverains, dont l'action était acceptée avec reconnaissance, et qui, lorsqu'ils prenaient l'initiative dans l'intérêt des affaires publiques, savaient toujours s'éclairer do la compétence des saints qui les entouraient et que Dieu multipliait alors selon les besoins des temps. Auire concile. — Cccl s'était passé au mois d'octobre 81G. Au mois de juin
Parlicularilé des ha-
biiudes monastiques, suivaut, uuc autre asscmbléc ou concile revint au même palais d'Aix-la-Chapelle. On s'y occupa, selon le vœu de
(a) Concil. galUc, t. II, ad h. ann. — Longueval, VI, 440 et suiv.
l'empereur, de la façon dont s'étaient accomplies les prescriptions précédentes, et nous y remarquerons quelques points qui seront pour le lecteur rexplication de certaines incertitudes, objet fréquent de questions souvent irrésolues. Ainsi, dans les monastères, la saignée était alors un des principaux moyens d'hygiène ; on y procédait une fois par mois, ou plus souvent s'il était besoin, pour chaque moine; le jour où elle s'était faite, on accordait à chacun un petit repas du soir nommé collation, et qui est devenu plus tard d'un usage général en carême : jusque-là, on n'avait adouci la rigueur du jeune qu'en buvant un verre de bière ou de vin mêlé d'eau, et sans manger. Le premier repas des jours de jeûne ne se prenait qu'après l'Office de None, c'est-à-dire après trois heures du soir. L'usage de la graisse était permis aux moines en France, l'huile étant très rare. Il y avait donc toujours de la graisse dans leur nourriture, excepté le vendredi, vingt jours avant Noël, et depuis la Quinquagésime jusqu'à Pâques. On voit qu'il n'est pas question ici de l'abstinence du samedi, qui ne fut généralisée que bien plus tard. — Le froc, Jloceus ou froccus, était un habit de dessus, commun aux classes pauvres et aux paysans. Les moines devaient le porter sur la tunique, laquelle recouvrait une chemise de serge et un caleçon. Ils avaient aussi deux cucules ou scapulaires qui servaient à couvrir la tête ou les épaules. On usait de la chappe pour le dehors ; elle fut remplacée plus tard par une sorte de manteau qu'adoptèrent au xiii® siècle et que portent encore les Dominicains. — Les enfants destinés à la vie religieuse étaient offerts à l'autel par le père et la mère à l'Offertoire de la messe ; deux témoins devaient alors les assister; parvenus à l'âge de raison, ils étaient confirmés dans cette vocation par une réception plus solennelle. Pour ces enfants, il y avait toujours une école dans l'intérieur de la maison. — Les prieurés, qu'on avait formés bien antérieurement, nous l'avons vu, furent multipliés alors pour diminuer le trop plein des abbayes et donner une meilleure
culture à certaines villas qui, plus tard, devinrent des paroisses. — Les supérieurs seront nommés nonnes ou nonni : c^était un mot égyptien qu'on employait comme marque de respect. De là on fit bientôt /lo/ma^. appliqué aux religieuses ; il équivalait alors à notre mot madame. (13) — Les pauvres devaient avoir la dîme de tout ce qui était donné, tant à l'église qu'à la maison (a). Saint Benoh d'A- Tcls fureut quelqucs-uns des points saillants ajoutés à la
Diane chargé de la , . • -r-» •. • , • a • i • n-i
visite des monastères. Tcglc de sauit Bcuoit, et qui y entrèrent si bien, qu ils finirent par en faire partie en beaucoup de monastères. Pour s'assurer qu'ils étaient exactement pratiqués, même en Italie, dans toute la partie que gouvernait son neveu Bernard, Louis chargea saint Benoît d'Aniane et Arnould, abbé de Noirmoutier, de faire la visite de tous les monastères de son empire, par conséquent de l'Aquitaine et du Poitou. Ces deux religieux, par leur savoir, leur zèle et la confiance qu'ils avaient inspirée, étaient dignes d'une telle mission ; partout ils réglèrent la discipline suivant les nouveaux statuts. Mais le nom de réforme n'est jamais plus odieux qu'à ceux qui en ont le plus besoin. Il y eut à ce sujet du trouble dans plusieurs abbayes, et en quelques-unes les moines aimèrent mieux changer d'état et recevoir la règle des chanoines que d'embrasser la perfection plus grande qu'on leur Les moines d'An- offrait (b). C'cst pcut-êtrc à ccttc épociue, OU nou beaucoup
sien embrassent la vie i a. /
canoniale. pjus tard, quc Ics religicux d'Ansion, connus encore sous
ce nom à Saint-Jouin de Marnes, abandonnèrent leur vie primitive pour une autre plus large et plus commode dont nous verrons des épisodes émouvants. Un abbé Fulrade, qu'on trouve alors muni de sa charge, fut sans doute un de ceux qui avaient refusé la réforme, et les nouveaux chanoines l'avaient mis à leur tête comme ayant fait ses preuves dans ce mémorable conflit. Son abbatiat n'a aucun autre souvenir que celui-là, étant resté fort obscur, parce que
(a) Concil. galL, ub. sup. — Longueval, VI, 4-50 et suiv.
(b) V. notre Hist. de saint Martin de VertoU; c. xvii.
les assauts que les maisons monastiques durent subir en ce siècle ont effacé la plus grande partie de leurs archives.
Nous connaissons mieux cet abbé de Noirmoutier que Amouid. abbé de
■ . . . Noirmoutier.
1 empereur avait adjoint à saint Benoît d'Aniane pour la visite des monastères. Arnould s'était distingué à la diète d'Aix-la-Chapelle. Il était en même temps abbé de Noirmoutier, de Luçon, de Saint-Michel-en-PHerm; — ce qui ne suppose pas que ces établissements fussent très peuplés. Il y a lieu de croire que les vicissitudes des temps avaient dû singulièrement diminuer leur importance : de là aura été donnée occasion à Arnould d'y appliquer les nouveaux principes arrêtés dans la diète, et depuis plus longtemps dans les idées de Tempereur. Il mit donc ces monastères, et sans doute aussi quelques autres du Poitou, sous la règle absolue des Bénédictins, que saint Filibert n'avait d'abord adoptée qu'en y introduisant des données empruntées aux règlements de saint Basile, de saint Macaire et de saint Colomban (a).
Nous n'en finissons pas encore, quant à la diète d'Aix-la- sage politique des
J- ' ^ rois dans ce soin des
Chapelle, avec les choses importantes qui s'y firent. Le monastères. même esprit qui tendait à réformer les monastères portait à en favoriser d'autres moins relâchés, et à y entretenir par des grâces impériales l'activité du travail, le maintien de la règle, la ferveur des exercices spirituels, et en même temps le crédit et le respect populaire qui tournait à l'avantage de l'édifice social. Nous avons vu Charroux, Saint- Savin, Sainte-Croix de Poitiers recevoir de hautes et précieuses marques de la bienveillance souveraine. Cette année encore, Noirmoutier, peut-être en récompense du zèle qu' Arnould avait apporté à sa mission, fut pourvu des mêmes avantages c^). En songeant aux préjugés si souvent ressassés dans les écrits de nos historiens mo-
(a) M. I'ab1)é du Tressay, Hisl. des Moines et des Evêques de Luçon, I, 112.
(b) Dom Bouquet, VI, 199 et suiv.
T. lY 10
dénies, tels que Guizot (^), Fauriel (w, La Fontenelle (o, qui professe aveuglément une sorte de culte pour ce dernier, et Mézerai g^) lui-môme, dont l'esprit d'opposition à tout ce qui constate une idée monarchique est souvent porté jusqu'à une sorte de passion impie, nous ne pouvons trop nous étonner que ces hommes, dont on devait attendre d'autres enseignements, se soient plu à dénigrer la politique chrétiennement habile des princes de ce temps, et de celles de leurs institutions qui secondaient le mieux l'action conservatrice de la royauté sur un peuple à peine dégagé des plus ^ „ , . grossiers éléments de sa formation. Il y avait plus, et tout
Caractère mondain o J i i
deï'Ss.'^''^'''"'^^ nous porte à le croire, quoique les écrivains du viii^ siècle n'en laissent rien supposer, parce que peut-être eux-mêmes ne l'apercevaient pas assez : nous no serions pas étonné que cet empressement de Louis et de ses prédécesseurs à favoriser les monastères et leurs abbés eût eu pour motif, outre le bien public qui en ressortait, de se faire de ces étabUssements si accrédités auprès des peuples, autant d'utiles contre-poids contre les orgueilleuses influences de certains évoques dont la foi n'était trop souvent ni assez éclairée, ni suffisamment éloquente contre leurs propres passions. Combien de ceux-ci, dont le caractère personnel s'alliait trop peu au respect qu'ils devaient au sacerdoce ! En dépit des saints qui en partageaient avec eux les honneurs, mais qui savaient y ajouter les pieuses sollicitudes de leur charge, combien n'étaient là que pour y recueillir les richesses et la gloire du monde ; combien à qui les exercices militaires allaient mieux que la prière, l'étude et le soin des âmes! Et quand on réfléchit que ces guerriers qui alliaient le casque à la mitre pouvaient, au jour donné, renverser les lois de l'empire et rejeter l'empereur lui-même,
(a) Hist. de la civilisation.
(5) Hist. de la France méridionale.
(c) Hist. des Rois et des Ducs d'Aquitaine.
(d) Abrégé chronologique de l'histoire de France.
celui-ci iVétait-il pas sagement fondé à balancer de tels éléments de désordre en suggérant aux évêques fidèles des règlements plus conformes à Tesprit évangélique, à dépouiller de leurs armes ces capitaines déclassés, et à les remplacer par dos officiers plus habiles et moins suspects? Ces réflexions, dont ce siècle va bientôt nous montrer la preuve, eussent évité aux adversaires de TEglise beaucoup de déclamations passionnées qui déparent quelquefois de belles pages, et qui ne prouvent pas qu'yen cherchant les faits historiques ils aient assez songé à les^comprendre et à les apprécier justement (44).
Mais ces grandes réformes, si utiles à la politique dMn bon gouvernement, n'étaient pas les seules que Louis eût conçues quand il convoqua cette seconde assemblée d'Aixla-Chapelle. Il s'en était ouvert à quelques-uns de ses conseillers les plus fidèles, et entre autres à saint Agobard, archevêque de Lyon (15), dont il savait les lumières, et dont la prudence tut secondée par cehe de plusieurs autres de ses collègues que l'histoire devra défendre contre les perfides insinuations du libéralisme moderne.
Donc, par un acte qu'on nomma alors constitution Le partage de la
•■■ monarchie arrêté dé-
impériale, l'assemblée, invoquée par une demande formelle flûitivement. de Louis le Pieux, fut appelée à sanctionner le nouveau partage qu'il avait jugé nécessaire de ses immenses Etats. Nous avons dû dire par anticipation, en 814, queUes divisions il avait adoptées ; toutefois ce n'était là qu'une mesure provisoire prise d'abord pour poser les bases de son grand gouvernement, mais qu'il voulait mûrir par des entretiens sérieux et réfléchis. C'est dans cet intervalle de trois ans qu'ayant procédé à des réformes urgentes, il traita avec ses leudes les plus fidèles des bases définitives de la nouvelle constitution des Etats Francs. On a vu que trois royaumes furent maintenus, dont les divisions durent être pourtant modifiées alors. C'est dès lors, en effet, que Louis s'associa Lothaire pour le gouvernement de l'empire, confirma Pépin dans son royaume d'Aquitaine dont il avait
déjà pris possession, et Louis, son troisième fils, dans la Bavière, avec les provinces orientales qui lui furent annexées, c'est-à-dire la Carinthie, la Bohême, et en partie les terres des Abares et des Slaves, nations très peu policées encore, et dès longtemps tributaires de l'empire Franc.
En quoi consista [\ f^^[ établir maintenant, pour une plus complète intelli-
ors le gouvernement " i J- J-
: l'Aquitaine, geucc de cc Cjui va suivre, quels changements peu considérables, mais importants au point de vue politique, furent apportés aux divisions administratives de l'ancien territoire de l'Aquitaine méridionale. Et d'abord, l'Aquitaine, en ellemême, continua de comprendre les trois grandes provinces connues jusqu'alors sous ce nom, et ayant pour capitales Bourges, Bordeaux et Auch, dont l'importance fut bientôt effacée par Toulouse, devenue le siège du gouvernement central. A cette partie Sud du pays furent ajoutés la Vasconie proprement dite (plus tard la Gascogne), le comté de Carcassone, et, à l'autre extrémité septentrionale, trois autres comtés entre la Saône et la Loire, Nevers, Autun et Avallon. Cette annexion devait dédommager de la perte que l'Aquitaine faisait, au-delà des Pyrénées, de la Septimanie et de la Marche d'Espagne, qui en avaient dépendu depuis 784. Ce fut Lothaire que Louis en investit personnellementet indépendamment de sa participation au gouvernement de l'empire
Et de la Septimanie. conjointement avcc son père. Cette nouvelle circonscription, en recevant son existence autonome, fut appelée alors duché de Septimanie, et plus tard le marquisat de Gothie, du nom des Goths qui l'avaient occupé (a). Barcelone fut donnée pour capitale à ce duché, et cette séparation de l'ancienne Aquitaine borna nécessairement du côté Nord des Pyrénées l'action gouvernementale de Toulouse. Ce fut pour elle un gage de paix plus durable, quoiqu'il lui fallut encore plusieurs fois, mais à de plus longs intervalles, se lever contre les Musulmans de la Péninsule.
(a) V. Eginhard, l'Astronome, Dom Vaissette, Hist. du Languedoc, ad h. ann.
A ce duché de Septimanie, qui devait servir à maintenir Donnée en duché à les Sarrasins contre leurs incessantes manies d'incursions sur les terres franques, Louis préposa le duc Béra, comte de Barcelone depuis qu'en 801 il s'était attiré l'amitié de Charlemagne en se distinguant à la prise de cette ville sur les Arabes (a). Nous verrons son titre passer plus tard à des Poitevins qui sauront l'illustrer encore.
Comme il y avait toujours dans ce partao-e de la souve- , Position poutique
'J 'I i o (jg Lothaire determi-
raineté un danger qui pouvait naître de rivalités imprévues, £/f,.-'j|?'''^ '**^^" il avait bien fallu tempérer l'indépendance du frère aîné contre ses puinés par des clauses soigneusement rédigées. Ainsi l'empire français, quoique formant trois royaumes, ne faisait en réalité qu'un seul tout. Lothaire ne devait le posséder que plus tard seulement, à titre d'héritage, et jusquelà, associé à son père, il partageait avec lui les fonctions et le pouvoir de la plus haute souveraineté. Chacun de ses frères, au contraire, avait déjà pris possession de son royaume définitivement constitué. Chaque année, les trois frères devaient se réunir au moins une fois chez l'empereur pour aviser de concert au bien commun de l'empire, et même aux points les plus importants qui pouvaient regarder chaque royaume en particulier, tels qu'une guerre à déclarer ou à soutenir, une paix à conclure, une négociation à entamer, une forteresse ou une portion quelconque du territoire à céder. Dans les affaires capitales, le frère aîné devait prendre conseil des deux autres, comme les autres de lui-même. Cette clause visait surtout les mariages d'où pouvaient résulter des alliances qu'il importait de peser. Du reste, chaque roi disposait à son gré des dignités, charges et honneurs de son royaume, et en employait les revenus selon ses volontés et ses besoins.
Il avait fallu pourvoir aussi aux éventualités les plus fréquentes dans les choses humaines, tant de mesures si bien combinées pouvant tout à coup s'écrouler devant un
(a) Art de vérifier les dates, IX, 364.
Règlement pour la sérurit*; des Eglise»
[te l'empire.
Cette sage politique mal jugée par les critiques modernes.
cercueil. On stipula donc qu'au cas où Pun des deux rois laisserait plusieurs fils à sa mort, un seul lui succéderait, et que le choix de ce successeur serait fait par les Etats du royaume. Que si, au contraire, un des rois mourait sans postérité, son royaume revenait à l'empereur, et si celui-ci n'avait pas eu d'autres enfants, il devait se choisir un successeur parmi ses frères.
Tout ce qui précède était d'une sagesse remarquable ; mais il y eût manqué une sanction nécessaire, si des mesures coercitives n'en avaient assuré l'observance. Que d'exemples n'avait-on pas vus de déchirements de famille causés par l'ambition ou l'orgueil de membres qui en avaient fait le malheur! Et, de là, que de troubles dans les Etats, que de guerres cruelles où les peuples étaient jetés malgré eux, et où se compromettait aussi bien la sécurité des Etats, si nécessaire au respect des mœurs et des lois! On eût dit qu'un prochain avenir se dévoilait aux rédacteurs de ce grand acte de politique gouvernementale quand ils décidèrent que si l'un des rois de l'empire devenait l'oppresseur et le spoliateur des Eglises et des pauvres, il devait être invité en secret par les évêques, et jusqu'à trois fois, à revenir au bien; s'il ne s'amendait pas, on le traduirait devant un de ses frères pour le réprimander charitablement ; enfin , 'si ce dernier avertissement restait infructueux, il serait traduit publiquement par-devant l'empereur, qui, par son autorité suprême, réprimait les abus et déclarait nulles les injustices commises, avec injonction de les réparer.
L'importance de ces dispositions législatives, la haute portée de ces décisions, qui devaient être sanctionnées. par les ecclésiastiques et les leudes ; la part principale qui, selon l'usage adopté par Charlemagne, devait appartenir à l'empereur lui-même, et dont le succès ne pouvait venir que de Dieu, tout avait fait un devoir de préparer ce grand acte par des prières publiques. Un jeûne de trois jours dut précéder l'ouverture de la diète. Cet acte de piété et les
articles émis pour la défense des biens ecclésiastiques, moins respectés que jamais par les princes et les seigneurs subalternes, ont paru suspects à quelques hautes intelligences qui écrivent Phistoire de notre passé avec les préventions antireligieuses du temps présent. On ne pardonne pas à saint Agobard d'avoir inspiré ces moyens de protection en faveur de l'Eglise opprimée, et ceux que nous avons cités plus haut récriminent hautement contre cette influence du clergé dont ils ne se consolent pas. Comme si les actes de piété de cette époque n'étaient pas dans la foi profonde de ces temps chrétiens ; comme si la religion sincère de Louis le Pieux n'aurait pas suffi à les inspirer ; comme si une assemblée où les évéques tenaient le premier rang pouvait traiter les affaires publiques sans les confier avant tout à la sagesse de Dieu ; enfin, comme si Charlemagne lui-même, qu'on n'hésite pas à regarder comme le modèle des grands rois, n'avait pas toujours donné en pareil cas les mêmes témoignages de sa prudence et de sa religion ! C'est une grande injustice de juger ainsi (16). Et pourtant, après cette grande détermination, tout n'était En quoi certaines
dp CPS niGSurcs poIi~
pas fait, et sur beaucoup de points tout eût été à refaire. En tiques pouvaient man-
, .... quer de succès.
ertet, Louis, qui n avait rien vu de mieux, et avec les meilleures intentions possibles, que d'imiter Charlemagne et d'écouter les conseillers qui l'avaient secondé dans la plus grave des affaires de son gouvernement, avait trop oublié l'énorme distance qui avait constamment séparé les deux caractères du père et du fils. Dans ce dernier, toujours docile à la direction d'un grand homme, il n'y avait ni l'esprit d'initiative qui, dans un roi, doit si souvent suppléer aux conseils qui peuvent lui manquer, ni la fermeté de commandement et de décision qui assure l'obéissance, ni la portée d'esprit qui seule donne la prévoyance des périls et la résolution pour les braver. C'était d'ailleurs pour Louis le Pieux une position tout autre que celle de son père : il était devenu fils unique, et Charlemagne n'avait affaire en lui qu'à un caractère souple, incapable d'ambition, à
qui ses convictions religieuses persuadaient d^ailleurs une soumission et un respect dignes d'un fils chrétien. Lui, au contraire, allait avoir à traiter avec trois fils de divers caractères, dont Torgueil soulèverait les mécontentements, et qui, avec leurs prétentions à un pouvoir supérieur, entretiendraient Pesprit de rébellion contre leur père, ou de rivalité entre eux. Ce sont là, il est vrai, des maux qu'on ne peut prévoir avec toute leur portée, et qui suivent trop souvent des inadvertances de la politique humaine. Mécontenfementdes Qu a dit quc Pobliffation Imposéc à Aix-la-Chapellc aux
veques mondains. .
prélats de quitter le baudrier, la ceinture dorée, la dague enrichie de diamants et les éperons, mécontenta beaucoup d'entre eux (^), et les porta à des récriminations qui les rendirent plus tard coupables envers l'empereur. C'est la preuve de la déplorable influence du système suivi depuis trop longtemps de disposer des évêchés, en opposition à la discipline de l'Eglise. De simoniaques et de courtisans, on ne devait attendre qu'un esprit peu conforme à l'Evangile, et cette remarque nous exphquera bientôt comment les méchants durent souvent triompher des saints qui devinrent leurs victimes.
La prescription abo- Un autrc règlement de la même assemblée, qui réprima
ie pour la liberté des i i i i • •
ierfs. réellement beaucoup de désordres plus ou moms mvetéres,
mérite d'attirer toute notre attention, parce qu'il témoigne encore d'un côté des mœurs du temps. Parfois et quelque doux que fût le régime suivi à l'égard des serfs dans les monastères, un certain nombre cherchaient à s'y soustraire par la fuite. Cette année, ce fut l'abbaye d'Aniane qui vit le plus de fugitifs. Ils y étaient surtout portés par la pensée que la prescription de la loi romaine suivie en beaucoup de points de l'empire français leur fournissait, après trente ans écoulés, un moyen à opposer à leurs maîtres. Quelque difficile que devînt, pendant un si long temps, l'existence de ces êtres chétifs, obligés de se soustraire aux recherches
(a) La Fontenelle, Rois et Ducs d'Aquit., p. 12G. — Mézerai, II, ad h. ann.
et de vivre misérablement, le nombre en augmentait pourtant par l'espérance de la liberté et par la confiance qu'ils avaient de pouvoir faire valoir leurs droits en soutenant que les trente ans étaient écoulés, lorsqu'il s'en fallait encore de plusieurs années. Ce cas échéant, il y avait toujours conflit judiciaire, ce qui ne manquait pas de devenir à charge aux juridictions compétentes et aux communautés. Un autre inconvénient accompagnait ces tentatives : c'était la soustraction des jeunes enfants qui, nés de pères constitués en servage, appartenaient au môme maître et suivaient en tout la condition de leurs parents. Ceux-là, vu leur jeune âge, étaient soustraits plus volontiers, parce qu'ils semblaient avoir devant eux le long espoir d'une vie qui amènerait plus sûrement l'époque de leur prescription. Il était aussi plus facile de les faire disparaître, étant moins reconnaissables, et trouvant maintes fois des receleurs dans le voisinage même de la terre qu'ils avaient quittée. Il n'y avait pas d'autre moyen contre ces émancipations subreptices, que d'abolir la prescription : ce qui fut fait (a). Tant il est vrai que les meilleures lois cèdent tût ou tard à des abus *qui en entravent l'application.
On ne sait si Raymond Raffenec, que nous avons vu comte Bérenger.ducd-Ade Toulouse en 806, mourut en ce même temps. Il semblait destiné, en dépit de sa haute position, à une obscurité irrévocable, car on n'avait su ni son origine, ni sa naissance non plus que l'époque de sa mort. Toujours est-il qu'en 817, et après les grandes affaires du mois de juillet, le duché de Toulouse et d'Aquitaine fut donné à Bérenger, fils de Hugues, comte de Tours. Il dut probablement ce poste envié à sa parenté avec l'empereur, que relevaient encore sa sagesse, la dignité de sa vie et le zèle dont il ne s'était iamais départi envers la famille impériale.
Just, l'abbé de Charroux, étant mort cette année, les Mon de just, ahbé
' ' de Cbarroux, remplacé
moines, à qui l'empereur avait rendu la liberté de leur par combaud. (a) Baluze, Prefat. in Capitul.
élection, élurent en sa place Gombaud, Fun d'entre eux, qui s'acquitta honorablenient de sa charge pendant les treize années suivantes '^). Son abbatiat fut très laborieux, ayant eu à se défendre souvent contre les exactions des seigneurs voisins, qui, se faisant déjà une certaine indépendance, s'emparaient par violence de terres, d'étangs et de domaines qu'il fallait les forcer de restituer par l'autorité du roi. C'est de ce temps qu'à propos de ces iniquités
Services rendui par
son monastère. partout répétées les monastères durent prendre Ihabitude, à chaque renouvellement de règne ou de seigneur, de faire confirmer par le roi ou par le nouveau chef de famille les donations, privilèges ou exemptions que les abbayes avaient reçus en retour de leurs prières journalières, de leurs travaux sur les terres de la contrée, et de leurs services du saint ministère dans les campagnes, où les paroisses étaient encore très rares w.
Pour ne pas trop nous séparer de ce sujet, nous mentionnerons de ce temps ce que l'histoire nous a appris des religieux qui cultivèrent les lettres dans la célèbre abbaye. Il est probable que Théodulphe, qui s'était souvent trouvé en Aquitaine lorsque Louis y avait sa cour, n'avait pas abandonné ses habitudes à Charroux, et qu'il y revenait quelquefois d'Orléans continuer dans la solitude ses poèmes, peut-être même les Annales de France, qu'on lui attribue (c). Il n'aura pas peu influencé par ces fréquentations le zèle des littérateurs du monastère dont les écrits nous sont parvenus. Nous parlerons un peu plus tard en détail de ceux dont la mémoire n'est pas perdue et qui semblent se rattason droit de mon- cher au milieu de ce ix^ siècle. Un autre souvenir à ne pas négliger, c'est qu'il faut reporter à ce même temps le droit de monnayage qu'obtint l'abbaye, et qu'elle posséda jusqu'à l'époque encore incertaine où il passa aux seuls comtes de
(a) Besly, Comtes de Poictoii, 1G2 et 164, — D. Fonteneau, IV, 33, 43 et 51.
(b) V. notre Hist. de Charroux, c, m.
(c) Dom Rivet, Hist. littéraire de la France, IV, 184.
la Marche, après s'être exercé simultanément entre eux et les abbés. Des triens d'or, ou tiers de sou, ayant en exergue carofo, passent, qui plus est, aux yeux de quelques numismates pour avoir été frappés sous la première race, et par conséquent antérieurement à la fondation du monastère, à Charroux même. Mais on sait que les ateliers n'étaient pas toujours dans les lieux dont les monnaies portèrent le nom, et qu'ils suivaient dans leurs voyages les rois dont ils émettaient le type (^; et dont le moule avait été créé ailleurs.
Revenons maintenant à nos grands événements de l'Aquitaine.
Un premier couronnement des trois princes que Louis ..Pépin couronné à
i i i Limoges.
venait d'associer à sa puissance avait suivi immédiatement leur proclamation à Aix-la-Chapelle ; et, aussitôt après, les deux puinés allèrent, celui-ci en Bavière, celui-là en Aquitaine, pour reprendre une possession officielle de leur souveraineté. Pépin se rendit à Poitiers, qu'il aimait, et donna ses ordres pour que son couronnement se fît solennellement à Limoges, selon l'usage. Cette grande fête eut lieu en effet aii mois d'août, d'après le cérémonial que nous avons vu usité pour Louis le Pieux. Mais cette nouvelle intronisation avait soulevé dans la opposition des prin-
ces de Vasconie.
Vasconie ou Gascogne une opposition fortement accentuée de la part de Garsimire, duc de la contrée où il avait succédé à son père Skimin. Pépin entendait bien que ce seigneur reconnaîtrait son autorité, et s'en était exprimé nettement. Le duc, au lieu d'y condescendre, s'était porté en armes sur ses frontières, et s'attira une guerre où l'on prétendit alors qu'il avait perdu la vie. Mais ce fut sans doute un bruit répandu à dessein, car il ne mourut qu'en 842, après s'être caché d'abord dans les Pyrénées, y menant une vie obscure dont on ne sait pas les détails (^). Après sa disparition, Loup-Centulc, son cousin et son associé dans
(a) V. notre Eiû. de Charroux, ub. sup. (&) Mauléon, Les Carlovingiens, II, 171.
le gouvernement du pays, ne fut pas plus heureux, et, après une défaite décisive, il se déroba par la fuite au danger qui le menaçait ; mais bientôt il préféra régulariser son avenir par une soumission dont il espérait une meilleure issue. L^empereur Payant appris, appela la cause à son tribunal, Déboniairï^ à"'Ur OÙ Ccutule comparut et sc défendit vainement contre les °" ■ accusations de Bérenger, comte de Toulouse, dont les
plaintes fortement articulées motivèrent sa condamnation à un exil temporaire. Cette peine était plus conforme à la bonté de Louis qu'à la gravité de la faute, et cette bonté alla encore jusqu'à pourvoir les deux enfants de Centule, Fun du comté de Bigorre, et l'autre du vicomte de Béarn. Ces deux jeunes princes devinrent ainsi la double tige des deux familles qui possédèrent longtemps ces deux pays(rt). Cependant plût à Dieu que ces révoltes si heureusement étouffées eussent été les seules causes d'inquiétude au sein de la famille de Louis ! Nous arrivons à des faits lamentables qui vont remplir d'amertume cette vie, si belle d'abord en Aquitaine, et qui, sur le trône impérial, ne devait plus éprouver que de tristes déboires et de cruelles déceptions.
Ferments de révolte Car il s'cu fallait dc bcaucoup quc le partage de l'empire eût également plu aux trois fils de Louis le Débonnaire. L'ambition, l'orgueil, les calculs qui en naissent, ne sont jamais entièrement séparables du cœur humain quand la foi chrétienne n'y est pas assez forte pour maîtriser ces remuantes passions. Lothaire n'était pas content, quoique ayant certes la plus belle part, de ne la posséder qu'en expectative ; Louis regardait sa Bavière comme très petite en comparaison de la portion de son frère et du principal honneur qui lui était fait; et Pépin, qui semblait le mieux partagé par sa possession immédiate de la plus belle portion de la France, la comparaît à l'étendue des domaines impé-
(a) Cf. tous les auteurs des annales de cette époque, l'Astronome, Eginhard, les Chroniques de Moissac et de Fulda, et la charte d'Alaon dont nous parlerons en son lieu.
oncle.
riaux, se trouvait assujetti d'ailleurs à une sorte de vassalité, et, sans se plaindre pourtant, laissait voir qu'il aurait voulu mieux, peut-être parce qu'il n'aurait pu l'avoir. En somme, ces diverses aspirations étaient injustes. Ce n'était point dans l'attribution à chacun des trois frères de l'héritage assigné qu'était réellement la cause des tempêtes déjà prévues : c'était bien plutôt dans l'imprévoyance de celui qui avait consenti à se dépouiller en faveur de ses enfants sans considérer à la fois et les difficultés d'une administration aussi difficile qu'étendue, et les fâcheuses conséquences de rivalités possibles, avec les sages mesures qui devaient en prévenir les effets.
Et pourtant ce ne furent pas les trois princes destinés Bernard, roi d'itaiie.
— Principes de sa
aux principaux rôles qui se plaignirent plus hautement, révoue wntre son Bernard, roi d'Italie, petit-fils de Charlemagne, et qui, après la mort de Pépin, son père, l'avait remplacé snr ce trône, s'était flatté de succéder à l'empire, car il se regardait comme ayant plus de droits que personne à la couronne impériale d'Occident, l'Italie ayant été la contrée à laquelle avait été le plus anciennement attribuée cette juridiction souveraine. Au contraire, les arrangements faits à la diète avaient restreint cette jouissance au seul temps de la vie de l'empereur, après lequel elle devait passer à Lothaire. Il était donc profondément mécontent du partage et ne s'en cachait pas. Il est probable toutefois qu'il s'en serait tenu à ces récriminations avec ses confidents, s'il n'avait trouvé en ceux-ci des conseillers intéressés, comme toujours, à soutenir les idées de leur maître, et soit ses propres et plus anciens serviteurs, soit ceux qu'y avaient adjoints des griefs personnels, motivés sur les dernières réformes, il se vit entouré de gens qui, loin de le calmer, l'exaspérèrent en lui persuadant qu'une révolte lui vaudrait la souveraine puissance, Louis étant incapable de se défendre contre lui. L'ambition et l'orgueil ont trop souvent pour les princes d'aveugles enivrements qui les égarent pour les perdre. Bernard écouta ces flatteuses espérances. Une conspiration
forméa SOUS sa conduite eut des ramifications jusqu'au sein du palais impérial d'Aix-la-Chapelle et dans les rangs des seigneurs les plus illustres de la France. Enfin, donnant libre cours à ses projets bientôt énoncés publiquement, Bernard envoya des troupes garder les défilés des Alpes, dans l'intention de déclarer la guerre à son oncle. 11 échoue tout d'à- Qgg mouvcments avaient coïncidé avec la fin de l'année
bord.
817. Ce fut au commencement de l'année suivante que l'empereur, prévenu de ce qui se ^passait en Italie, se hâta, avec plus de fermeté qu'on ne s'y était attendu, de marcher vers les montagnes à la tête d'une nombreuse armée prise dans ses Etats de la Germanie et de la France. Tant de forces suffirent à décourager les avant-gardes italiennes. Elles se débandèrent à l'approche de Louis. Bernard, subitement abandonné par sa suite et par ses propres conseillers, ne vit rien de plus sur que de venir se jeter aux pieds de son suzerain et d'implorer sa clémence. Louis était déjà rendu à Chalon-sur-Saône quand Bernard le rencontra. Le caractère que nous lui connaissons ne permet guère de l'accuser en cette occasion d'avoir écouté plutôt un sentiment de colère que celui d'une légitime indignation, et aussi d'une justice exemplaire, nécessaire à un roi en Fatales conséquen- (\q gi gravcs circonstanccs. Il refusa donc de pardonner
ces de cet echcc. '-' '■
au révolté. Il le fit arrêter avec ceux qui l'avaient suivi dans l'espoir d'être traités avec la même indulgence qu'ils lui avaient fait espérer. Bernard s'était jeté aux genoux de son oncle, implorant son pardon. Mais celui-ci déclara qu'il n'écouterait rien avant de savoir les noms de ses complices. Le prisonnier, que son âge seul excuserait peut-être, ne fit aucune difficulté de les trahir, et parmi eux nomma Théodulphe, et avec lui, entre autres, Adalhard, abbé de Corbie, et Wala, frère de celui-ci : deux personnages dont l'un était un saint et l'autre un des généraux les plus habiles et les plus dévoués à Charlemagne et à son fils. Tous furent aussitôt envoyés prisonniers à Aixla-Chapelle, où une assemblée fut convoquée quelques
semaines après. Les lois franques parlaient trop haut en pareil cas pour qu'on épargnât les coupables. Bernard fut condamné à la peine capitale avec tous ses complices, parmi lesquels se trouvaient plusieurs évêques de France et d'Italie. Comment Théodulphe, que nous connaissons ^ Justification de
J- ' ' Théodulphe, de Wala
déjà, put-il être enveloppé dans une telle affaire? Jusqu'à et d'AdaiLard. quel point pouvait-on s'en rapporter contre lui à un témoignage assez suspect par lui-même? C'est ce que n'expliquent pas même les chroniques contemporaines. Ses relations avec Louis avaient toujours été celles d'un dévouement affectueux ; il était de ceux qui l'avaient averti pendant le voyage du prince à Aix-la-Chapelle, après la mort de Charlemagne, des désordres de la cour impériale, des oppositions que ses réformes y rencontreraient, et de l'énergie qu'il y faudrait employer. Ce rôle était celui d'un évêque remplissant un devoir. Nous ne savons, mais on se demandera toujours quels motifs auraient pu jeter celui d'Orléans entre les bras du roi d'Italie, avec lequel on ne lui connaît aucun rapport d'intimité. Et comme les auteurs de l'époque n'exphquent pas du tout sur quoi fut fondée l'accusation qui le compromettait seul parmi les évêques français, avec les évoques italiens de Milan et de Crémone, il y a lieu de croire qu'il ne fut accusé que par quelquesuns des courtisans que ses conseils avaient fait justement évincer lors de l'avènement de Tempereur. D'ailleurs, toute la vie jusque-là honorée du prélat protestait hautement contre une telle accusation. Enfin il est possible que dans ce procès, conduit pourtant, semble-t-il, avec une certaine maturité, quelques particularités soient restées obscures devant l'esprit de parti et sous l'influence d'un zèle trop susceptible de préventions. Il faut en dire autant d'Adalhard et de Wala, dont le caractère et la conduite autorisent à supposer qu'ils auront plutôt succombé sous la calomnie de courtisans jaloux que sous les prétendus aveux du principal conspirateur. On enveloppa donc quelques innocents dans le sort des coupables, et Théodulphe ne fut
pas moins, comme on le verra plus tard, la victime d'un malentendu. Ajoutons que devant ces mêmes juges qui entendirent les aveux formels des autres accusés, Théodulphe se défendit énergiquement et protesta hautement de Juste sévérité de sou innoccnce. Il n'en fut pas moins compris dans Parrêt
1 empereur et fin mal- ^ '■
heureuse de Bernard, commuu , et dut la vic à la bouté naturelle de Louis , qui commua la peine des évêques en une prison perpétuelle, et ne condamna les conspirateurs laïques qu'à la perte de la vue, horrible supplice que le prince ne crut pas devoir épargner même à son propre neveu, car il s'agissait d'un crime d'Etat qui menaçait l'ordre social et pouvait être suivi des plus redoutables commotions. Nous avons déjà remarqué en une autre circonstance que cette pénalité ressortait très légalement de la législation des peuples septentrionaux. A qui semblait-elle plus applicable, surtout qu'au principal coupable, chef de la révolte, et qui en avait l'immense responsabilité? Tant de fortes raisons, que tout juge eût pesées dans la même balance, n'ont pas cependant empêché les détracteurs de Louis de l'accuser d'avoir cédé à un sentiment de vengeance irréfléchie. Mais ce qui fit le plus de tort au monarque, ce fut que bientôt après on connut les détails de l'exécution. En ce moment fatal, le jeune prince s'abandonna à une exaspération naturelle quand on vint lui annoncer la sentence et la mettre incontinent à exécution. Il fondit alors sur le premier des officiers qui s'avançait vers lui, lui arracha son épée, dont il le tua ; deux autres eurent le même sort, d'autres reçurent des blessures, et lui-même, accablé enfin par le nombre, ne céda que couvert de plaies et ne subit son affreux supplice que lorsqu'il lui fut devenu impossible de prolonger cette horrible lutte.
De nombreux exemples prouvent qu'une si affreuse mutilation n'entramait que rarement la mort de la victime. Mais Bernard y résista d'autant moins que plusieurs de ses blessures étaient fort graves. Il mourut trois jours après, le 3 avril, laissant à son oncle de cuisants regrets, et à
beaucoup d'autres des germes d'animosités qui devaient se manifester tôt ou tard par de tristes péripéties. Nous regardons ces inquiétudes d'une conscience timorée dans Louis, comme une preuve de cette faiblesse de caractère qu'un juge ne devrait jamais subir lorsqu'il a décidé en matière criminelle d'après sa conscience, en appliquant des lois qu'il n'a pas faites et que tout l'autorisait à appliquer.
Pendant que ces scènes émouvantes se passaient au loin, viguerie deMeiie le comte de Poitou, Bernard, soit qu'il y fût mêlé, soit qu'il eût demeuré dans sa résidence habituelle, établissait à Islelle, depuis longtemps chef-lieu d'un pagus, une viguerie devenue nécessaire par l'extension donnée à cette petite ville, dont nous voyons alors se dessiner plus nettement l'existence. Jusque-là, et quoique sous l'époque mérovingienne elle eut été connue par ses mines métalliques dont on visite encore les galeries souterraines, la petite localité posée sur le bord de la Béronne (17), n'avait guère été qu'une villa fréquentée par des mineurs pour Texploitation de filons très productifs. Nous avons vu que vers le milieu du vi^ siècle («), un atelier monétaire y fonctionnait. Il avait donné antérieurement des types encore conservés dans nos musées, et qui datent des rois wisigoths (è), et outre l'argent, la quantité de plomb y était telle, que Dagobert en retirait huit mille livres à titre de cens annuel (O. Cet atelier devint bientôt le plus considérable de l'Aquitaine. Les titres de ce temps et ceux d'années postérieures affirment que l'endroit se nommait alors MendoCj (confondu quelquefois avec le fort de INIédoc, en Bordelais), et que là était aussi un château occupé sans doute par quelque officier, seigneur du lieu, ou préposé au maintien de Tordre avec quelques autres de la contrée. Les traditions redisent de
(o) Les monnaies frappées à Melle sous les deux premières races de nos rois portent les mots Metnllum, Medolus, Medolovico, Melalo (Rondier, loc. cit., passim).
{h) Mém. des Ant. de l'Ouest, X, 393.
(r) Historique des mines de Melle.